FRANC-NOHAIN
LE
Pays de l’Instar
PARIS
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
1901
LE PAYS DE L’INSTAR
_Paris est Paris._
Il est inexact que le pays de l’Instar soit entouré d’une muraille,
comme la Chine, et qu’une seule porte y donne accès, surmontée de cette
inscription en lettres gothiques:
ENTRÉE DE L’INSTAR
En réalité, bien loin que le génie des hommes l’ait jalousement séparé
des autres terres, ce pays ignore même les frontières naturelles: nul
cours d’eau, nulle chaîne de montagnes qui le délimite: le pays de
l’Instar n’a pas de situation géographique précise, et simplement
peut-on affirmer qu’il est éminemment français.
Ainsi se distingue-t-il de la _Province_, avec qui l’on a tendance à le
confondre mal à propos. La Province emprunte encore à ses paysages, à
son climat, à ses origines, une couleur spéciale, des mœurs souvent
particulières; on pourra relever certaines différences de caractère,
d’habitudes, de costume et de langue même, entre les autochtones de
Rennes et les indigènes de Béziers; et lorsque nous parlons de nos
vaillantes populations de l’Est, cette épithète, Dieu merci, n’est pas
encore vide de tout sens et périmée!
Ethnologiques ou climatériques, le naturel de l’Instar ne subit, lui,
aucune de ces influences, il est le même à Béziers ou à Rennes, dans le
centre, au nord, au midi; de partout et de nulle part, indifférent à
l’air qu’il respire, à la nature environnante aussi bien qu’à toutes
manifestations d’un Art local, aucun site riant ou pittoresque ne chante
en sa mémoire; il n’a point gardé le souvenir d’un vieux château,
couvert de lierres et de mousses, but choisi pour les promenades, ni de
la statue branlante d’un saint familier, auquel, enfant, il eût demandé
des pralines... Il semble d’ailleurs qu’il n’ait jamais été un petit
enfant aux étonnements charmés, aux curiosités toujours éveillées, mais
qu’il soit né tel, et tout d’une pièce, avec l’unique souci d’un avenir
administratif: et en cela ne saurait-on l’appeler même un _déraciné_.
Le pays de l’Instar est un bloc; il n’a pas d’histoire; ses habitants
n’ont pas de passé, et leur présent comme leur avenir se confondent en
un seul rêve:--SE RAPPROCHER DE PARIS.
Nous n’aurons donc pas à nous préoccuper d’établir une géographie
physique du pays de l’Instar, à étudier la formation du sol, le relief
et l’hydrographie; il n’est ici ni prairies ni vallons, ni rien de ce
qui constitue les aspects de la nature; ce pays est artificiel et sans
campagnes: d’un mot, le pays de l’Instar est moins une expression
géographique qu’une fiction administrative.
Le pays de l’Instar est formé essentiellement et exclusivement d’un
certain nombre de groupements ou de centres, dont la composition se
répète identique sur tous les points de son territoire.
Topographiquement on y relève:
_La Préfecture_;
_La Trésorerie générale_;
_L’Hôtel de la subdivision militaire_;
_La Succursale de la Banque de France_;
_La Grande Rue_ (rue du Commerce ou de la République);
_La Promenade_ (Jardin, Cours, Parc, Boulevard, Allées ou Mail);
_Le Cercle_ (de l’Industrie, du Progrès, de l’Agriculture);
_Le Café_ (Grand Café, café Glacier, café des Colonnes, ou de la
Terrasse);
_Le Café chantant_ et la _Maison publique_;
_La Gare_.
La population qui gravite autour de ces monuments, ou circule dans ces
diverses artères, est répartie en quatre classes principales:
_La Noblesse_;
_L’Élément militaire_;
_Le Commerce_;
_Les Fonctionnaires_.
Cette division est surtout rendue flagrante par l’institution des jeux
de tennis; on distinguera toujours, au pays de l’Instar, le _tennis de
la Noblesse_ et le _tennis de la Préfecture_; les officiers vont de l’un
à l’autre, suivant les rapports du colonel avec le préfet, et,
principalement, suivant l’arme; même ambiguïté pour les titulaires des
professions libérales, avocats, notaires ou médecins, que guideront des
relations de famille, leurs ambitions politiques, les opinions et
l’intérêt de leur clientèle. Quant aux commerçants, ils jouent entre
eux, et seulement au croquet.
Il faut prendre soin de noter ici que le fait d’_être de la noblesse_
n’implique nullement, au pays de l’Instar, l’usage habituel d’une
particule nobiliaire; on range simplement sous cette rubrique un certain
nombre de personnalités nettement hostiles au gouvernement établi,
fréquentant avec ostentation les églises, et, les jours de marché, se
montrant, en vêtements de chasse, au milieu de groupes d’électeurs
notoirement réactionnaires; il est vrai de dire qu’ils habitent souvent
des métairies environnantes, ou, dans un quartier spécial (vieille
ville, haute ville, faubourg), d’antiques hôtels aux fenêtres grillées,
avec une grande porte en chêne massif, à lourd marteau; mais rien
n’empêche que leur nom de famille soit Brossard, Planchot ou Camus,
Bertrand ou Raton.
Il n’y a, bien entendu, aucunes relations entre la Noblesse et les
Fonctionnaires, mais on feint de s’ignorer, sans plus; entre les
Fonctionnaires et les Commerçants, cette ignorance se double de mépris.
