_Jeudi._--J’ai reçu, le matin, un mot de Germaine qui me dit que son

père l’emmène ce soir chez Marck le dompteur, à la fête de Montmartre,

et elle me demande si Mère me permettrait de les y accompagner. J’ai la

permission et je saute de joie! Toute l’après-midi, je suis restée à la

maison. Vers huit heures du soir, on a sonné, c’était M. Tirebois et

Germaine qui venaient me prendre. Père a dit à M. Tirebois:--Je ne vous

accompagne pas à cette ménagerie, la Chambre me suffit!--ce qui a

beaucoup fait rire M. Tirebois. Moi, j’étais prête déjà, et nous n’avons

eu qu’à partir. Ça sent très fort quand on entre dans la ménagerie, qui

est pourtant admirablement tenue. Au premier rang, des fauteuils étaient

réservés, derrière lesquels nous nous sommes installés. Il y avait un

lion magnifique assis tout contre les barreaux, il nous regardait bien

en face, en passant sa langue sur ses babines, j’ai été si intimidée que

je ne l’ai plus regardé. Il y avait trois adorables petits lionceaux

tout jeunes; c’est comme de gros chats, ça joue, ça se couche si

gentiment! Il y avait le plus petit qui s’est mis sur le dos, les pattes

en l’air, et il nous regardait avec des yeux si câlins, le pauvre

chéri... Dans un coin, il y avait aussi deux singes, dont l’un ne

faisait qu’aller et venir de long en large dans sa cage, il avait des

yeux brillants et de véritables petites mains roses avec lesquelles il

attrapait les barreaux, et se serrait contre; il y avait un perroquet et

un ara, il avait l’air stupide comme tout, cet ara! M. Tirebois s’en est

approché pour lui faire dire quelque chose, mais il a tourné son dos et

est monté le long du perchoir en se dandinant, et en nous regardant de

côté, comme s’il riait de nous. Nous avons été nous rasseoir sur nos

chaises, et alors nous avons vu que les fauteuils réservés étaient pour

des Chinois, on disait autour de nous que c’était l’ambassadeur de

Chine, toute une famille composée de l’ambassadeur, sa femme, ses deux

filles, et de plusieurs autres jeunes gens, tous vêtus à l’européenne;

