marié, si vous n’aviez pas eu de maîtresse, je ne me serais pas donné de
mal pour arriver à quoi?... à être ridicule! Mais j’en ai assez; et
qu’est-ce que vous veniez encore faire ici? Vous veniez me voir gifler!
J’en ai assez! Je ne souffrirai pas que vous vous fichiez de moi
par-dessus le marché! Je suis Corse, à la fin!...
Mais brusquement et sur la même dernière note du même trait de la
petite flûte (mais maintenant les musiciens, debout, viennent de
commencer l’introduction du _Pas des Patineurs_), Lanvornay gifle
Calfa.
GÉRÔME.
C’est un malentendu, ce n’est qu’un malentendu.
JEUNHOMME.
Mais allez donc donner des explications délicates, avec une fanfare à
côté de soi!...
SCÈNE XVII
Pantomime. Pendant que la musique joue le _Pas des Patineurs_, les
Bédu, Jeunhomme, les agents, Gérôme, s’interposent entre Calfa et
Lanvornay. On montre le journal à Calfa qui, ravi, ne pense plus à sa
gifle, puisque son cousin Sampiero, ministre, va lui donner de
l’avancement.--Vive Sampiero! crient les agents.
CANETTE, arrêtant brusquement les musiciens.
Comment voulez-vous faire de la bonne musique, avec des gens qui se
chamaillent autour de vous!
Mais peu à peu arrivent tous les invités du premier acte, Gilotte, le
commandant, le président, le conservateur des hypothèques, et aussi le
petit pâtissier. Tous ont des parapluies, car il pleut toujours.
SCÈNE XVIII
GÉRÔME, CALFA, LANVORNAY, LES MUSICIENS, LES BÉDU, LES RAMAGE,
JEUNHOMME, LES AGENTS GILOTTE, LE COMMANDANT, LE PRÉSIDENT, CONSERVATEUR
DES HYPOTHÈQUES, LE PETIT PATISSIER
LE COMMANDANT.
Eh bien! et cette gifle?
GILOTTE.
On nous a dit qu’il devait y avoir une gifle?
RAMAGE.
Eh bien! est-ce qu’il y a eu une gifle?
LANVORNAY.
Oui!... Oui!...
BÉDU.
C’est-à-dire non!
JEUNHOMME.
C’est-à-dire que cela s’est produit dans différents sens...
RAMAGE.
Qu’est-ce que j’apprends? M. Calfa nous quitte?
CALFA.
Vous savez, Messieurs, que, si vous avez besoin de quoi que ce soit au
ministère, un mot à mon cousin Sampiero...
LE COMMANDANT.
A notre cousin Sampiero... moi aussi, je suis Corse!
LAMBERT.
Et vous êtes content que M. Sampiero va vous nommer à Paris?
GUIBAL.
Oui, Paris!
TOUS.
Ah! Paris!
GILOTTE.
A Paris, il y a des demi-mondaines...
LE COMMANDANT.
A Paris, on peut jouer à la manille dans les cafés jusqu’à trois heures
du matin!
RAMAGE.
Les femmes ne s’habillent bien qu’à Paris!
Mme BÉDU.
Les fonctionnaires n’ont d’avancement qu’à Paris!
BÉDU.
A Paris, on se rencontre moins!
LE PETIT PATISSIER.
A Paris, il y a des rassemblements!
JEUNHOMME.
A Paris, il y a des asiles de nuit!
LAMBERT.
A Paris, il y a les rafles!
CALFA.
Tandis qu’en province, voyez-vous, on a beau faire, il ne se passe
jamais rien!
RIDEAU
Le public un peu spécial, mais juge délicat et conseilleur avisé, de la
répétition générale et de la première représentation, crut s’apercevoir
que le troisième acte allongerait inutilement la pièce, l’alourdissait,
et risquait de laisser le spectateur sous une impression toujours
fâcheuse de monotonie. L’auteur n’eut garde de négliger un avertissement
aussi précieux que sage, et s’empressa de faire intervenir, dès la fin
du deuxième acte, un nouveau dénouement. Il semble bien que les
suffrages de la presse lui aient donné raison:--voir notamment le
_Moniteur des Halles_, l’_Écho de Paris_, le _Petit Écho de la Mode_, la
_République d’Aurillac_ et le _Journal des Débats_. Toutefois s’est-il
promis que sa prochaine pièce aurait au moins quatre actes, pour qu’en
semblable occurrence le spectacle pût supporter plus allégrement encore
qu’on supprimât l’un d’eux.
