d’enfance de M. Moulineau, et qui était de passage pour son commerce, a
prononcé un discours, où je ne vois rien de particulier à signaler;
j’ajouterai que cette allocution, bien qu’elle ne m’ait point paru
dépourvue de qualités littéraires et même oratoires, n’a pas semblé
produire un grand effet. Un incident plutôt comique a marqué la fin de
la cérémonie; quand M. Bedos a eu terminé de parler, un vieillard s’est
approché, qui paraissait extrêmement ému, mais légèrement pris de
boisson; il avait l’air de vouloir, à son tour, prononcer quelques mots;
mais tout à coup, il s’est borné à jeter violemment dans la fosse
ouverte son chapeau qu’il tenait à la main en s’écriant:--N... de
D...!--puis s’est retiré en sanglotant. Ce vieillard serait un nommé
Gourd, receveur buraliste, père de Mme Moulineau et qui adorait sa
petite-fille et filleule, la petite Moulineau. En résumé, les cléricaux
en ont été pour leurs menaces, qui n’ont atteint personne, et j’estime
même qu’il sera inutile de déplacer l’instituteur Moulineau, ainsi que
vous en aviez bien voulu examiner l’éventualité, avant les vacances de
Pâques.
_Le Commissaire spécial_,
LAFLIZE.
* * * * *
PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL
CABINET DU PRÉFET
_Le Préfet du Plateau-Central à Monsieur le Ministre de l’Intérieur._
Sous ce pli, j’ai l’honneur de vous adresser, conformément à vos
instructions, mes propositions concernant la promotion du 1er janvier
dans l’ordre de la Légion d’honneur. J’ai réduit à quatre, selon les
termes de votre circulaire de décembre, le nombre des candidats
proposés: ce sont MM. Bedu-Martin, Collombier, Lajambe et Jolivet.
Chacun de ces candidats me paraît, à des titres divers, digne de la
haute distinction que j’ai l’honneur de solliciter pour eux; mais je
crois devoir présenter en première ligne M. Bedu-Martin, doyen des
maires de mon département, que son grand âge et les services rendus
depuis près de cinquante ans à la cause démocratique me semblent
désigner plus qu’aucun autre aux faveurs gouvernementales; j’ajouterai
que M. Bedu-Martin est le beau-père de M. Martin-Martin, député, et que
sa décoration ne pourrait que produire l’impression la plus favorable
auprès des électeurs de M. Martin-Martin.
1º NOTICE CONCERNANT M. BEDU-MARTIN
M. Bedu-Martin a déjà fait l’objet de nombreuses propositions; la
première remonte à 1885; depuis cette époque, tous les préfets qui se
sont succédé, à la tête du Plateau-Central se sont fait un devoir et un
honneur de signaler la vie, toute de probité et de dévouement à la cause
républicaine, de M. Bedu-Martin, et de demander pour lui une récompense
à laquelle applaudiraient tous les républicains et tous les honnêtes
gens. Le préfet du Plateau-Central, en renouvelant la proposition de ses
prédécesseurs en faveur de M. Bedu-Martin, tient à signaler en outre la
parenté du postulant avec M. Martin-Martin, le nouveau député, son
gendre, en insistant sur ce fait que, si M. Martin-Martin a été assez
heureux pour grouper autour de son nom toutes les énergies républicaines
et ramener à la République une circonscription qui jusqu’alors avait
toujours voté pour les bonapartistes, une grande part en revient à la
notoriété et aux sympathies qui avaient toujours entouré le nom de son
beau-père, M. Bedu-Martin.
2º NOTICE CONCERNANT M. COLLOMBIER
M. le Dr Collombier dirige depuis quinze ans l’asile d’aliénés de La
Gélinotte, près La Marche. Praticien habile et administrateur consommé,
le Dr Collombier a su, dans l’accomplissement de ses fonctions
délicates, se concilier l’estime et la sympathie de tous. M. le Dr
Collombier est un enfant du département, où il ne serait pas impossible
qu’il fût appelé quelque jour à jouer un rôle politique; il est très
apprécié, pour son tact et sa grande droiture, des diverses
municipalités qui se trouvent en relations avec lui; sincèrement attaché
aux institutions républicaines, les républicains du Plateau-Central
accueilleraient avec satisfaction la distinction que je sollicite en
faveur de ce postulant.