il n’y avait que l’ambassadeur et trois autres chinois qui portaient le

costume; il y avait un tout petit garçon chinois assis juste devant

Germaine, il était coiffé d’un béret bleu et vêtu d’une capote de

collégien, il avait des joues énormes et des yeux imperceptibles; le

spectacle ne l’amusait pas du tout, il se tint tout le temps le visage

contre le dossier de sa chaise, à regarder derrière lui, malgré les

protestations du Chinois à lunettes placé à son côté et qui lui tenait

la main. Les jeunes filles chinoises étaient très gentilles, une

surtout, très coquette, lançant des œillades à droite, à gauche: elle

avait du rouge sur les lèvres et les joues, les yeux tirés sur les

tempes et noirs comme des grains de café. Le spectacle a commencé; il y

avait des ours, des hyènes, des loups, qui ont travaillé avec un

dompteur polonais, frisé comme un caniche, et bête comme une oie

probablement, car, après chacune des prouesses de ses animaux, il

envoyait des baisers aux Chinois. Marck (le dompteur mondain, me souffle

Germaine) est un jeune homme très décoré et brillant, il avait des gants

blancs, et des moustaches noires frisées très légèrement. Il salua

dignement en entrant dans la cage, et fit travailler à la fois deux

lionnes, et l’énorme lion qui m’avait tant impressionnée; il faisait

comme s’il était dans le désert: il tirait des coups de revolver, et

excitait les bêtes à rugir et à sauter toutes ensemble; c’était un

vacarme épouvantable, et pourtant le petit garçon chinois ne tournait

pas la tête, il avait l’air aussi tranquille que si rien ne s’était

passé de terrible à deux pas de sa chaise; il regardait Germaine qui se

bouchait les oreilles et fermait les yeux, il la regardait curieusement,

et l’air positivement narquois, ce mioche... Pour finir, une jeune femme

outrageusement décolletée vint danser, avec des castagnettes, dans la

cage, pendant que Marck fixait des yeux terribles sur son gros lion,

accroupi dans un coin à côté des trois lionnes réellement abruties par

tout ce bruit du diable. La danseuse espagnole faisait les yeux

langoureux aux Chinois, qui n’en avaient jamais tant vu, je pense; mais

elle ne courait aucun risque avec les lions, naturellement, dansant

devant la porte, et derrière le dompteur Marck. Nous sommes sortis à

onze heures, très contentes de notre soirée, Germaine et moi. Germaine

et son père m’ont accompagnée, et sont montés dans l’appartement où Mère

nous attendait, et a proposé de faire du thé; mais M. Tirebois n’a rien

voulu prendre. J’ai raconté les Chinois à Père, il ne savait pas si

c’était vraiment l’ambassadeur, mais il m’a dit qu’il le demanderait à

M. Delcassé.

_Vendredi._--Le matin j’ai écrit quelques lettres à mes amies de La

Marche; Marthe Benoît m’avait envoyé un long journal de ce qu’elle avait

fait dans la quinzaine, j’ai été obligée de lui répondre aussi une fort

longue missive; sans ça elle m’aurait tenu rigueur et aurait dit

qu’étant à Paris, je faisais ma fière, et la dédaignais. J’ai écrit

aussi aux demoiselles Rodrigues, mais deux pages seulement. Le soir nous

avions à dîner M. Gélabert, et son fils Marc qu’on nous présentait.

C’est un petit jeune homme court et avec un certain embonpoint; il avait

une superbe cravate rouge et une épingle représentant un pied de biche.

Son père a été fort attentionné pour moi, il m’a fait des compliments

sur ma toilette et sur mes boucles de cheveux. Il avait apporté à Mère

une superbe gerbe de chrysanthèmes jaunes, que j’ai placés tout de suite

sur la petite table, devant la fenêtre du salon. Pendant le dîner

j’étais entre M. Gélabert et son fils, qui me passait à chaque instant

la moutarde et les cure-dents, j’avais très envie de rire,

naturellement, mais mère ne me quittait pas des yeux, et m’obligeait à

être sérieuse malgré moi; je me suis bien rattrapée dans ma chambre, par

exemple! On a pris le café dans le salon de maman, et alors on m’a priée

de faire un peu de musique. J’ai chanté ma petite mélodie de Chaminade,

et mon contre-si a produit son effet habituel; M. Marc me tournait les

pages et, son père nous ayant dit qu’il touchait un peu de piano, nous

l’avons forcé à jouer à quatre mains avec maman. Père et M. Gélabert se

sont alors retirés dans le cabinet de travail pour causer affaires, et

j’ai été plus libre avec maman et le fils Gélabert. Mère ne joue

vraiment pas mal, elle a du sentiment, même... Ils ont à eux deux fort

bien rendu la sérénade de Pierné, puis, sur la demande de M. Marc, j’ai

encore chanté une de mes anciennes romances de Massenet. Après avoir

fait de la musique, nous avons causé, nous aussi; ce jeune homme est

fort intéressant dans sa conversation, il fait beaucoup de bicyclette et

d’escrime,--pour maigrir, a-t-il ajouté en souriant; nous nous sommes

récriées, mère et moi:--Mais vous êtes très bien comme ça; voyons, à

votre âge, il vaut mieux être un peu solide, voyez donc votre père à qui

vous ressemblez tant, eh bien! il est magnifique, etc...--Mère était

lancée et elle ne s’est arrêtée que pour servir le thé qui refroidissait

dans la salle à manger. Nous avons parlé voyages; il m’a avoué qu’il

adorerait visiter l’Afrique, qu’il avait deux camarades de lycée qui y

étaient, et qui lui écrivaient des lettres enthousiasmées, qui lui

donnaient chaque fois plus envie de partir. Notre soirée a passé très

vite et il était plus de onze heures quand ces messieurs se sont

retirés.