AUTRE DÉNOUEMENT
SI L’ON JUGE A PROPOS DE FINIR LA PIÈCE AU SECOND ACTE
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE DERNIÈRE
GÉRÔME.
Canette ne voit personne, voilà qu’il s’installe!
CALFA.
Ne le troublez pas: la noce continue. Seulement je me vois forcé de
garder Madame, bien entendu, et Jeunhomme à ma disposition.
JEUNHOMME.
Mais c’est la préfète!
AMÉLIE.
Vous arrêtez la préfète!
TOUS.
La préfète?
AMÉLIE.
La nouvelle préfète arrivée ici d’hier soir: et je viens de lui
apprendre à jouer au trou!
Mme BÉDU.
Bédu, Bédu! notre fille est l’amie de la préfète! Mais présente-nous
donc, petite dinde! La mère, Madame la Préfète, je suis la mère! Et M.
Bédu, mon mari, vingt-cinq ans de service!...
LA PRÉFÈTE, à part.
Allons, c’était trop beau, cela ne pouvait pas durer, ça recommence!
(Présentations.)
CALFA.
La préfète, c’était la préfète! Pour une fois où j’aurais eu quelque
chose d’intéressant à apprendre au préfet!
AMÉLIE, à M. Ramage.
Alors une préfète peut être prise pour une grue?
M. RAMAGE.
Ce serait le salut de l’administration!
CALFA, à Jeunhomme.
Vous qui étiez au courant, vous n’auriez pas pu me prévenir? Mais,
parbleu, j’aurais dû me méfier: anarchiste, autant dire que vous êtes
agent de la sûreté; vous briguez ma place!
LA PRÉFÈTE.
Allons, Monsieur le Commissaire, ne vous troublez pas; je vous dois un
peu d’imprévu, c’est si rare dans la vie d’une préfète: je parlerai de
vous au préfet.
CALFA.
Je voudrais tant être nommé à Paris...
LA PRÉFÈTE.
Comment donc! à la façon dont vous arrêtez les femmes, votre vraie place
est à Paris.
TOUS.
Ah! Paris!
CALFA.
Oui, Paris! Car, en province, vous voyez qu’on a beau faire: il ne se
passe jamais rien.
RIDEAU
APPENDICE
CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR
Le Député et le Fonctionnaire sont corrélatifs (Faites-nous de bonne
politique, nous vous ferons de bonne administration!), et c’est
seulement en se familiarisant avec l’un qu’on peut prétendre à bien
connaître l’autre. Les documents suivants, extraits du dossier de M.
Martin-Martin, ancien député, et que nous publions ici sous le titre
significatif d’_Appendice_, apparaîtront donc comme le complément
indispensable d’une étude sur cet habitat des Fonctionnaires qu’est le
Pays de l’Instar.
APPENDICE
CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR
_Monsieur le directeur-rédacteur en chef «du Bulletin-Panthéon des
grands hommes de la Troisième République», 83, rue des Aubépines,
Bois-Colombes (Seine)._
MONSIEUR LE DIRECTEUR,
Je m’empresse de vous adresser les renseignements que vous avez bien
voulu me demander et qui vous sont nécessaires pour établir dans votre
journal la notice me concernant.
MARTIN dit MARTIN-MARTIN (_Félix, Alban_), né le 6 juin 1850, à
Saint-Hermentaire (Plateau-Central).
Après avoir fait de fortes études au collège de La Marche, une maladie
de croissance m’empêcha de poursuivre l’obtention de mes grades
universitaires. Je rentrai dans mon domaine familial des Petits-Cailloux
(commune de Saint-Hermentaire), où la mort prématurée de mon pauvre père
devait me laisser, tout jeune encore, à la tête d’une importante
exploitation viticole. Insister sur ce point que, pendant l’Année
terrible, bien qu’exempté du service militaire et à peine majeur, je
n’en ai pas moins abandonné de gros intérêts pour venir accomplir mon
devoir et ai figuré jusqu’à l’armistice comme adjoint au
secrétaire-trésorier des francs-tireurs du Plateau-Central.
Je passe bien entendu sur les événements d’ordre purement intime qui ont
suivi, tels que mon mariage avec Mlle Martin-Bedu; peut-être cependant
pourra-t-il être intéressant pour vos lecteurs d’apprendre que M.