3º NOTICE CONCERNANT M. LAJAMBE
M. Lajambe est un des plus riches propriétaires terriens du
Plateau-Central; fondateur et président d’une société coopérative,
_l’Abeille Marchaise_, on le trouve toujours disposé à apporter le
concours de sa grande fortune et de son activité organisatrice à toutes
les œuvres de bienfaisance et de mutualité. Par son _Abeille Marchaise_
qui compte d’importantes ramifications dans les milieux tant agricoles
qu’industriels, et aussi parce qu’il se trouve avoir un pied dans la
plupart des associations et sociétés du département, M. Lajambe est une
force avec laquelle il est bon de compter; le jour en effet où il
plairait à M. Lajambe de faire de la politique, et plusieurs
personnalités le poussent vivement dans ce sens, nul doute qu’il
n’acquière rapidement une situation prépondérante; M. Lajambe a toujours
été gouvernemental, mais, pour le soustraire à certaines influences qui
le travaillent en ce moment, j’estime qu’une distinction honorifique
viendrait à son heure, justifiée par les nombreuses fonctions gratuites
qu’il a toujours acceptées volontiers, et de nature à être accueillie
favorablement par les populations du Plateau-Central, sans distinction
de partis.
4º NOTICE CONCERNANT M. JOLIVET
M. Jolivet, agent voyer en chef du Plateau-Central, est un fonctionnaire
intelligent et zélé, et au dévouement duquel mes prédécesseurs, comme
moi-même, se sont toujours plu à rendre hommage. Sous son habile
direction, le réseau vicinal a été considérablement développé durant ces
dix dernières années, et les études d’importants travaux d’art, celles
notamment du pont de Trembles, ont été poussées activement. M. Jolivet
est un républicain de la veille, qui s’applique à maintenir son nombreux
personnel dans une voie fermement républicaine. Très estimé des
différentes personnalités politiques du Plateau-Central, avec lesquelles
il se trouve en constantes relations d’affaires, et dont il a su se
concilier les sympathies par son caractère loyal et obligeant, la
décoration de M. Jolivet, digne couronnement d’une carrière
honorablement remplie, serait accueillie avec faveur dans tout le
département.
_Le Préfet du Plateau-Central_,
JAMBEY DU CARNAGE.
* * * * *
_Monsieur Martin-Martin, député, Paris_.
MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN,
Deux mots seulement: Vous savez sans doute ce dont il s’agit, ou vous le
devinez; je viens vous rappeler ce que vous m’aviez dit lors de mon
dernier voyage à Paris:--Nous allons faire rougir cette
boutonnière-là!--Y a-t-il du nouveau? Vous êtes témoin que je n’y
songeais pas, mais vous y avez mis une insistance si affectueuse:--J’en
fais mon affaire! m’avez-vous répété. Et puis, n’est-ce pas? pas besoin
de poser à la petite bouche devant vous: il est certain que, maintenant
que je me suis un peu fait à cette idée que je pouvais être décoré, cela
me serait une grosse déception de ne pas l’être, non seulement pour moi,
mais pour mon fils, pour ma fille aussi quand je la marierai; or, je
sens bien que si ce n’est pas maintenant, où j’ai cette chance de
pouvoir compter sur votre haute influence, si ce n’est pas maintenant ce
ne sera peut-être jamais. C’est pourquoi je viens vous prier, mon cher
député, d’agir vigoureusement au ministère, d’autant qu’à ce que je
crois comprendre, ma décoration arriverait dans un bon moment pour vous
et pour le parti, car on sait que je vous suis tout dévoué, et cela
serait de nature à porter un grand coup, et à vous rallier bon nombre de
suffrages, de voir que vous m’avez fait décorer.
Excusez le décousu de cette lettre, mon cher député, et croyez-moi votre
inaliénable.
GÉLABERT,
Professeur d’agriculture.
