de la Sûreté.
GUIBAL.
Et puis il était tout le temps avec la préfète.
GÉRÔME.
C’est la préfète qui doit gifler Calfa?
LAMBERT.
Oh! il ne se laisserait pas gifler par une femme!
GUIBAL.
Non: c’est le préfet, qui arrive exprès dans vingt minutes, par le train
de Paris.
GÉRÔME.
Le nouveau préfet? Cela ne m’étonne pas. Je m’étais toujours douté que
ça finirait de cette façon-là. Calfa ne voulait pas me croire. Alors le
préfet doit venir le gifler à la musique?
LAMBERT.
Oui! sans doute pour que ça se fasse devant plus de monde.
GÉRÔME.
Malheureusement, ça ne se sait pas assez. Et la pluie va même éloigner
tous les amateurs.
Paraissent Bédu et Ramage au coin d’une allée.
GUIBAL.
En voilà deux, cependant.
LAMBERT.
Redingote et chapeau de soie: ce sont peut-être les témoins?
GÉRÔME.
Un duel par là-dessus: Oh! ne soyons pas trop gourmands.
LAMBERT.
Renseignez-vous toujours. Nous rangeons vos chaises pour ne pas donner
l’éveil.
Les deux agents dans le hangar prennent les chaises que leur tend
Gérôme.
SCÈNE VII
LES MÊMES, RAMAGE, BÉDU
RAMAGE.
Je crois que nous arrivons juste pour l’ondée.
BÉDU.
Je vous avouerai que je tremblais pour mon chapeau haut de forme.
RAMAGE.
Vous vous rappelez l’enterrement du père Moulins, où il pleuvait tant!
BÉDU.
Précisément,--il y a cinq ans.--J’ai eu mon ancien chapeau confondu. Et
c’est embêtant d’acheter un chapeau haut de forme tous les jours.
RAMAGE.
Enfin, nous ne les remettrons plus qu’au premier janvier.
BÉDU.
Et les réceptions, vous oubliez qu’il y aura les réceptions du nouveau
préfet.
RAMAGE.
C’est vrai, sacrebleu! nous n’avons encore vu que la préfète... Avec
cette façon de ne pas arriver ensemble, c’est la ruine de nos chapeaux
hauts de forme!...
BÉDU.
Ce n’est pas seulement ça. Mais on se serait contenté de la préfète,
hein, Ramage?
RAMAGE.
Ah! ce Bédu! toujours la bagatelle! Le fait est qu’elle a de la branche,
du montant: c’est bien la République aimable!
BÉDU.
Oui! et cet animal de Lanvornay qui est peut-être réactionnaire!
RAMAGE.
Chut! chuuut! Il y aura des ralliés, cet hiver, aux soirées de la
Préfecture!
BÉDU.
Mais nous ne jouerons pas à l’écarté avec le préfet!
RAMAGE.
Craignons le coup de la Préfecture: le coucoup... ah! ah! ah!
BÉDU.
Avec tout cela, nous ne savons toujours pas quand il arrive, ce
cocu-là?...
GÉRÔME, qui s’est rapproché.
Il m’a semblé que ces messieurs parlaient de l’arrivée de M. le Préfet?
BÉDU.
Hein? Ah! oui, il y a un moment,--tout à l’heure...
RAMAGE.
Au fait, vous savez peut-être cela, Gérôme, vous qui êtes un peu de la
Préfecture?
GÉRÔME.
C’est-à-dire, je suis de la Préfecture, comme de la cathédrale, comme de
tout: j’ai mon indépendance. Mais je vous croyais renseignés. Le préfet
sera ici, à l’arrivée du train de Paris, dans vingt minutes.
BÉDU.
Pas possible?
GÉRÔME.
Je le tiens de quelqu’un qui touche de près à la personne qu’il se
propose de gifler.
RAMAGE.
Le préfet vient gifler quelqu’un?
BÉDU.
Je parie que c’est un journaliste?
GÉRÔME.
Vous n’y êtes pas: il vient gifler le commissaire. Vengeance de femme.
RAMAGE.
Ça, c’est épatant!
BÉDU.
Dites donc, nous n’allons pas rater celle-là, hein, Ramage?
GÉRÔME.
Je me permettrai de vous conseiller d’autant plus de rester, que
peut-être M. le Préfet ne sera pas fâché d’avoir là deux fonctionnaires
honorables, deux témoins tout trouvés, sous la main...
