Vous êtes blasé, Monsieur Gérôme, vous qui êtes de toutes les fêtes!

GÉRÔME.

Toutes les fêtes? Voilà cinq ans qu’on n’a pas reçu à la Préfecture; le

Préfet qui vient d’être changé n’a pas offert un verre d’eau. Quel

gouvernement pour les serveurs!

GUIBAL.

Vous vous rattraperez peut-être avec celui qui va arriver!

GÉRÔME.

Souhaitons-le pour les institutions démocratiques. Sinon, vous voyez ce

qui se passe: voilà les fonctionnaires qui se mettent à venir danser

ici, chez Mme Champenois, une vieille dame dévote. Il faut bien qu’ils

marient leurs filles! Encore une saison sans bal à la Préfecture, c’est

un département perdu pour la République.

LAMBERT.

Mais pas pour vous, Monsieur Gérôme, vous avez d’autres cordes à votre

arc!...

LEROUGE.

Serveur dans les grandes soirées, loueur de chaises à la musique et

bedeau à la cathédrale; sacré Monsieur Gérôme, il n’y en a que pour lui!

GUIBAL.

Tous les métiers où l’on rigole!

GÉRÔME.

Toutes les professions qui exigent de la tenue, du tact, les habitudes

du monde et le respect des traditions... Je puis bien le dire,

Messieurs, ce sont les hommes comme moi qui maintiennent l’unité de la

France dans chaque chef-lieu de département.

GUIBAL.

Vous n’avez jamais songé à la députation, Monsieur Gérôme?

GÉRÔME.

Enfant!...

On ferme les fenêtres, mais pas assez vite pour que l’on n’ait entendu

une voix qui commence:

«Mon histoire, Messieurs les Juges, sera brève!...»

--Le conservateur des hypothèques commence ses monologues, j’en ai

profité pour descendre prendre le frais.

LAMBERT.

M. Rabourdin? Il paraît qu’il débite bien, dans le dramatique!

GÉRÔME.

Oui, mais ce sont toujours les mêmes morceaux. Je les sais par cœur.

GUIBAL.

Et il y a beaucoup de monde, avez-vous dit? Il y a de jolies femmes?

LEROUGE.

Il y a la présidente. C’est une belle femme!

GÉRÔME.

Ce n’est pas mon type... Mais, voyons, qu’est-ce que je vais vous

offrir? Un verre de bière, ça ne se refuse pas.

LAMBERT.

Est-ce bien correct? Vous le disiez vous-même, Monsieur Gérôme, chez une

dame dévote... est-ce bien correct?

GÉRÔME.

Justement, une dame dévote, c’est la maison du bon Dieu!

LAMBERT.

Alors, je vous demanderai plutôt un peu d’orangeade.

Et comme ils vont entrer, sort de la maison M. Ramage.

SCÈNE III

LES MÊMES, RAMAGE

GÉRÔME.

Vous partez déjà, Monsieur Ramage?

RAMAGE.

Oh! je reviendrai, Mme Ramage est toujours là. Mais ce diable de

Rabourdin n’en finit pas avec ses monologues. J’ai la migraine. Je vais

marcher un peu.

GÉRÔME.

Revenez vite, Monsieur Ramage, on va danser le cotillon sans vous.

RAMAGE.

J’ai une telle migraine!... Mais, dites-donc, Gérôme, ces agents,

qu’est-ce qu’ils font là? Je n’en avais jamais tant vu ensemble, sauf à

Paris. C’est singulier! Est-ce qu’ils sont en service commandé?

LAMBERT.

Quand les agents sont quelque part, c’est toujours en service commandé!

RAMAGE.

Bien. Bien. Je n’insiste pas. (En s’éloignant.) C’est singulier!

LEROUGE.

Tu le lui as mis dans la main, Lambert! En voilà des indiscrétions;

est-ce qu’on est pas en République? Est-ce que ça le regarde?

GUIBAL.

Est-ce qu’on lui demande s’il va retrouver sa maîtresse?

GÉRÔME.

Oui on la connaît sa migraine: ça ne manque jamais; il laisse sa femme

danser et il va retrouver la grande Mathilde. Tenez, regardez, en

fait-il des manigances et de la stratégie, de tourner à droite, à

gauche...