Martin-Bedu, mon beau-père, ancien avoué, est le doyen des maires du
Plateau-Central, et que, seuls, deux autres de ses collègues plus âgés,
l’un dans le département de l’Ardèche, l’autre de la Drôme, lui
disputent le décanat pour la France entière.
Très absorbé par les soins de mon exploitation, je ne songeais nullement
à la vie publique, lorsqu’en 1886, le Conseil municipal de
Saint-Hermentaire ayant été dissous, les républicains m’offrirent de se
grouper autour de moi pour démolir la réaction à qui nos divisions
avaient jusqu’alors malheureusement laissé le champ libre. Bien que je
ne m’occupasse point de politique, mes convictions et celles de ma
famille étaient suffisamment connues; d’autre part, ma situation dans le
pays me donnait une certaine influence; bref, je ne crus pas pouvoir me
dérober à l’œuvre de discipline républicaine pour laquelle on faisait si
spontanément appel à mon dévouement. Élu maire à une écrasante majorité,
dès l’année suivante les républicains du canton me confiaient leur
drapeau, et j’étais assez heureux pour le faire triompher, lors du
renouvellement au conseil d’arrondissement, après une lutte qui, j’ose
le dire, ne fut pas sans gloire: ceci se passait en 1887.
Vers 1890, l’éducation de ma fille m’obligeait à venir m’installer à La
Marche, et j’avais la bonne fortune de laisser les Petits-Cailloux entre
les mains d’un gérant qui me donne toutes les garanties désirables, tant
au point de vue des aptitudes que de l’honnêteté. A partir de cette
époque, j’ai donc pu me consacrer plus complètement à la défense et à
l’affirmation de mes convictions.
La situation politique, dans notre arrondissement de La Marche, était la
suivante: une population foncièrement républicaine, et même républicaine
avancée, mais qui, par apathie, manque d’hommes, faute d’être conduite,
votait depuis vingt ans pour un vieux suppôt de l’Empire, le baron
Lambusquet.
Ma tactique a été bien simple,--réveiller les énergies, prêcher l’union,
et surtout répéter ce que je répète encore:--_Les personnalités comme_
_la mienne ne sont rien_, elles s’effacent devant les principes; votez
pour moi ou pour un autre, mais n’abandonnez pas les principes!--Et
c’est ainsi que j’ai pu chasser Lambusquet du Conseil général en 1893,
et qu’aux dernières élections législatives ses agents durent, pour lui
obtenir encore une fois les apparences d’un succès, apitoyer les
électeurs sur son grand âge et les persuader qu’il allait bientôt
mourir.
Le baron Lambusquet est mort, en effet, comme vous savez, au mois de
juin dernier:--malgré la campagne acharnée dont j’ai été l’objet de la
part du maire réactionnaire de La Marche, Alcide Caille, mon concurrent,
soutenu officiellement par l’Évêché et même, en secret, par certaines
personnalités républicaines,--malgré l’intervention, à la dernière
heure, d’un pseudo-candidat blanquiste, un certain Tripette, visiblement
payé par mes adversaires pour tenter une diversion, m’enlever quelques
voix et parvenir ainsi au ballottage,--le collège électoral réuni à la
fin d’août m’a proclamé au premier tour, par 3.620 voix contre 3.273 à
M. Caille, et 62 à M. Tripette.
Et maintenant je n’ai plus qu’une pensée, me mettre à la besogne et
faire bonne besogne. Je ne me pose ni en légiste, ni en tribun; mais
j’ai quelque expérience: j’ai l’honneur de représenter une région qui
est la mienne et que je connais bien, dont les besoins me sont
familiers, dont j’ai pu étudier à fond les justes desiderata. Nouveau
venu dans l’enceinte parlementaire, j’aurai cette unique ambition de
remplir le programme sur lequel les électeurs du Plateau-Central se sont
prononcés et m’ont élu:--_Relèvement de l’agriculture et protection du
petit commerce par la diminution du fonctionnarisme et grâce à une
répartition plus équitable de l’impôt._--Il me semble en effet, et j’ai
toujours tenu, qu’il y aurait dans l’application de cette brève et
simple formule plus de vérité et de bien-être efficace que dans les
utopies dont se leurrent et nous leurrent trop de théoriciens en chambre
de la Chambre. Mais il ne m’appartient pas d’en dire plus long pour le
moment, et vos lecteurs, comme mes électeurs, auront à me juger sur mes
actes.
