Mlle BÉDU.
La préfète!... Je vais sans doute voir une grue et voici que je me
rencontre aussi avec la nouvelle préfète: quelle bonne journée!
LA PRÉFÈTE.
Vous voyez, Monsieur Jeunhomme, j’ai suivi vos conseils, je viens
assister au défilé. Mais je ne vais pas vous gêner, vous me permettez,
Mademoiselle?
Mlle BÉDU.
Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète...
LA PRÉFÈTE.
Allons, bon! je vois qu’on m’a trahie...
JEUNHOMME.
Ça m’a échappé!...
Il va retrouver les agents dans l’orgue.
Mlle BÉDU.
Oh! Madame la préfète, j’aurais deviné...
LA PRÉFÈTE.
C’est bien ce que je craignais, c’est une fatalité! mais enfin, à
première vue, à quoi donc reconnaît-on une préfète?
Mlle BÉDU.
C’est que, je ne sais pas comment dire, Madame, mais bien sûr qu’à la
musique, par exemple, on voit tout de suite: ça, ce sont les femmes
d’officiers, ça, les femmes de commerçants... ça, les dames des
fonctionnaires...
LA PRÉFÈTE.
Et moi aussi, à première vue, je reconnais tout de suite une gentille
jeune fille de fonctionnaire, qui sera bien contente si l’on danse cet
hiver à la préfecture.
Mlle BÉDU.
Oh! oui, Madame la préfète: pensez donc, c’est si triste quand la
préfecture ne donne pas l’élan!
LA PRÉFÈTE.
Et notre prédécesseur Bavolet ne donnait pas l’élan, lui qui était
célibataire...
Mlle BÉDU.
Et avant, madame Laussel, la préfète qui était toujours en deuil...
Tandis qu’il y a eu une année, seulement j’étais trop jeune alors pour
faire mon entrée dans le monde, une année où il y a eu un bal travesti!
LA PRÉFÈTE.
Si vous étiez préfète, je parie que vous donneriez des bals
travestis?...
Mlle BÉDU.
Oh! oui, et puis je ferais jouer la comédie: c’est si amusant,
paraît-il, surtout les répétitions...
LA PRÉFÈTE.
Vous joueriez très bien la comédie!
Mlle BÉDU.
Oh! je ne dis pas moi, mais il y a de ces messieurs qui débitent bien,
allez, il y a le substitut!
LA PRÉFÈTE.
Vous comprenez, je me renseigne; tout cela est très important à savoir,
Mademoiselle. (Prenant la partition que Mlle Bédu tient à la main.) Et
vous chantez, vous allez chanter tout à l’heure?
Mlle BÉDU.
Germaine Champenois est ma meilleure amie; elle m’avait tellement fait
promettre que je chanterais à son mariage!...
LA PRÉFÈTE.
Il n’y a pas d’organiste pour vous accompagner?
Mlle BÉDU.
Je commence même à être un peu inquiète! d’autant que le morceau que je
dois chanter est de lui...
La préfète jette un coup d’œil sur les premières lignes.
LA PRÉFÈTE.
Tiens, ça ressemble au Pas des Patineurs...
Mlle BÉDU.
C’est en effet le Pas des Patineurs. Il faut vous dire que Germaine
s’est fiancée en dansant cette danse-là. Alors M. Canette a eu l’idée
d’arranger le Pas des Patineurs avec des paroles religieuses, en plus
lent, bien entendu: c’est pour le souvenir.
LA PRÉFÈTE.
M. Canette est homme de goût. Mais, dites-moi, Mademoiselle! avec la
musique de M. Canette et les monologues du substitut, il me semble que
voilà de quoi passer de charmantes soirées: voilà des éléments!
Mlle BÉDU.
Quand on veut, on trouve toujours des éléments! D’ailleurs, on peut
toujours organiser des petits jeux...
LA PRÉFÈTE.
J’allais le dire: les petits papiers, les portraits. Ce n’est pas un
homme, ce n’est pas une femme, qu’est-ce que c’est?...
Mlle BÉDU.
Le trou...
LA PRÉFÈTE.
Le trou?
Mlle BÉDU.
Oh! oui, le trou!... moi, je trouve que c’est le plus amusant, n’est-ce
pas, Madame?
LA PRÉFÈTE.
