Votre commissaire, là-bas, était marié, père de famille, et, d’avoir à
me surveiller, ça améliorait sa situation, à cet homme; moi, je suis
seul. Seulement, tout de même, j’ai dû quitter, parce que, voyez-vous,
anarchiste, ça n’est pas une très bonne recommandation dans la
tapisserie: ainsi, vous avez vu, même vous, madame, même la préfète,
vous ne pouviez plus me donner d’ouvrage...
LA PRÉFÈTE.
Ce n’est pas moi, c’est mon mari... Moi, si j’étais homme, je vous
assure que j’aimerais mieux me faire anarchiste que préfet...
JEUNHOMME.
On dit cela... D’ailleurs, je ne vous reproche rien: seulement, partout,
ça a été la même chose. Partout où j’allais, je faisais vivre les
commissaires spéciaux, mais moi je ne trouvais plus à vivre. Alors, je
me suis mis anarchiste militant.
LA PRÉFÈTE.
Eh! diable!... et ça consiste?
JEUNHOMME.
Ça consiste à ne plus chercher à rien faire: la propagande par le fait,
par le fait de ne rien faire. Vous voyez, je me promène dans les rues,
la nuit, le jour... je bois... je chante... Le commissaire tient à moi,
vous comprenez, il m’entretient...
LA PRÉFÈTE.
Mal!... Je vous trouve vieilli...
JEUNHOMME.
Oui, dans le pays on m’appelle Jeunhomme...
LA PRÉFÈTE.
Pauvre Jeunhomme! Mais j’en parlerai à mon mari, une fois installé; il
pourra peut-être vous faire rayer de cette terrible liste!
JEUNHOMME.
Ne faites pas cela! Si je n’étais plus anarchiste, je ne serais plus
qu’un pâle vagabond, un ivrogne vulgaire. L’anarchie, au moins, ça me
relève un peu, c’est ma cocarde; et ça ne fait de mal à personne.
LA PRÉFÈTE.
Sauf à vous. Je n’aurais pas votre patience, mon bon Jeunhomme: ayant
les désagréments de la situation, j’en voudrais au moins les bénéfices;
je m’amuserais à tout chambarder!
JEUNHOMME.
C’est que, maintenant, j’ai mes petites habitudes..., et puis,
croyez-vous donc que ce serait si amusant?
LA PRÉFÈTE.
Ça secouerait toujours un peu le Gouvernement! Quand je songe qu’il y a
cinq ans que nous demandons à nous rapprocher de Paris, et que le
Ministère ne trouve rien de mieux que de nous envoyer ici!...
JEUNHOMME.
Neuf heures de Paris seulement, et les trains sont très commodes. Alors,
c’est vrai, monsieur votre mari est nommé ici?... C’est curieux, nous
faisons carrière ensemble... Je ne le savais pas... je lis pourtant les
journaux, surtout en cette saison où pas mal de gens déjeunent en plein
air. C’est tout récent, sans doute?...
LA PRÉFÈTE.
C’est d’avant-hier! Oh! attendez, pas encore officiel, d’ailleurs...
JEUNHOMME.
C’est donc cela. Moi, je lis toujours les journaux un peu en retard,
vous comprenez: c’est comme un sous-abonnement. Et M. le préfet
n’est-pas content? C’est pourtant un beau département!
LA PRÉFÈTE.
C’est vous qui le dites. Mais moi, j’ai voulu me rendre compte. Parce
que, si la ville ne me plaît pas, si les habitants n’ont pas l’air
aimables, si la Préfecture n’est pas bien installée, avec un beau
jardin...
JEUNHOMME.
Il y a un très beau jardin, j’y ai couché!
LA PRÉFÈTE.
Enfin, je veux voir, je tiens à voir par moi-même; il y a une foule de
choses, des tas de petits détails auxquels un homme ne fait pas
attention. Alors, aussitôt reçu le télégramme de mon mari m’annonçant la
nouvelle, car mon mari ne quitte pas le Ministère depuis un mois, vous
pensez bien... aussitôt, j’ai sauté dans le train...
JEUNHOMME.
Vous êtes arrivée par le grand express: 1 h. 52?
LA PRÉFÈTE.
Pour ne pas attendre l’omnibus,--pas engageant déjà, l’omnibus: et puis,
il fait si beau!--j’ai voulu gagner l’hôtel à pied. On m’avait dit:
C’est tout droit! Mais tout droit, dans ces rues de province, on tourne
tout le temps! Je ne me retrouvais plus...
