Je te mettrai au courant aussi de ce qui m’est revenu sur un certain

sous-inspecteur de l’enregistrement; car, il ne faut pas t’illusionner,

malgré le préfet, il y a beaucoup de fonctionnaires qui, en dessous,

faisaient campagne contre toi... Mais nous reparlerons de tout cela

entre nous à Paris, où je pourrai mieux te faire part de mes impressions

à ce sujet.

Nous avons eu la visite du frère d’Olympe, qui nous a apporté les

meilleures nouvelles des Petits-Cailloux et de M. Gildard; il vient

toujours pour son poste de facteur; il paraît qu’il y aurait une

combinaison pour le faire nommer à l’Albenque, un facteur qui est sur le

point de mourir, Olympe t’expliquera. Reçu aussi une lettre désolée des

demoiselles Vernuche: la recette-buraliste d’Auvilars leur échappe

encore, et les pauvres vieilles recommencent à geindre que depuis huit

ans on leur promet une meilleure recette, qu’en les nommant à la

Magistère, on leur avait dit que ce n’était qu’en attendant mieux pour

leur _mettre le pied à l’étrier_, en quelque sorte, qu’elles patientent

donc seulement un peu, question de mois: et depuis huit ans, on les

laisse avec ce bureau qui ne rapporte que soixante-dix francs.

Mme Benoît et sa fille sont revenues mardi, et aussi les dames

Rodrigues; ce sont là vraiment d’aimables relations, que nous

regretterons, et qui nous regrettent sincèrement. Les dames Benoît

viendront peut-être en mars à Paris; je n’ai pas pu faire différemment

que de les prier de descendre chez nous; j’ai bien agi, n’est-ce pas,

cher Alban? Je ne crois pas qu’elles acceptent, d’ailleurs, ayant

l’intention de venir s’installer pour un grand mois avec leur vieille

tante Séraphine; celle-ci perd presque complètement la vue et elle vient

se faire soigner à Paris.

Nous ne sommes guère sorties tous ces jours-ci. Yvonne est dans les

malles depuis le matin; la chère petite m’a bien rendu service; tu sais

combien j’ai de peine pour me baisser, et sans elle je me demande

comment je serais venue à bout de toutes ces caisses. Enfin maintenant

nous commençons à respirer. Je vais donc tâcher d’aller samedi à la

Préfecture, comme tu me l’as tant recommandé; mais, entre nous, je fais

des vœux pour que la préfète ne reçoive pas, car, tu as beau dire, cette

petite Mme Jambey du Carnage, c’est un genre de femme qui ne me revient

pas; et puis on sent si bien que si tu n’étais pas député...! Et, va,

cela n’échappe pas non plus à ta fille, qui est fine...

Si tu as un instant, je voudrais bien que tu ailles voir pour des

tentures, dont tu auras besoin dans ton cabinet, et aussi un tapis de

table, car je n’emporterai pas le vieux, qui est usé. Tu pourrais faire

un tour en te promenant jusqu’à la place Clichy, par exemple, parce que,

de là, tu pousserais jusque chez les Tirebois, dont c’est, je crois, un

peu le quartier (je te rappelle leur adresse, 88, boulevard Pereire). Tu

leur feras certainement grand plaisir en y allant; Yvonne a reçu une

petite lettre charmante de Germaine, qui sera pour elle, je crois, une

excellente et précieuse amie; les Tirebois connaissent beaucoup de

monde, et c’est un milieu qu’il me sera fort agréable de fréquenter.

Donc, les tentures, le tapis de table, et les Tirebois.

Et surtout envoie-nous vite de tes nouvelles.

Vovonne et moi embrassons le député.

ANTOINETTE.

P.-S.--Tu pourrais voir aussi, pendant que tu y seras, pour une grande

lampe à pied (te rappelles-tu celle qui est à la Banque de France?), et

un abat-jour (vert mousse ou vieux rose). Je pense aussi qu’il faudra un

filtre et un fourneau à gaz.

* * * * *

_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._

MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN,

Il faut que je vous mette au courant de ce qui se passe. Vous savez

qu’un comité vient de se former ici sous prétexte d’organiser un banquet

en l’honneur de M. Syveton, qui aurait, paraît-il, débuté autrefois au

lycée de La Marche comme maître répétiteur, et dont on fêterait les

trente-huit ans.