C’est en effet une des curiosités les plus caractéristiques du pays de
l’Instar que la dédaigneuse insolence du fonctionnaire pour le
commerçant, avec, en échange, la jalousie sournoise du commerçant pour
le fonctionnaire. Le fonctionnaire peut gagner trois mille francs par
an, pendant que le commerçant en gagne trente mille: jalousie et dédain
ne sont moindres; non que la question d’argent n’existe pas au pays de
l’Instar: mais il semble qu’en ce pays l’argent n’ait de valeur
qu’autant que c’est l’État qui l’aura donné. Ajoutons qu’il n’est point
rare, cependant, que le fonctionnaire compte dans le commerce quelques
membres de sa famille, parfois même ses ascendants; mais il évitera
toujours d’en parler; et s’il arrive que des alliances se contractent
entre les deux classes, on est assuré que le commerçant, du fait seul de
cette alliance, se transformera aussitôt, sur les cartes et dans la
conversation, en un _riche industriel_.
Entre la noblesse, dont l’éloignent ses obligations professionnelles et
sa foi politique, et le commerce, qui pour lui n’a pas d’existence
sociale, le Fonctionnaire apparaît donc comme l’émanation directe, le
naturel-type du pays de l’Instar; lui seul en connaît tous les rouages
et tous les rites, en incarne les mœurs et les habitudes essentielles:
c’est donc à l’étudier que devra s’appliquer tout l’effort de
l’explorateur et de l’analyste.
En dehors du décret de Messidor, et avant toute classification
administrative, il y a, au pays de l’Instar, les fonctionnaires _qui
reçoivent_, les fonctionnaires _qu’on invite_, et, en dernier lieu, ceux
que l’on n’a pas à inviter et _que l’on n’invite nulle part_.
Et c’est ici le lieu de signaler au lecteur l’existence peu connue de
cet organisme fondamental du pays de l’Instar, élite mystérieuse, caste
fermée entre toutes: les CHEFS DE SERVICE. Chefs de qui? et pour quels
services? Pourquoi tel, qui n’a sous ses ordres qu’un garçon de bureau,
est-il _chef de service_, tel autre ne l’est-il pas, qui commande à cent
employés? Est-ce une question d’appointements? pas davantage; il ne faut
pas chercher à s’expliquer ces nuances; mais le fait brutal est là: et
s’il arrive que des considérations étrangères, les intrigues de la mère,
la voix de la fille, ou le joli talent du père sur le violoncelle,
permettent parfois à une famille de s’insinuer de la catégorie de ceux
qu’on n’invite pas, dans la catégorie de ceux qu’on invite, une porte du
moins reste infranchissable: celle de la salle à manger de la Préfecture
où personne ne saurait s’asseoir que les _chefs de service_, au _dîner
du Conseil général_ et au _dîner du mois de janvier_.
C’est là que nous trouverons le préfet entouré de ceux qu’il se plaît à
nommer son _état-major_. Car, tout en affirmant avec autorité leur
suprématie, les représentants du pouvoir civil aiment ces assimilations
militaires: le chef de cabinet se considère volontiers auprès du préfet
comme son officier d’ordonnance; et aussi le receveur rédacteur de
l’enregistrement, auprès de son chef, le directeur des domaines et du
timbre,--qui aurait grade de général de brigade.
Je viens de citer quelques titres: tous abondamment fleurissent en ce
pays de l’Instar, dernier terrain de culture pour les contrôleurs,
conservateurs, receveurs, inspecteurs et sous-inspecteurs d’un tas de
choses obscures et singulières, et où seulement pouvaient s’acclimater
ces deux êtres énigmatiques: le _vérificateur des poids et mesures_ et
l’_entreposeur des tabacs_.
Au demeurant, cette surprenante variété n’est que dans les étiquettes et
le _modus vivendi_ et les mœurs ne sont, en réalité, sensiblement
différentes d’un conservateur ou des hypothèques, ou des forêts.
Exception faite de ceux qui constituent la jeunesse dorée du pays de
l’Instar:--_ces jeunes gens_ de la Préfecture (conseillers et
secrétaires), les attachés au parquet, les surnuméraires (de
l’enregistrement), parfois aussi certains expéditionnaires de la Banque
de France,--le costume est presque uniforme, dans sa dignité simplement
un peu surannée. Et nous touchons encore du doigt une des différences
profondes de la Province et du pays de l’Instar; l’habitant de la
province a réputation de se vêtir en grotesque; la scène ou la
caricature représenteront toujours la «pecque provinciale» sous des
soies criardes et des cascades de plumes. Les habitants de l’Instar,
eux, ne s’habillent jamais d’une façon ridicule: tout au plus
s’habillent-ils mal, ou mal à propos, ce qui n’est pas la même chose, et
leurs femmes sont toujours tenues soigneusement au courant des modes par
de petits journaux spéciaux, ou les catalogues des grands magasins.