Oui? Tiens, voilà un jeu que je ne connais pas du tout! J’ai pourtant
été élevée au couvent. Oh! mais il faut que vous me l’appreniez, tout de
suite.
Mlle BÉDU.
Que je vous apprenne, Madame la préfète!...
LA PRÉFÈTE.
Si, si, tout de suite! Ah! par exemple! Entendez-vous les potins des
réactionnaires, quand mon mari aurait pris possession de son poste:
Qu’est-ce que cette nouvelle préfète qui ne sait pas seulement jouer au
trou!... Je l’ai échappée belle! Allons, Mademoiselle, c’est pour la
République!
Mlle BÉDU.
Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète!... Seulement il
faudrait être au moins trois...
LA PRÉFÈTE.
Eh! bien, mais il y avait là Jeunhomme...
JEUNHOMME, sortant de l’orgue, aux agents.
Tiens, je vous crois que je fais Charlemagne! Et puis, vrai, au
bonneteau, vous n’êtes pas de force. Fumez, fumez! et soufflez un peu si
vous voulez pour vous distraire...
LA PRÉFÈTE.
Monsieur Jeunhomme, vous allez venir jouer avec nous.
JEUNHOMME.
Encore un bonneteau? Jamais de la vie! J’ai épuisé ma veine, vous
comprenez! Trente sous que je viens de gagner là!
LA PRÉFÈTE.
Fi, des jeux d’argent, Monsieur Jeunhomme, dans votre situation!... Non,
nous cherchons un troisième pour jouer au trou; allons! ne dites pas
non; moi non plus je ne sais pas jouer, mademoiselle va nous
expliquer...
Mlle BÉDU.
Eh! bien, voilà... Je suis un peu émue... On se met en cercle... et puis
on tient la main gauche, comme ceci... ça fait comme un petit puits...
LA PRÉFÈTE.
C’est ça, le trou? Ah! très bien!...
Mlle BÉDU.
Comme vous comprenez vite, Madame la préfète! C’est le trou. Au milieu,
c’est le trou commun. Et le trou du voisin de droite, c’est le trou du
voisin, bien entendu. Et alors on commande: chacun son trou... trou
commun... trou du voisin... et chacun suit avec l’index de la main
droite: chacun son trou... trou commun... trou du voisin...
Naturellement, plus on est nombreux, plus on va vite, plus on
s’embrouille, et plus c’est amusant...
LA PRÉFÈTE.
Je trouve que, rien qu’à nous trois, c’est déjà très amusant, n’est-ce
pas, Monsieur Jeunhomme?...
JEUNHOMME.
Oh! moi, il faut très peu de chose pour m’amuser.
LA PRÉFÈTE.
Allons, attention! je commence: Trou commun... chacun son trou... Ah!
Monsieur Jeunhomme, un gage!...
JEUNHOMME.
Un gage?
LA PRÉFÈTE.
Oui, vous vous êtes trompé. Il faut donner un gage... donnez n’importe
quoi... votre mouchoir de poche?
JEUNHOMME.
Mon mouchoir de poche?... Si j’avais pu prévoir...
Mlle BÉDU.
Est-ce dommage que M. Canette ne soit pas là... C’est lui qui en fait
des gages!... Avec sa myopie, il se trompe tout le temps, ce qu’il est
drôle!... Oh! mon Dieu les cloches!... voilà qu’on sonne...
JEUNHOMME.
On dirait même que c’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude...
Mlle BÉDU.
Pendant que nous jouions là, bien tranquillement, le cortège qui arrive,
et cette pauvre Germaine va faire son entrée sans musique, une entrée
manquée, c’est épouvantable!... Ah! si je savais jouer de l’orgue...
LA PRÉFÈTE.
Mais, j’en sais jouer, moi; je ne vais pas à l’église dans les villes où
mon mari est préfet, mais chez nous, l’été, à la campagne, c’est
toujours moi qui tiens l’harmonium pendant la messe. (Prenant le morceau
de musique des mains de Germaine.) Allons, donnez-moi ça... Ces cloches
sont folles!... Ne laissons pas rater l’entrée de votre amie Germaine!
Elle joue les premières mesures, Gérôme se précipite.
SCÈNE XVIII
LES MÊMES, GÉRÔME, RAMAGE, Mme RAMAGE, Mme BÉDU, CALFA, BÉDU, CANETTE,
GILOTTE, LE COMMANDANT.