Mais vas-y donc tout droit, mon bonhomme!

Et suivant des yeux Ramage qui a disparu en contournant le square.

TOUS (avec un même geste):

Vas-y!

LAMBERT.

Ça n’est pas la direction.

GÉRÔME.

Parbleu! c’est un vieux renard! il n’aura qu’à tourner la maison Bédu.

Mais n’oublions pas l’orangeade!

LEROUGE.

Est-ce qu’il n’y va pas aussi, le Bédu, chez la grande Mathilde?

GÉRÔME.

Bien sûr! Où voulez-vous qu’il aille; il est marié.

GUIBAL.

Je crois que le nouveau commissaire la chauffe aussi, le petit Calfa?

GÉRÔME.

Bien sûr, où voulez-vous qu’il aille, il est garçon...

LEROUGE.

Une belle femme, la grande Mathilde.

GÉRÔME.

Ça n’est pas mon type!--(Et ainsi causant ils sont entrés.--Sortent M.,

Mme et Mlle Bédu.)

SCÈNE IV

M. BÉDU, Mme BÉDU, Mlle BÉDU

Mlle BÉDU.

Germaine Champenois est ma meilleure amie, et, à sa soirée de mariage,

s’en aller ainsi, avant la fin...

Mme BÉDU.

Je ne veux pas que demain matin, dans le cortège, tu aies une figure de

papier mâché. On n’avait qu’à ne pas mettre la soirée la veille de la

cérémonie religieuse.

Mlle BÉDU.

Le substitut me disait bien qu’à Paris...

Mme BÉDU.

Nous ne sommes pas à Paris. Mais parce que cette petite Champenois

épouse quelqu’un qui n’est pas d’ici, ils ne peuvent rien faire comme

tout le monde! Qu’est-ce que ces nouvelles façons de se marier un jour à

la mairie, un autre à l’église? Sont-ils mariés, ne le sont-ils pas?

Cela crée des situations scandaleuses!

BÉDU.

Où le maire a passé...

Mme BÉDU.

Amélie, j’ai oublié mon éventail... au buffet naturellement!... (A M.

Bédu, quand sa fille s’est éloignée.)

Tu as une façon de plaisanter devant ta fille...

BÉDU.

Voyons, ma bonne amie, voyons!... L’hiver a été si triste, sans rien à

la Préfecture!... On aurait pu lui laisser danser le cotillon!

Mme BÉDU.

Je ne le danse pas. Et puis c’est toi, monsieur Bédu, qui, m’as-tu dit,

avais la migraine!

BÉDU.

Certainement! Mais je disais cela pour que vous ne vous gêniez pas; je

serais allé faire un tour et puis je serais revenu vous chercher.

Mme BÉDU.

Pas du tout; d’ailleurs Amélie est l’amie de Germaine, nous devions

venir, nous sommes venus, c’est très bien. Mais je trouve que, pour des

fonctionnaires républicains, nous nous sommes suffisamment compromis

chez notre amie Mme Champenois: qui sait ce qu’en pensera le nouveau

préfet? Et crois-tu que ce sera une excellente note, s’il arrive demain,

que tu aies dansé toute la nuit dans un milieu réactionnaire?

BÉDU.

Voyons, Mme Champenois n’est pas un milieu réactionnaire! Un mariage

n’est pas de la politique, et puis il faut avoir l’esprit large...

Mme BÉDU.

Et c’est avec ton esprit large que tu resteras toute ta vie

sous-inspecteur...

BÉDU.

Enfin, il y avait là le conservateur des hypothèques, le trésorier

général, quatre magistrats...

Mlle BÉDU (qui revient et s’approche).

Il y avait le substitut!

Mme BÉDU.

Eh bien! ma fille, tu y as mis le temps!

Mlle BÉDU.

C’est que, maman, on avait tout bouleversé dans la salle à manger.

Mme BÉDU.

Dans la salle à manger?

BÉDU.

Dans la salle à manger? Ils vont souper, parbleu!

Mme BÉDU.

Il n’y a pas de souper!

BÉDU.

Il n’y a pas de souper annoncé, mais Mme Champenois va probablement

retenir quelques intimes.

Mme BÉDU.