RAMAGE.
Sous la main? eh! là, eh! là: c’est assez du commissaire.
GÉRÔME.
Monsieur Ramage a toujours le mot pour rire; mais ces messieurs
entendent ce que je veux dire...
BÉDU.
Oui, oui.--«Les témoins étaient, pour M. le préfet, M. Bédu et M.
Ramage...» Dites donc, Ramage, c’est ça qui embêterait Gilotte, lui qui
a fait tant d’histoires au cercle, parce qu’il était témoin au mariage
Lanvornay...
RAMAGE.
C’est un autre genre. Mais, dites-moi, Gérôme, connaissez-vous les
intentions du commissaire, êtes-vous sûr aussi qu’il ne nous fera pas
faux bond?
GÉRÔME.
Ce serait fou de sa part; raisonnons un peu: cette gifle lui crée une
situation exceptionnelle: il devient «le commissaire que le préfet a
giflé», et on est forcé de le déplacer avec avancement. Calfa est trop
fin pour ne pas le comprendre.
RAMAGE.
Une gifle est toujours une gifle.
GÉRÔME.
L’avancement est toujours de l’avancement. D’ailleurs, je sais où il
est, je vais causer de tout cela avec lui.
RAMAGE.
Vous allez vous mouiller.
GÉRÔME.
La chose en vaut la peine. Je vous dirai ce qu’il en est.
Il s’en va.
SCÈNE VIII
LES MÊMES, moins GÉRÔME, puis Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU et LES
ENFANTS.
RAMAGE.
Croyez-vous que nous avons bien fait de mettre nos chapeaux hauts de
forme?
BÉDU.
Quand on occupe une certaine situation, on ne devrait jamais sortir sans
chapeau haut de forme. Voyez les médecins.
RAMAGE.
Ce n’est cependant pas une raison pour ne pas mettre les nôtres à
l’abri.
BÉDU.
Ce kiosque couvert nous coûte assez cher, à nous contribuables.
Ils montent sur le kiosque.
RAMAGE, regardant au loin.
Voilà de pauvres dames qui veulent faire comme nous. Eh! parbleu, c’est
Mme Bédu qui vient en courant.
BÉDU.
En courant? c’est bien invraisemblable. C’est pourtant vrai.
Accourent, se garant de la pluie, Mme Ramage, Mme Bédu, Amélie et les
enfants.
Mme RAMAGE.
Eh bien, Messieurs, vous n’êtes guère galants.
Mme BÉDU.
Avec nous, mais avec leur préfète...
RAMAGE, à sa femme.
Nous n’avions pas de parapluie; nous ne pouvions pourtant pas vous
apporter le kiosque.
BÉDU.
Nous ne pouvions pas apporter le kiosque.
Mme BÉDU.
Oh! toi, je te conseille de faire de l’esprit, ça te complète. Mais tu
ferais mieux de me répondre, et ta préfète?
BÉDU.
Mais, ma bonne amie, nous ne savons pas, nous ne l’avons pas vue.
Mme BÉDU.
Charmant! alors vous ne savez pas si elle va venir?
RAMAGE.
Dame, maintenant, c’est peu probable: avec la pluie...
Mme BÉDU, à Bédu.
C’est parfait! Nous autres, que nous fassions le pied de grue--le pied
de grue--sous la pluie, c’est tout naturel; que ta fille,--je ne dis pas
moi,--que ta fille risque d’attraper une pleurésie...
Mlle BÉDU.
Pourtant, maman...
Mme BÉDU.
Occupe-toi des enfants,--une pleurésie: c’est sans importance. Tout cela
pour attendre le bon plaisir d’une personne de mœurs équivoques, auprès
de laquelle M. Bédu ira faire le joli cœur!
BÉDU.
Mais, ma bonne amie, je ne te comprends pas: toi-même étais la
première...
Mme BÉDU.
C’est cela, reproche-moi maintenant de sacrifier à ton avancement...
problématique, ma dignité et mes révoltes d’honnête femme...
RAMAGE, à sa femme.
C’est ennuyeux que nous ne puissions pas nous en aller.
BÉDU.
Mais, ma bonne amie, je t’assure que tu as tort de parler ainsi. D’abord
une préfète est la femme du préfet comme nous sommes les fonctionnaires
du préfet: la femme de César ne doit pas être soupçonnée.
RAMAGE.