GÉRÔME.
Arrêtez l’orgue, arrêtez: la noce n’est pas là, c’est un faux départ.
(Apercevant la préfète à l’orgue.) La personne! c’est la personne!...
Mais alors on l’a laissée sortir... les agents ne sont plus là... et qui
est-ce qui est dans le clocher... qui peut se permettre de toucher aux
cloches... (Il va rapidement à la porte du clocher qu’il ouvre et d’où
sort un nègre.) Ah! vous, tout le monde vous avait oublié!... on sonne
toujours!
Il monte au clocher.
LA PRÉFÈTE.
Un nègre?
JEUNHOMME.
Ah! oui! le nègre? C’est l’architecte diocésain délégué du ministère des
Beaux-Arts; voilà onze ans qu’il passe ses journées dans le clocher pour
en étudier la restauration; personne n’y fait plus attention...
LA PRÉFÈTE.
Et il continue.
De la galerie arrivent Ramage, Mme Ramage et Mme Bédu.
RAMAGE.
Que se passe-t-il? La personne!...
Mme BÉDU.
Ma fille seule avec la personne!... Quelles horreurs lui aura-t-elle
apprises?...
RAMAGE.
Les chapiteaux en action!
Mme RAMAGE.
Oh! puisque le nègre était là!
Au seuil de la porte du clocher, Calfa et Gérôme.
CALFA, à Gérôme.
J’étais enfermé! Il a bien fallu que je sonne pour me faire entendre. (A
la Préfète.) Bien joué, Madame...
LA PRÉFÈTE.
Oh! trop aimable... L’orgue, quand on sait un peu de piano, je tapote...
CALFA.
Bien joué, vous dis-je; mais à deux de jeu?
LA PRÉFÈTE.
C’est l’organiste? Mais il n’a pas l’air myope...
CALFA.
Et les agents? Où sont les agents?
JEUNHOMME, ouvrant la porte de l’orgue.
Tenez, ils sont là; ils fument.
CALFA.
De mieux en mieux, Madame: séquestration d’agents de la force publique,
le délit se caractérise; à merveille!
Arrive Bédu, avec l’organiste.
BÉDU.
Voici la noce, dépêchez-vous, monsieur Canette, vous allez être en
retard!
GÉRÔME.
Canette ne voit personne: voilà qu’il s’installe.
CALFA[1].
[1] Voir la note de la page 262.
Ne le troublez pas. Seulement je suis forcé de garder Jeunhomme, bien
entendu, et madame à ma disposition.
JEUNHOMME.
Mais c’est la préfète!
Mlle BÉDU.
C’est la préfète!
Mme BÉDU, à sa fille.
Petite dinde!
CALFA.
Elle est ingénieuse! elle est drôle!... Mais je n’ai pas envie de rire.
GÉRÔME.
La préfète? un nom de guerre, comme la Vrille, ou la Mominette.
CALFA.
Évidemment!
M. Canette commence sur l’orgue son arrangement du Pas des Patineurs.
Musique jusqu’au baisser du rideau.
JEUNHOMME, à la préfète.
Voilà les avantages de l’incognito!
LA PRÉFÈTE.
Mais je n’en espérais pas tant: moi arrêtée, c’est admirable, c’est
délicieux!
JEUNHOMME.
Si vous en aviez comme moi l’habitude...
Surgissent de l’escalier du fond Gilotte, le commandant, un enfant de
chœur.
GILOTTE.
Eh! bien, voyons, qu’est-ce qui se passe? Gérôme, le cortège est en
bas...
LE COMMANDANT.
L’exactitude militaire, politesse des rois!
RAMAGE, à Gérôme.
Ne dites rien, sacrebleu, le lunch...
BÉDU.
Le lunch!
GÉRÔME.
Je vous demande pardon, Messieurs, je vous suis... (A Calfa.) Vous n’y
voyez pas d’inconvénient?
CALFA.
Pas le moins du monde; ma mission est accomplie: la noce continue...
Mlle BÉDU.
Ai-je vu une grue qui ressemble à une préfète, ou une préfète qui
ressemblerait à une grue?
CALFA.
Je crois que j’aurai un joli rapport à présenter au nouveau préfet.