Peut-être ne sera-t-il pas mauvais de rappeler au Ministre qu’en 1870
j’ai fait partie des mobilisés du Plateau-Central comme capitaine, et
qu’à la revision des grades, après la guerre, on m’avait offert de me
conserver dans l’armée régulière comme sous-lieutenant, ce qui fait que,
si j’avais accepté, je serais probablement commandant à l’heure
actuelle, et sûrement décoré.
* * * * *
Du _Petit Tambour_:
UN NOUVEAU LÉGIONNAIRE
Nous croyons savoir que la prochaine promotion de la Légion d’honneur
comprendra le nom de M. Aristide Gélabert, notre sympathique
compatriote, le distingué professeur d’agriculture du département. Tout
le monde au _Petit Tambour_ applaudira à une décoration qui récompensera
si justement l’homme de bien, le fonctionnaire irréprochable, le
républicain convaincu, et aussi, ne l’oublions pas, le vaillant officier
de l’Année terrible. De semblables distinctions honorent à la fois le
citoyen qui les reçoit et le Gouvernement qui les donne, et nous nous
plaisons à deviner ici la main discrète et délicate, l’intervention
puissante et toujours efficace de notre éminent député M. Martin-Martin,
qui mieux qu’aucun autre était à même de rendre et de faire rendre
justice à la valeur de M. Gélabert, à son dévouement politique, et à
l’inébranlable fermeté de ses sentiments républicains.
* * * * *
_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._
MON CHER AMI,
Tu connais mon opinion sur les décorations, Légion d’honneur, ou autres
balivernes; du moins faut-il que cet attrape-nigauds nous serve à
prendre des imbéciles de quelque utilité, de quelque importance; or ce
qui est pour toi, en ce moment, de première importance, ce sont les
élections sénatoriales, et il ne faut pas te dissimuler que cela ne va
pas tout seul; à tort ou à raison, vous vous êtes entêtés sur la
candidature de ce pauvre Moulin dont le titre le plus clair à faire un
sénateur est d’être à demi gâteux, par avance. Il faut pourtant que nous
le fassions réussir, et il réussira; seulement il convient d’y mettre le
prix. Pour cela, il faut que nous ayons Lajambe avec nous, et un bout de
ruban rouge nous attache Lajambe; je sais parfaitement tout ce que tu
peux dire sur le compte de cette vieille fripouille, qui fait de la
bienfaisance à 60 p. 100, et qui ne préside les sociétés ouvrières que
pour embrasser des petites ouvrières de moins de quinze ans. Mais,
n’est-ce pas? à la guerre comme à la guerre; Lajambe, d’abord, c’est de
l’argent; et puis, si nous ne l’avons pas avec nous, nous l’aurons
contre nous, tous les amis de Caille le travaillent actuellement pour
qu’il se porte concurremment avec leur patron dont il ferait le jeu au
second tour. Je crois que le préfet a indiqué cela timidement dans son
rapport; mais ces rapports-là ne signifient rien; ce qu’il faut, c’est
faire une démarche collective au ministère et enlever la chose,
d’assaut; voilà huit ans qu’il n’y a pas eu de décorations dans le
Plateau-Central, le ministère doit t’accorder cela comme don de joyeux
avènement, et à part Lajambe, je ne vois pas trop qui décorer? Je ne
parle pas de ce pauvre Gélabert, dont l’article du _Petit Tambour_ (car
cet article émanait très visiblement de lui) a provoqué un long éclat de
rire. Ce brave Jolivet est un excellent agent voyer, mais, que diable!
il n’y a pas péril en la demeure: c’est déjà très bien qu’il soit
proposé; la politique d’abord, les fonctionnaires ensuite, plus on
attendra, plus il aura fait de ponts, et mieux il méritera son ruban;
j’ai aussi entendu prononcer le nom du Dr Collombier.--Collombier est
déjà presque fou; si on le décore, il le deviendra tout à fait. Reste
ton beau-père; mais tu connais l’aimable caractère de ce vieillard; le
père Bedu a formellement déclaré qu’il refuserait la croix si on la lui
donnait maintenant, qu’il ne voulait à aucun prix avoir l’air de te
devoir quelque chose, qu’il avait déjà attendu seize ans, et qu’il
pouvait donc bien attendre deux ans encore que tu ne sois plus député.