Or, en réalité, c’est Alcide Caille qui agit sous main, avec toute sa

clique; ils veulent tout simplement chercher à vous compromettre, et

embêter la Préfecture. En effet, ils ont recueilli les adhésions des

Quesnay de Beaurepaire, Barrès, Jules Lemaître, Forain, Coppée, et

autres sectaires, et ils comptent bien sur ces messieurs pour faire du

boucan.

Alors, leur jeu est clair à comprendre: forcer le préfet à intervenir,

le préfet qui vous a soutenu, et crier, après, par-dessus les toits, que

toutes vos protestations n’étaient que duperie, que vous avez bel et

bien été élu par les ennemis de l’armée, et que vous faites cause

commune avec les cosmopolites et les sans-patrie. Tout cela, bien

entendu, pour diminuer votre influence auprès des délégués sénatoriaux

du mois de janvier, et ainsi faciliter les voies à Alcide Caille, qui,

décidément, n’a pas assez de la veste que vous lui avez infligée pour la

Chambre, et veut se porter au Sénat.

D’un autre côté, si vous vous laissez prendre à leur traquenard, et si

vous acceptez leur invitation, ils auront des interrogations

catégoriques, ils vous pousseront à des déclarations dangereuses, bref,

vous mettront au pied du mur, et, de toute façon, interpréteront votre

attitude, votre présence, de telle sorte qu’ils puissent vous placer en

mauvaise posture auprès des socialistes. Or, vous n’ignorez pas que vous

avez besoin de toutes les forces républicaines, que nous n’avons réussi

en août dernier que grâce au concours de ces 900 voix socialistes, qui,

un instant même, avaient failli s’égarer sur Tripette, et qu’un mot

suffirait à nous faire perdre irrémédiablement.

Donc, voyez, mon cher député; je vous crie casse-cou, comme c’est mon

devoir, et je ne vous dissimule pas que la situation me paraît des plus

délicates. Mais je suis persuadé qu’avec vos hautes qualités d’esprit et

de cœur, vous saurez vous tirer de ce mauvais pas; vous savez d’ailleurs

que nous sommes un certain nombre, parmi lesquels je suis orgueilleux de

me compter, qui vous sommes dévoués jusqu’à la mort, et de qui vous

pouvez faire état comme vous l’entendrez.

Pour finir sur un sujet moins grave, mais dont vous me permettrez de

vous entretenir aussi, j’ai mon fils qui a dû aller vous trouver, ou qui

s’y apprête, si ce n’est déjà fait. Vous n’ignorez pas qu’il a été un

des grands lauréats du lycée de La Marche, et que ses professeurs

voulaient même le pousser à l’École normale. Mais le gamin n’a pas voulu

entendre parler de professorat, et, après avoir passé par l’Institut

agronomique, pour ne faire qu’un an de service militaire, le voilà qui

vient de terminer sa licence en droit. Mon rêve serait, naturellement,

de le voir faire carrière dans l’Administration, et vous pensez bien,

mon cher député, que, le moment venu, nous vous demanderons un petit

coup d’épaule; mais peut-être est-il encore bien jeune, et puis Marc

prétend qu’il aurait plus de chances en faisant d’abord son doctorat. Je

vois bien que ce qui le séduit surtout dans le doctorat, c’est de rester

à Paris, car mon garçon est devenu très Parisien. Enfin, j’y

consentirais volontiers, mais à la condition qu’il aurait une petite

occupation, quelque chose qui le retienne, tout en lui permettant de

poursuivre ses études et de ne pas négliger les soins de sa carrière.

C’est alors que nous avons songé, ou plutôt qu’il a songé, à vous

demander si vous ne pensiez pas à faire choix d’un secrétaire: il est

certain en effet qu’avec la situation que vous allez prendre à la

Chambre, le travail des commissions, les lettres, les pétitions dont

vous devez déjà être accablé, la présence à vos côtés d’un garçon zélé

et dévoué pourrait vous rendre d’utiles services. Sans vouloir faire

l’éloge de mon fils, Marc me paraît avoir bien des qualités requises:

vous le verrez, ce n’est pas parce qu’il est mon fils, mais c’est un

garçon qui représente bien, qui, naturellement, connaît à merveille le

département, enfin il sait rédiger, puisqu’il écrit même dans certaines

petites revues, et, ce qui est plus sérieux, puisqu’il a failli, comme

je vous le disais, entrer à Normale. Enfin je n’ai pas besoin de vous

dire combien il est, par avance, attaché à vos idées, à votre personne;

mes opinions et ma vie tout entière vous sont, je crois, de suffisants

garants d’un dévouement qu’il aura dans le sang.