Il en est de la littérature comme des modes. On aurait grand tort de
croire que tel romancier désuet, tel feuilletonniste dénué de style,
règnent sans partage sur les cerveaux de l’Instar; qu’on sache bien au
contraire que, du pays de l’Instar, M. Hugues le Roux, M. Marcel
Prévost, reçoivent le meilleur de leur correspondance; si la place est
encore à prendre de M. Francisque Sarcey, et, toujours chaude, hélas! de
M. Jules Lemaître, des magazines à bon marché renseignent et dirigent le
goût, _Annales politiques et littéraires_, _Illustré Soleil du
Dimanche_. Enfin, il n’est point rare qu’au moment du Salon on fasse
apporter du Cercle le supplément de l’_Illustration_, pour voir les
tableaux de M. Béraud, dont on parle tant, de MM. Henner, Bonnat,
Carolus-Duran, et de M. Dagnan-Bouveret.
Il y a donc une vie artistique et intellectuelle au pays de l’Instar, et
si on peut lui reprocher seulement d’être un peu étroite, et, en quelque
sorte, de seconde main, il convient de mettre en regard les obligations
multiples et insoupçonnées de la vie locale. Nous avons parlé du _dîner
à la Préfecture_; on relève en outre:
_Les visites du premier janvier_;
_Le bal de la Trésorerie_, réserve faite des années où le trésorier
général est en deuil, ou célibataire: on parle alors, et l’on date les
événements, de «l’année où il y a eu un bal à la Trésorerie»;
_La représentation de l’«Aiglon» par une troupe de passage_;
_Le concert militaire du dimanche_: de trois à quatre, en hiver, après
quoi l’on ira se promener dans la _rue_, et peut-être même manger un
gâteau chez le pâtissier; l’été, la musique joue le soir, et l’on a vu
des femmes de chefs de service aller ensuite s’asseoir à la terrasse du
Café, et prendre des glaces;
_Le marché_, où les jeunes filles de l’Instar, accompagnées de leurs
bonnes, viennent, sous les yeux des surnuméraires et des
sous-lieutenants, témoigner de leurs dispositions à devenir d’accomplies
maîtresses de maison;
_La revue du quatorze juillet_, où l’élément civil affirme sa
prérogative, de contempler, une fois par an, l’élément militaire, du
haut d’une tribune réservée;
_Le départ des fonctionnaires déplacés_, que l’on accompagne à la gare;
il va sans dire qu’on n’accompagne pas un préfet révoqué, ou un
directeur envoyé en disgrâce; mais, en cas d’avancement, on viendra
souhaiter que «les hasards de la vie administrative» fassent qu’à
nouveau l’on se rencontre, ou mieux que l’on puisse quelque jour «se
retrouver à Paris»;--Paris: le Boulevard, et la brasserie Pousset...
Résultat naturel de cette vie régulière en commun, il existe en effet,
entre chaque groupement du pays de l’Instar, une solidarité analogue à
celle des passagers d’un même paquebot; et l’image sera complète si nous
représentons tous ces paquebots cinglant à pleines voiles vers Paris.
Paris! _Se rapprocher de Paris_,--comme nous prenions soin de le noter
au commencement de cette étude. Au juste, on peut s’en rapprocher tout
en en demeurant assez loin: le fonctionnaire de l’Instar (groupe de
Digne), que l’on nomme dans le groupe d’Aubusson, se rapproche de Paris:
cela suffit.
D’ailleurs, disons-le, l’avantage est obscur que les habitants de
l’Instar prétendent retirer d’une effective proximité de Paris; il est
établi qu’à quatre heures de distance ils n’y viendront pas davantage,
ils ne se déplaceront pas sensiblement plus souvent, que lorsque, pour
s’y rendre, il leur fallait onze heures d’express. Et si un concours de
circonstances les appelait à Paris même, outre que des conditions de vie
fort désavantageuses bouleverseraient péniblement leurs habitudes
matérielles, plus grand encore serait le risque que courraient leurs
habitudes d’esprit: l’habitant de l’Instar n’est pas armé pour
différencier, à leur valeur, M. Jean Rameau et M. Léon Dierx; mais,
d’autre part, à la terrasse du café Napolitain, conçoit-on quel abîme
sépare un conservateur des forêts d’un contrôleur des contributions
directes? Et je pressens, tous comptes faits, un lamentable désarroi.
Je voudrais qu’au sortir d’une de ces solennités qui leur sont propres,
disons le vernissage, ou une répétition générale aux Variétés, il prît
fantaisie à nos boulevardiers de venir passer quelques heures en ce pays
de l’Instar; qu’après avoir communié avec tant de personnalités bien
parisiennes, on assistât au dîner des chefs de service, par exemple, ou
au départ d’un ancien préfet. Du voyage en Instar se dégagerait alors le
véritable enseignement, la petite leçon philosophique: et l’on
reviendrait de là plus intimement persuadés, non pas que les choses,
occupations et préoccupations des gens, et les gens eux-mêmes, sont sans
importance (ce ne serait vraiment pas la peine), mais que les gens et
les choses (et j’entends ceux de là-bas comme ceux d’ici)--n’ont
vraiment d’importance qu’à l’endroit précis où on leur en donne, ou,
plus exactement, n’ont que l’importance qu’ils se donnent.
J’imagine que l’on se convaincrait également, voyant les uns en quittant
les autres, que la vérité n’est pas plus de vivre en Instar que
dans le pays d’à côté,--ici ou là, pas davantage, mais bien
ailleurs:--c’est-à-dire chez soi.