La situation est ainsi bien nettement posée et délimitée; à toi d’agir.
Mes hommages à tes dames, et bien à toi.
CARBONEL.
* * * * *
De _la Localité_:
... L’homme s’agite, le ruban le mène! Nous écoutons impassibles
s’élever, des marécages d’une politique de boue, les coassements de
toutes les grenouilles panamistes gonflées vers le chiffon écarlate. Et
nous songeons que c’est pour la jeter en pâture aux appétits des laquais
électoraux qu’un gouvernement de lâches et de cosmopolites arrache la
croix d’honneur à cette même poitrine que notre grand et cher Déroulède
offrait jadis, bouclier de la Patrie, aux balles et aux lances des
uhlans prussiens!...
JUVÉNAL.
* * * * *
_M. Bédu-Martin, à La Marche._
MON CHER GRAND-PAPA,
C’est la première fois, depuis sa naissance, que votre petite-fille
Vovonne n’est pas auprès de vous, le jour de l’an, pour vous embrasser
bien fort et vous souhaiter la bonne année. Savez-vous que j’en ai un
gros chagrin, malgré ma joie d’être à Paris; ah! grand-papa, pourquoi
n’être pas ici avec vos enfants qui seraient si heureux tous de vous
avoir! Mère ne cesse de me le répéter chaque jour:--Si bon papa était
ici, Vovonne, nous serions vraiment trop contents!...--Et elle a bien
raison, je trouve, moi: car, allez cher grand-père, à présent que je
connais bien Paris, je vous en ferais voir de belles choses, et faire de
longues promenades, nous en ferions chaque après-midi, tous les deux, et
ce que nous serions contents, allez, je vous le garantis, vous ne
penseriez plus à vos méchantes douleurs rhumatismales. Enfin, cher bon
papa, si vous nous aviez accompagnés à Paris, comme on vous en avait
tant prié, eh bien! au lieu de vous écrire comme je fais, je serais
venue moi-même demain matin dans votre chambre, vous crier comme
toujours:--Bonne et heureuse année, cher grand-père!--J’ai aussi le cœur
gros en songeant que ce n’est qu’au printemps que je vous embrasserai,
les occupations de père ne nous permettront pas de nous éloigner de
Paris avant mai, et vous-même je vois bien que vous ne viendrez pas cet
hiver, alors...--Mais, ne nous attristons pas, n’est-ce pas, cher
bon-papa!
Savez-vous que je deviens tout à fait Parisienne, et mère aussi; nous
sortons beaucoup, beaucoup, nous allons quelquefois au théâtre, et fort
souvent en visite; j’ai été vendeuse à une grande vente de charité,
j’aidais ces dames Tirebois qui avaient un buffet; nous avons eu un
monde énorme; beaucoup de jeunes gens: ils aiment beaucoup les gâteaux,
je vous assure, bon-papa! A lui seul, le cousin de Germaine Tirebois a
avalé pour quinze francs de beurres-mokas, j’en avais mal au cœur pour
lui! Je me suis, naturellement, énormément amusée, Germaine est si gaie,
si boute-en-train, et sa mère réellement très aimable. Ce sont là de
très bonnes amies que nous avons, et nous nous voyons fréquemment. Mère
a pris un jour de réception; nous commençons à avoir pas mal de
relations, et comme nous rendons beaucoup de visites, les mercredis de
maman sont très courus. J’ai des amies très gentilles ici, mais je n’ai
de réelle affection que pour Germaine. C’est elle d’abord que je connais
le plus, et depuis très longtemps, et ensuite nous avons deux natures
qui sympathisent parfaitement. Son père et sa mère sont aussi, il faut
l’avouer, des gens réellement aimables, et fort liés avec mes parents,
de cette façon l’amitié que j’ai pour Germaine ne fera qu’aller en
augmentant. Elle ne vous a vu qu’une fois à La Marche, il y a quatre
ans, pour la fête du 15 août, vous rappelez-vous, cher bon-papa? eh
bien! elle a gardé un très bon souvenir de vous, et elle se souvient
parfaitement que vous lui avez offert une belle fleur de votre petit
jardin...