JEUNHOMME.
Si vous voulez me le permettre, je vais vous indiquer le chemin, madame
la préfète!
LA PRÉFÈTE.
Volontiers. Mais ne m’appelez donc pas tout le temps madame la préfète,
monsieur Jeunhomme! pour un anarchiste, ça vous amoindrit: et puis je
tiens à mon incognito si je veux me renseigner avec quelque
exactitude...
JEUNHOMME.
Oui, ça me rappelle le calife de Bagdad!
LA PRÉFÈTE.
C’est vrai! il faisait comme moi. Oh! mais vous êtes un poète, monsieur
Jeunhomme...
JEUNHOMME.
A force de coucher à la belle étoile...
LA PRÉFÈTE.
Vous voyez bien alors que vous êtes anarchiste pour tout de bon!
Promettez-moi de faire sauter la Préfecture si je trouve les bâtiments
trop laids.
Ils s’éloignent, et à ce moment Bédu et Ramage débouchent venant de la
gare.
SCÈNE XV
BÉDU, RAMAGE
BÉDU.
Mais c’est elle qui s’en va là-bas: elle est avec Jeunhomme!
RAMAGE.
Croyez-vous? On distingue à peine...
BÉDU.
Parbleu! Ils ont éteint le gaz pour pouvoir se concerter. Mais rien qu’à
la silhouette... Il n’y a pas deux silhouettes comme ça ici...
RAMAGE.
Et pourtant nous connaissons d’autres dames qui se font habiller à
Paris!
BÉDU.
Oui, mais il y a la façon, le je ne sais quoi qui ne trompe pas, et qui
fait que, lorsque tout à l’heure, à la gare, j’ai vu descendre cette
personne... qu’est-ce que je vous ai dit?...
RAMAGE.
Ça y est!
BÉDU.
Et vous voyez, ça y est!
RAMAGE.
Ça, c’est épatant! Qu’est-ce que nous allons faire? Il faudrait
peut-être prévenir Mme Champenois... Gilotte?... ou tout au moins
envoyer une lettre anonyme? Ne considérez-vous pas qu’il serait de notre
devoir d’honnêtes hommes d’envoyer une lettre anonyme?
BÉDU.
Cela n’aurait d’intérêt que si nous pouvions encore faire manquer le
mariage; mais il est trop tard: après la mairie le plus gros est fait.
RAMAGE.
Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas renseignés?
BÉDU.
En tout cas, on ne nous a pas demandé notre avis avant; après, ça les
regarde!
RAMAGE.
Oui, mais, d’un autre côté, il est désagréable de penser que nous savons
tout et qu’ils croient que nous ne savons rien: on nous prend pour des
imbéciles...
BÉDU.
C’est vrai. C’est un point de vue!
Calfa, retour de chez Mathilde, louvoie en les apercevant.
RAMAGE.
Tenez, voyez plutôt le commissaire, là-bas, qui cherche à nous éviter
pour ne pas donner l’éveil...
BÉDU.
Attendez! nous allons nous amuser... (Allant au-devant de Calfa.) Eh
bien! Monsieur Calfa, vous l’avez vue?
SCÈNE XVI
CALFA, BÉDU, RAMAGE puis GÉRÔME
CALFA.
Je vous demande pardon, Messieurs, je...
BÉDU.
Allons, ne faites donc pas de cachotteries avec nous, nous sommes au
courant, nous l’avions vue avant vous...
CALFA.
Ensemble?
BÉDU.
Mais certainement, ensemble...
CALFA.
Mathilde m’avait pourtant assuré...
BÉDU.
Mathilde?
RAMAGE.
Elle aussi?
BÉDU.
Oui, enfin vous avez vu la maîtresse du jeune marié?
CALFA.
Lui aussi?
BÉDU.
Voyons, monsieur Calfa, ne jouons pas au plus fin. Vous êtes un policier
habile, mais nous sommes de vieux routiers, n’est-ce pas, Ramage?
RAMAGE.
De vieux routiers!
BÉDU.
Nous rendons hommage à la discrétion et au tact avec lesquels vous
accomplissez votre mission; mais nous avons tout surpris. La personne
est arrivée par le train de 1 h. 52.
RAMAGE.
Parfaitement, la maîtresse du marié, celle dont on craignait la venue...
BÉDU.
Car, selon toute vraisemblance, elle vient pour le vitrioler...