_Samedi._--Je me suis levée tard ce matin. Olympe avait beau cogner à ma

porte, je n’avais pas la moindre envie de répondre. Mais mère est venue

en personne et il m’a fallu aller ouvrir; j’ai bu mon chocolat au lit,

par exemple. L’après-midi, Germaine et sa mère nous ont fait la bonne

surprise de venir nous voir. Maman, elle, n’était pas très enchantée, à

cause du salon qui n’était pas tout à fait en ordre comme elle aurait

voulu; ces dames venaient pour la première fois, nous aurions évidemment

tenu à les mieux recevoir; mais elles sont si simples, si aimables, que

nous aurions mauvaise grâce de leur en vouloir de ne nous avoir pas

averties. Mère et Mme Tirebois sont restées dans le boudoir. Germaine et

moi sommes allées dans ma chambre. J’avais à lui montrer ma photographie

que j’ai fait faire il y a quinze jours, et un petit meuble que père m’a

offert pour mon anniversaire de naissance. Germaine s’est extasiée sur

le portrait et a absolument exigé que je lui en donne un avec une

dédicace derrière; le petit meuble lui a beaucoup plu également. Je lui

ai raconté ma soirée de la veille, elle m’a posé une quantité de

questions sur le fils Gélabert, à la plupart desquelles je ne savais que

répondre. Quand elle a eu fini d’être indiscrète (si gentiment, chère

Germaine!), elle m’a embrassée en riant, et je n’ai jamais pu savoir ce

qui la faisait rire de la sorte. Elle m’a raconté des choses inouïes sur

son cousin Alfred, que j’avais vu l’autre jour chez elle; lui qui a

l’air d’un petit saint, eh bien! il passe ses nuits à jouer aux cartes,

et il est l’amant de la femme d’un professeur; c’est inouï, je trouve!

Germaine m’a dit qu’elle savait bien d’autres choses encore sur lui et

son ami Edward, mais qu’elle ne pouvait me les confier. Je n’ai pas

insisté, naturellement, mais il faudra bien qu’elle me les dise, un jour

ou l’autre. Nous avons ri de tout notre cœur lorsqu’elle m’a raconté que

Mlle Pauline écrivait ses mémoires et ceux de son oncle le capitaine

Michelot et qu’elle allait les faire paraître très prochainement:--Elle

passe des nuits, ma chère, m’a dit Germaine, et elle soupire, et elle

parle toute seule, c’est un vrai bonheur que de l’entendre: nous sommes

censés ignorer tout ça, bien entendu, mais père commence à en avoir

assez, et il parle déjà de la remplacer! pour moi, j’en aurai du

chagrin, car elle m’amuse beaucoup, et elle est si distraite dans la

rue!--Mme Tirebois et mère sont venues voir ce que nous complotions

toutes les deux; Mme Tirebois a trouvé très bien notre appartement,

beaucoup d’air, de soleil, a-t-elle dit, pas de voisins, le rêve

enfin...--Il est probable que nous déménagerons au printemps, a-t-elle

ajouté: si rien n’est survenu d’ici là...--et elle a regardé Germaine.

Elles sont parties toutes deux à sept heures passées. Je voulais finir

cette tapisserie qui traîne partout, et qui fait le désespoir de mère si

ordonnée; mais j’ai un nouveau livre de Mme Hector Malot, et je crois

bien qu’il va me passionner autant que l’autre, probablement...