Cher bon-papa, je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps de mon
bavardage, et je me sauve bien vite. Encore une fois, bonne et heureuse
année, et de bons et affectueux baisers de votre petite-fille bien
aimante,
YVONNE MARTIN-MARTIN.
Maman me charge de vous dire qu’elle vous écrira demain, mais qu’elle
fait partir pour vous une petite caisse de fruits confits.
* * * * *
_Mademoiselle Yvonne Martin-Martin, chez Monsieur Martin-Martin, député,
Paris._
CHÈRE YVONNE,
Vous avez peut-être su par M. Bédu-Martin, votre grand-père, que nous
nous étions absentés de La Marche pendant quinze jours, et, de là, chère
amie, le retard de ma lettre; excusez-moi, je vous en prie; je serais
tout à fait ennuyée que vous ayez pu penser un moment que je vous
oubliais! Pourtant votre longue missive, si détaillée, si intéressante,
demandait une réponse immédiate; mais, vous savez ce que c’est, chère
amie, et c’est pourquoi je compte beaucoup sur votre indulgence à mon
égard: quand on voyage, on ne s’appartient plus!
Ma mère et moi avons été chez une vieille amie qui a une magnifique
propriété à trois heures de La Marche. Nous n’avons pas eu lieu du reste
de le regretter, car ces quinze jours ont passé trop rapides à mon avis,
je me suis tellement amusée, chère Yvonne!
Nous étions très nombreux, beaucoup de jeunes filles, par conséquent
beaucoup de gaîté! J’ai eu le plaisir de faire là la connaissance de
votre charmante cousine, Mlle Jane Roche, nous avons beaucoup causé de
vous, elle m’a dit avoir reçu un long journal de votre vie parisienne,
et elle a même eu la gentillesse de m’énumérer tous les plaisirs que
vous avez eus ces dernières semaines. Je vois avec bonheur que, quoique
vous amusant bien, vous ne nous négligez pas, nous autres petites
provinciales...
Nous avons passé chez la vieille amie de ma mère juste quinze jours, et
si papa ne nous avait pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait
absolument que nous rentrions à La Marche, je crois bien que nous
serions encore dans cet agréable séjour... Croiriez-vous, chère Yvonne,
que nous avons même joué la comédie! La vieille amie de ma mère a un
cousin, substitut à Saint-Geniès, et fort original; il fait des comédies
de salon; c’est sous sa direction que nous avons joué une petite pièce
de lui tout à fait charmante, intitulée: _Qui s’y frotte s’y pique!_
Nous avons eu un grand succès, je vous assure, chère amie, il y avait
même quelques couplets que j’ai chantés, et qui ont eu les honneurs du
_bis!_ Nous avions eu de nombreuses répétitions qui avaient été autant
de parties de plaisir; les parents n’étaient pas autorisés à y assister,
de cette façon vous comprenez quelle franche gaîté a présidé à ces
répétitions! Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui ne
savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, et, rien qu’à le
voir, nous riions sans nous arrêter... Les costumes aussi avaient été
très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé de velours noir;
j’avais un petit bonnet de dentelles, et un petit tablier rose avec des
poches; je tenais une corbeille toute garnie de rubans roses et bleus,
dans laquelle se trouvaient des fleurs artificielles que je devais jeter
devant le premier rôle qui était une marquise. Après la comédie, on a
dansé jusqu’à une heure du matin, et on a soupé très gaîment. Quel
malheur que vous n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors la
fête aurait été complète! Mais, j’y pense, peut-être que ces plaisirs de
campagne vous touchent peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis
trois mois (déjà!) à ceux de Paris, si dissemblables, je crois, des
nôtres... C’est égal, il me semble que, même devenue Parisienne, je
n’aurais garde d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant: n’ai-je
pas un peu raison, chère amie?...
Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire ne s’est passé à
La Marche; il y a eu deux bals à la Préfecture; on a beaucoup jasé sur
la toilette de la préfète; nous avions une invitation, et j’aurais assez
aimé à assister à un de ces bals, mais justement mon père se trouvait un
peu grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché d’avoir un prétexte
pour refuser au préfet, je ne sais pourquoi, bref, nous ne pouvions
songer à aller seules, ma mère et moi...