RAMAGE.
Est arrivée par l’express. Mais vous devez savoir tout cela aussi bien
que nous...
CALFA, après un temps.
Je le savais!
BÉDU.
Maintenant, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous venons de
surprendre la donzelle en conciliabule avec Jeunhomme.
CALFA.
Avec Jeunhomme?
BÉDU.
Ici même, il n’y a pas cinq minutes!
RAMAGE.
Ah! elle n’a pas perdu son temps!
BÉDU.
Nous non plus! C’était évidemment préparé d’avance.
CALFA.
Évidemment! Cela vous étonne? Privés ou publics, l’anarchiste est le
fauteur né de tous les désordres, c’est dans l’ordre!
RAMAGE.
Et puis c’est peut-être son cousin?
BÉDU.
Jolie famille!
RAMAGE.
Mais, est-ce qu’il ne faudrait pas prévenir l’intéressé, ou tout au
moins Gilotte, qui fait le mariage?
CALFA.
A quoi bon, Messieurs? C’est aux particuliers à prévenir la police, mais
la police n’a pas à prévenir les particuliers. J’en sais assez et je
réponds de tout!
BÉDU.
Vous êtes joliment fort!
CALFA.
On ne me connaît pas encore, ici... Je n’avais pas encore eu l’occasion
de montrer ce que je savais faire. Mais on va voir! Je me disais bien
aussi que Jeunhomme devait préparer quelque chose! Brave Jeunhomme! Et
moi qui le rudoyais presque, il n’y a qu’un moment! Pourvu qu’il n’aille
pas courir encore, attraper du mal! Pourvu qu’il ait bien pris son
bouillon! On va voir!
RAMAGE.
Je crois que l’on ne va pas s’embêter!
Paraît Gérôme sur le seuil, pardessus et chapeau, prêt à partir.
GÉRÔME.
Bonsoir, Messieurs! Vous savez que c’est fini là-haut et qu’on s’en
va... Tiens, monsieur Ramage, il y a justement Mme Ramage qui vous
cherchait...
CALFA.
Ah! monsieur Gérôme, précisément: vite à l’œuvre! Ne perdons pas une
minute! Au sujet de la cérémonie de demain, comme bedeau, j’aurais à
vous dire deux mots...
GÉRÔME.
Rentrons un moment, monsieur Calfa!
BÉDU.
Je crois que l’on ne va pas s’embêter!
Gérôme et Calfa rentrent, se croisant avec Mme Ramage en sortie de
bal.
SCÈNE XVII
LES MÊMES, Mme RAMAGE
Mme RAMAGE, à Ramage.
Eh bien, qu’est-ce que tu étais donc devenu?
RAMAGE.
Patiente un peu; j’en aurai à te raconter... n’est-ce pas, Bédu?
BÉDU.
Allez, vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu!
Mme RAMAGE.
Oui, mais, en attendant, tu n’as pas dansé le cotillon.
RAMAGE.
Voyons, tu sais bien que je ne danse pas.
Mme RAMAGE.
Oui, mais tu aurais invité une dame qui ne dansait pas non plus, pour
avoir des accessoires à rapporter aux petits. Un père de famille doit
danser le cotillon. Si tu crois que ça m’amuse beaucoup, toutes ces
figures: mais je songe à mes enfants.
BÉDU.
Jolis, les accessoires?
Mme RAMAGE.
De vrais objets d’art, jugez plutôt. Croyez-vous que ça fera bien sur la
cheminée de mon salon? C’est-à-dire qu’ils ont fait des folies, et que
l’on n’avait jamais vu ça, même dans les grandes époques à la
Préfecture...
RAMAGE.
On veut montrer que c’est un beau mariage.
BÉDU.
Oui, Gilotte doit toucher la forte prime! Il y a de quoi, n’est-ce pas,
Ramage?
RAMAGE.
Oui, oui, il y a de quoi!
Mme RAMAGE.
Allons, taisez-vous, mauvaises langues! Tout s’est très bien passé, en
somme; Mme Champenois est une si excellente femme! Et Germaine
Champenois, était-elle assez gentille?
BÉDU.
Oui! c’est dommage, n’est-ce pas, Ramage?
RAMAGE.
C’est dommage!
Mme RAMAGE.
Allez-vous m’expliquer, à la fin, vos airs de mystère? Dommage, quoi?
Évidemment. Il eût mieux valu que Germaine épousât quelqu’un d’ici.