RIDEAU
ACTE TROISIÈME
_Au jardin public. A gauche, un coin du kiosque couvert où joue la
musique: l’escalier par où l’on y monte, et à côté de l’escalier, face
au public, la porte basse du hangar sous le kiosque, qui sert pour les
chaises.--Au lever du rideau, les enfants Ramage crient et trépignent
sur le kiosque._
SCÈNE PREMIÈRE
Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU
Mme RAMAGE, appelant les enfants.
Yvonne! Édouard! Vovonne, Doudou! voyons! voulez-vous bien descendre!...
oh! insupportables!... (Aux dames Bédu qui arrivent.) Ah! bonjour, chère
madame, bonjour mademoiselle: vous venez prendre vos chaises? Gérôme
n’est pas encore là... Vovonne! Doudou!... Je vous demande pardon: ces
enfants me rendront folle!...
Mme BÉDU.
Ils sont délicieux! Amélie, va les embrasser...
Amélie rejoint les enfants sur le kiosque.
Mlle BÉDU.
Vovonne!... Doudou!...
Mme BÉDU.
Alors, M. Ramage y est allé lui aussi?... se présenter à cette préfète?
Mme RAMAGE.
Mais oui... et aussi M. Bédu?...
Mme BÉDU.
Oh! vous pensez! du moment qu’il s’agit d’aller faire la roue devant une
péronnelle...
Mme RAMAGE.
Mais, chère amie, je vous trouve sévère!... En somme, cette dame a été
victime d’une erreur regrettable, et je trouve très bien qu’en manière
d’hommage et de protestation ces messieurs se soient donné le mot pour
aller corner leur carte.
Mme BÉDU.
Corner!... je ne vous le fais pas dire!
Mme RAMAGE.
Après tout, c’est la préfète!
Mme BÉDU.
Je ne dis pas non; c’est tant mieux pour elle: autrement elle s’en
serait tirée à moins bon compte! Le commissaire reconnaît qu’il s’est
trompé, c’est une chose entendue! Mais ce qui ne trompe pas, c’est notre
instinct d’honnête femme.
Mme RAMAGE.
Alors, vous croyez qu’il y avait quelque chose?
Mme BÉDU.
On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette dame était parfaitement la
maîtresse du petit Lanvornay. D’abord, qu’est-ce que ces façons? Elle
cause un quart d’heure avec ma fille, et quand j’arrive, elle n’a même
pas un regard pour moi, moi la mère? Vous trouvez que ce sont des
procédés de femme bien élevée?
Mme RAMAGE.
Enfin, une préfète est une préfète...
Mme BÉDU.
Vous en êtes encore là? Mais, chère madame, dans les Basses-Alpes, nous
avons connu un préfet qui avait épousé la fille d’un contrebandier
espagnol, après l’avoir enlevée d’un cabaret à matelots: tout le monde
savait cela, à Digne!
Mme RAMAGE.
Vous me bouleversez! Celle-ci aurait assez le type espagnol, ne
trouvez-vous pas?
Mme BÉDU.
Toutes ces femmes-là ont le type espagnol! En attendant, nous sommes
forcées de laisser nos maris, trop contents de l’aubaine, se galvauder
auprès de cette personne; et nous-mêmes, il faut que nous venions
attendre ici, afin que, s’il lui prend fantaisie de venir s’afficher à
la musique, elle trouve les femmes des hauts fonctionnaires prêtes à la
saluer, à la face de la ville, pour pallier l’effet de son algarade, et
lui constituer une garde d’honneur: pour la réhabiliter!
Mme RAMAGE.
Mais mon mari, en m’envoyant, m’avait dit que c’était vous-même qui
aviez eu l’idée...
Mme BÉDU.
Mais certainement, chère amie: j’ai fait la bêtise de me marier à un
fonctionnaire, je ne tiens pas à ce que mon mari meure dans la peau d’un
sous-inspecteur, j’ai une fille. Mais quand je songe que j’aurais pu
épouser un officier, et qu’alors je me serais moquée de la préfecture,
de la préfète, et de tous ces croquants!...
SCÈNE II
LES MÊMES, GÉRÔME
GÉRÔME.
Je vous demande pardon, Mesdames, je suis un peu en retard pour les
chaises. Mais vous vous expliquez sans doute: j’étais allé corner ma
carte, comme serveur à la préfecture.
Tout en parlant, il a ouvert la porte basse et tiré quelques chaises.