Allons donc! Et Mme Champenois ne nous aurait rien dit? Nous n’aurions

certes pas accepté, mais c’est pour le principe! Un souper... quelques

intimes!... ah! par exemple! J’ai envie de remonter et que nous

restions, que nous restions jusqu’au bout, et les derniers, pour voir ce

qu’elle fera...

BÉDU.

Voyons, mon amie, tu ne peux pas, tu as fait tes adieux... et puis ce

n’est pas absolument sûr. Mais, si tu voulais, je pourrais revenir, moi,

c’est plus facile, je peux toujours trouver un prétexte... et puis un

homme, ça se voit moins que deux femmes; et alors je saurais le fin mot

de ce souper...

Mme BÉDU.

Et quels sont les heureux mortels!... Eh bien! c’est cela,

accompagne-nous et tu reviendras... Je suis trop curieuse de savoir...

La famille Bédu s’éloigne. Rentrent les agents sortant de la maison

Champenois.

SCÈNE V

GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE

GÉRÔME, à Lerouge.

Voyez-vous, mon cher, vous avez eu tort de prendre du champagne.

LEROUGE.

Le fait est que je l’ai trouvé un peu aigrelet!...

GUIBAL.

Celui que nous a offert la municipalité socialiste, quand ils ont été

élus, sentait plus le sucre...

GÉRÔME.

Bah! tous se valent... Tout ça, c’est du champagne de soirée, ou, comme

on dit, du champagne de préfecture... La République nous a donné des

préfets qui n’ont pas le sou, puisqu’ils sont fonctionnaires

républicains, et qui, pourtant, doivent faire boire du champagne à tout

le monde, puisqu’ils sont des administrateurs démocrates: le champagne,

ils le font fabriquer dans les prisons. Et tout le monde a si bien pris

l’habitude d’en boire que, même dans de vieilles familles bourgeoises,

même chez Mme Champenois, c’est de celui-là qu’on nous sert!... Les

caves s’en vont!

LAMBERT.

Vous n’aimez pas la République?

GÉRÔME.

On peut aimer la République et ne pas aimer le mauvais champagne. Allez

voir si M. Ramage, tout républicain qu’il est, me demanderait jamais

autre chose en soirée que du bouillon, du punch au kirsch ou du

chocolat?

GUIBAL.

Tiens, le voilà qui revient avec M. Bédu!

GÉRÔME.

Avec M. Bédu? Elle est bonne! Ils se seront retrouvés devant la porte de

Mathilde!

Les agents, groupés près de la porte, épient sournoisement Bédu et

Ramage; Gérôme est rentré chercher des cigares pour les agents.

SCÈNE VI

BÉDU, RAMAGE

BÉDU.

Je suis bien content de vous avoir rencontré.

RAMAGE.

Oui, un peu de migraine... Rabourdin disait ses monologues, alors

j’étais sorti fumer un cigare...

Les fenêtres se sont entr’ouvertes et ont laissé s’envoler ce vers:

«Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci!»

BÉDU.

Moi, j’ai raccompagné ces dames... elles étaient un peu fatiguées... Et

puis demain matin, la cérémonie, le temps de s’habiller... Vous savez ce

que c’est que les femmes...

RAMAGE.

Et vous remontez là-haut?... Il ne faut pas que je vous retienne...

BÉDU.

Oh! simplement pour faire acte de présence... c’est plutôt vous... il

faut sans doute que vous alliez retrouver Mme Ramage. A tout à l’heure!

RAMAGE.

Mais pas du tout!

BÉDU.

Mais si, mais si, allez donc, mon cher... Moi, je fais encore un petit

tour.

RAMAGE.

Alors, je vous accompagne... Je dirai à Mme Ramage que j’étais avec

vous.

BÉDU.

Non, non; je ne veux pas; d’ailleurs, toute réflexion faite, je vais

probablement rentrer chez moi.

RAMAGE.

Eh bien! c’est cela, je vais vous mettre à votre porte. (Ils s’éloignent

ensemble.) A propos de porte, dites-moi, Bédu, vous avez remarqué?

BÉDU.

Quoi donc?

Ils s’arrêtent.

RAMAGE.

La porte de Mme Champenois est joliment gardée! Tous ces agents...

BÉDU.

Tiens, c’est vrai, c’est singulier!...

RAMAGE.

