Au reste, et bien que nous n’ayons pas l’honneur de ses confidences,

nous croyons savoir que le voyage actuel de M. le Préfet n’est pas un

simple voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, d’être grand

clerc pour s’apercevoir que M. Jambey du Carnage a hâte de quitter le

Plateau-Central, où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, il se

trouve compromis à fond dans une politique, dont à l’heure présente, les

instants sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair pour sentir que

le torchon brûle, et il ne veut pas être pris sans vert.

Les ministères passent, comme le vent d’automne,

Emportant à la fois

Les préfets dans l’espace,

Et les feuilles des bois...

En allant solliciter prestement son changement auprès de

Waldeck-Rousseau, M. le Préfet montre que la prévoyance est une qualité

de son caractère, sinon de son administration.

Pour nous, qui ne voulons pas la mort du pécheur, nous ne demandons pas

mieux qu’on exauce les désirs de M. Jambey du Carnage,--bien au

contraire! On peut même lui donner de l’avancement, il le mérite, il a

fait un assez vilain métier pour cela! Qu’on le nomme donc n’importe où,

qu’on le nomme préfet de police!--Mais, pour Dieu! qu’on en débarrasse

notre pauvre département!

Hier, pour la vingt-troisième fois, M. le Préfet a quitté La Marche par

l’express de 10 h. 40: puisse cette fois être la bonne!

JUVÉNAL.

* * * * *

_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, 74, boulevard de

Latour-Maubourg, Paris._

MON CHER AMI,

Le bruit court à La Marche, avec persistance, que Jambey du Carnage va

être changé; tu as même dû voir dans le canard de Caille une note

tendancieuse à ce sujet. (Et à ce propos, pour ta gouverne, c’est bien

Toupin qui signe _Juvénal_, je suis très exactement renseigné.) J’ignore

ce qu’il y a de fondé là dedans, mais je tiens à t’avertir que tous nos

amis considéreraient comme désastreux le départ du préfet dans les

circonstances actuelles.

Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas un aigle, et qu’il y a

peut-être des préfets plus éloquents, ou plus forts en droit

administratif.

Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits

de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et

tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste

mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort,

assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa

science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet.

Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans

son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se

compromettre; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir

tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à

dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose; sans compter

qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement,

il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient

des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à

l’empêcher de tenir.

Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de

tout embrouiller et de laisser échapper le plus important; tandis qu’en

s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et

Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les

ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y

aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. A la

session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du

Conseil général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le

premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans: tout a marché

admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les

cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste; au lieu

qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa

conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails

techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte,

aurait réussi à tout flanquer à bas.

Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune,

et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal

qu’un préfet se montre, autrement qu’en locatis, dans un bon landau avec

de bons chevaux qui lui appartiennent; et il n’y aura pas un maire

socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit

autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous.

Avec cela Mme du Carnage est une maîtresse de maison exceptionnelle, qui

aime à recevoir, et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé sur ces

pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qu’ils sont restés ici,

prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un

verre d’eau dans les salons de la Préfecture! Assurément Bavolet avait

d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde,

à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Mme Piédegorge,

la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire

à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles

Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et

concluait:--Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la

République!--Et il est certain qu’elle avait raison, Mme Piédegorge, et

qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le

pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue

Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer

infiniment mieux la République que du temps des Bavolet.

Mais il y a plus: voici que certaines familles de la haute ville, et du

faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture,

gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons le mot, par le

_chic_ de la préfète, commencent à faire des avances; il se trouve

précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié

à la famille de Mme du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier

l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à

l’heure actuelle, que d’avoir son importance; la préfète, qui est une

femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement: en sorte que,

le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La

Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est

considérable.

C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en

face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement

que le Préfet,--et aussi la Préfète,--auront tous les délégués dans la

main, et qu’avec un tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée.

Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin

soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose; les groupes

formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille

reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le

père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le

candidat nécessaire, mais qui,--nous ne nous faisons pas d’illusions,

n’est-ce pas?--est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le

carreau.

Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le

Plateau-Central; son départ compromettrait le succès des élections de

janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un

échec personnel, puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois

par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc à toi d’agir au

ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey

lui-même si, comme la _Localité_ l’insinue, il est exact qu’il soit en

train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme: en somme, le

Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est

solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que

d’aller ailleurs risquer de se casser le cou; et puis quoi? La Marche

est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris

seulement et les trains sont commodes; tu pourrais peut-être lui faire

promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne

doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est

préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses

convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon

à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le

camp immédiatement!...

Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton

J. CARBONEL.

* * * * *

_Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche

(Plateau-Central)._

MA CHÈRE AMIE,

Quelle sale boîte que ce Ministère! J’espérais voir Waldeck ce matin,

j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions

relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en

tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente

le peuple souverain; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le

ministre, ni déjeuné.

J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain; juste

retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je

fais, quelquefois, faire antichambre: il est vrai que, ceux-là, je ne

les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a

diverti mon impatience: dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon

d’attente du ministère de l’Intérieur, un solliciteur comme moi était

installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui

imposait le bon vouloir du ministre,--je n’invente pas, ce ne serait pas

drôle,--il _copiait de la musique_! Ne trouvez-vous pas, chère amie,

qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue,

fort impressionnantes? Très certainement cet homme était là hier, et je

l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse; car sans

doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et

peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein: cet homme est

un symbole et c’est un sage; en somme, je ferais tout aussi bien de

copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à

droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de

votre oncle Gourdey; il est évident qu’en ce moment les sénateurs

peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer

un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos

sandales sur La Marche, ses pompes et ses habitants; mais sait-on jamais

de quoi il retourne avec ce vieux ramolli?

Maintenant, il y a quelque chose d’admirable; j’ai vu au Cabinet, où

j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem

m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement;

d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier,

tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois!), avait eu une

façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement

que j’inspire aux populations républicaines... Ces gens-là sont

étonnants! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle,

mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme; je me donne un mal

de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne

finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me

mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de

moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros

égoïste! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants

à tous les députés que j’aurai fait élire! Heureusement que, si Gourdey

se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien; il n’a aucune espèce

d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que

d’écouter les petites histoires de ce fantoche.

Ah! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple! Destrem me

racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel,

mais tous en sont capables), venant demander la tête de son

préfet:--Nommez-le à une trésorerie générale, confiez-lui une caisse,

c’est ce que je souhaite; comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois

il aura passé aux assises!...--Douce confiance, charmant pays, joli

métier!

Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes;

j’ai rencontré avant-hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur

vénérable en sortait enthousiasmé:--Vous verrez, dans le fond, il y en a

de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux!...

Hier soir, je voulais aller à _Tristan et Yseult_, mais je n’ai pu avoir

de place; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit

Destrem; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles,

tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants...

Tendresses.

P.-J. DU C.

* * * * *

Du _Petit Tambour_:

Coupons immédiatement les ailes au nouveau canard échappé de la volière

de la rue Piquebœuf: jamais, à aucun moment, il n’a été question de

déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce haut fonctionnaire n’a

eu l’intention de demander son changement.

Nous comprenons fort bien que le maintien du _statu quo_ gêne certains

calculs, et que certaines personnes, promptes à prendre leurs désirs

pour des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit dénué de toute

consistance.

Mais les jésuites de la _Localité_ doivent décidément en faire leur

deuil; M. Jambey du Carnage, solidement attaché à ce département où il a

su conquérir de si vives sympathies, restera à la tête du

Plateau-Central, pour continuer, avec l’appui de tous les honnêtes gens,

son œuvre d’assainissement républicain.

* * * * *

Du _Petit Tambour_:

NOTRE DÉPUTÉ

Au lendemain de l’élection de M. Martin-Martin, nous écrivions:

«... A coup sûr, le nouvel élu ne suivra pas les errements de son

prédécesseur: M. Martin-Martin n’est pas de ceux qui remettent aussi

bénévolement les destinées de la France aux mains des maires du Palais;

dans la période de troubles et de désorganisation sociale et morale que

nous traversons, il nous sera réconfortant de penser qu’il y a encore au

Parlement, travaillant et veillant, quelques personnalités de la valeur

et de l’activité de M. Martin-Martin. Nul doute, en tout cas, que nous

n’ayons bientôt à nous en féliciter, non seulement pour la France, mais

aussi pour notre pauvre département, jusqu’à ce jour si laissé à l’écart

et déshérité: M. Martin-Martin sera là pour rappeler que le

Plateau-Central existe, et nous aurons enfin quelqu’un, auprès des

gouvernants, en situation d’exposer nos plaintes et de faire valoir nos

justes droits...»