Trois chaises, n’est-ce pas, à la place habituelle, du côté du jet
d’eau. Ne vous donnez pas la peine, je vais les porter.
Il s’éloigne avec les chaises.
Mme RAMAGE, appelant.
Vovonne... Doudou!...
Mlle BÉDU, descendant du kiosque avec les enfants.
Les voilà! dites que vous vous êtes bien amusés avec votre amie
Amélie...
Mme RAMAGE.
Vous n’embrassez pas la dame; allons, embrassez la maman de votre amie
Amélie...
Les enfants hurlent.
Mme BÉDU.
Mais non, mais non, laissez-les donc jouer!
Mlle BÉDU.
Je songeais à une chose: si le commissaire spécial ne s’était pas
trompé, si la personne qu’on a arrêtée à l’église avait été coupable,
c’est le substitut qui l’aurait jugée?
Mme BÉDU.
Tu ferais mieux de t’occuper des enfants: tiens, ils vont jeter toutes
les chaises par terre...
Mme RAMAGE.
Ce sont des diables! ce sont des diables!...
Mme BÉDU.
Ils sont délicieux! (A part.) S’ils étaient à moi, ce que je leur
flanquerais des gifles!... (Haut.) Ils sont délicieux!...
Ils s’éloignent.
SCÈNE III
CALFA, GÉRÔME
CALFA, arrivant suivi de deux agents. Il leur montre la cave.
Là! vous serez très bien là-dedans: c’est parfait! (A Gérôme qui
revient.) Ah! Gérôme, je réquisitionne votre hangar pendant la musique,
c’est là que se tiendront mes agents!
GÉRÔME.
Comment? ça n’est pas fini! Eh! bien, vous en avez un ressort! Est-ce
que vous comptez encore sur quelque chose, Monsieur Calfa?
CALFA.
Je vous l’ai déjà dit, mon cher Gérôme, c’est notre profession de
toujours faire comme si nous comptions sur quelque chose: et il faut
bien que ça finisse par arriver, un jour ou l’autre.
GÉRÔME.
Mais, justement, après ce qui vous est arrivé hier, ça ne vous suffit
pas?
CALFA.
Quoi? vous admettrez bien qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances
pour que cette personne ne fût pas la préfète: il s’est trouvé que
c’était la préfète, eh! bien, mon Dieu, c’était la chance à courir; sans
cela, on ne ferait jamais rien. J’ajouterai d’ailleurs que l’événement
n’a pas été pour me déplaire: comme cela, dès son arrivée, le nouveau
préfet saura, et de première main, qu’il a un commissaire spécial qui ne
craint pas d’ouvrir l’œil.
GÉRÔME.
Selon vous, ça lui sera égal, au préfet, que vous ayez arrêté sa femme?
CALFA.
Ça ne lui sera pas égal: il sera enchanté,--si du moins c’est un homme
intelligent, comme je l’espère.
GÉRÔME.
Il peut être intelligent, et ne pas aimer à être cocu, ou du moins que
cela se sache. Car enfin, monsieur Calfa, de vous à moi, l’idée m’était
venue, et je crois bien qu’elle est venue à d’autres: de ce que cette
dame est la préfète, cela ne prouve pas qu’elle ne soit aussi la
maîtresse de M. Lanvornay.
CALFA.
Qui est-ce qui vous dit le contraire? Mais vous mélangez les questions;
l’aventure pourra lui être désagréable comme homme, mais comme préfet,
elle ne lui offre que des avantages, et je n’ai affaire qu’au préfet. En
donnant à la préfète l’auréole de l’arrestation arbitraire, je me trouve
avoir déterminé en son honneur, et en l’honneur de l’administration
préfectorale par conséquent, un courant d’opinion, un mouvement de
sympathie considérable; vous savez bien qu’en ce moment tous les
fonctionnaires défilent à l’Hôtel du Midi pour témoigner de leur
loyalisme: ça aura été une entrée exceptionnelle!
GÉRÔME.
Entre deux agents. Ce n’est pas l’entrée de tout le monde.
CALFA.
Et tout à l’heure, quand la préfète paraîtra à la musique, ce ne sont
plus seulement les fonctionnaires, c’est toute la ville, c’est l’opinion
publique qui va se manifester, et nous allons pouvoir juger d’un coup
quels sont, dans la population, les éléments hostiles, et quels sont
ceux sur qui nous pouvons compter...