PETIT PRÉCIS
DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR
CHOIX DE QUINZE DIALOGUES GRADUÉS ET FACILES POUR CAUSER EN SOCIÉTÉ
SUIVIS D’UN EXERCICE DU DEGRÉ SUPÉRIEUR A LA FAÇON DES PIÈCES DE THÉATRE
I. Pour choisir un appartement.
II. Pour rendre les premières visites.
III. Pour donner un grand dîner.
IV. Pour jouer au bésigue.
V. Pour inviter sans façon.
VI. Pour aller à la préfecture.
VII. Pour attendre de la famille.
VIII. Pour faire un voyage d’agrément.
IX. Pour enterrer le directeur.
X. Pour assister à un mariage.
XI. Pour blâmer une certaine personne.
XII. Pour arriver de Paris.
XIII. Pour dire son fait à Wagner.
XIV. Pour aborder les questions d’art.
XV. Pour agiter les grands problèmes.
PETIT PRÉCIS
DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR
I.--POUR CHOISIR UN APPARTEMENT
--Ce à quoi nous tenons, justement, c’est à avoir une maison seule, avec
un petit jardin.
--C’est ce qui avait décidé le commandant de recrutement, surtout à
cause des enfants.
--Quand on fait tant que d’habiter la province, ce n’est pas pour avoir
les inconvénients de Paris.
--Et puis à Paris on peut vivre vingt ans sur le même palier sans se
connaître.
--Dieu sait que ce n’est pas la même chose en province!
--Malheureusement l’appartement me semble bien petit.
--Dans la position de mon mari, nous ne pouvons pas nous dispenser de
recevoir.
--Si au moins il y avait une porte à deux battants entre le salon et la
salle à manger...
--En somme, madame, il n’y a que deux marches à monter, et le service se
fait très facilement par le corridor.
--Il faudrait pouvoir loger ici la belle console.
--Oui, mais le commandant n’avait pas de piano.
--Si vous preniez l’appartement, on s’entendrait toujours pour les
papiers.
--Crois-tu, Émile, que les grandes potiches japonaises que tu m’as
rapportées du Louvre...
--On en sera quitte pour mettre le portrait de parrain dans mon cabinet.
--Son portrait en conseiller de préfecture? Mieux vaudrait celui de ta
mère.
--Madame aurait bien des commodités avec tous ces placards.
--Si les Barbotin nous tombent comme l’été dernier, en même temps que
les Giloteux...
--On a toujours la ressource de dresser un lit dans le cabinet de
toilette.
--Et puis après tout, ma bonne amie, il y a des hôtels.
--Vous avez le boucher à deux pas, et la boulangère est en face.
--Si on a du monde au dernier moment, et qu’il faille courir...
--Je trouve qu’on est bien peu chez soi dans le jardin.
--Oh! quand le chèvrefeuille sera poussé...
--D’ailleurs vous n’aurez pas à vous plaindre du voisinage: une dame en
deuil, très convenable, avec deux petits garçons au lycée.
--Voici le petit endroit; si vous voulez vous rendre compte comment ça
fonctionne?
--Dame, c’est une chose qui est bien aussi à considérer.
--Tu sais comme ta tante Anna est désagréable.
--Quant à ça, madame peut être tranquille, le commandant était un homme
très propre.
II.--POUR RENDRE LES PREMIÈRES VISITES
--Monsieur est sans doute le nouvel inspecteur des contributions?...
--Nous étions dans les meilleurs termes avec votre prédécesseur, quel
homme charmant!
--Je sais que je prends une succession difficile.
--Il est certain qu’il sera très regretté...
--C’est ce que tout le monde veut bien nous dire.
--Quel dommage que sa pauvre petite femme était toujours malade!...
--Je crois que l’air du pays ne lui convenait pas.
--Pourtant on s’acclimate généralement;--vous êtes en famille?
--Nous avons eu le malheur de perdre un petit garçon...
--Ah!...
--Et vous êtes complètement installés dans la maison Taupin?
--C’est bien difficile pour trouver exactement ce qu’on voudrait...
--Nous avons beaucoup de meubles: la bibliothèque de mon mari...
--Trois déménagements valent un incendie.
--C’est l’ennui de cette vie de fonctionnaires...
--Ne m’en parlez pas!--A qui le dites-vous!
--Vous étiez à Gap? Je me souviens que, quand je me suis mariée, mon
mari fut sur le point d’y être nommé...
--A Gap? Attendez donc: ne connaissez-vous pas là-bas un médecin, qui
est conseiller d’arrondissement, qui a deux grandes filles à marier...
un nom en _eau_...
--Le docteur Camus?...
--Précisément; c’est un bon ami d’Adolphe!
--Voyez, nous nous retrouvons presque en pays de connaissance.
--La ville n’est pas très gaie, mais il y a la montagne.
--La ville n’est pas très gaie, mais il y a la mer...
--La ville n’est pas très gaie, mais il y a la proximité de Lyon...
--D’ailleurs, ce qui fait qu’on s’attache à une ville, ce sont plutôt
les relations.
--Quand on peut trouver un petit noyau de gens aimables...
--L’important est de se créer un petit noyau.
III.--POUR DONNER UN GRAND DÎNER
--Les Robineau étaient à la Préfecture.