Les documents suivants, que l’on veut bien nous communiquer, montreront

à nos lecteurs si nous étions bons prophètes:

1º

MINISTÈRE DES FINANCES

DIRECTION DU PERSONNEL

MON CHER COLLÈGUE,

Vous avez bien voulu appeler mon attention sur l’opportunité qu’il y

aurait à créer, dans la commune de Saint-Landry un deuxième débit de

tabac. Je m’empresse de vous faire connaître que j’ai aussitôt chargé M.

le directeur des contributions indirectes de votre département d’étudier

la question au point de vue technique, et, dès que son rapport m’aura

été transmis, avec l’avis de M. le préfet du Plateau-Central, je serai

heureux d’examiner s’il m’est possible d’accorder satisfaction à la

commune de Saint-Landry.

Veuillez, etc.

_Le Ministre des Finances_,

Caillaux.

A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.

2º

SOUS-SECRÉTARIAT DES POSTES

ET TÉLÉGRAPHES

CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT

MON CHER COLLÈGUE,

Vous avez bien voulu appeler mon attention sur les heures des courriers

qui desservent la commune de La Rémolade, et appuyer auprès de moi une

pétition des habitants de cette commune, demandant qu’une levée

supplémentaire soit faite après quatre heures du soir par le facteur de

Malvoisin. J’ai l’honneur de vous informer que, conformément au désir

que vous m’aviez verbalement exprimé, la question est en ce moment

soumise à l’examen du service compétent, et qu’aussitôt qu’une solution

sera intervenue, je m’empresserai de la porter à votre connaissance.

Veuillez, etc.

_Le Sous-Secrétaire d’État des Postes et Télégraphes_,

MOUGEOT.

A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.

3º

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

CABINET DU MINISTRE

MON CHER DÉPUTÉ,

Vous avez bien voulu appeler mon attention sur la situation précaire

d’un groupe de cultivateurs, habitant l’agglomération des Gorgerettes,

dont la récolte et une partie des habitations, non assurées, viennent

d’être détruites par un incendie violent. J’ai le plaisir de vous faire

connaître que, par courrier de ce jour, et à titre tout à fait

exceptionnel, je fais ordonnancer au nom de M. le préfet de votre

département une somme de 40 francs, pour être répartie entre les

familles les plus nécessiteuses et les plus éprouvées.

Veuillez, etc.

Pour le président du Conseil, ministre de l’Intérieur,

_Le chef du Cabinet_,

ULRICH.

A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.

A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste où les intérêts de

notre département étaient abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses

du baron Lambusquet,--celui-là même qui se vantait de n’avoir jamais mis

les pieds dans un ministère,--à tous nos lecteurs nous laissons le soin

de dégager la moralité des lettres ci-dessus: pour notre part, nous

n’aurions garde d’en atténuer l’éloquence par aucun commentaire. Dans sa

profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit:--Je ne vous fais pas de

promesses: Je demande que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes

actes!--Les honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, ont déjà

jugé.

ANTONIN CANELLE.

* * * * *

Du JOURNAL _de Mlle Yvonne Martin-Martin_:

_Dimanche._--Le matin, nous avons été, Mère et moi, à la messe de onze

heures; c’est l’abbé Launois qui a quêté; il a toujours sa tête qui

penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, mais il est fort

bien quand même. Il faisait si froid déjà que Mère m’avait permis de

mettre mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été fâchée, car, à la

messe, j’étais précisément devant ces personnes dont nous ne savons pas

encore le nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et qui sont si

mal mises. Elles n’ont fait que me regarder tout le temps. Nous sommes

rentrées juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas dit un mot,

et Mère respectait son silence, de telle façon que le déjeuner a été

expédié vivement. J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures le livre

de Mme Hector Malot que Germaine Tirebois m’a prêté.

Il me passionne énormément; que cette Félicie est intéressante, et que

son fiancé a tort! Je n’en suis qu’au milieu du volume, mais déjà on

sent ce qui va advenir; c’est réellement passionnant. Mère, à quatre

heures, m’a appelée. Elle était prête à sortir, et il m’a fallu laisser

là mon livre! Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu la chance de

rencontrer Germaine, accompagnée de sa fidèle Mlle Pauline. Nous nous

sommes assises toutes deux un peu à l’écart pour causer plus librement;

d’ailleurs Mère sympathise beaucoup avec Mlle Pauline; Mère est si bonne

qu’elle se laisse raconter pour la vingtième fois les mêmes histoires,

que cette vieille Mlle Pauline aime tant à narrer, surtout les exploits

de son oncle le capitaine Michelot; je crois aussi que Mère en profite

pour penser à autre chose. Germaine m’a dit confidentiellement avoir

entendu son père et sa mère parler l’avant-veille de son futur mariage:

sa mère était d’avis qu’elle se mariât jeune, le plus tôt possible, M.