J’avais fait la même réflexion, car notez qu’ils y étaient déjà tout à

l’heure... Dites donc, Bédu, il m’est venu une idée...

Ils s’éloignent en causant.

SCÈNE VII

GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE

GUIBAL.

Est-ce que la musique ne va pas bientôt recommencer?

GÉRÔME.

Mais si! Ils dansent, ils sont enragés! J’allais même vous apporter des

chaises. Mais les dames ont fait fermer les fenêtres à cause des

courants d’air. On n’entendra plus rien.

LEROUGE.

C’est dégoûtant! Voilà encore une soirée de fichue!

GÉRÔME.

D’autant que c’est M. Canette qui tient le piano et il joue sa valse...

LAMBERT.

Elle est jolie la valse de M. Canette, je l’ai entendue à la musique

l’autre dimanche.

LEROUGE.

Dites donc, monsieur Gérôme, encore un dans votre genre, ce M. Canette:

chef de la Philharmonique, accompagnateur dans les soirées, et organiste

à l’église.

GÉRÔME.

Si tous les habitants faisaient comme nous, nos petites villes

n’auraient pas l’air de se dépeupler tous les jours.

GUIBAL.

Oui, mais maintenant, qu’est-ce que nous allons faire?

LEROUGE.

Qu’est-ce que vous penseriez d’un tour rue de l’Aiguille?

LAMBERT.

Merci! Je ne suis pas en train; les bals de société comme celui-ci, ça

me dégoûte des filles.

GUIBAL.

Voulez-vous qu’on fasse une partie d’étiquettes?

LAMBERT.

Tu as les étiquettes?

GUIBAL.

J’ai une trentaine d’«A bas l’armée!»

LEROUGE.

Tiens, voilà aussi quelques «Vive l’armée!» qui me restent de la semaine

dernière.

LAMBERT.

Alors, trois par trois; les perdants paieront le café au lait. Le doigt

mouillé colle. (Ils se rangent par camps: le 1er et le 2e agent, chefs

de camp, tirent au doigt mouillé.) C’est vous qui collez, c’est nous qui

grattons: vous passez par là, nous par là...

GUIBAL.

On a le droit de coller sur les arbres?

LAMBERT.

Oui, mais seulement à hauteur de la main...

GÉRÔME.

A la bonne heure! Dira-t-on encore que la vieille gaîté française n’est

qu’un mot, que nos petites villes sont mortes!...

GUIBAL.

Au revoir, monsieur Gérôme, et merci...

Ils sortent trois à droite.

LAMBERT.

Merci, Monsieur Gérôme, au revoir!... (Les trois autres agents s’en vont

par la gauche, quand le premier agent se trouve nez à nez avec Calfa.)

Paix! Paix! voilà le chef...

Les deux agents qui l’accompagnaient se faufilent, le premier reste

seul avec Calfa.

SCÈNE VIII

CALFA, LAMBERT, GÉRÔME, JEUNHOMME

CALFA.

Rien de nouveau?

LAMBERT.

Rien de nouveau, monsieur le commissaire spécial!

CALFA.

Oh! parbleu, je pense bien! Il ne se passe jamais rien dans cette ville!

Vous n’avez pas vu Jeunhomme?

LAMBERT.

Non, monsieur le commissaire spécial!

CALFA.

Je vous le rappelle, n’est-ce pas, si vous le rencontrez dehors,

persuadez-lui de rentrer. Les nuits sont encore fraîches, il a les

bronches très délicates, et avec sa manie de chanter dans la rue!... Je

n’ai qu’un anarchiste ici, le nouveau préfet va arriver, je ne tiens pas

à ce que mon anarchiste me claque dans la main!

LAMBERT.

Monsieur le commissaire spécial peut être tranquille!

A ce moment, du square, une voix s’élève qui chantonne le _Pas des

Patineurs_. C’est Jeunhomme.

CALFA.

Mes compliments! Mais qu’est-ce que vous faites donc, si vous ne

surveillez pas Jeunhomme?...

LAMBERT.

Il faut vous expliquer...

CALFA.

Vous avez de la chance, vous, si vous trouvez à employer vos nuits en

dehors du service!

LAMBERT.

Pardon, Jeunhomme n’était pas dans la rue, il était dans le square, et

monsieur le commissaire sait que nous ne surveillons le square que le

samedi, vu que c’est seulement le samedi que la jeunesse de la ville met

parfois des emblèmes à la statue de l’ancien maire...

