nous croyons savoir que le voyage actuel de M. le Préfet n’est pas un
simple voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, d’être grand
clerc pour s’apercevoir que M. Jambey du Carnage a hâte de quitter le
Plateau-Central, où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, il se
trouve compromis à fond dans une politique, dont à l’heure présente, les
instants sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair pour sentir que
le torchon brûle, et il ne veut pas être pris sans vert.
Les ministères passent, comme le vent d’automne,
Emportant à la fois
Les préfets dans l’espace,
Et les feuilles des bois...
En allant solliciter prestement son changement auprès de
Waldeck-Rousseau, M. le Préfet montre que la prévoyance est une qualité
de son caractère, sinon de son administration.
Pour nous, qui ne voulons pas la mort du pécheur, nous ne demandons pas
mieux qu’on exauce les désirs de M. Jambey du Carnage,--bien au
contraire! On peut même lui donner de l’avancement, il le mérite, il a
fait un assez vilain métier pour cela! Qu’on le nomme donc n’importe où,
qu’on le nomme préfet de police!--Mais, pour Dieu! qu’on en débarrasse
notre pauvre département!
Hier, pour la vingt-troisième fois, M. le Préfet a quitté La Marche par
l’express de 10 h. 40: puisse cette fois être la bonne!
JUVÉNAL.
* * * * *
_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, 74, boulevard de
Latour-Maubourg, Paris._
MON CHER AMI,
Le bruit court à La Marche, avec persistance, que Jambey du Carnage va
être changé; tu as même dû voir dans le canard de Caille une note
tendancieuse à ce sujet. (Et à ce propos, pour ta gouverne, c’est bien
Toupin qui signe _Juvénal_, je suis très exactement renseigné.) J’ignore
ce qu’il y a de fondé là dedans, mais je tiens à t’avertir que tous nos
amis considéreraient comme désastreux le départ du préfet dans les
circonstances actuelles.
Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas un aigle, et qu’il y a
peut-être des préfets plus éloquents, ou plus forts en droit
administratif.
Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits
de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et
tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste
mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort,
assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa
science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet.
Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans
son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se
compromettre; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir
tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à
dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose; sans compter
qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement,
il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient
des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à
l’empêcher de tenir.
Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de
tout embrouiller et de laisser échapper le plus important; tandis qu’en
s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et
Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les
ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y
aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. A la
session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du
Conseil général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le
premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans: tout a marché
admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les
cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste; au lieu
qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa
conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails
techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte,
aurait réussi à tout flanquer à bas.
Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune,
et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal
qu’un préfet se montre, autrement qu’en locatis, dans un bon landau avec
de bons chevaux qui lui appartiennent; et il n’y aura pas un maire
socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit
autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous.
Avec cela Mme du Carnage est une maîtresse de maison exceptionnelle, qui
aime à recevoir, et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé sur ces
pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qu’ils sont restés ici,
prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un
verre d’eau dans les salons de la Préfecture! Assurément Bavolet avait
d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde,
à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Mme Piédegorge,
la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire
à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles
Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et
concluait:--Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la
République!--Et il est certain qu’elle avait raison, Mme Piédegorge, et
qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le
pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue
Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer
infiniment mieux la République que du temps des Bavolet.
Mais il y a plus: voici que certaines familles de la haute ville, et du
faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture,
gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons le mot, par le
_chic_ de la préfète, commencent à faire des avances; il se trouve
précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié
à la famille de Mme du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier
l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à
l’heure actuelle, que d’avoir son importance; la préfète, qui est une
femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement: en sorte que,
le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La
Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est
considérable.
C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en
face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement
que le Préfet,--et aussi la Préfète,--auront tous les délégués dans la
main, et qu’avec un tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée.
Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin
soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose; les groupes
formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille
reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le
père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le
candidat nécessaire, mais qui,--nous ne nous faisons pas d’illusions,
n’est-ce pas?--est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le
carreau.
Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le
Plateau-Central; son départ compromettrait le succès des élections de
janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un
échec personnel, puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois
par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc à toi d’agir au
ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey
lui-même si, comme la _Localité_ l’insinue, il est exact qu’il soit en
train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme: en somme, le
Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est
solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que
d’aller ailleurs risquer de se casser le cou; et puis quoi? La Marche
est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris
seulement et les trains sont commodes; tu pourrais peut-être lui faire
promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne
doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est
préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses
convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon
à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le
camp immédiatement!...
Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton
J. CARBONEL.
* * * * *
_Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche
(Plateau-Central)._
MA CHÈRE AMIE,
Quelle sale boîte que ce Ministère! J’espérais voir Waldeck ce matin,
j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions
relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en
tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente
le peuple souverain; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le
ministre, ni déjeuné.
J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain; juste
retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je
fais, quelquefois, faire antichambre: il est vrai que, ceux-là, je ne
les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a
diverti mon impatience: dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon
d’attente du ministère de l’Intérieur, un solliciteur comme moi était
installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui
imposait le bon vouloir du ministre,--je n’invente pas, ce ne serait pas
drôle,--il _copiait de la musique_! Ne trouvez-vous pas, chère amie,
qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue,
fort impressionnantes? Très certainement cet homme était là hier, et je
l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse; car sans
doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et
peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein: cet homme est
un symbole et c’est un sage; en somme, je ferais tout aussi bien de
copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à
droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de
votre oncle Gourdey; il est évident qu’en ce moment les sénateurs
peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer
un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos
sandales sur La Marche, ses pompes et ses habitants; mais sait-on jamais
de quoi il retourne avec ce vieux ramolli?
Maintenant, il y a quelque chose d’admirable; j’ai vu au Cabinet, où
j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem
m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement;
d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier,
tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois!), avait eu une
façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement
que j’inspire aux populations républicaines... Ces gens-là sont
étonnants! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle,
mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme; je me donne un mal
de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne
finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me
mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de
moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros
égoïste! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants
à tous les députés que j’aurai fait élire! Heureusement que, si Gourdey
se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien; il n’a aucune espèce
d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que
d’écouter les petites histoires de ce fantoche.
Ah! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple! Destrem me
racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel,
mais tous en sont capables), venant demander la tête de son
préfet:--Nommez-le à une trésorerie générale, confiez-lui une caisse,
c’est ce que je souhaite; comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois
il aura passé aux assises!...--Douce confiance, charmant pays, joli
métier!
Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes;
j’ai rencontré avant-hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur
vénérable en sortait enthousiasmé:--Vous verrez, dans le fond, il y en a
de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux!...
Hier soir, je voulais aller à _Tristan et Yseult_, mais je n’ai pu avoir
de place; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit
Destrem; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles,
tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants...
Tendresses.
P.-J. DU C.
* * * * *
Du _Petit Tambour_:
Coupons immédiatement les ailes au nouveau canard échappé de la volière
de la rue Piquebœuf: jamais, à aucun moment, il n’a été question de
déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce haut fonctionnaire n’a
eu l’intention de demander son changement.
Nous comprenons fort bien que le maintien du _statu quo_ gêne certains
calculs, et que certaines personnes, promptes à prendre leurs désirs
pour des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit dénué de toute
consistance.
Mais les jésuites de la _Localité_ doivent décidément en faire leur
deuil; M. Jambey du Carnage, solidement attaché à ce département où il a
su conquérir de si vives sympathies, restera à la tête du
Plateau-Central, pour continuer, avec l’appui de tous les honnêtes gens,
son œuvre d’assainissement républicain.
* * * * *
Du _Petit Tambour_:
NOTRE DÉPUTÉ
Au lendemain de l’élection de M. Martin-Martin, nous écrivions:
«... A coup sûr, le nouvel élu ne suivra pas les errements de son
prédécesseur: M. Martin-Martin n’est pas de ceux qui remettent aussi
bénévolement les destinées de la France aux mains des maires du Palais;
dans la période de troubles et de désorganisation sociale et morale que
nous traversons, il nous sera réconfortant de penser qu’il y a encore au
Parlement, travaillant et veillant, quelques personnalités de la valeur
et de l’activité de M. Martin-Martin. Nul doute, en tout cas, que nous
n’ayons bientôt à nous en féliciter, non seulement pour la France, mais
aussi pour notre pauvre département, jusqu’à ce jour si laissé à l’écart
et déshérité: M. Martin-Martin sera là pour rappeler que le
Plateau-Central existe, et nous aurons enfin quelqu’un, auprès des
gouvernants, en situation d’exposer nos plaintes et de faire valoir nos
justes droits...»