Je n’insiste pas, mon cher député, et ne veux vous influencer en rien;

mais permettez-moi de vous dire qu’en accueillant mon fils auprès de

vous, vous rendrez un service de plus, et une fois de plus vous ferez un

gros plaisir, à un vieux républicain, fier de votre confiance et de

votre amitié.

Nous présentons nos hommages à ces dames Martin-Martin, et pour vous,

cher Monsieur Martin-Martin, mes sentiments les plus inébranlables.

GÉLABERT.

Professeur d’agriculture.

* * * * *

_Au même._

MON CHER ALBAN,

Ce départ précipité, après une si longue attente, me donne la migraine;

c’est donc parfait puisqu’il est convenu que je _dois_ être malade dès

mon arrivée à Paris. Dieu merci, Vovonne ne l’est pas, malade, gaie

comme pinson, et trouvant naturellement que tu es un grand capitaine,

puisqu’une de tes ruses de guerre consiste à nous faire partir enfin, et

dare dare.

Malheureusement, ce qui ne va pas dare dare, c’est l’acceptation de mon

père. Il faut te dire que ces premiers froids d’automne l’ont assez

fortement touché, il a attrapé une petite grippe qui augmente encore sa

surdité, et dans ces cas-là, tu sais comme il est désagréable, ce qui,

d’ailleurs, est bien permis à son âge, mais, en ce moment, ne facilite

pas nos projets.

Enfin je lui ai bien expliqué que tu ne voulais pas, que tu ne devais

pas assister à ce damné banquet, et que pour cela tu prétexterais ma

santé compromise par le brusque changement d’air; mais que, d’autre

part, il était de première nécessité que lui y figure, de telle façon

qu’on ne puisse pas dire que notre famille se désintéressait d’une

manifestation en faveur de l’armée, et pour que la présence de

Bedu-Martin à côté de leur monsieur Syveton témoignât des sentiments

patriotiques des Martin-Martin... Mais le voilà qui parle de son

estomac, de ses yeux fatigués, des courants d’air, et quand il m’objecte

qu’il ne pourra pas même porter un toast, je ne peux pourtant pas lui

dire que c’est bien là-dessus que tu comptes, et que, de cette façon, il

n’y aura pas de paroles prononcées que tes ennemis puissent exploiter

pour te compromettre.

Mais tu sais comme il est; si j’avais le malheur d’en ouvrir la bouche,

tu connais la tirade:--Est-ce que ton mari me prend pour un imbécile? Je

sais les choses qu’il faut dire et les choses qu’il ne faut pas dire; je

le sais mieux que lui; je faisais de la politique avant qu’il fasse pipi

tout seul! Et Quarante-huit; et Gambetta; et que tout vieux qu’il est,

il tiendrait encore mieux que toi sa place au Palais-Bourbon...--Car

c’est sa rage, à ce pauvre cher père, chaque fois que sa surdité

augmente, d’entamer des diatribes sur ton compte, et de se reprocher

avec violence d’avoir, croit-il, sacrifié à la tienne, la situation

politique que son âge et les services rendus lui avaient acquise.

Il vaut donc bien mieux ne pas l’exciter, et surtout ne pas lui

recommander le silence qu’il serait capable de rompre exprès pour te

faire une niche, et montrer qu’il est plus fort que toi; tandis qu’en ne

lui disant rien, et en le décidant simplement à assister au banquet, je

suis persuadée qu’il s’en tiendra à son traditionnel: «Je bois aux

républicains de Quarante-huit, et aux réformes!» et rien de plus.

Seulement, il faut le décider, et, encore une fois, ce n’est pas une

petite besogne. Heureusement, Vovonne est là; cette enfant est

étonnante, c’est un diplomate de première force:--Vous mettrez votre

belle redingote, grand-père, et votre cravate blanche: j’ai envie de

rester rien que pour lui faire un beau nœud, à votre cravate blanche;

pensez donc, tous les gens qui viendront de Paris, quand je les

rencontrerai cet hiver dans les salons, il faut qu’ils me disent: La

petite-fille de Bedu-Martin, du doyen des maires de France? Nous avons

vu votre grand-père, Mademoiselle, il est admirable! Et je serai

fière!...--Le moyen de résister à des arguments comme ceux-là?...