Et puis quoi? tromper un représentant du gouvernement, c’est comme voler
l’État: ça ne compte pas. Et à tout prendre, en admettant que cette
personne soit un peu légère, aime à s’amuser? Cela nous promet quelques
réceptions brillantes pour l’hiver prochain. Vous en plaindrez-vous,
Mesdames? Mademoiselle Amélie s’en plaindra-t-elle?
BÉDU.
Sans parler du commerce local.
RAMAGE.
D’ailleurs, il se peut très bien qu’elle ne soit pas ce que vous pensez.
Elle n’est pas cause de ce qui arrive.
BÉDU.
Et il faut bien reconnaître ceci en sa faveur, c’est que le préfet, son
mari, mandé par elle, sera ici d’un moment à l’autre pour corriger ce
commissaire maladroit, qui a pris sa femme pour une cocotte.
Mme BÉDU.
Qu’est-ce encore que cette histoire?
RAMAGE.
Ce n’est pas une histoire. Vous ne comprenez pas que cette dame ait été
furieuse, outrée, contre cet imbécile de commissaire qui, dans son zèle
intempestif, l’a si sottement arrêtée?
Mme RAMAGE.
Moi, d’abord, je lui aurais crevé les yeux.
RAMAGE.
Bien, Clotilde! Et tout naturellement, le mari, prévenu, accourt pour
venger sa femme indignement traitée; j’en ferais tout autant.
Mme RAMAGE.
Merci, Paul!
RAMAGE.
Tous les maris en feraient autant: si le commissaire avait arrêté Mme
Bédu, est-ce que Bédu, lui aussi, ne voudrait pas tirer les oreilles du
commissaire?
BÉDU.
Ou tout au moins tiendrais-je à lui faire entendre mon vif
mécontentement.
Mme BÉDU.
Moi, je dis qu’une honnête femme commence par ne pas se mettre dans le
cas qu’on la prenne pour une grue.
A ce moment on entend des cris épouvantables poussés par les enfants
qui étaient descendus jouer en bas du kiosque et ont disparu.
Mme RAMAGE.
Oh! mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a encore? Vovonne? Doudou?
Mme BÉDU, à Amélie.
Je t’avais dit de surveiller les enfants, au lieu d’écouter ce que tu
n’as pas à apprendre.
RAMAGE.
Laissez donc, chère madame, je vais voir.
Par la porte basse, sous le kiosque, sortent les agents tenant les
enfants.
BÉDU, à Mme Bédu.
Ah! des agents: tu vois que c’est sérieux.
LAMBERT, aux enfants.
Allons, allons, criez pas comme ça: ces enfants s’attendaient pas à nous
trouver là-dessous, et, dans le noir, ils ont pris peur.
RAMAGE.
C’est votre métier, il faut bien que vous fassiez peur à quelqu’un.
LAMBERT.
Oui, mais nous ne sommes pas méchants. (Jouant avec les mioches.)
Allons, tu veux mon képi? tiens...
GUIBAL.
Faut pas toucher au grand sabre: ça ne coupe pas, mais c’est égal...
LAMBERT.
Là, vous voyez, messieurs et dames, nous sommes tout à fait bons amis
maintenant. A dada? vous voulez jouer à dada?
Chaque agent prend un bébé sur le dos, et se met à trotter autour du
kiosque.
LAMBERT.
Hop! hop!
GUIBAL.
Hop! hop!
Mme RAMAGE.
Oh! du moment que ces messieurs ont des uniformes! Vovonne et Doudou
passeraient leur vie sur les genoux de leur oncle le capitaine
télégraphiste, et le capitaine leur passerait tout.
BÉDU.
C’est curieux cette affinité des bébés et des militaires...
RAMAGE.
C’est que les militaires sont de grands enfants.
Mme BÉDU.
Vous avez la rage d’appeler les agents des militaires!
LAMBERT.
Hop! hop!
GUIBAL.
Hop! hop!
RAMAGE.
Les agents sont de braves gens!
SCÈNE IX
LES MÊMES, GÉRÔME, CALFA
CALFA, survenant avec Gérôme.
Eh bien! Lambert, Guibal! voyons, ce n’est pas pour cela que je vous ai
mis de service. Comment arriver à un résultat sérieux avec un pareil
personnel!... Où sont les brigades centrales, mon Dieu!
RAMAGE.
Pardonnez-leur, ils ont bien gagné un moment de distraction.
CALFA.
Permettez: aujourd’hui, les circonstances sont particulièrement graves:
il y a temps pour tout.