Je passe fréquemment, en me rendant à mon cours de solfège, devant votre
ancienne habitation qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers la
grille du jardin, le buisson de houx tout rempli de belles petites
boules, et ça me donne envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir.
Vous rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus de quatre ou cinq
ans, les jolis colliers que nous faisions à nos poupées avec ces petits
fruits rouges? Que tout cela est loin, mon Dieu! Nous voici de grandes
et sérieuses personnes, à présent,--bonnes à marier, comme dit M. le
vicaire!... Allons, ma chère Yvonne, que je vous souhaite, en terminant
cette longue lettre, une bonne et heureuse année! Faites bien nos
meilleures amitiés à Mme Martin-Martin, sans oublier M. Martin-Martin à
qui mon père doit, je crois, écrire prochainement. Mille affectueux
baisers de votre amie,
MARTHE BENOIT.
* * * * *
Du _Petit Tambour_:
UNE LETTRE DE M. MARTIN-MARTIN
Nous sommes heureux de reproduire dans nos colonnes la lettre suivante,
que notre rédacteur en chef, Antonin Canelle, a reçue de notre distingué
député, M. Martin-Martin:
MON CHER CANELLE,
J’ouvre le _Petit Tambour_, et j’y lis le leader-article que vous
consacrez à l’étude des douzièmes provisoires. Je n’ai pas besoin de
vous dire que je m’associe entièrement aux critiques si pleines de sens
que vous faites de ce que vous avez spirituellement dénommé: l’anse du
panier gouvernemental, le sou du franc ministériel!--comme vous, je suis
l’ennemi déclaré du système des cotes mal taillées et des demi-mesures,
et j’estime qu’un gouvernement qui gouverne devrait être suffisamment
fort, suffisamment prévoyant et armé, pour ne point se laisser acculer à
des expédients qui ne tranchent rien, à des compromis où il ne saurait y
avoir que des dupes... C’est précisément parce que mes convictions sont
telles, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, même apparent, entre
nous au sujet de cette apparente divergence, que je tiens à vous
expliquer en deux mots et vous faire toucher du doigt, dans quel esprit
je viens de voter les deux douzièmes provisoires demandés par le
Gouvernement, et je m’empresse d’ajouter: appuyés par la Commission du
budget.
Seules les situations exceptionnelles, et vous allez être de mon avis,
expliquent et excusent les mesures exceptionnelles; or, ce qui me paraît
exceptionnel au premier chef, c’est l’imminente Exposition. Au moment où
Paris se couvre de palais, au moment où la France s’apprête pour des
hospitalités augustes, j’estime que des soucis budgétaires ne doivent
pas apparaître dans nos discussions, et altérer, ne fût-ce qu’un moment,
la sérénité qui convient à des hôtes; je reprends votre image de tout à
l’heure, mon cher ami: quand on attend du monde à dîner, il ne faut pas
que les invités puissent vous entendre vous plaindre d’être volé par la
cuisinière... Dieu merci, la France est encore assez riche pour demeurer
lorsqu’il s’agit de sa dignité, de son prestige jamais terni auprès des
autres nations, pour demeurer, dis-je, au-dessus d’un sacrifice
financier, qui, dans l’espèce, ne saurait être d’ailleurs qu’un
sacrifice momentané. Il a toujours été de notre crânerie, de notre
gloire, à nous autres Français, de nous montrer beaux joueurs, qu’il
s’agisse d’argent ou de sang! Lorsque le renom chevaleresque du pays est
en jeu, sans compter nous dépensons l’un, comme nous avons su verser
l’autre. Que certains nous traitent de jobards; cette _jobarderie_-là,
c’est l’honneur, c’est le patrimoine glorieux de la France; et il nous
reste quand même assez d’or encore pour que nous n’ayons pas besoin
d’aller voler celui du Transvaal!
Mes sentiments les plus cordialement dévoués, mon cher Canelle, et,
puisque nous sommes à la veille du 1er janvier, mes meilleurs vœux pour
vous, pour le Plateau-Central et pour la France!
MARTIN-MARTIN,
Député.
* * * * *
Du _Journal_ de Mademoiselle Martin-Martin.