Vous me demandez si j’ai fait quelques publications; comme je vous
l’expliquais au début de ce résumé succinct, les soins de mon
exploitation me laissaient peu de loisirs, que je devais occuper surtout
à des lectures et à des études purement techniques. Néanmoins, en
feuilletant la collection du _Petit Tambour du Plateau-Central_, on
retrouverait un certain nombre d’articles parus sous divers pseudonymes,
et notamment une série de «lettres du village», signées Jacques
Bonhomme, où, sous une forme plaisante et avec des allusions locales, je
discutais des problèmes économiques et sociaux: voir en particulier les
lettres ayant trait à l’échelle mobile, au privilège des bouilleurs de
cru, et aux Bourses de Travail. A noter également une plaquette sur
_Kléber et Marceau_, discours prononcé par moi à l’inauguration du
nouveau groupe scolaire de Saint-Hermentaire, et dont plusieurs extraits
furent cités avec éloges par M. Édouard Petit, le savant pédagogue.
Quant aux distinctions honorifiques, _dire simplement que je n’en ai
jamais sollicité_.
La photographie que je vous envoie n’est qu’une photographie d’amateur,
je puis même vous dire que c’est l’œuvre de ma fille. Notre photographe
habituel de La Marche va tous les ans s’installer pendant la saison à La
Bourboule, et il n’est pas encore revenu. D’ailleurs, cette photographie
ne me paraît pas mauvaise, et naturellement je n’en avais pas d’autres
dans les conditions que vous m’avez soulignées, c’est-à-dire en habit,
portant mon écharpe en sautoir, et, à la boutonnière, mon baromètre de
député.
Ci-joint également la somme de vingt-six francs en mandat-poste, pour
frais réclamés de gravure, correspondance et publicité.
Agréez, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments très
distingués.
MARTIN-MARTIN,
Député du Plateau-Central.
_P. S._--Mon beau-père me télégraphie à l’instant la mort de son
collègue plus âgé de l’Ardèche; vous pourrez donc imprimer que mon
beau-père, Martin-Bedu, reste le doyen des maires de France, avec M.
Canal, de la Drôme.
* * * * *
_Mademoiselle Germaine Tirebois, chez Monsieur Tirebois, architecte, 88,
boulevard Pereire, Paris._
MA CHÈRE GERMAINE,
Vous êtes bien gentille de tant insister pour savoir la date de notre
arrivée à Paris; mais nous-mêmes l’ignorons encore; vous comprenez, cela
dépendra de l’époque de la convocation des Chambres, et père dit que,
dans l’état actuel, on ne peut rien prévoir de précis à ce sujet.
Alors, vous voyez notre situation; nous campons dans une maison à peu
près démeublée, avec nos malles à moitié faites: ajoutez à cela une
foule de petits ennuis, la saison qui avance: ma mère, qui comptait me
commander un costume en arrivant à Paris, s’est brouillée avec notre
couturière, Mme Prunet; je n’ai rien à me mettre; nous vivons en
recluses. Enfin, père vient de se décider à partir pour Paris, arrêter
un appartement, et «à moins d’événements graves», comme dit père, je
crois bien qu’à la fin du mois nous serons complètement installés. Mais,
mon Dieu! que de tracas, et comme vous avez de la chance, ma chère, de
n’avoir rien à démêler avec cette affreuse politique!...
Enfin, il ne faut pas que j’en dise trop de mal, puisque je lui devrai
d’habiter Paris et de vous revoir: ah! oui, cela surtout, ma chère
Germaine; il me tarde bien de vous avoir vue, et d’avoir causé un peu
avec vous de ce grand et cher Paris de mes rêves, où vous voudrez bien
me piloter un peu, n’est-ce pas, et faire mon éducation de petite
provinciale; vous êtes si intelligente et si répandue!...
Comme vous devez vous amuser en ce moment! Je vois par les journaux que
tous les théâtres ont rouvert, et vraiment les comptes rendus qu’on
donne sont d’un passionnant! Il y a un spectacle dont on parle beaucoup,
je crois, et qui m’attire plus que tout autre; d’ailleurs mère m’a bien
promis de m’y conduire dès notre arrivée; c’est le Combat Naval; d’après
les causeries que j’ai eues à ce sujet avec le fils Rodrigues, vous
savez, qui justement vient de sortir du _Borda_, cela doit être
passionnant; je serai aussi bien heureuse, ma chère Germaine, si vous
voulez bien être des nôtres ce soir-là, quoique, à coup sûr, vous ayez
déjà dû voir ce spectacle unique en son genre, n’est-il pas vrai?