--Oui, mais remarque bien que, si nous nous mettons sur le pied
d’inviter les Robineau, il n’y a pas de raison pour ne pas inviter aussi
les Gibelin et les Chaninel, et alors toute la ville...
--Enfin, ma bonne amie, tu feras ce que tu voudras.
--Nous ne pouvons pourtant pas laisser le commandant de gendarmerie à
côté de Mme Gombaud!...
--Avec une rallonge de plus, on ne pourrait pas ouvrir le buffet.
--Il me semble que quatre bouteilles suffiront.
--Mais si, ça se fait très bien, rappelle-toi à la Banque de France...
--Les coupes, c’est plus distingué.
--Oui, mais ça en tient davantage.
--N’oublie pas d’emprunter des fourchettes à dessert, tu te souviens,
pour éplucher les poires...
--Il n’y aura pas assez de compotiers du beau service.
--Ce qu’il faut, c’est qu’on voie de l’argenterie quand on arrive.
--As-tu pensé aux cigares?
--Oui, mais si je n’avais pas été un imbécile, j’aurais écrit au cousin
Jules de nous envoyer des cigares de député.
--Quand tu m’auras donné les bouts de table que tu m’avais promis pour
ma fête, on pourra les mettre.
--Si on ne voit pas assez clair, on aura toujours la ressource de
prendre les deux grosses lampes de mon cabinet.
--D’ailleurs, tant de fleurs que ça, ça entête...
--Mme Lambert se sert chez notre pâtissier, et il m’a dit ce qu’il lui
avait fourni la dernière fois.
--Est-ce que précisément, la dernière fois, chez les Lambert, ça n’a pas
paru un peu juste?
--Tu verras, à la _Papeterie des Deux Mondes_, il y a des menus très
originaux qui représentent des petits marmitons et des hirondelles.
--Jolly les écrira, mon nouvel expéditionnaire; il a une très belle
main.
--Tu n’aurais pas pu avoir de ces choses que nous avons mangées à la
Préfecture, tu sais, dans du papier, avec des truffes: ça faisait
beaucoup d’effet...
--Oui, mon bon ami; mais la Préfecture est la Préfecture, et ils font
tout venir directement de chez Potin.
IV.--POUR JOUER AU BÉSIGUE
--On n’a pas besoin d’être joueur pour aimer les cartes.
--Faire un petit bésigue de temps en temps, ce n’est pas ce qui
s’appelle être joueur.
--Moi, ça m’amuse autant de jouer deux sous que de jouer vingt francs.
--J’ai connu une époque où on faisait la forte partie au cercle du
Commerce.
--Le capitaine Beaulieu sait ce que ça lui a coûté!
--Il y a de ces petits jeunes gens de la Préfecture qui y laissèrent
quelques plumes.
--Un grand joueur devant l’Éternel...
--Un fervent de la dame de pique...
--Moi qui ne jouais pas, je les ai vus passer des nuits entières au
baccara!
--Comme c’est agréable pour leurs femmes!
--Je ne vois pas le plaisir qu’on peut éprouver à perdre son argent.
--On perd la notion de l’argent.
--Je m’explique, à la rigueur, quand on a une très grosse fortune...
--Alors, qu’on aille à Vichy ou à Monaco.
--Encore une jolie invention, la roulette!
--J’ai perdu une fois vingt sous aux petits chevaux, mais j’ai bien juré
qu’on ne m’y reprendrait plus.
--Et dire qu’il y a des gens qui se passionnent!
--Quand Mme Gombaud est assise là, elle y laisserait sa dernière
chemise!
--C’est peut-être encore plus vilain chez une femme que chez un homme!
--Je conçois le jeu comme une distraction; rien de plus.
--Si on joue des mille et des cents, ce n’est plus une distraction.
--Au lieu qu’un petit bésigue, ou un piquet à quatre, pour s’occuper les
mains, sans se faire de mal...
--Et c’est encore la façon la plus intelligente de passer la soirée.
V.--POUR INVITER SANS FAÇON
--Je vous répète que c’est tout à fait sans façon...
--C’est qu’avec vous il faut toujours se méfier!...
--Ne vous attendez pas à des choses extraordinaires.
--Vous dites toujours cela, et puis on n’en finit plus de sortir de
table.
--On ne peut pourtant pas vous laisser mourir de faim!...
--Ce n’est pas ce que nous craignons!
--D’ailleurs, Mme Robin est encore un peu en deuil: il n’y aura
absolument que vous.
--Nous n’acceptons qu’à cette condition.
--Et vous amènerez votre petit Paul?
--Non, cela vous ferait trop de dérangements: il ira dîner chez l’oncle
Gaspard...
--Et que dira alors sa petite amie Florentine?...
--Oh! mais votre Florentine est déjà une grande personne, qui se tient
très bien à table; tandis que notre Paul est si polisson!...
--Pas du tout, et si vous ne l’amenez pas, nous dirons que c’est vous
qui faites des cérémonies...
--Vous savez bien le contraire, et que, quand vous venez à la maison...
--N’oubliez pas le violon de M. Sicard.
--Nous n’aurions pas osé... le deuil de Mme Robin...
--Un petit air de violon, ça n’empêche pas le deuil: d’ailleurs, on
n’est pas forcé de jouer des contredanses.
--Et puis, n’est-ce pas, on est entre soi...