Mais, puisque son mari a l’intention de se fixer ici après le mariage,
il devient des nôtres. Ça fera une maison agréable de plus. Il n’y en a
pas tant.
BÉDU.
Évidemment.
RAMAGE.
Attendons la fin!
Mme RAMAGE.
Vous me faites bouillir avec ces réticences.
RAMAGE.
Vous nous accompagnez, Bédu? Nous te raconterons cela en marchant.
Mais voici que les invités sortent, la soirée finie. Il y a Gilotte et
sa femme, le commandant de gendarmerie, le président du tribunal, etc.
Ils sont bruyants et très gais, chamarrés d’accessoires de cotillon.
Il y a aussi le marié, Lanvornay, plus calme.
SCÈNE XVIII
BÉDU, RAMAGE, Mme RAMAGE, GILOTTE, Mme GILOTTE, LANVORNAY, LE COMMANDANT
DE GENDARMERIE, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, ETC.
GILOTTE, aux précédents qui s’en allaient.
Eh! là-bas, les lâcheurs!... vous nous enlevez la belle Mme Ramage.
Mme RAMAGE.
Je ne sais pas ce qu’avait le directeur de l’usine à gaz ce soir: M.
Gilotte est très excité.
BÉDU.
Comme quand on vient de faire un mauvais coup qui a réussi.
GILOTTE.
D’abord, nous n’allons pas nous quitter comme ça, n’est-ce pas,
commandant?
LE COMMANDANT DE GENDARMERIE.
Mon cher Gilotte, je vous emboîte le pas!...
GILOTTE.
Commandant, avance à l’ordre. Ralliement!
LE PRÉSIDENT.
Et l’on dit que l’esprit militaire s’en va!
GILOTTE.
C’était très bien, cette petite fête, mais nous n’allons pas nous
coucher comme les poules, à deux heures du matin.
LE CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES.
Quel viveur, ce Gilotte!
Mme RAMAGE.
Et la cérémonie, demain; on voit bien que vous n’avez pas à vous faire
coiffer, ni toilette à mettre.
GILOTTE.
Vous n’avez qu’à rester comme ça. M. le curé ne s’en plaindra pas, ni
nous, belle dame...
RAMAGE.
Permettez, mon cher Gilotte...
GILOTTE.
D’abord, il faut souper; je comprends que cette brave Mme Champenois
avait peut-être hâte de nous mettre à la porte... Mais il n’y a pas de
belle fête sans souper. N’est-ce pas, commandant?
LE COMMANDANT.
Assurément, directeur, le souper: assurément!
GILOTTE.
Commandant! le bras à Mme Gilotte!
Mme GILOTTE.
Mais, mon ami, je ne sais pas si nous pouvons...
GILOTTE.
Bon, bon, la cave n’est pas vide. Et puis, à la guerre comme à la
guerre, n’est-ce pas, commandant?
Mme GILOTTE, bas à son mari.
Tu es fou... tu es ivre... voyons, il reste tout juste un peu de bouilli
froid de ce soir.
GILOTTE, prenant à partie Lanvornay.
Ah! le marié: il vient avec nous le marié... Madame Ramage, enlevez le
marié!
RAMAGE.
Messieurs, le marié a besoin d’un peu de repos.
GILOTTE.
Compris! nous comprenons, n’est-ce pas, commandant?
LE COMMANDANT.
Je comprends toujours.
GILOTTE.
Seulement, il ne faudrait pas vous figurer, mon cher Lanvornay, que
parce que vous êtes en province... Je vous avais prévenu d’ailleurs...
On est très gai en province, et vous voyez qu’on ne demande qu’à
s’amuser. Quand on est moins nombreux, il y a des chances pour qu’on
s’entende mieux ensemble...
LE COMMANDANT.
Et qu’on se trouve entre gens plus intelligents.
GILOTTE.
Voilà la province, une élite. Où trouver un noyau de relations plus
agréables, de personnages plus sympathiques...
LE COMMANDANT.
Car vous savez, tout est là: se créer un petit noyau.
GILOTTE.
Il est tout créé, le noyau: notre distingué président, notre excellent
directeur des postes, notre vaillant commandant de gendarmerie...
LE COMMANDANT.
Bravo, Gilotte!
GILOTTE.
Notre spirituel conservateur des hypothèques...
LE CONSERVATEUR.
Bravo, Gilotte!
LANVORNAY.