_Dimanche._--Été à la messe de 11 heures, mère et moi, il pleuvait à

torrents, nous y sommes allées en voiture. Vu encore les personnes

désagréables, elles avaient des chapeaux nouveaux, mais quels chapeaux:

des bérets de velours chaudron à plumes écarlates, quel goût pour des

Parisiennes, mon Dieu? Aperçu aussi Marthe Gérard et sa gouvernante:

elle m’a saluée de la tête très aimablement...

* * * * *

De la _Localité_:

PAYE, PAYSAN!

... Le budget de 1900 s’équilibrera avec cinquante millions d’impôts en

augmentation sur le précédent exercice. Voilà le résultat le plus clair,

le plus net, auquel devait aboutir l’impéritie de nos gouvernants.

Sera-t-il permis de se demander alors à quoi bon envoyer à la Chambre

des gens qui sont censés représenter et défendre nos intérêts, si le

premier de nos intérêts, qui est notre bourse, se trouve entre leurs

mains aussi mal gardé et lésé? Il nous semblait que le devoir essentiel

d’un député honnête et conscient des obligations de son mandat serait de

monter à la tribune et de crier:--Halte-là! Le pays a assez de ce régime

de bon plaisir, il a assez de servir de proie quotidienne aux sangsues

de toute sorte qui l’épuisent et qui l’oppriment, sous prétexte de

l’administrer: halte-là, vous dis-je!--Mais sans doute sommes-nous bien

naïfs! Lorsqu’une majorité faussée ou aveuglée fait un député d’un

Martin-Martin, je suppose que personne ne doit s’attendre à ce que le

Palais-Bourbon retentisse de pareils accents, éloquents et vengeurs. Les

électeurs de Martin-Martin ont ce qu’ils méritent: qu’importe que leur

bas de laine se vide jusqu’au dernier écu, leur cher député ne s’en

portera pas plus mal; il est à Paris, confortablement installé, il peut

se promener sur les boulevards, boire des bocks, aller aux

Folies-Bergère, il visitera à l’œil l’Exposition universelle: qu’est-ce

à côté de cela que cinquante millions d’impôts? Et puis il faut bien que

quelqu’un paie les vingt-cinq francs par jour qui lui sont alloués pour

ses frais de cigares...

JEAN LE CONTRIBUABLE.

* * * * *

_A Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, au Palais-Bourbon,

Paris._

MONSIEUR LE DÉPUTÉ,

Sera-t-il permis à un humble desservant d’oser prétendre détourner à son

profit l’attention d’un législateur, et vous enlever un instant à vos

graves et multiples travaux? Mais je m’enhardis en songeant qu’au milieu

des études et des occupations les plus sérieuses que vous avez assumées

pour le bien et la grandeur de notre cher pays, vous condescendez à

garder une oreille bienveillante et attentive aux affaires de ce

Plateau-Central que vous représentez avec une si parfaite dignité, et un

éclat auquel, je puis bien le dire, vos prédécesseurs étaient si

éloignés d’atteindre.

Peut-être n’ignorez-vous point que la cure de Monistrol, qui compte

parmi les plus importantes de votre arrondissement, est vacante par

suite du décès du vénérable et regretté archiprêtre, monsieur le curé

Grubillot. Lors d’un voyage récent que je fis à la Marche et où j’eus

l’honneur de m’entretenir avec M. le chef du Cabinet de M. le préfet, ce

haut fonctionnaire avait bien voulu me laisser entendre que

l’Administration verrait d’un œil favorable ma venue dans cette

paroisse, que M. le Préfet avait l’intention de s’en entretenir avec

Monseigneur, et qu’en un mot j’étais, si je puis m’exprimer sur moi-même

en ces termes, j’étais _persona grata_ à la Préfecture.

Malheureusement, je ne pouvais guère me faire d’illusions sur le sort

que ma pauvre candidature rencontrerait à l’Évêché, non pas, certes, que

j’aie la coupable témérité d’incriminer Monseigneur, mais je sais trop

qu’à ses côtés, dans la personne de M. le vicaire général Foing, tous

les prêtres indépendants et d’idées libérales ont un adversaire

intraitable et souvent écouté.