RAMAGE.
Oui, oui, nous savons!...
TOUS, avec mystère.
Nous savons!...
Et tous chuchotent, groupés sous le kiosque, cependant que Calfa a
emmené Gérôme à l’écart.
CALFA.
Alors je n’en dis pas davantage. Dites donc, Gérôme, il n’y a personne.
GÉRÔME.
Qu’est-ce que vous voulez? d’un temps pareil...
CALFA.
C’est très désagréable. Et s’il allait ne pas y avoir musique?
GÉRÔME.
Quant à cela, vous pouvez être tranquille. Autrefois, à la première
goutte d’eau, les musiciens filaient. Mais, maintenant que nous avons un
kiosque couvert, la musique joue quelque temps qu’il fasse...
CALFA.
Mais le public?
GÉRÔME.
Ah! dame, on ne peut pas construire un kiosque aussi pour le public.
Alors, maintenant, c’est lui qui s’en va.
CALFA, montrant les Bédu et les Ramage.
Diable! et si ceux-là s’en vont aussi...
GÉRÔME.
C’est que, justement, je crains bien que tout à l’heure les musiciens
qui vont prendre leurs places ne les forcent à partir...
CALFA.
Mais ce serait un désastre: vous m’annoncez que le préfet doit me gifler
ici, j’accours; on n’a pas deux aubaines comme cela dans sa carrière:
mais à condition que ça se voie: s’il n’y a personne pour le voir, cet
acte perd toute signification; et il n’y a plus de raisons pour qu’on me
déplace. D’ailleurs, on ne se gifle jamais qu’en public; s’il n’y a pas
de public, on se flanque des coups de poing, et ces procédés répugnent à
des gens bien élevés. Il ne faut pas que ces personnes s’en aillent.
Vous n’avez pas de parapluies, Messieurs? Voulez-vous que je vous en
envoie chercher? Si si, je vais en envoyer chercher pour ces dames...
Lambert, Guibal, au lieu de ne rien faire, allez donc d’une course
prendre des parapluies pour Mme Bédu et Mme Ramage. Au trot!
GÉRÔME.
Voulez-vous que j’aille en chercher deux ou trois à offrir, si par
hasard il venait encore du monde?
CALFA.
Merci, mon cher Gérôme, merci. Moi, je vais marcher un peu: cette
attente me surexcite...
GÉRÔME.
On ne vous a jamais giflé?
CALFA.
Des femmes, quelquefois; mon père, quand j’étais gamin, et aussi à
l’école des frères... Mais un préfet, jamais!
GÉRÔME.
Alors, un peu d’émotion est bien compréhensible. C’est égal, ne vous
énervez pas trop.
SCÈNE X
LES MÊMES, moins GÉRÔME et CALFA
Mme BÉDU.
Vous voyez bien que ce commissaire est très bien élevé, quand il sent
qu’il a affaire à des femmes comme il faut...
RAMAGE.
Sans vous offenser, je crois que ses amabilités s’adressent plutôt à
nous, n’est-ce pas, Bédu?
Mme BÉDU.
Oh! certainement, M. Bédu n’admettra jamais qu’on puisse être aimable
avec sa femme.
RAMAGE.
Vous vous calomniez, belle dame. Mais, en réalité, Calfa voudrait que
si, après la gifle, il y a un duel, c’est à lui que nous servions de
témoins.
Mme RAMAGE.
Paul, je te défends de te battre en duel!
RAMAGE.
Mais il ne s’agit pas de cela...
BÉDU.
Les témoins ne sont jamais que du déjeuner...
Mme RAMAGE.
Oui, oui, on dit cela. Mais rappelle-toi l’histoire que racontait
toujours ce pauvre oncle Gustave...
RAMAGE.
Mais, ma chère amie, ça se passait sous la Restauration, et il était
question de sous-officiers de hussards.
BÉDU.
Ici, il n’y a pas eu de duel depuis la fameuse affaire entre Rochefort
et Galibert, le marchand de nouveautés de la rue Creuse, qui est mort il
y a quatre ans.
RAMAGE.
Oui, ils s’étaient battus là-haut dans la propriété Brunet. La balle de
Rochefort cassa une cloche à melons: je me rappelle qu’il y a deux ans,
Brunet la montrait encore.
BÉDU.
Oui, mais comme il avait fortement grêlé, on n’était pas bien sûr que ce
fût la même.
RAMAGE.