Le Métropolitain aussi m’impressionne et m’intéresse au plus haut point;
que tous ces travaux gigantesques doivent être passionnants! Les
avez-vous vus, chère Germaine? Père s’y intéresse vivement. Nous allons
arriver à Paris juste au bon moment, ne trouvez-vous pas? L’Exposition
si prochaine doit amener tant de monde et par ce fait occasionner un
énorme mouvement: ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, ni vous, ma
chère, convenez-en...
Mais il faut encore que je vous remercie de votre lettre, ma chère
Germaine; elle m’a si vivement intéressée! Ma mère l’a lue et a trouvé
votre style charmant. Le bal dont vous me parliez m’a d’autant plus
intéressée que je connais un peu l’un de vos danseurs, Octave Ramponot.
Sa sœur suivait en même temps que moi les cours de Mmes Cambrone, et,
naturellement, elle m’entretenait souvent de son frère qui, à cette
époque, venait d’échouer à Polytechnique. N’est-ce pas un petit jeune
homme blond, à monocle? Assez bien. Il avait du bagout et de l’entrain;
mais pas très excellent valseur, à ce que j’ai entendu dire à ces
demoiselles Rodrigues; encore un de ces jeunes gens sans doute qui
trouvent plus _chic_ de rester pendant la moitié du bal plantés près des
portes comme des _espaliers_ (c’est une expression de Mme Rodrigues).
Pour moi, ma chère, je suis toujours, comme vous savez, une passionnée
de la danse; aussi ai-je le cœur battant quand je songe que la situation
de père nous ouvrira les portes des soirées de l’Élysée, de l’Hôtel de
Ville, des Grands Ministères!... Et pourtant je ne dis pas qu’au milieu
de tout ce luxe officiel, de tous ces éblouissements, je ne regretterai
pas quelquefois nos modestes sauteries d’ici, toutes simples, toutes
intimes,--mais cela aussi, n’est-il pas vrai, a bien son charme?--chez
les Rodrigues, chez les Benoît, chez tant d’autres où ma mère et moi
étions toujours si affectueusement reçues. Savez-vous, ma chère, que
j’ai déjà promis huit lettres pour ma première semaine à Paris, mes
amies m’ont absolument arraché ces imprudentes promesses, et dame,
aurai-je le temps d’en écrire seulement la moitié? En tout cas,
j’écrirai toujours à Mlle Benoît, que vous connaissez, n’est-ce pas, ma
chère? et celle-ci se chargera de communiquer mes impressions aux
autres. Son père a été fort courtois avec le mien, il y a quelque temps,
au cours de la période électorale, et je n’aurai garde de l’oublier en
aucune circonstance.
Mais je m’aperçois, ma chère Germaine, que je vous en raconte bien long;
j’oublie que vous êtes Parisienne et que vos loisirs sont courts,
surtout pour entendre un pareil caquetage. Présentez, je vous prie, à
Mme Tirebois, nos meilleures amitiés. Père n’est-il pas allé vous voir
comme il en avait manifesté l’intention? Peut-être; mais il est si
occupé à présent!... De toute façon, ne lui en veuillez pas; vous savez
en quelle haute estime il tient M. Tirebois, et comme nous vous aimons
tous ici, bien sincèrement. Allons, adieu, ma chère; je vous embrasse en
vous disant joyeusement _à bientôt_.
YVONNE.
* * * * *
_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, hôtel du Régent et
des Trois-Coquelin, rue de Valois, Paris._
MON CHER ALBAN,
Nous sommes un peu étonnées de n’avoir pas reçu de nouvelles de toi
depuis le télégramme nous annonçant ton arrivée à bon port. Je pense
bien que tu dois être excessivement surmené; mais enfin une carte-lettre
est bien vite griffonnée; songe combien nous devons être anxieuses,
avides d’être un peu renseignées, impatientes de te rejoindre, Vovonne
et moi. Cette enfant ne vit plus, tant il lui tarde de partir; à chaque
moment ce sont des questions qu’elle me pose, auxquelles je ne peux même
pas répondre étant donné que je ne sais pas dans quels quartiers tu
cherches notre appartement. Fais pour le mieux, mon ami, mais n’oublie
pas que nous avons grande hâte d’être enfin près de toi et installées.