GÉRÔME.
Vous croyez qu’on va manifester?
CALFA.
Pour la préfète et contre moi, certainement! Vous voyez bien que
j’établis ici une permanence. D’ailleurs, je ne crois pas à des
manifestations violentes, vous n’avez rien à craindre pour vos chaises.
GÉRÔME.
Oh! ça m’est égal, la municipalité les assure. Et même, j’y pense, il y
en a de vieilles que j’avais laissées à l’église pour la cérémonie de
tantôt, je vais aller les chercher...
CALFA.
Je vais également du côté de l’église. Il habite par là un certain
entreposeur des tabacs qui ne m’a jamais paru bien catholique, chair ou
poisson: il faut que je sache s’il est allé se faire inscrire chez la
préfète.
GÉRÔME.
Ah! les fonctionnaires n’ont qu’à bien se tenir avec vous: toujours prêt
à les surprendre; vous vous cacheriez dans leur encrier!
CALFA.
Je considère cela comme une mission.
Ils s’éloignent ensemble.
SCÈNE IV
LAMBERT, GUIBAL
GUIBAL.
C’est que nous allons nous embêter, là-dedans, il est embêtant le patron
avec ses idées.
LAMBERT.
Enfin, ce qu’il y a toujours, c’est qu’on peut s’asseoir... Et j’espère,
toujours, que nous entendrons bien la musique.
GUIBAL.
Nous n’entendrons rien du tout, c’est une cave: on est en dessous.
LAMBERT.
A la maison, il y a une machine à coudre au-dessus de la chambre, on
entend très bien... Tiens, monte un peu; tu vas chanter pour que je me
rende compte.
Guibal monte sur le kiosque, fait une roulade, et redescendant:
GUIBAL.
Eh bien?
LAMBERT.
Rien.
GUIBAL.
Maintenant c’est peut-être aussi que j’étais tout seul. Quand toute la
Philharmonique y sera, avec la caisse et les cuivres, peut-être que ça
s’entendra davantage?...
LAMBERT.
Oui. Et puis tu as la voix faible. Écoute un peu moi. (Montant sur le
kiosque.) Il me semble que j’aurais aimé à être chanteur, ou à parler
sur des estrades... (Roulade.) Eh bien?...
GUIBAL.
Eh bien! mon vieux, voilà qu’il pleut!...
LAMBERT.
Farceur! C’est vrai qu’il tombe des gouttes... Enfin ce qu’il y a
toujours, c’est qu’on sera à l’abri.
SCÈNE V
LES MÊMES, JEUNHOMME
JEUNHOMME.
Décidément, quand ce n’est pas vous qui me trouvez, c’est moi qui vous
trouve...
LAMBERT.
Et définitivement qu’il se trouve qu’on se trouve toujours, monsieur
Jeunhomme...
JEUNHOMME.
Seulement, ce que je ne trouve pas, c’est mon bouton de manchette...
c’est très désagréable, d’autant que je n’en avais qu’un: et comme j’ai
achevé la nuit là, la nuit dernière, je venais voir s’il n’y serait pas
resté, par négligence.
LAMBERT.
Voilà ce que c’est que de coucher toujours où c’est défendu.
GUIBAL.
Enfin, si nous mettons la main dessus, nous vous ferons signe.
LAMBERT.
C’est que ça doit bien vous manquer, hein? Vous soignez votre tenue,
monsieur Jeunhomme, maintenant que vous frayez avec des dames de la
haute administration!
GUIBAL.
C’est pas de reproche; puisqu’elle était l’amie, cette préfète, de M.
Lanvornay, qu’est réactionnaire, c’est bien juste qu’elle ait des bontés
pour vous qu’êtes anarchiste: ça rétablit l’équilibre.
LAMBERT.
L’équilibre opportuniste, quoi!
JEUNHOMME.
Imbéciles!
LAMBERT.
Eh! là, Jeunhomme, vous insultez les agents.
JEUNHOMME.
Vous insultez bien une femme.
GUIBAL.
C’est complètement différent!
LAMBERT.
Et puis, je ne vois pas ce qui vous fâche, au contraire: une dame du
gouvernement qui se conduit mal, c’est le commencement de l’anarchie.
JEUNHOMME.