Bah! c’était toujours une cloche!
Mme BÉDU.
Je trouve le duel une invention stupide et barbare.
BÉDU.
Stupide, mais parfois nécessaire.
RAMAGE.
Barbare, le duel au sabre, je ne dis pas; mais au pistolet, à trente
pas...
Mme RAMAGE.
Enfin, stupide ou non, barbare ou non, je te défends, Paul, tu entends,
je te défends de te mêler de cette affaire-là!...
RAMAGE.
Mais il n’y aura sans doute pas de duel; je me demande même s’il y aura
une gifle...
Mme BÉDU, après un temps.
Il y aura une gifle.
Mme RAMAGE.
Eh bien, ça m’est égal, nous ne serons pas là pour la voir donner;
partons!
RAMAGE.
C’est ridicule!
Mme RAMAGE.
Partons! je te connais, je ne serais pas tranquille.
RAMAGE.
Attendons au moins les parapluies.
Les agents en apportent deux.
Mme RAMAGE.
Les voilà. (A Mme Bédu.) Vous ne venez pas, chère amie?
Mme BÉDU.
Non, prenez les devants; nous attendrons les parapluies de Gérôme:
autrement, nous n’aurions chacun qu’une moitié de parapluie, c’est le
bon moyen pour être deux à se mouiller...
Mme RAMAGE.
Eh bien, vous nous raconterez ce qui se sera passé. Voulez-vous nous
confier Mlle Amélie?
Mme BÉDU.
J’allais vous en prier.
RAMAGE, bas à Bédu.
Je vais revenir.
Mme RAMAGE, aux enfants qui se cramponnent aux agents.
Vovonne... Doudou... voyons, ces messieurs ne peuvent pas vous porter
sur leur dos jusqu’à la maison.
Mlle BÉDU.
Dites, monsieur Ramage, les substituts? la loi leur défend, je crois, de
se battre en duel?
Ils s’éloignent, les agents se sont retirés sous le kiosque.
SCÈNE XI
Mme BÉDU, BÉDU
Mme BÉDU.
Bédu, j’ai à te parler.
BÉDU.
A moi?
Mme BÉDU.
Oui. Il m’est venu une idée.
BÉDU.
A toi?
Mme BÉDU.
Oui. Veux-tu être décoré?
BÉDU.
Mais, ma bonne amie, si ça doit te faire plaisir.
Mme BÉDU.
Je ne plaisante pas. D’ailleurs, ce ne serait pas pour mon plaisir, va:
les rubans, on sait ce qu’en vaut l’aune. Ce serait dans l’intérêt de ta
fille.
BÉDU.
Chère Amélie!
Mme BÉDU.
«M. Bédu, chevalier de la Légion d’honneur, a l’honneur de vous faire
part...» Ça vaut trente mille francs de dot, tu sais...
BÉDU.
Avec ce que nous pouvons donner à Amélie, ça lui ferait toujours une
quarantaine de mille francs... Mais ce n’est pas une raison pour qu’on
me décore...
Mme BÉDU.
La raison? J’en ai trouvé une. Monsieur Bédu?
BÉDU.
Madame Bédu?
Mme BÉDU.
C’est toi qui vas gifler le commissaire.
BÉDU.
Mais, ma bonne amie, tu n’y penses pas. Un simple particulier ne gifle
pas un commissaire de police; on le gifle moralement, tout au plus;
autrement on se ferait fourrer en correctionnelle!
Mme BÉDU.
Tu ne comprends donc rien! Tu ne comprends pas que voilà pour toi une
occasion unique de te mettre en relief, une occasion comme tu n’en as
jamais trouvé, comme tu n’en trouveras jamais plus dans toute ta
carrière. Le préfet arrive: «Où est ce commissaire, que je le
gifle?--Mais, monsieur le préfet, il est déjà giflé!--Giflé! et par
qui?--Par le mari de Mme Bédu, par M. Bédu, le sous-inspecteur.» Te
voilà du coup le vengeur de l’honneur administratif, l’ami du préfet, le
champion de la préfète...
BÉDU.
J’entends bien; mais si le préfet trouve que ça ne vaut pas plus que les
palmes académiques?
SCÈNE XII
LES MÊMES, GÉRÔME
GÉRÔME.
Je viens de chercher des parapluies...
Mme BÉDU.
Donnez, merci! Maintenant, allez chercher le commissaire...
BÉDU.
Mais permets, ma bonne amie...