Est-ce qu’il faut que je réponde?
LE PRÉSIDENT.
Vous parlez bien, Gilotte, mais vous nous éclairez mal! Voilà un
réverbère qui se fiche de vous!
GILOTTE.
Allons! c’est vous qui vous serez amusé à l’éteindre, mon bec; comme au
quartier latin, pas vrai? Oui, oui, avant d’être directeur d’usine,
j’étais étudiant en pharmacie. Je sais ce qu’il en est. Mais vous ne
m’en donnerez pas le démenti: Commandant, la courte échelle! Messieurs,
c’est le président qui va allumer: Oui! oui! comme au quartier latin!
(Jeu de scène.) La magistrature s’appuie sur l’armée pour faire la
lumière: admirable tableau!... Et nous manifestons notre joie autour!
Prélude des mirlitons du cotillon et des bigophones.
TOUS.
Le pas des patineurs, le pas des patineurs!
Dans un coin, Bédu et Ramage.
RAMAGE.
Cette joie bruyante est bien factice!
BÉDU.
En réalité, tout cela, c’est pour donner le change...
RAMAGE.
Ils ne danseraient pas tant s’ils savaient ce que nous savons.
BÉDU.
Ils dansent sur un volcan!
RAMAGE.
Ce réverbère est un volcan!
SCÈNE XIX
LES MÊMES, LAMBERT, CALFA et GÉRÔME
LAMBERT, sortant du square.
Bon Dieu! est-ce bête, cette lumière, je dormais si bien! Attendez là,
les galopins!... Pardon, excuse!... Mon commandant, Monsieur le
Président... Est-ce que j’ai la berlue?... est-ce que je suis encore
saoûl?
BÉDU.
Un agent, à cette heure-ci, vous trouvez cela naturel?
CALFA, sortant de la maison avec Gérôme.
Je vous demande pardon, Messieurs; si cet agent avait pu prévoir; ne
perdons pas une minute! Venez, Lambert, j’ai besoin de vous...
RAMAGE.
Ainsi, ça ne vous dit rien, toute cette police?
LANVORNAY, désignant Calfa à Gérôme, qui se trouve près de lui.
Qui est ce monsieur? Je ne l’ai pas vu à la soirée.
GÉRÔME.
Le nouveau commissaire spécial: oh! vous avez de la chance, c’est un
garçon remarquablement intelligent. Tout ira bien!
LANVORNAY.
Mais, j’espère bien que je n’aurai pas besoin de lui!
GÉRÔME.
Sans doute, sans doute; mais, au dernier moment, on ne sait pas ce qui
peut arriver. Enfin, soyez tranquille, nous venons de nous concerter,
toutes les précautions seront prises.
BÉDU, à Calfa.
Alors, il se passera sûrement quelque chose demain?
CALFA.
S’il ne se passe rien, ce ne sera pas ma faute. Mais vous pouvez compter
sur moi!
BÉDU.
Vous me le promettez? (A part.) Alors, je peux me donner encore une
heure de congé et filer chez Mathilde, maintenant que me voilà
débarrassé de Ramage; Mme Bédu n’y fera pas attention, j’en aurai tant à
lui raconter. (Aux Ramage.) Bonsoir, mes chers amis.
RAMAGE, courant après lui.
Bédu? Bédu?
GILOTTE.
Alors, tout le monde s’en va? C’est la police qui vous fait fuir?
BÉDU.
Il en a de bonnes.
RAMAGE.
C’est plus raisonnable! Pensez que demain, pour la cérémonie, nous avons
besoin d’être tous là, frais et valides. Vous le savez mieux que
personne.
GILOTTE.
Oui, oui, tout le monde sur le pont! Eh bien, nous, nous allons souper
avec le commandant, n’est-ce pas, commandant?
LE COMMANDANT.
Je vous emboîte le pas, mon cher Gilotte.
GILOTTE.
Vous ne venez décidément pas, Lanvornay? Vous préférez enterrer votre
vie de garçon tout seul?
RAMAGE.
Il a des allusions d’un cynisme!
GILOTTE.
Allons, bonsoir, à demain!
RAMAGE, à Bédu.
Vous ne nous accompagnez pas un petit bout de chemin?
BÉDU.
Oh! maintenant, il est trop tard, je rentre, je rentre!
Restent seuls en scène Gérôme et Lanvornay.
SCÈNE XX
GÉRÔME, LANVORNAY
GÉRÔME.