Et Jeunhomme chante toujours.

CALFA.

Mais empêchez-le donc de chanter, au moins; il va s’éreinter!...

(L’agent entre dans le square, ramène Jeunhomme qui est pris d’une

violente quinte de toux.) Incorrigible alors? Toujours la fête? Je vous

demande un peu si c’est une façon d’occuper son temps, quand on veut se

donner les gants d’être un anarchiste! Un anarchiste, monsieur, il me

semble que lorsqu’on est anarchiste, on doit rester chez soi à faire des

lectures, écrire des manifestes, travailler dans son laboratoire, que

sais-je?... (Jeunhomme est repris d’une quinte plus violente.) Allons,

bon, nous voilà bien... Il faudrait lui faire prendre tout de suite

quelque chose de chaud.

LAMBERT, à Gérôme qui paraît au seuil.

Ah! monsieur Gérôme, vous ne pourriez pas nous procurer un peu de

bouillon?

GÉRÔME.

Vous n’avez qu’à le conduire à l’office, vous savez où c’est!...

L’agent et Jeunhomme pénètrent dans la maison Champenois.

LAMBERT.

La maison du Bon Dieu!...

SCÈNE IX

CALFA, GÉRÔME

CALFA.

Je ne sais comment vous remercier, monsieur Gérôme...

GÉRÔME.

Eh! allez donc, monsieur Calfa, il faut bien s’entr’aider. Alors, c’est

un anarchiste dangereux, le petit Jeunhomme? Il n’en a pourtant pas

l’air.

CALFA.

C’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Plus leurs apparences

sont tranquilles, plus il importe de les surveiller: car Dieu sait alors

ce qu’ils ruminent!

GÉRÔME.

Alors vous croyez qu’il médite un mauvais coup? Depuis six mois qu’il

est ici, je ne l’ai jamais vu que boire et jamais entendu que chanter!

CALFA.

Précisément, il étudie la place.

GÉRÔME.

Après tout, vous êtes mieux renseigné que moi, vous êtes arrivés

ensemble.

CALFA.

Oui: quand il y a un anarchiste dans un département, on nomme aussitôt

un commissaire spécial.

GÉRÔME.

Tous les départements voudront avoir leur anarchiste!...

CALFA.

Vous êtes trop aimable!

GÉRÔME.

Vous ne connaissiez pas ce pays?

CALFA.

Non. Mais je connaissais votre député. Moi, je suis Corse...

GÉRÔME.

Comme Napoléon!

CALFA.

Comme Bonaparte. Et comme votre commandant de gendarmerie!

GÉRÔME.

La gendarmerie, c’est le trait d’union entre la police et l’armée. Il y

a aussi le receveur buraliste de la rue de la Gare qui est Corse...

CALFA.

Tous les Corses sont fonctionnaires; c’est notre fierté.

GÉRÔME.

Alors, vous n’avez pas à regretter l’Empire?

CALFA.

Nous sommes fonctionnaires depuis l’Empire. Il n’y a rien à dire contre

la République: elle a continué; et pourtant je suis bien forcé de

reconnaître que l’Empire est le seul régime qui ait eu le sentiment de

la police.

GÉRÔME.

C’est comme moi, je suis bien forcé de le regretter au point de vue des

réceptions. Les préfets de l’Empire vous avaient une autre tournure, ou

même, sans aller si loin, les préfets du Seize Mai!...

CALFA.

Ah! le Seize Mai!...

GÉRÔME.

Oui, n’est-ce pas: «Quand les lilas refleuriront!...» Vous soupirez...

le Seize Mai...! quel joli renouveau c’était pour la police.

CALFA.

Songez qu’à mon âge je n’ai encore arrêté ni fait révoquer personne!

GÉRÔME.

Allons, monsieur Calfa, venez boire quelque chose à la santé de

l’Empereur, ça vous remontera!...

CALFA.

Mais permettez...

GÉRÔME.

Allons, allons, moi aussi je suis républicain. On peut se montrer un

serviteur fidèle de la République, tout en restant attaché à

l’Empereur...

CALFA.

Ce sera donc comme compatriote...