Je ne suis pas un ambitieux, Monsieur le député, et si j’avais pu

souhaiter, un moment, remplacer M. l’archiprêtre Grubillot, c’était,

j’ose le dire, dans l’unique espoir d’apporter dans cette paroisse de

Monistrol, encore en proie aux passions de certains dévots exaltés, cet

esprit d’apaisement et de tolérance qui doit être, selon moi, celui du

prêtre dans son église: ainsi ai-je agi dans ma modeste cure du

Trou-Madame, où je me réjouis d’avoir peut-être contribué à faire

reporter sur votre nom, lors des élections dernières, les trente-cinq

voix qui d’habitude allaient à M. le baron Lambusquet.

Or, il me revient qu’à la suite d’intrigues, auxquelles M. le vicaire

général Foing ne semble pas être demeuré étranger, Monseigneur aurait

nommé, et présenterait à l’agrément de l’Administration, M. l’abbé

Barigoule, actuellement desservant à Fraizes. Il répugne à mon

caractère, comme à la robe que je porte, d’avoir à dénoncer certaines

manœuvres honteuses et la bassesse de certains calculs, mais, pour le

bien d’une commune à laquelle vous vous intéressez, je crois de mon

devoir de vous avertir. Il ne m’appartient pas de juger M. l’abbé

Barigoule, que d’aucuns cependant représentent comme un prêtre sectaire,

un intrigant et un brouillon. Mais ce que je dois vous faire connaître,

ce sont les dessous ténébreux de sa nomination. Vous savez qu’en

commençant l’édification d’une église sous le vocable du bienheureux

Saint-Trophime, M. le curé Grubillot avait compromis à ce point les

finances de la fabrique de Monistrol, que l’église reste inachevée, ses

fondations à peine sorties, et que la fabrique, sans un sou vaillant,

plaide avec l’entrepreneur, et a déjà perdu un premier procès. C’est

pour tirer la fabrique de ce mauvais pas que l’on a songé à M.

Barigoule; M. Barigoule a en effet,--et tout le monde à Monistrol

chuchote par quels moyens,--réussi à capter la confiance de la dame

Berlain, la propriétaire du beau domaine des Mauminettes, chez qui

descendait le baron, quand il venait à Monistrol en tournée électorale;

et alors on escompte, et l’abbé Barigoule a donné à entendre, que, s’il

est nommé à la cure vacante, la dame Berlain fera don des soixante mille

francs qui sont nécessaires pour sauver la fabrique.

Je ne doute pas qu’il suffira de vous avoir signalé un pareil état de

choses pour que votre haute intervention, tant auprès de M. le préfet du

département qu’auprès de M. le directeur des cultes, empêche l’agrément

d’une nomination dont les effets présenteraient tous les caractères d’un

scandale public. Peut-être dépendrait-il alors de votre influence que

l’Administration, en opposant mon nom à celui de l’abbé Barigoule, en en

faisant même au besoin une question de principes, parvînt à triompher,

auprès de Monseigneur, de l’hostilité de M. le vicaire général Foing?

Mais croyez qu’en ce moment j’écarte loin de moi toute idée d’un

bénéfice personnel, dans une circonstance où je n’ai en vue que la bonne

renommée de l’Église à laquelle j’appartiens, et qui doit réprouver ces

compromissions; en vue aussi des dangers que de semblables sectaires

menacent de faire courir aux institutions établies, auxquelles je

m’honore de me proclamer fervemment et respectueusement attaché.

Veuillez agréer, Monsieur le député, l’hommage de votre dévoué

serviteur,

JOLLY, curé.

* * * * *

_Monsieur Jambey du Carnage, Préfet, La Marche._

Ci-joint une lettre que je reçois au sujet de la cure de Monistrol.

Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire? Et qu’est-ce que ce curé

qui m’écrit? Il m’a tout l’air d’un garçon assez débrouillard, mais je

me défie des prêtres si malins, et surtout si dévoués: les abbés sont

dévoués quand ils veulent être curés, les curés quand ils veulent être

évêques, et les seuls évêques républicains sont ceux qui prétendent à

l’archevêché; d’ailleurs vous connaissez mes sentiments là-dessus;

agréez qui vous voudrez à Monistrol, je m’en désintéresse; la seule

chose à laquelle je tienne, et vous le savez aussi bien que moi, c’est

que le curé ne nous embête pas et ne se mêle que de ce qui le regarde;

après cela, qu’il ait ses opinions, et qu’il ne vote pas pour moi, ça

m’est égal; mais qu’il dise sa messe, qu’il reste dans son église, et

qu’il nous fiche la paix.

Sentiments dévoués,

MARTIN-MARTIN.

* * * * *

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL

Cabinet du Préfet.

_A Monsieur Martin-Martin, député,_

MONSIEUR LE DÉPUTÉ,

Comme suite à la demande de renseignements que vous aviez bien voulu

m’adresser concernant M. l’abbé Jolly, je m’empresse de vous faire

connaître que ce desservant a eu son traitement suspendu en 1895 à la

suite de paroles violentes prononcées en chaire contre M. le président

de la République Félix Faure.

Déplacé et envoyé dans la paroisse du Trou-Madame, cet ecclésiastique

paraît s’être amendé, et, lors des dernières élections législatives, il

a voté, à bulletin ouvert, pour le candidat républicain.

Veuillez agréer, Monsieur le député, l’assurance de ma considération la

plus distinguée,

_Le Préfet du Plateau-Central_,

JAMBEY DU CARNAGE.

_P. S._ Cet abbé Jolly vient assez souvent à la préfecture demander des

secours pour aller aux eaux; comme il est le cousin du secrétaire de

l’évêque, le grand rival de l’abbé Foing, il peut quelquefois renseigner

d’une façon assez précise mon chef de cabinet sur ce qui se passe à

l’évêché: mais il n’est pas intéressant.

Ce qu’il vous a écrit de la nomination de Barigoule est exact; mais il

ignore que cela a été combiné par moi, d’accord avec l’évêque. L’abbé

Barigoule est un garçon très intelligent, et qui ne nous créera aucun

ennui; sa nomination me permet d’obtenir,--donnant, donnant, puisque

nous ne pouvons rien traiter autrement avec l’évêché,--le déplacement du

curé de Cantelles; enfin il est entendu que, si la fabrique a les

soixante mille francs, les délégués sénatoriaux de Monistrol, qui sont

fabriciens, voteront pour notre candidat.

Croyez, mon cher député, à mes meilleurs sentiments,

JAMBEY.

* * * * *

Extrait du _Journal Officiel_ (_Chambre des députés, Compte rendu in

extenso des débats. Séance du 7 décembre_).

M. TOURGNOL... les jésuites de toute robe, de tout calibre, et de tout

poil! (_Violentes protestations au centre; ricanements sur les bancs de

droite._)

M. MARTIN-MARTIN _essaie de prononcer quelques paroles qui se perdent

dans le tumulte_.

M. COUTANT. M...!

M. LE PRÉSIDENT. Le parti-pris est évident!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

De _la Localité_:

L’ÉCŒUREMENT

Nous recevons la lettre suivante:

MONSIEUR LE RÉDACTEUR,

Une surexcitation facile à comprendre agite en ce moment notre

population de Chaumettes; voici les faits: l’instituteur Moulineau, qui

vient de perdre une petite fille de deux ans et demi, a annoncé

publiquement qu’il voulait un enterrement civil. Assurément toutes les

opinions sont libres, même les moins respectables; mais il y a cependant

des limites où le scandale ne devrait pas être permis. On frémit en

effet en pensant que c’est à de semblables hommes, aveuglés par l’esprit

de parti, caudataires et prisonniers de la franc-maçonnerie, ce sont eux

à qui nous devons confier le soin de former le cœur et l’âme de nos

enfants. On frémit en songeant aux générations qu’un semblable

enseignement nous prépare, et l’on ne peut s’empêcher de relever dans

les annales de la criminalité, depuis que Dieu est banni de l’école, la

précocité de jour en jour plus effroyable dont font preuve les plus

récentes recrues de l’armée du vice. Mais, en ce moment, ce que nous

voulons simplement constater, c’est que l’instituteur Moulineau est la

créature de Martin-Martin, et que l’enterrement civil de la petite

Moulineau prend une signification toute particulière, au lendemain du

jour où, dans la discussion du budget des cultes, Martin-Martin s’est

affirmé avec l’attitude violente dont le _Journal Officiel_ nous

apportait hier les lamentables échos. A coup sûr, nous serions les

premiers à déplorer qu’un enterrement, quel qu’il soit, pût servir de

prétexte à des manifestations toujours regrettables; mais j’ai cru

devoir vous signaler ce qui se passait, pour que les responsabilités, le

cas échéant, soient bien établies, et que les honnêtes gens de tous les

partis voient et sachent de quel côté est venue la provocation.

UN PÈRE DE FAMILLE.

* * * * *

Du _Petit Tambour_:

TOUCHANTE MANIFESTATION

On nous écrit de Chaumettes:

MONSIEUR LE RÉDACTEUR,

L’enterrement de Mlle Moulineau, la charmante enfant de notre pauvre

ami, le distingué instituteur de Chaumettes, a eu lieu ce matin au

milieu d’un concours considérable, d’une foule respectueuse et

recueillie venue pour témoigner de sa sympathie à la douleur de M.

Moulineau, et aussi à la fermeté et à la dignité de sa conduite dans

cette douloureuse circonstance. Disons tout de suite que, contrairement

aux bruits qui avaient été répandus, nulle note discordante n’est venue

troubler cette manifestation à la fois imposante et touchante, et qu’en

dépit des provocations souterraines de certaines personnalités dont il

serait aisé de soulever le masque, les sectaires les plus intransigeants

ont eu la sagesse ou la pudeur de ne pas bouger.

Au cimetière, un éloquent discours a été prononcé par M. Bedos,

conseiller municipal à Marseille, et ami personnel de M. Moulineau. Nous

regrettons de ne pouvoir reproduire cette superbe improvisation, où,

dans un langage élevé et vibrant d’émotion, M. Bedos a montré la marche

ascendante de l’esprit humain, _se dégageant progressivement de toute

mainmise, de toute superstition mesquine et avilissante, pour affirmer

un Idéal supérieur que réalisera l’Individu parfait et tel que l’aura

conçu et formé la Société égalitaire_.

L’assistance s’est retirée profondément impressionnée.

UN HABITANT.

* * * * *

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

COMMISSARIAT SPÉCIAL DES CHEMINS DE FER

Nº ...

_Le Commissaire spécial de La Marche, à Monsieur le Préfet du

Plateau-Central._

Conformément aux instructions que vous m’aviez données, je me suis rendu

hier à Chaumettes, où certaines manifestations paraissaient à craindre,

à l’occasion des obsèques de la petite Moulineau, fille de

l’instituteur. J’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’il ne

s’est produit aucun incident de nature à motiver mon intervention. Dans

le cortège, assez peu nombreux, j’ai relevé la présence de tous les

fonctionnaires de Chaumettes, à l’exception du receveur d’enregistrement

et du conducteur des ponts et chaussées. Sur la place de l’église, où le

convoi est forcé de passer, un groupe formé de MM. Coulon, l’ancien

adjoint au maire, Tardieu, notaire, et Boulet, maréchal-ferrant, ont

affecté de ne pas se découvrir devant le cercueil; je dois dire que

cette attitude est généralement blâmée.

Le Pays de l'Instar · 第 10 / 12 段