Vous rentrez seul à l’hôtel?
LANVORNAY.
Mais certainement...
GÉRÔME.
Il serait peut-être plus prudent que je vous accompagne?
LANVORNAY.
En voilà une idée! les rues sont sûres, j’imagine?
GÉRÔME.
Sans doute: d’ailleurs, ce sera comme vous voudrez.
LANVORNAY.
Je pense bien.
GÉRÔME.
Mais je croyais... Dans votre situation particulière... on éprouve
quelquefois le besoin de se confier à quelqu’un de sûr, de discret et de
renseigné...
LANVORNAY.
Merci, monsieur Gérôme, je n’ai besoin de rien!...
GÉRÔME.
Très bien, Monsieur Lanvornay, à votre aise. Bonne chance!
Il sort.
SCÈNE XXI
LANVORNAY seul.
Ils sont un peu bruyants, ou familiers; mais ce sont de si braves gens.
Seulement, moi qui avais promis à ma petite Germaine d’aller devant la
fenêtre de sa chambre, de l’autre côté de la maison, et d’écrire: _je
t’aime_ dans les airs, comme ça, en lettres de feu, avec le bout de mon
cigare... (Geste.) Évidemment ça n’est pas indispensable à notre
mariage, et pourtant on ne se marie que pour ces petites choses-là...
(En s’éloignant.) Comme tout est paisible ici, comme tout respire un
bonheur calme...
Bruit d’une bataille de chats; un silence; un chat traverse la scène;
réapparaissent ensemble Bédu et Ramage.
SCÈNE XXII
BÉDU, RAMAGE
RAMAGE.
Oui, ma femme a été tellement impressionnée par ce que je lui ai
raconté, qu’elle a voulu que j’aille tout de suite voir, si, en rentrant
à l’hôtel, il n’était pas arrivé d’accident au marié... (Entre ses
dents.) Et puis zut! zut!
BÉDU.
C’est comme moi, je n’ai pas voulu me coucher avant d’être sûr... (Entre
ses dents.) Nom de Dieu de nom de Dieu!
RAMAGE.
C’est curieux tout de même que nous nous rencontrions toujours au même
endroit.
BÉDU.
Oui, c’est une vraie chance!
RIDEAU
ACTE DEUXIÈME
_La tribune du grand orgue à la cathédrale. On y arrive par l’escalier
en colimaçon qui aboutit au fond de la scène, ou par la galerie, à
droite, qui fait le tour de l’église. La gauche de la scène est occupée
par la caisse de l’orgue, avec ses tuyaux, que les spectateurs de face
voient de profil: là est une porte pour pénétrer dans le réduit du
souffleur. A droite, orienté de même, le clavier où s’installe
l’organiste. A gauche, porte basse fermée d’un verrou, par où l’on monte
dans le clocher._
_Au lever du rideau, Gérôme et Calfa causent à l’avant-scène. Les agents
en bourgeois sont groupés dans le fond._
SCÈNE PREMIÈRE
GÉRÔME, CALFA, LES AGENTS
GÉRÔME.
Est-ce que vous comptez arrêter la personne avant qu’elle ait jeté le
vitriol, ou après?
CALFA.
Cela dépendra des circonstances, monsieur Gérôme; permettez-moi de
réserver mon appréciation.
GÉRÔME.
C’est moi qui m’excuse. Je ne suis que le bedeau chargé de faciliter
l’action de la justice, en mettant à votre disposition les ressources de
notre église. Sans vous faire ressortir les avantages stratégiques de la
galerie circulaire qui aboutit ici et vous permet de dominer la nef de
tous les côtés, vous avez double dégagement: l’escalier par lequel nous
sommes montés, et un autre, à l’extrémité opposée, derrière le
maître-autel, dans la chapelle de saint Antoine...
CALFA.
Saint Antoine de Padoue?
GÉRÔME.
Bien entendu.
CALFA.
Bien trouvé. Cette porte?...
GÉRÔME.
Donne dans l’escalier du clocher. Pas d’indiscrétions à craindre. Le
sonneur ne passe jamais par ici, il tire les cloches d’en bas; quant à
l’organiste, M. Canette, vous savez qu’il est extrêmement myope.
CALFA.
En général, tous les bons organistes sont même aveugles.
GÉRÔME.
Enfin, j’ai pensé que, de toute façon, votre quartier général serait
mieux ici qu’à la sacristie: l’orgue, c’est encore l’église, mais avec
un petit côté profane. C’est plus décent.