Ils entrent, pendant que, toujours accrochés l’un à l’autre,

reviennent Ramage avec Bédu.

SCÈNE X

BÉDU, RAMAGE

RAMAGE.

C’est curieux que nous nous soyons encore rencontrés!

BÉDU.

Oui... j’allais rentrer... et puis ce que vous m’aviez dit me trottait

par la tête... j’ai éprouvé le besoin de marcher encore un peu!...

RAMAGE (après un temps).

En somme, c’est bien clair; tout dans ce mariage était louche; je vous

recommence mon raisonnement: voilà un garçon que personne ne connaissait

ici, qui tombe un beau jour pour épouser Mlle Champenois, ce qui n’est

pas déjà très délicat, car enfin, lorsqu’il n’y a qu’une héritière dans

une ville, on pourrait la laisser aux jeunes gens du pays.

BÉDU.

Et qui le présente? Qui fait le mariage? Un parent? Un ami de la

famille? Pas du tout! Relations de villes d’eaux, a-t-on prétendu... Une

espèce de tête brûlée, un fêtard, Gilotte, le directeur de l’usine à

gaz! C’est assez dire!

RAMAGE.

Je dis que, dans ces conditions, il est inadmissible que ce garçon ait

un passé indemne; tranchons le mot, il a une maîtresse!

BÉDU.

La logique veut que cette fille vienne le relancer ici.

RAMAGE.

Du moins cela s’est vu!

BÉDU.

Et cela se voit tous les jours.

RAMAGE.

Ce sont les dames Champenois qui sont à plaindre: quand il n’y a pas

d’homme dans une maison...

BÉDU.

Que voulez-vous? Mme Champenois était trop pressée de marier sa fille!

Moi aussi, j’ai une fille, et je n’ai certes pas la fortune de Mme

Champenois. Mais Mme Bédu et moi n’irions jamais confier le bonheur de

notre enfant à d’autres qu’à nous, ni surtout nous mettre entre les

pattes d’un Gilotte!

RAMAGE.

En attendant, M. le maire y a passé.

BÉDU.

Oui, mais une bouteille de vitriol est vite jetée, derrière un pilier de

l’église...

RAMAGE.

C’est ce que je vous disais: ils se méfient. Ils ont pris leurs

précautions, et c’est pour cela que les agents faisaient bonne garde!

BÉDU.

Tenez; et voilà le commissaire spécial qui sort de la maison.

Et en effet Calfa, avec Gérôme, sortent et s’arrêtent sur le seuil.

RAMAGE.

Non! vous badinez? Ça, c’est épatant!

BÉDU.

Je crois que nous aurons demain une cérémonie religieuse assez

mouvementée. Allons, je vous quitte. Mes hommages à Mme Ramage.

RAMAGE.

Pas du tout! Vous m’avez raccompagné, je vous raccompagne.

BÉDU.

Mais vous m’aviez déjà raccompagné une première fois! Et Mme Ramage?...

RAMAGE.

Bah! Elle danse... Et puis je lui dirai que j’étais avec vous...

BÉDU.

Savez-vous qu’il est 1 h. 45. Voyons, ça n’est pas raisonnable.

D’ailleurs, pour une fois que je suis dans les rues à des heures

pareilles, je descends jusqu’à la gare voir le passage du rapide de 1 h.

52. La grande vie, quoi! Les noctambules! Comme quand j’étais garçon!

RAMAGE.

C’est cela, allons à la gare!

Et ils s’éloignent, toujours tous deux.

SCÈNE XI

GÉRÔME, CALFA

GÉRÔME, les regardant s’éloigner.

Pauvre Bédu! pauvre Ramage! Ils n’arriveront pas à se dépêtrer l’un de

l’autre. Allons, monsieur Calfa, il y a du bon pour vous...

CALFA.

Qu’entendez-vous par là, mon cher Gérôme?

GÉRÔME.

Eh bien! puisque Bédu empêche Ramage d’y aller, et que Ramage empêche

Bédu, à vous la pose!...

CALFA.

Mais à qui? à quoi faites-vous allusion?

GÉRÔME.

Ne faites donc pas l’étonné: voyons, c’est ma femme, Mme Gérôme, qui

blanchit Mlle Mathilde...

CALFA.

Monsieur Gérôme.

GÉRÔME.