--Il est certain qu’il vaut bien mieux se recevoir plus simplement et
plus souvent...
--Allez donc dire ça aux Chaninel...
--Il y a des gens qui semblent ne vous inviter que pour chercher à vous
éblouir.
--C’est la vérité, aussi on n’ose plus les avoir chez soi...
--Je ne suis pas l’ennemi d’un bon dîner, parbleu! mais je ne demande
pas qu’on me serve tout le temps des truffes...
--Moi, je pense que, quand on s’invite, c’est d’abord pour se voir, et
non pas seulement pour manger.
VI.--POUR ALLER À LA PRÉFECTURE
--On vous verra au bal de samedi, à la Préfecture?
--Mon mari ne saurait s’en dispenser, en sa qualité de chef de service.
--Vous vous rappelez, l’an dernier, quelle cohue...
--C’est le fait de tous ces grands bals officiels, on est obligé
d’inviter des tas de monde, et tout le monde se croit obligé d’y aller.
--Oh! nous, nous y allons surtout pour le coup d’œil...
--Mme Bouton s’est commandé une toilette exprès à Saint-Étienne.
--Alors nous verrons aussi le beau Lambert?
--Il paraît qu’il y aura des accessoires de cotillon qui sont des
merveilles.
--Vous vous souvenez des lanternes, à la Trésorerie?
--M. Rubillet m’avait donné la sienne, cela m’en a fait quatre, avec
celle de mon mari, et une autre qu’on avait laissée sur une chaise.
--Et Mme Chamoix et ses rubans de bergère, que lui avait mis le petit
Richard...
--Vous trouviez ça drôle? Moi, je trouve ça inconvenant.
--Cette grosse femme qui persiste à danser comme une jeune fille...
--D’autant que ces messieurs se croient obligés de la faire danser, et
il y a de pauvres jeunes filles qui restent sur leur banquette.
--Le nouveau colonel est très bien avec la Préfecture.
--Il faut reconnaître ceci en faveur des officiers, c’est qu’ils ne
ménagent pas leurs jambes.
--Nos jeunes gens ne dansent plus, un genre qu’ils affectent...
--Comme dit mon mari, ce sont les vieux qui sont forcés de donner
l’exemple.
--M. Ballot n’est pas encore dans la catégorie des vieux.
--Il a toujours adoré la danse; d’ailleurs, comme je lui dis quelquefois
en plaisantant: Sans cela, je ne t’aurais pas épousé!
--Je crois que le préfet fera très bien les choses.
--On ne se figure pas ce qui se gaspille dans ces soirées-là!
--On a bien des commodités pour recevoir, dans une Préfecture, que l’on
n’aurait pas ailleurs.
--N’empêche, je trouve qu’une préfète a joliment du mérite.
--Qu’est-ce que vous voulez, ils sont payés pour ça.
--Savez-vous s’il y aura un buffet, ou si l’on passera des plateaux?
--Au fond, cela revient aussi cher, mais ce sont toujours les mêmes
personnes qui vont au buffet, tandis que, les plateaux, tout le monde
peut en prendre.
--Je mange toujours très peu, en soirée, et je ne bois que du champagne,
c’est un principe absolu.
--On parle d’un souper par petites tables?
--Il faudra nous arranger pour être ensemble, on tâchera de ne pas
s’ennuyer.
--Nous nous amuserons à voir les têtes...
VII.--POUR ATTENDRE DE LA FAMILLE
--Ce train de 11 h. 57 est bien incommode.
--Pour peu qu’il ait du retard, ça fait déjeuner à des heures
impossibles.
--Surtout, quand on habite comme vous un peu loin de la gare.
--Il y a presque toujours du retard en cette saison.
--Les Compagnies en prennent à leur aise.
--Je me demande comment il n’arrive pas plus fréquemment d’accidents.
--Ce sont des cousins de mon mari, voilà six ans qu’ils nous
promettaient de nous faire signe en allant à Vichy.
--Non, il n’est pas fonctionnaire, il est à la tête d’une grande
industrie.
--Son père était dans la magistrature, et lui-même a échoué à
Polytechnique.
--Il y a toute une branche de la famille de mon mari dans la
magistrature.
--Ce sont eux qui avaient envoyé à Marcel ce joli cinématographe.
--Est-ce que M. Girard est arrivé à bout de le faire marcher?
--C’est un meurtre de donner à des enfants des objets de ce prix, c’est
de la folie!
--Ils ont chevaux, voitures, bien entendu, et tout ce qui s’ensuit.
--J’ai entendu un jour un fabricant de soieries demander au général le
chiffre de ses appointements, et il ajouta:--C’est ce que je donne à mon
caissier.
--Il est certain que, dans l’industrie, quand ça se met à aller, ça va
vite.
--Maintenant il faut dire que, nous autres fonctionnaires, nous avons
pour nous la sécurité, et la retraite.
--Il est regrettable de gagner peu, mais être sûr de le gagner, c’est
quelque chose.
--Nous comptons bien leur faire faire quelques jolies promenades.
--Ce sont des occasions pour nous de visiter le Musée.
--Vous avez une installation qui vous permet de recevoir.
--Notre cousine emmène toujours sa femme de chambre en voyage.
--On ne se gêne pas avec de la famille comme avec des étrangers.