Tirebois préférait attendre. Germaine riait en me disant cela, mais j’ai

bien vu qu’au fond elle était très émue. Elle doit avoir son idée, je

pense. Peut-être même l’aurais-je confessée immédiatement, si Mlle

Pauline ne s’était rapprochée de nos chaises, sournoisement. Nous avons

fait chemin ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y avait un monde

énorme; Mère et moi sommes rentrées à pied, Germaine, qui était pressée,

en omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à travailler, moi j’ai

lu jusqu’à onze heures dans ma chambre.

_Lundi._--Mère et moi, à dix heures, avons été au Bon-Marché, c’était

l’Exposition des vêtements; maman en a essayé plusieurs, mais sans en

choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles roses et un corset

maïs; Mère ne voulait pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors...

Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai mangé trois galettes; il

y avait un jeune homme qui m’a souri, probablement il trouvait que

j’étais un peu affamée; quand nous sommes sorties, il est sorti derrière

nous; Mère, très mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes rentrées.

L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons pas bougé. J’ai fini mon livre:

Félicie ne se marie pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais;

la fin est encore plus passionnante que le début.

_Mardi._--J’ai étudié mon chant une bonne partie de la matinée; après

mes sons filés, j’ai chanté une petite mélodie de Chaminade qui a

vraiment beaucoup de caractère, très gentille, et bien dans ma voix; il

y a un contre-si que je donne de tête, et qui est doux, doux, doux... si

doux même que maman qui comptait l’argenterie dans la pièce à côté m’a

crié:--Vovonne, c’est idéal ce que ta voix me fait plaisir!...--J’ai été

l’embrasser pour la remercier, mais déjà elle disait à Olympe que le

manche à gigot manquait, et elle n’était plus du tout à mon contre-si de

tête... L’après-midi, restées. Père seul s’est absenté, il n’est même

pas rentré, un petit bleu qu’il nous avait envoyé nous prévenait qu’il

dînait avec des messieurs de la Chambre, et le préfet, qui est à Paris.

_Mercredi._--Nous avons été, à cinq heures, rendre visite à Mme Tirebois

dont c’était le jour. Germaine portait une robe assez échancrée, et un

tablier rose à bavolets, elle offrait le thé quand nous arrivions; il y

avait beaucoup de monde, et comme Germaine était très affairée, j’étais

assise seule, et un peu intimidée par conséquent. Mme Tirebois avait une

traîne à sa robe, et des saphirs énormes aux oreilles; elle causait tout

bas à un monsieur âgé, décoré; je pense même qu’il avait une perruque,

car, quand il buvait son thé, ses oreilles remuaient, et on apercevait

un vide entre elles et le crâne. Germaine m’apporta une tasse et des

gâteaux, une grande jeune fille qui la suivait avec le sucrier et le pot

au lait me sourit si gentiment que je sympathisai tout de suite avec

elle; pour lui être agréable, je sucrai mon thé beaucoup plus que de

coutume, et, par la suite, j’en ai eu un peu mal au cœur; elle s’appelle

Marthe Gérard, m’a dit Germaine plus tard, elle est orpheline, et vit

avec son parrain, un goutteux millionnaire. Comme Germaine s’asseyait

enfin avec moi sur le canapé, il entra en coup de vent dans le salon une

grosse dame et son fils, un long jeune homme pâle, qui portait une

serviette sous le bras; Germaine l’appela pour me le présenter; c’était

son cousin Alfred; il s’assit près de nous, assez gauchement, et nous

entendîmes alors distinctement un tintement de grelot qui venait de son

côté. Comme Germaine, Marthe et moi le regardions, surprises, il rougit

affreusement, et se tint immobile. Je sus par la suite que c’était le

grelot de sa bicyclette, qu’il avait par mégarde dans une de ses poches;

et, n’osant bouger, par crainte de faire du bruit, il n’accepta ni thé,

ni gâteaux. Rentrées à la maison en voiture, il pleuvait beaucoup.

Le Pays de l'Instar · 第 9 / 12 段