Mme BÉDU.
Allez chercher le commissaire, et dites-lui que c’est M. Bédu qui veut
le gifler...
BÉDU.
Mais, ma parole, tu vas, tu vas...
GÉRÔME.
Votre mari va faire cela, madame Bédu? M. Bédu entre dans la lice? Il va
gifler le commissaire? Ah! bravo! bravo! enfin! bravo! quand je songe
que, sans votre initiative généreuse, une femme avait pu être arrêtée,
violentée, que personne dans la ville ne s’élevait pour protester, et
qu’il fallait attendre la venue d’un étranger pour châtier l’auteur de
cette abominable et criminelle méprise! Quelle opinion le nouveau préfet
aurait-il eue de notre ville? Mais vous êtes là, cher monsieur Bédu,
vous êtes là pour soutenir notre vieux renom chevaleresque: au nom des
vieux habitants de la ville, permettez-moi de vous remercier. Bravo!
bravo! Et puis le préfet vous revaudra cela.
Mme BÉDU.
Tu l’entends, Bédu, tu l’entends? A la bonne heure, vous, vous m’avez
comprise tout de suite. Vous êtes intelligent.
GÉRÔME.
J’ai le sentiment de certaines choses... Je vais chercher le
commissaire.
BÉDU.
Il préférera peut-être que ce soit le préfet. Moi aussi, d’ailleurs.
GÉRÔME.
Laissez, j’arrangerai cela. Une gifle est toujours une gifle, au point
de vue du retentissement, et, dans l’intérêt de sa carrière, l’important
pour lui est d’être giflé!
Mme BÉDU.
Il pleut toujours à verse. Reprenez un parapluie.
GÉRÔME.
Vous en seriez privés. Voici les musiciens qui arrivent et qui vont vous
chasser du kiosque.
Mme BÉDU.
Vous allez être mouillé...
GÉRÔME.
La chose en vaut la peine. Encore bravo et merci!
Il s’éloigne. Cependant les musiciens, portant leurs instruments,
arrivent en courant, à la débandade. M. et Mme Bédu sont forcés de
descendre en bas du kiosque.
SCÈNE XIII
LES MÊMES moins GÉRÔME, LES MUSICIENS
Mme BÉDU.
Tu vois, tu vois l’impression produite!...
BÉDU.
Parbleu, lui, pour ce qu’il risque! et puis, un jour de pluie, il tient
à avoir sa petite distraction.
Mme BÉDU.
Allons, Bédu, ne sois pas amer. En cette minute décisive, qui peut
changer toute ta carrière, d’être comme cela, serrés tous deux à la
musique, cela ne te rappelle rien?
BÉDU.
Rien; et puis nous n’avons pas besoin de nous serrer.
Mme BÉDU.
Ah! Eugène! Où est le temps où tu étais surnuméraire, et où nous étions
fiancés: à la musique, le dimanche, tu passais parmi les beaux jeunes
gens de la ville, et moi, assise avec petite mère, toute émue et toute
rougissante, je te regardais passer.
BÉDU.
Oui, mais il ne pleuvait pas.
Mme BÉDU.
Et puis, à Aubusson, nous avions la musique militaire, et dans ce
temps-là, c’était avant l’année terrible, il y avait des sapeurs pour
garder le kiosque, avec leur tablier de cuir et leur grande barbe. Te
rappelles-tu les sapeurs?
BÉDU.
Oui, tu me rappelles bien les sapeurs!
Mme BÉDU.
Eh bien! cela devrait te donner un peu de cœur, morbleu!
BÉDU.
C’est que je n’ai jamais giflé personne...
Mme BÉDU.
Ne suis-je pas là pour te stimuler? tu me regarderas...
SCÈNE XIV
LES PRÉCÉDENTS, JEUNHOMME
JEUNHOMME.
Le commissaire n’est pas là?
Mme BÉDU.
Hein? Ah! j’ai eu une émotion. J’ai cru que c’était le préfet!--Nous
l’attendons.
JEUNHOMME.
Alors quoi? cette permanence, c’est de la frime? C’est pour se créer un
alibi, si on ne le trouve pas au commissariat. Quelle anarchie! Il est
temps que le préfet arrive!
BÉDU.
A qui le dites-vous!
JEUNHOMME.