Il paraît d’ailleurs que ce banquet s’annonce comme devant être

parfaitement raté; au Cercle, tes amis font courir le bruit que François

Coppée ne viendra pas, et, en réalité, c’était lui le gros attrait, bien

plus que ce Syveton qu’on connaît à peine. Beaucoup de gens ont

souscrit, pas du tout pour manifester une opinion quelconque, mais

uniquement pour voir de près le célèbre académicien: cette tournée, qui,

cet été, a joué _Severo Torelli_ au théâtre, lui a donné en effet à La

Marche un grand regain de vogue; Caille et les autres le sentent si bien

que c’est en son honneur surtout que la manifestation paraît organisée,

et ils s’appliquent même, ce qui est assez canaille, à lui donner un

caractère surtout littéraire: c’est du moins ce que m’a affirmé Carbonel

qui assure qu’à la mairie tous les employés sont occupés à confectionner

de grands cartouches portant les titres de ses œuvres principales.

Syveton est noyé au milieu de tout cela, sauf cependant une bande de

calicot qu’on mettra devant la porte de l’hôtel de ville:--_Honneur à

Syveton! La ville de La Marche._

Et voilà les nouvelles; en attendant, je crois que le préfet est décidé

à ne pas tolérer la moindre bêtise, et à marcher au premier signal; il a

des ordres, paraît-il, et le régiment sera consigné; naturellement cela

n’amuse pas messieurs les militaires, et cela m’expliquerait le regard

que m’a jeté la colonelle Tissot-Lapanouille, que j’ai croisée hier

devant la poste; tous ces gens-là se figurent que c’est toujours notre

faute, et que leurs ennuis doivent nous retomber sur le dos; je voudrais

seulement que Mme Tissot-Lapanouille ne s’occupe pas plus de moi que je

ne m’occupe d’elle; et il est tout de même fâcheux de penser que la

femme d’un colonel n’est en somme que la femme d’un chef de service

comme les autres, que c’est vous, messieurs les députés, qui votez les

traitements des chefs de service, et que vous en payez un certain

nombre, dont ceux-là, pour se moquer de la République, et de vous

par-dessus le marché. J’ai l’esprit assez large, Dieu merci, pour ne pas

prêter attention à toutes ces misères, mais j’avoue que je ne suis pas

fâchée de m’éloigner un peu de cette atmosphère d’hypocrisie et de

jalousies stupides.

A bientôt, nous avons hâte de t’embrasser. Olympe partira le matin avec

la grosse malle et les petits colis. Nous te télégraphierons l’heure de

notre arrivée.

ANTOINETTE.

* * * * *

Du _Petit Tambour_:

[Au moment où les yeux du monde entier sont fixés sur la lutte héroïque

engagée contre l’autocratie anglaise par la République sud-africaine, au

moment aussi où certains sectaires de La Marche prétendent monopoliser à

leur profit la défense de l’armée et l’amour de la patrie, nous sommes

heureux de publier dans nos colonnes l’article, vibrant de foi militaire

et de sincère patriotisme, que le sympathique leader du Plateau-Central,

notre distingué représentant, M. Martin-Martin, a bien voulu écrire

spécialement pour les lecteurs du _Petit Tambour_ sur le _Rôle de la

France dans le conflit transvaalien_.

N. D. L. R.]

... Je n’ai pas la prétention d’apporter ici des vues diplomatiques

précises, et je connais assez mon excellent ami et collègue, M.

Delcassé, pour être assuré par avance que tout ce qui doit être fait

sera fait. Je voudrais simplement indiquer en quelques mots quel

enseignement paraît, dès l’abord, se dégager de cette guerre dont nous

voyons se dérouler, si loin de nous sur la carte, mais si près dans nos

cœurs, les préliminaires émouvants.

Je n’ai pas besoin de souligner l’ironie particulièrement douloureuse de

ce conflit sanglant qui éclate au lendemain même du jour où notre

puissant ami et allié adressait à toutes les nations européennes son

éloquent appel au désarmement.

Personne, pas plus mon éminent collègue et ami, M. Bourgeois, que moi ou

les autres, ne pouvions nous faire illusion,--illusion généreuse et bien

séduisante cependant,--sur les suites probables de la conférence de La

Haye. Tout au plus cependant pouvait-on espérer en de moins brusques

lendemains, et qu’aux feux d’artifice joyeusement tirés par les

bourgeois de Hollande en l’honneur des délégués de la conférence, le

canon des Anglais serait plus lent à répondre, écho sinistre, sous

Prétoria.