Les documents suivants, que l’on veut bien nous communiquer, montreront
à nos lecteurs si nous étions bons prophètes:
1º
MINISTÈRE DES FINANCES
DIRECTION DU PERSONNEL
MON CHER COLLÈGUE,
Vous avez bien voulu appeler mon attention sur l’opportunité qu’il y
aurait à créer, dans la commune de Saint-Landry un deuxième débit de
tabac. Je m’empresse de vous faire connaître que j’ai aussitôt chargé M.
le directeur des contributions indirectes de votre département d’étudier
la question au point de vue technique, et, dès que son rapport m’aura
été transmis, avec l’avis de M. le préfet du Plateau-Central, je serai
heureux d’examiner s’il m’est possible d’accorder satisfaction à la
commune de Saint-Landry.
Veuillez, etc.
_Le Ministre des Finances_,
Caillaux.
A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.
2º
SOUS-SECRÉTARIAT DES POSTES
ET TÉLÉGRAPHES
CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT
MON CHER COLLÈGUE,
Vous avez bien voulu appeler mon attention sur les heures des courriers
qui desservent la commune de La Rémolade, et appuyer auprès de moi une
pétition des habitants de cette commune, demandant qu’une levée
supplémentaire soit faite après quatre heures du soir par le facteur de
Malvoisin. J’ai l’honneur de vous informer que, conformément au désir
que vous m’aviez verbalement exprimé, la question est en ce moment
soumise à l’examen du service compétent, et qu’aussitôt qu’une solution
sera intervenue, je m’empresserai de la porter à votre connaissance.
Veuillez, etc.
_Le Sous-Secrétaire d’État des Postes et Télégraphes_,
MOUGEOT.
A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.
3º
MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
CABINET DU MINISTRE
MON CHER DÉPUTÉ,
Vous avez bien voulu appeler mon attention sur la situation précaire
d’un groupe de cultivateurs, habitant l’agglomération des Gorgerettes,
dont la récolte et une partie des habitations, non assurées, viennent
d’être détruites par un incendie violent. J’ai le plaisir de vous faire
connaître que, par courrier de ce jour, et à titre tout à fait
exceptionnel, je fais ordonnancer au nom de M. le préfet de votre
département une somme de 40 francs, pour être répartie entre les
familles les plus nécessiteuses et les plus éprouvées.
Veuillez, etc.
Pour le président du Conseil, ministre de l’Intérieur,
_Le chef du Cabinet_,
ULRICH.
A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.
A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste où les intérêts de
notre département étaient abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses
du baron Lambusquet,--celui-là même qui se vantait de n’avoir jamais mis
les pieds dans un ministère,--à tous nos lecteurs nous laissons le soin
de dégager la moralité des lettres ci-dessus: pour notre part, nous
n’aurions garde d’en atténuer l’éloquence par aucun commentaire. Dans sa
profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit:--Je ne vous fais pas de
promesses: Je demande que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes
actes!--Les honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, ont déjà
jugé.
ANTONIN CANELLE.
* * * * *
Du JOURNAL _de Mlle Yvonne Martin-Martin_:
_Dimanche._--Le matin, nous avons été, Mère et moi, à la messe de onze
heures; c’est l’abbé Launois qui a quêté; il a toujours sa tête qui
penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, mais il est fort
bien quand même. Il faisait si froid déjà que Mère m’avait permis de
mettre mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été fâchée, car, à la
messe, j’étais précisément devant ces personnes dont nous ne savons pas
encore le nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et qui sont si
mal mises. Elles n’ont fait que me regarder tout le temps. Nous sommes
rentrées juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas dit un mot,
et Mère respectait son silence, de telle façon que le déjeuner a été
expédié vivement. J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures le livre
de Mme Hector Malot que Germaine Tirebois m’a prêté.
Il me passionne énormément; que cette Félicie est intéressante, et que
son fiancé a tort! Je n’en suis qu’au milieu du volume, mais déjà on
sent ce qui va advenir; c’est réellement passionnant. Mère, à quatre
heures, m’a appelée. Elle était prête à sortir, et il m’a fallu laisser
là mon livre! Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu la chance de
rencontrer Germaine, accompagnée de sa fidèle Mlle Pauline. Nous nous
sommes assises toutes deux un peu à l’écart pour causer plus librement;
d’ailleurs Mère sympathise beaucoup avec Mlle Pauline; Mère est si bonne
qu’elle se laisse raconter pour la vingtième fois les mêmes histoires,
que cette vieille Mlle Pauline aime tant à narrer, surtout les exploits
de son oncle le capitaine Michelot; je crois aussi que Mère en profite
pour penser à autre chose. Germaine m’a dit confidentiellement avoir
entendu son père et sa mère parler l’avant-veille de son futur mariage:
sa mère était d’avis qu’elle se mariât jeune, le plus tôt possible, M.