Et dire que c’est Calfa qui a imaginé toutes ces petites histoires!
GUIBAL.
Et ce n’est pas fini; car, si le patron nous a mis de service
là-dessous, pendant la musique, bien sûr que c’est encore pour en voir!
LAMBERT.
Bien sûr!
JEUNHOMME.
Comment, vous êtes de service sous le kiosque?
GUIBAL.
Dame, nous n’y sommes pas venus pour notre plaisir!...
LAMBERT.
Pour la promenade!...
JEUNHOMME.
Calfa continue, alors! Encore! toujours? Il est donc enragé! Mais cette
fois, il n’aura pas le dernier mot! Ah! il vous met de service sous le
kiosque pendant la musique: vous savez pourquoi?
LAMBERT.
Bien sûr que non!
GUIBAL.
Il ne nous dit pas ses secrets, bien sûr!
JEUNHOMME.
A moi non plus. Mais ça n’est pas malin à deviner.
LAMBERT.
Nous ne devinons jamais.
JEUNHOMME.
Eh bien! ne devinez pas, je vais vous le dire: Il vous a mis là, parce
qu’on doit venir le gifler ici, dans vingt-cinq minutes.
GUIBAL.
On doit gifler le patron?
LAMBERT.
Mais s’il le sait, pourquoi viendra-t-il?
JEUNHOMME.
Il ne peut pas faire autrement, pour son avancement.
LAMBERT.
Mais qui donc doit le gifler?
JEUNHOMME.
Qui? le nouveau préfet. Là! (A part.) Il ne faut pas que ce soit
toujours cette brute qui invente. C’est bien notre tour! Et puis je lui
dois bien ça, à la pauvre préfète!
LAMBERT.
Ah! sacrebleu! je m’asseois!
GUIBAL.
Le fait est que, depuis hier, ce qu’on en apprend: on ne sait plus
comment on vit: c’est extraordinaire!
LAMBERT.
On se croirait à Paris!
JEUNHOMME, à part.
Allons-y! (Haut.) Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas se passer
comme ça. La préfète n’a rien dit sur le moment, mais elle mijotait,
n’est-ce pas, elle pouvait pas garder cet affront sur le cœur, c’te
femme. Elle a télégraphié à son mari, qui doit arriver par le train de
Paris, en pleine musique, où il a convoqué Calfa, pour lui flanquer une
paire de calottes, au débotté: ça lui apprendra. Et voilà. Et je m’en
vais.
GUIBAL.
Vous partez: ça ne vous tente pas de voir?
JEUNHOMME.
Peuh! quand j’étais plus jeune, peut-être, mais maintenant j’en ai tant
vu. Et puis je vais au train, précisément, chercher les journaux. C’est
moi le crieur aujourd’hui; Reboul est enrhumé, il me passe la casquette
et la trompe...
LAMBERT.
Toujours des suppléances, Jeunhomme, toujours du provisoire!...
JEUNHOMME.
Il n’y a que le provisoire qui dure. (Gérôme paraît, traînant une petite
charrette remplie de chaises.) Ah! ah! M. Gérôme prend ses précautions:
vous allez refuser du monde!...
GÉRÔME.
Au lieu de badiner, vous feriez mieux de me donner un coup de main.
JEUNHOMME.
Excusez, je suis attendu; mais ces messieurs sont là. Bonsoir,
Messieurs!
SCÈNE VI
LES MÊMES, moins JEUNHOMME
GÉRÔME.
C’était bien la peine que je me fatigue à traîner cette charrette: le
garçon de l’hôtel du Midi vient de me dire que la préfète faisait ses
malles et ne venait pas. Je l’aurais juré, parbleu, maintenant que son
Lanvornay va partir en voyage de noce. Avec cela qu’il va pleuvoir:
sacré Calfa, avec ses histoires! Mais vous ne paraissez pas bien en
train...
GUIBAL.
C’est que nous venons d’apprendre des choses!
LAMBERT.
Oui, on n’a de courage à porter les chaises que pour s’asseoir dessus.
GÉRÔME.
Qu’est-ce qu’il y a encore?
LAMBERT.
On doit, tout à l’heure, flanquer ici des gifles au patron.
GÉRÔME.
Ah! diable! ceci paraît plus sérieux.
GUIBAL.
Oh! c’est sérieux: Jeunhomme est très renseigné.
LAMBERT.