Pour ce choix d’appartement, sois bien prudent, n’est-ce pas, songe
combien il nous serait désagréable d’être forcés de déménager d’ici un
an ou deux. Cela me tracasse beaucoup de n’avoir pu t’accompagner, car,
tu le reconnais toi-même, il y a des choses que nous voyons mieux que
les hommes, nous autres femmes; je le répète, sois bien prudent,
rappelle-toi mes recommandations, notamment pour la cuisine, pour les
placards, tout cela est de la première utilité. Évidemment nous ne
pouvons avoir là-bas toutes les commodités que nous avions ici, la
province est la province, tandis que Paris est Paris. Mais, et sans y
mettre pour cela des mille et des cents, il doit y avoir, à Paris comme
ailleurs, des gens qui ont souci de leur santé et de celle de leurs
enfants, qui aiment leurs aises et leur confortable; ces gens-là logent
quelque part et, en cherchant bien, il me semble qu’on peut trouver.
D’ailleurs, tu sais aussi bien que moi ce qu’il nous faut, nos exigences
de famille, celles de ta situation; sans rêver d’esbrouffe, ce n’est pas
dans mes goûts, si les personnes que nous avions l’habitude de recevoir
convenablement et largement ici viennent à Paris nous rendre visite, il
ne faut pas non plus qu’elles nous trouvent installés dans un grenier ou
dans une écurie; au reste, je n’insiste pas et tu es assez intelligent
pour me comprendre là-dessus.
N’oublie pas que la chambre destinée à Vovonne doit être encore assez
grande, songe que son lit est de milieu, et que sa commode empire est
fort large. Il faut que, ces meubles placés, notre fille ait de quoi
remuer librement, et aussi avec l’armoire à glace, qui demande à être
mise en lumière, en bonne place. La salle de bains aussi, je le désire,
et la considère comme essentielle. Enfin, mon ami, prends note de toutes
mes petites recommandations. Si nous pouvions avoir un balcon, notre
volière y serait fort à l’aise, conviens-en, et tu sais quel crève-cœur
pour notre Yvonne si elle ne peut pas emporter ses chers canaris.
Maintenant, autre chose, la plus importante de toutes, à mon avis:
l’honnêteté et la tranquillité de la maison que nous devons habiter; non
seulement pour toi, mon ami, mais pour notre fille qui est grande. Je
suis sûre que sur ce point nous sommes déjà d’accord. Je sais fort bien
qu’à Paris on vit vingt ans sur le même palier sans se connaître, mais
que d’inconvénients pour nous si nos voisins étaient turbulents,
tapageurs, mal élevés! Je n’insiste pas, cher Alban, mais prends bien
toutes tes précautions avant d’arrêter définitivement un appartement qui
conviendrait peut-être sous les autres rapports, mais qui, sur ce point,
serait défectueux.
Depuis ton départ, l’ami Carbonel est venu deux ou trois fois nous tenir
compagnie l’après-dîner, et nous raconter les petits potins de La
Marche. Tout revient au calme, Dieu merci, et nous n’en sommes plus aux
agitations d’il y a deux mois, et à ce que ce brave Carbonel appelait
«la zone dangereuse»! D’ailleurs Alcide Caille n’est pas rentré de la
campagne, et Olympe a su au marché qu’ils comptaient rester là-bas
encore jusqu’à la fin du mois. Seule la _Localité_ continue ses petites
notes stupides, tu sais, la fameuse série: _Est-il vrai?_... Mais
personne n’y fait plus attention, et tu as joliment bien fait de
recommander au _Petit Tambour_ de ne plus répondre.
Mais, à ce propos, Carbonel m’a dit une chose qui va bien t’étonner: on
assure au Cercle que l’auteur ou tout au moins l’inspirateur, de ces
insanités, ne serait autre que Toupin, oui, mon cher, Toupin, l’avoué,
avec qui tu t’es montré si délicat, au moment de ces vilains bruits qui
coururent sur son étude il y a deux ans, et dont tu me fis aller voir la
femme, quand tout le monde menaçait de leur tourner le dos;
rappelle-toi, au fait, que mon père t’avait prévenu, car, tout vieux
qu’il est, il a encore l’intuition de bien des choses. Toupin! Vrai, je
ne suis pas méchante, et tu sais qu’à mon avis il faut laisser de côté
bien des mesquineries; mais, tout de même, si bon qu’on soit, il y a de
ces lâchetés qui finissent par vous outrer, et il ne faut pas non plus
être les dindons de la farce et se laisser éternellement manger la laine
sur le dos!