--Je n’aime pas à être gêné chez les autres, je ne veux pas qu’on soit
gêné chez moi.
--Je ne conçois pas qu’on puisse éprouver un plaisir quelconque à venir
se peser au milieu d’une gare.
--Il y a des gens tellement désœuvrés!
VIII.--POUR FAIRE UN VOYAGE D’AGRÉMENT
--Le Français ne sait pas voyager.
--Il est certain qu’à ce point de vue nos voisins d’outre-Manche nous
sont joliment supérieurs.
--Qu’est-ce que vous voulez? Nous nous trouvons trop bien chez nous.
--Oui, mais ce sont les étrangers qui connaissent le mieux notre pays.
--Sans aller plus loin, voyez ce qui s’est passé en 70.
--Tous les ans, nous nous absentons pendant les vacances.
--On ne peut pas non plus rester toujours chez soi.
--On a quelquefois à sa porte des merveilles que l’on ne soupçonne même
pas.
--Il y a de ces petits coins de France qui sont ravissants.
--On se demande vraiment ce que l’on va chercher en Suisse.
--Qu’est-ce qu’il y a de plus joli que toute cette région du plateau
Central?
--Les stations d’eaux sont agréables surtout quand on n’est pas malade.
--Moi, ce que j’aime dans les villes d’eaux, c’est cette société
cosmopolite...
--Cette nourriture des hôtels est si fatigante!
--Ce n’est pas tant le chemin de fer qui coûte cher...
--Quand on sait s’organiser avec les billets circulaires...
--Malgré tout, pour peu qu’on ait de la famille, ça chiffre encore vite!
--Naturellement, vous emportez vos bicyclettes?
--On n’a pas besoin de faire des tours de force comme les
professionnels.
--Ce qu’il y a d’agréable surtout avec la bicyclette, c’est de pouvoir
se dire: Je veux partir, je pars...
--Un jour viendra où tout le monde aura son automobile.
--La photographie, c’est autre chose.
--Même, si on ne réussit pas très bien, cela fixe des souvenirs.
--L’année prochaine, nous avons l’intention d’aller au bord de la mer.
--Ah! la mer... c’est encore le spectacle dont on se lasse le moins!
--Moi, je resterais des heures au bord de la mer, sans avoir besoin de
penser à rien.
--Cependant certaines personnes préfèrent la montagne.
--Très beau, la montagne, mais je trouve cette beauté un peu monotone.
--Et puis ce sont des choses qui se sentent, mais qui ne se discutent
pas.
--Le mieux serait d’avoir, à la fois, la mer et la montagne.
IX.--POUR ENTERRER LE DIRECTEUR
--En voilà un qui a été vite enlevé!
--Ce que c’est que de nous, tout de même!
--D’ailleurs, il paraît que ce dont il est mort, ce n’est pas du tout
pour ça qu’on le soignait.
--Est-ce que vous croyez aux médecins, vous?
--Je ne crois pas à la médecine, mais je crois à la chirurgie.
--Tous les médecins ne sont pas des empiriques.
--Et puis, on aura beau dire, faire venir le médecin, ça rassure
toujours.
--Parce que, en général, c’est le moral qui est atteint, et que les
médecins agissent sur le moral.
--Il est certain que le moral joue un très grand rôle.
--_Mens _sano_ in corpore _sana_!_
--Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait certaines précautions à prendre.
--Pas de drogues, mais de l’hygiène!
--Il n’est pas douteux que, si l’on suivait un peu mieux les règles de
l’hygiène, il n’y aurait pas tant de pharmaciens.
--Et ils ne vendraient pas deux francs ce qui leur revient à deux sous.
--Ce n’est toujours pas dans notre famille qu’on enrichit les
pharmaciens.
--Mon père est mort à soixante-seize ans sans avoir jamais été malade.
--Je voudrais seulement qu’on m’en souhaite autant.
--Je crois que nous sommes tous les deux de la même promotion.
--Oui, comme on dit, quand l’un partira, l’autre fera bien de graisser
ses bottes.
--J’espère que nous n’en sommes pas encore là.
--Ça vient quand ça vient, le mieux est de n’y pas songer.
--Oh! je vous garantis que ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir.
--Tout dépend aussi de ce qu’on laisse derrière soi.
--Il passait pour avoir une certaine situation de fortune,
indépendamment de sa position.
--On n’est jamais riche quand on a quatre enfants.
--Et le voilà parti sans sa croix...
--Avouez que maintenant ça lui ferait une belle jambe!
--Je ne dis pas ça: il y a toujours la satisfaction morale.
--Voyez si Rabaud se donne de l’importance!
--Voilà une petite mort qui lui fait gagner au moins deux ans et demi.
--Je ne lui veux pas de mal et je ne suis pas riche, mais je donnerais
bien quelque chose de ma poche pour que ce ne soit pas lui qui soit
nommé.
--Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
--C’est la vie.
X.--POUR ASSISTER À UN MARIAGE
--Et votre grande Germaine, quand la marions-nous?
--L’important n’est pas de marier sa fille, mais de la bien marier.
--Le mariage n’est une loterie que pour les gens qui l’ont bien voulu.
--On ne se marie pas tous les jours.
--C’est un acte assez sérieux pour valoir la peine qu’on y réfléchisse.