Mais voici le point sur lequel il me paraît utile et intéressant

d’insister: cette paix que l’on cherchait à établir sur des bases

internationales, que tous se plaisaient à reconnaître désirable le plus

longtemps, sinon possible toujours, quelle est, sur l’échiquier

européen, la nation qui la première éprouve, on ne peut même pas dire le

besoin, mais bien plutôt le désir, l’âpre désir de la rompre?

Sans doute une nation où une armée trop lourde à entretenir, un esprit

militaire développé avec trop d’acuité, à outrance, ont fait apparaître

l’opportunité d’une guerre comme un contrepoids, ou, si je puis ainsi

m’exprimer, comme une soupape nécessaire?

Mais non: c’est, au contraire, de toutes les nations, celle où

l’héroïsme n’est que vertu de second plan, celle où l’intérêt prime

tout, c’est une nation, non de soudards et de capitaines, mais de

banquiers et de marchands, qui se rue la première à la guerre, à la

guerre des cargaisons pour leurs entrepôts, à la guerre de l’or pour

leurs banques!

Quel démenti plus topique pour ceux qui, en critiquant l’organisation de

notre armée, ont prétendu faire le procès de son esprit?

Oui, ce qu’on se refuse à voir, c’est qu’il y a deux choses, deux choses

bien distinctes; il y a notre organisation militaire qui peut,

assurément, présenter certaines défectuosités, comme toutes les

organisations: mais alors c’est tâche aux législateurs d’y remédier, et

je sais que pour ma part je m’y emploierai volontiers de toutes mes

forces; mon cher et distingué collègue Mirman n’ignore pas déjà combien

ma collaboration lui est acquise sur ce point.

Et puis, il y a l’esprit militaire, qui, lui, bien compris, sans

exagérations dangereuses ni déviations malsaines, est irréprochable et

admirable, car il est l’esprit même de la France, de la Patrie.

J’ai dit sans exagérations ni déviations,--et c’est ici que je

m’explique:

Vous connaissez l’adage latin: _Si vis pacem para bellum_, si tu veux la

paix, prépare la guerre; oui, prépare la guerre, c’est-à-dire développe

tes armements, exerce tes soldats, instruis tes chefs. Mais, ce n’est

pas tout: surveille l’esprit de ces chefs et de ces soldats, fais en

sorte que rien ne vienne altérer dans leur âme le filon de tous ces

sentiments élevés, qui sont leur plus précieux patrimoine: amour de la

gloire, certes, et de l’héroïsme, mais aussi amour du Bien et du Juste,

car c’est cela aussi que signifie l’amour de la Patrie.

Et c’est ainsi qu’en préparant la guerre tu assureras la paix, tu

l’assureras dans les limites du juste et du bien, tu ne t’embarqueras

pas dans une aventure déloyale, tu ne feras pas usage de ta force et de

tes armes pour un profit honteux, dans l’attente d’un gain illicite,

contre le droit et la légalité.

Si les Anglais avaient cet esprit militaire, comme je viens de

l’expliquer, comme je le comprends, comme il est et doit être en effet

l’esprit de notre belle et vaillante armée de France,--ils

n’imposeraient pas à l’Europe le spectacle vil et révoltant de cette

guerre que si exactement l’expression vengeresse et incisive de Mme Adam

stigmatise: «la guerre Chamberlain, Rhodes et Cie»!...

MARTIN-MARTIN,

Député.

* * * * *

Du _Petit Tambour_:

LACHE AGRESSION

Notre rédacteur en chef vient d’être victime d’un inqualifiable

attentat. Assis à la table du café Fougères avec quelques amis, M.

Antonin Canelle parcourait, en les commentant selon son habitude, les

diverses feuilles parisiennes que le courrier venait d’apporter.

Soudain un forcené s’est approché de lui, et, brusquement, _par

derrière_, lui a asséné un violent coup de poing.

Grâce aux consommateurs qui se sont immédiatement interposés,

l’agresseur a pu, par une fuite précipitée, éviter les justes

représailles auxquelles s’apprêtait notre ami.

Quant au nom de cet énergumène, l’ignominie du procédé le proclame assez

haut, et tous nos lecteurs ont déjà compris qu’il s’agit du valet de

plume aux gages des jésuites, du cacographe de la feuille

clérico-cafarde.