CALFA.
Je vous approuve, monsieur Gérôme, j’aime ces nuances. Certes, je sais,
quand il le faut, ne reculer devant aucun scandale; mais, si celui que
nous craignons et que nous attendons se produit, il sera assez
retentissant, il nous fera suffisamment d’honneur, pour qu’il soit
inutile d’y ajouter le piment du sacrilège! (Aux agents.) Et justement,
Messieurs, je vous rappelle ce que je vous ai dit: vous allez être
disséminés parmi les fidèles et les invités; vous ne devez vous faire
remarquer pendant la cérémonie que par votre correction et votre
recueillement.
GÉRÔME.
Dois-je me retirer si vous avez à donner quelques instructions
confidentielles?
CALFA.
Mais pas du tout. Il ne me reste qu’à jeter un coup d’œil sur ces tenues
bourgeoises: vous êtes homme de goût, vous n’êtes pas de trop. (Revue.)
Ah! d’abord une observation générale: je remarque que vous avez tous
pris vos matraques, c’est très bien; même au milieu d’une foule
inoffensive, un représentant de la force publique ne doit jamais marcher
désarmé. Seulement je vous recommande de vous en servir à la façon des
gentlemen, c’est-à-dire en portant votre chapeau au bout. Maintenant,
voyons les détails. Ah! Lambert, il ne fallait pas vous mettre en habit,
mon garçon; même en province, il n’y a que les gens de la noce qui
portent l’habit, et vous figurez seulement un invité à la cérémonie...
Enfin, vous boutonnerez votre pardessus. Lerouge, on ne vient pas à une
messe de mariage en veston de chasse! Allons, mettez-y ce ruban violet:
comme ça, ça ira tout de même. Bien, Guibal, tournez-vous un peu; bien!
Ah! seulement la cravate... attendez que je vous arrange un peu ce
nœud-là. Bien. Qu’en dites-vous, Monsieur Gérôme?
GÉRÔME.
Mon Dieu, ces messieurs se sont peut-être donné beaucoup de mal. Vous
savez, Monsieur Calfa, dans nos petites villes, tout le monde se
connaît. Alors que Guibal, ou Lambert, ou Lerouge, aient ou n’aient pas
leur uniforme, chacun sait bien qu’ils en sont.
CALFA.
Raison de plus pour que leur tenue soit irréprochable et qu’ils fassent
honneur à la police. Je ne prétends pas qu’ils donnent le ton, mais du
moins, en les voyant, je veux qu’on dise: A la bonne heure! quand les
agents d’ici sont en civil, ils ne sont pas habillés comme des
mouchards. Mais il est temps que je prenne mes dernières dispositions.
GÉRÔME.
Oh! nous ne sommes pas pressés, le mariage est pour midi; les mariés ne
seront pas ici avant une heure et quart, c’est un grand mariage. Tenez,
passons par la galerie: si vous êtes amateur, je vous montrerai, chemin
faisant, de petits chapiteaux assez gaulois...
CALFA.
Oui, je sais, il y en a dans toutes les églises.
GÉRÔME.
On raconte que c’était pour amuser les moines.
CALFA.
Je le croirais assez volontiers. Ce sont des chapiteaux gothiques?
GÉRÔME.
Gothiques.
CALFA avec un rire fin et satisfait.
Gothon!
Ils s’en vont par la galerie, suivis des agents.
De l’escalier du fond sortent Bédu et Ramage, portant chacun par une
extrémité un violoncelle dans sa boîte.
SCÈNE II
RAMAGE, BÉDU
RAMAGE.
Ouf! cette fois nous y sommes!
BÉDU.
Oui. Le violoncelle est un joli instrument, mais ce n’est pas un
instrument de voyage.
RAMAGE.
Je vous demande pardon de cette corvée, mon cher ami, si je ne vous
avais rencontré pour me donner un coup de main, je ne sais comment
j’aurais fait.
BÉDU.
Heureusement que nous nous rencontrons toujours!
RAMAGE.
Il n’y avait pas moyen d’avoir la bonne, ce matin. Mme Ramage doit
inaugurer pour la cérémonie une nouvelle robe qui s’agrafe dans le dos:
ça n’en finit plus. Et puis j’ai cherché Jeunhomme pour porter ma boîte;
introuvable!
BÉDU.
Parbleu! Il prépare le coup.
RAMAGE.