Mais ça ne se passera pas comme ça. Je venais me plaindre d’un de ses
agents qui, pour faire du zèle, vient de me dresser une contravention et
de me confisquer mes journaux, parce que je criais ce qu’il y avait
dedans. Il paraît que c’est défendu. Moi, je ne savais pas, n’est-ce
pas: c’est pas mon métier, puisque je faisais un remplacement. Mais si
c’est défendu de crier, c’est pas défendu de chanter: ça m’abîme la
gorge, Calfa va être furieux. Et je chante (psalmodiant): Le changement
de ministère. Voyez le nouveau ministè-è-re...
En l’entendant, les agents sortent de dessous le kiosque.
LAMBERT.
C’est vous, Jeunhomme? Voyons, vous n’êtes pas gentil... et avec le
mauvais temps! Que dirait le commissaire?...
JEUNHOMME.
Je m’en fiche; j’aurai une reprise de ma laryngite, ça vous apprendra:
voyez le nouveau ministè-è-re...
BÉDU.
Mais c’est sérieux, ce que vous chantez là?
JEUNHOMME.
Pour qui me prenez-vous? Tenez, j’ai gardé un exemplaire... Présidence
du Conseil et Intérieur: Sampiero...
Mme BÉDU.
Pierrot?
JEUNHOMME.
R, o, ro! (Il lui donne le journal.) C’est un Corse, un cousin de Calfa.
LAMBERT.
Croyez-vous?
JEUNHOMME.
Un Corse est toujours cousin d’un autre Corse; surtout quand l’un des
deux devient ministre!
GUIBAL.
Alors le patron va avoir de l’avancement? On va le nommer à Paris.
JEUNHOMME.
Il a fait tout ce qu’il faut pour ça.
Mme BÉDU, agitant le journal.
Bédu?
BÉDU.
Quoi?
Mme BÉDU.
Là!
BÉDU.
Quoi?
Mme BÉDU.
En dernière heure: le précédent mouvement administratif...
BÉDU, lisant.
«Le précédent mouvement administratif, qui n’avait pas encore paru à
l’_Officiel_, est retenu par le nouveau ministre de l’Intérieur qui
compte y apporter d’importants changements.»
Mme BÉDU.
C’est bien cela! Alors, ce préfet que nous espérions ne viendra jamais,
n’est pas notre préfet... Alors cette préfète n’est même pas notre
préfète... Alors c’est pour cela que tu me fais attendre depuis une
demi-heure sous la pluie...
BÉDU.
Mais...
Mme BÉDU.
D’ailleurs, je m’en doutais... il n’y avait qu’à voir cette
pseudo-préfète... Mais il suffit qu’une femme ait des allures
d’aventurière, cela plaît à vos instincts vicieux, et, pour ces
créatures-là, vous vous feriez couper en quatre, vous et votre femme
avec. Quand je songe... oh! oui, pierrot!... saltimbanque!...
imbécile!...
Et elle le gifle, sur la dernière note du trait que la petite flûte
étudie depuis un moment.
LAMBERT.
Je crois que ces instruments ont énervé cette dame...
JEUNHOMME.
Eux s’en fichent, parbleu, des préfets, des ministres, du
gouvernement!... maintenant qu’ils ont un kiosque couvert!...
GUIBAL.
Je vous conseillerais de rentrer...
Tous rentrent sous le kiosque.
SCÈNE XV
LANVORNAY, seul
Ma petite Germaine m’a fait promettre qu’avant de partir tantôt pour
notre voyage de noces, je viendrais à la musique gifler ce commissaire
imbécile, qui voulait absolument que j’aie une maîtresse et risquait de
compromettre notre bonheur... Idée gracieuse, mais absurde. Avec les
complications inévitables, nous manquerions fatalement le train. Et
puis, maintenant que nous sommes définitivement mariés, ces promesses-là
perdent beaucoup de leur importance.
SCÈNE XVI
LANVORNAY, GÉRÔME, CALFA
CALFA, arrivant avec Gérôme.
Comment? personne? Ah! çà, Gérôme, qui trompe-t-on ici? Nous avions tout
organisé pour la venue de la préfète: nous apprenons qu’elle s’en va.
Après cela, vous me faites monter l’eau à la bouche avec vos histoires:
le préfet, d’abord, puis c’est M. Bédu: et en définitive, rien, rien!...
Tiens! Monsieur Lanvornay, je ne suis pas fâché de vous rencontrer!
LANVORNAY esquisse un geste et regardant sa montre:
Non, décidément, je n’aurais pas le temps...
CALFA.