Eh! oui, eh! oui, nous aussi nous avons notre police. J’aime bien savoir

les choses, j’écoute, je m’informe, on a des yeux, on a des oreilles!

Voyez-vous, nous sommes un peu collègues: seulement, vous, n’est-ce pas?

c’est votre état; moi, je fais ça par goût... comment dire?... Je fais

ça pour l’honneur...

CALFA.

Je ne voudrais pourtant pas que vous vous figuriez... Je vais chez

Mathilde, oui; mais croyez bien que je considère cela purement comme une

obligation professionnelle: ce sont ces femmes-là nos meilleurs agents

d’information.

GÉRÔME.

Eh bien! c’est cela, allez au rapport. Et dépêchez-vous, il faut bien

que vous ayez quelque chose à raconter au nouveau préfet!

Calfa s’éloigne, Gérôme rentre dans la maison d’où va sortir Jeunhomme

soutenant Lambert complètement gris.

SCÈNE XII

JEUNHOMME, LAMBERT

JEUNHOMME.

Quand je te disais que tu avais tort de reprendre du champagne sur la

chartreuse verte, et du punch au kirsch sur le consommé.

LAMBERT.

Comment donc qu’ils ont leur estomac fait, les bourgeois, pour digérer

toutes ces cochonneries?... Ah! malheur!

JEUNHOMME.

Il faut aller te reposer.

LAMBERT.

Malheur de malheur! Si on devrait pas les faire sauter, là, pendant

qu’ils dansent, tous ces cochons et leurs cochonneries à empoisonner le

monde...

JEUNHOMME.

Tu ne peux pas rentrer dans cet état-là!

LAMBERT, montrant le poing aux fenêtres.

Mort aux vaches!

JEUNHOMME.

Voilà que tu fais l’agent provocateur. Tiens, je vais t’installer dans

le square, sur un banc... sur mon banc... tu feras un somme, et puis il

n’y paraîtra plus...

LAMBERT.

Ah! malheur!

Jeunhomme et l’agent disparaissent dans le square.

SCÈNE XIII

(SCÈNE MUETTE)

Un voyageur, sac en bandoulière, appelle un soldat qui passe, de

préférence un soldat du train des équipages, et l’on doit comprendre

que le voyageur a demandé au tringlot où se trouve la rue de

l’Aiguille, renseignement que le tringlot fournit en habitué: il va

l’y conduire...

SCÈNE XIV

JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE

JEUNHOMME, sortant du square.

Allons, le voilà bordé: ça n’a pas l’habitude, ça ne sait pas boire...

Le pauvre homme, pourvu qu’on ne vienne pas le déranger! Je vais

toujours éteindre cet imbécile de réverbère pour que la lumière ne

l’empêche pas de dormir...

Il grimpe au réverbère, l’éteint, puis saute à terre.--Au même moment

la préfète arrive et l’interpelle.

LA PRÉFÈTE.

Pardon? L’hôtel du Midi?

JEUNHOMME.

L’hôtel de minuit, voulez-vous dire, ma jolie dame... Oh! comme je suis

confus!... Mais on ne voit pas clair. Si vous désiriez que je

rallume?... Et puis je m’attendais si peu... si loin de votre

département! Excusez-moi, madame, madame la préfète...

LA PRÉFÈTE.

Comment! Même dans les autres villes?... Préfète!... C’est donc écrit

sur mon chapeau? Vous me connaissez? Déjà?

JEUNHOMME.

Je ne vous ai pas oubliée. Rappelez-vous, madame, l’ouvrier tapissier,

François, l’anarchiste...

LA PRÉFÈTE.

A qui j’avais donné un prie-Dieu à réparer, ce qui fit tant enrager mon

mari. Oh! je me souviens! Il prétendait même que ça aurait pu le faire

sauter, le préfet mon mari...

JEUNHOMME.

Dame! un anarchiste: car j’étais bel et bien sur les listes; on avait

trouvé chez moi la photographie d’un de mes cousins qui ressemblait à

Ravachol, et de l’encaustique enveloppée dans un vieux numéro du _Père

Peinard_!

LA PRÉFÈTE.

Et vous auriez mis le feu à la Préfecture? Vous auriez tué des gens par

principes?

JEUNHOMME.

Le Pays de l'Instar · 第 2 / 12 段