Tirebois préférait attendre. Germaine riait en me disant cela, mais j’ai
bien vu qu’au fond elle était très émue. Elle doit avoir son idée, je
pense. Peut-être même l’aurais-je confessée immédiatement, si Mlle
Pauline ne s’était rapprochée de nos chaises, sournoisement. Nous avons
fait chemin ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y avait un monde
énorme; Mère et moi sommes rentrées à pied, Germaine, qui était pressée,
en omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à travailler, moi j’ai
lu jusqu’à onze heures dans ma chambre.
_Lundi._--Mère et moi, à dix heures, avons été au Bon-Marché, c’était
l’Exposition des vêtements; maman en a essayé plusieurs, mais sans en
choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles roses et un corset
maïs; Mère ne voulait pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors...
Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai mangé trois galettes; il
y avait un jeune homme qui m’a souri, probablement il trouvait que
j’étais un peu affamée; quand nous sommes sorties, il est sorti derrière
nous; Mère, très mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes rentrées.
L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons pas bougé. J’ai fini mon livre:
Félicie ne se marie pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais;
la fin est encore plus passionnante que le début.
_Mardi._--J’ai étudié mon chant une bonne partie de la matinée; après
mes sons filés, j’ai chanté une petite mélodie de Chaminade qui a
vraiment beaucoup de caractère, très gentille, et bien dans ma voix; il
y a un contre-si que je donne de tête, et qui est doux, doux, doux... si
doux même que maman qui comptait l’argenterie dans la pièce à côté m’a
crié:--Vovonne, c’est idéal ce que ta voix me fait plaisir!...--J’ai été
l’embrasser pour la remercier, mais déjà elle disait à Olympe que le
manche à gigot manquait, et elle n’était plus du tout à mon contre-si de
tête... L’après-midi, restées. Père seul s’est absenté, il n’est même
pas rentré, un petit bleu qu’il nous avait envoyé nous prévenait qu’il
dînait avec des messieurs de la Chambre, et le préfet, qui est à Paris.
_Mercredi._--Nous avons été, à cinq heures, rendre visite à Mme Tirebois
dont c’était le jour. Germaine portait une robe assez échancrée, et un
tablier rose à bavolets, elle offrait le thé quand nous arrivions; il y
avait beaucoup de monde, et comme Germaine était très affairée, j’étais
assise seule, et un peu intimidée par conséquent. Mme Tirebois avait une
traîne à sa robe, et des saphirs énormes aux oreilles; elle causait tout
bas à un monsieur âgé, décoré; je pense même qu’il avait une perruque,
car, quand il buvait son thé, ses oreilles remuaient, et on apercevait
un vide entre elles et le crâne. Germaine m’apporta une tasse et des
gâteaux, une grande jeune fille qui la suivait avec le sucrier et le pot
au lait me sourit si gentiment que je sympathisai tout de suite avec
elle; pour lui être agréable, je sucrai mon thé beaucoup plus que de
coutume, et, par la suite, j’en ai eu un peu mal au cœur; elle s’appelle
Marthe Gérard, m’a dit Germaine plus tard, elle est orpheline, et vit
avec son parrain, un goutteux millionnaire. Comme Germaine s’asseyait
enfin avec moi sur le canapé, il entra en coup de vent dans le salon une
grosse dame et son fils, un long jeune homme pâle, qui portait une
serviette sous le bras; Germaine l’appela pour me le présenter; c’était
son cousin Alfred; il s’assit près de nous, assez gauchement, et nous
entendîmes alors distinctement un tintement de grelot qui venait de son
côté. Comme Germaine, Marthe et moi le regardions, surprises, il rougit
affreusement, et se tint immobile. Je sus par la suite que c’était le
grelot de sa bicyclette, qu’il avait par mégarde dans une de ses poches;
et, n’osant bouger, par crainte de faire du bruit, il n’accepta ni thé,
ni gâteaux. Rentrées à la maison en voiture, il pleuvait beaucoup.