Quelque habitude que nous en ayons pu prendre au cours de la dernière

période électorale, ces mœurs de cannibales nous produisent encore un

haut-le-cœur de surprise et de dégoût.

Ajoutons que M. Antonin Canelle a immédiatement adressé au Parquet la

lettre suivante:

«MONSIEUR LE PROCUREUR,

«_Puisque la libre circulation dans les rues de La Marche et les

endroits publics n’est plus assurée aux honnêtes gens, j’ai l’honneur

de vous faire connaître qu’à partir de ce jour je sortirai armé._

«_Veuillez, etc._»

A bon entendeur, salut!

* * * * *

De la _Localité_:

MAITRESSE CORRECTION

Depuis le triomphe (??) de leur candidat, les laquais de Martin-Martin

se croient tout permis.

Hier, entre cinq et six, notre rédacteur en chef, M. Robinet, prenait

tranquillement son absinthe au café Fougères, quand son attention fut

tout à coup appelée sur un groupe d’individus au milieu desquels

pérorait l’exécuteur des basses-œuvres, le vidangeur de la Préfecture,

Antonin Canelle.

Le jugeant aisément pris de boisson selon son habitude, M. Robinet se

désintéressait des propos de ce triste pochard; mais des éclats de voix

le forcèrent à dresser l’oreille: Canelle, agitant les journaux, le

fixait d’un air goguenard et provocant, et commentait en termes odieux

l’admirable et retentissant article que M. Quesnay de Beaurepaire venait

de publier dans l’_Écho de Paris_: _le Testament d’un franc-tireur_.

M. Robinet, qui, comme on sait, est officier de réserve, ne put tolérer

plus longtemps un pareil langage, et s’approchant, seul, au milieu du

groupe, très calme, il se planta bien en face d’Antonin Canelle, et lui

administra une magistrale paire de gifles.

--Gardez tout!--a-t-il ajouté spirituellement; et il s’est retiré au

milieu des rires de toute l’assistance, visiblement amusée et ravie par

l’attitude couarde et la mine penaude du bel Antonin.

Il va sans dire qu’à l’heure présente notre sympathique rédacteur en

chef attend encore les témoins du giflé Canelle.

* * * * *

De la _Localité_:

_M. le Préfet Benoiton._

M. le Préfet est parti pour Paris, hier soir, par l’express de 10 h. 40.

Un de nos amis, qui s’occupe de statistique à ses moments perdus, veut

bien nous communiquer la curieuse information suivante: depuis onze mois

que nous avons la bonne fortune d’être administrés par M. Jambey du

Carnage, c’est la vingt-troisième fois que la _Localité_ a mission de

faire connaître à ses lecteurs le départ de M. le Préfet par l’express

de 10 h. 40.

Il va sans dire que, personnellement, nous ne voyons aucun inconvénient

à ce que M. le Préfet aille prendre l’air du boulevard, et la présence

de sa redingote et de son haut de forme dans les rues de La Marche ne

saurait manquer à notre bonheur.

Nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver étrange la façon

d’administrer de ce surprenant fonctionnaire, et, tout en comprenant

fort bien que la besogne qu’il fait ici n’ait rien de particulièrement

attachant, nous nous demandons si l’État, avec l’argent des

contribuables, paie aussi grassement MM. les Préfets, uniquement pour

qu’ils se promènent en chemin de fer, où ils ont d’ailleurs le transport

gratuit.

Il nous semblait que la place d’un administrateur, soucieux de ses

devoirs et de sa dignité, était dans son cabinet, comme le pilote à son

gouvernail, contrôlant avec un soin constant et jaloux la gestion des

finances départementales, stimulant ses agents, conseillant ses chefs de

service, sage économe des deniers dont il a la charge, gardien

scrupuleux et éclairé de la légalité.

Il paraît que nous nous trompons. Ce «tuteur des communes», comme la loi

l’appelle, est un tuteur complaisant, qui n’aime pas ennuyer ses

pupilles, et se plaît à les surveiller de loin; M. le Préfet n’est là

que pour présider aux tripotages et aux gaspillages électoraux; la

comédie finie, bonsoir! Les maires peuvent venir du fond du département,

faire des lieues et des lieues en patache ou en carriole, pour heurter

l’huis préfectoral:--M. le Préfet est parti à Paris par l’express de 10

h. 40!

Le Pays de l'Instar · 第 8 / 12 段