--Le divorce est une porte de sortie peut-être commode, mais ce ne sera
jamais qu’une porte de sortie.
--Le hasard est un grand maître.
--Neuf fois sur dix, l’homme qu’on épouse ne vous avait jamais fait
danser.
--Mariage d’amour, mariage d’argent, voilà des mots: il y a les bons et
les mauvais mariages.
--On ne vit pas de l’air du temps.
--Tous les ménages d’officiers ne sont pas heureux.
--Ce n’est pas seulement la situation qu’on épouse.
--Il y a des enfants légers, mais il y a des parents bien coupables.
--Le jour de son mariage, ce n’est pas ma fille qui sera la plus émue.
--Ce n’est pas la peine d’annoncer une cérémonie pour midi, quand on
sait parfaitement qu’elle ne commencera qu’à une heure moins le quart.
--Je ne peux pas entendre cette marche nuptiale de Mendelssohn sans
avoir envie de pleurer.
--Les libres penseurs auront beau faire, rien ne remplacera l’autel avec
les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses.
--Même si j’étais libre-penseur, je n’épouserais pas une femme sans
religion.
--Il y a des femmes qui vont à la messe en sortant du bal.
--N’empêche que c’est toujours une garantie.
--Dans un cortège, il est bien rare que toutes les femmes soient jolies.
--Est-ce que c’est un officier de marine, ou des télégraphes?
--C’est un de leurs cousins qu’ils avaient perdu de vue depuis dix ans.
--Il n’y a pas de beau mariage sans uniforme et sans petits enfants.
--Ce n’était pas une raison pour habiller ce pauvre petit comme un petit
singe.
--Avouez que cette institution du lunch est plus commode et plus
économique.
--Vous pensez bien que j’ai déjeuné.
--Si nous n’avions pas fait de voyage de noces, à l’heure qu’il est je
ne connaîtrais pas l’Italie.
--Les voyages, c’est comme le piano: aussitôt que les bébés arrivent...
--J’ai encore oublié de prendre des pièces de dix sous.
XI.--POUR BLÂMER UNE CERTAINE PERSONNE
--Quand on ne veut pas qu’on vous remarque, il faut commencer par ne pas
se faire remarquer.
--C’est sans doute ce qu’on appelle l’éducation américaine?
--Nous sommes en France, nous ne sommes pas en Amérique.
--Une honnête femme n’a pas besoin de se mettre de la poudre aux joues
et du rouge aux lèvres.
--Je consens qu’une femme ait des clartés de tout, mais ce n’est pas une
raison pour qu’elle lise toutes les ordures qui paraissent.
--Nos grand’mères ne montraient pas leurs mollets à bicyclette, et elles
ne s’en portaient pas plus mal.
--On se demande ce qui reste au mari.
--Il ne faut pas tenter le diable.
--Une femme comme il faut ne se promène pas à la musique avec tous les
petits lieutenants de la garnison.
--Moi, je ne crois pas à la camaraderie entre homme et femme.
--Une femme n’a tant de camarades que pour mieux choisir un amant.
--Si au moins elle était jolie!
--Je vous accorde qu’elle a un genre particulier, mais c’est un genre
qui ne me plairait pas, voilà tout.
--Une femme trouve toujours des hommes pour lui faire la cour.
--Il y a des silences qui autorisent et des sourires qui encouragent.
--On commence par laisser dire, et on finit par laisser faire.
--Je n’admets pas qu’une femme se fasse accompagner au buffet après
chaque danse.
--Les mauvaises langues ont bon dos.
--Il n’y a jamais de fumée sans feu.
--Quand une femme est honnête, elle se conduit comme une honnête femme.
--Il faudrait pourtant laisser quelque chose aux filles.
XII.--POUR ARRIVER DE PARIS
--Songer qu’hier, à cette heure-ci, nous étions en plein boulevard.
--Le calme aussi a du bon.
--Nos cousins habitent Vaugirard, et, le soir, pour peu qu’on aille au
théâtre...
--Vaugirard, ce n’est déjà plus tout à fait Paris.
--Quand on est à Paris, on n’a le temps de voir personne.
--Nos cousins sont de vrais Parisiens, ils savent ce qu’il en est, et
ils nous excusent.
--Nous avons découvert un petit restaurant au Palais-Royal, où l’on
mange admirablement pour ses 2 fr. 50.
--Je ne sais pas comment font certains restaurateurs parisiens.
--L’avantage du restaurant à prix fixe, c’est qu’on ne dépense jamais
que ce qu’on veut bien dépenser.
--Évidemment, dans ces grands magasins, on trouve des occasions
extraordinaires, mais une fois que l’on est là, on voudrait tout
emporter.
--Si j’habitais Paris, je voudrais m’habiller pour rien.
--Croiriez-vous que nous n’étions jamais allés au musée Grévin?
--Les Parisiens ne paient jamais leur place au théâtre.
--Nous avons hésité entre l’Opéra-Comique et la Porte-Saint-Martin, et
puis, au dernier moment, il était trop tard.
--Il faudrait avoir le loisir de s’installer à la terrasse d’un café,
rien que pour voir défiler cette foule.
--On a vite fait de passer la moitié de ses journées en omnibus.
--Monter et descendre tous ces étages!
--Si l’on pouvait, à Paris, emporter son installation de province.
--Paris n’est vraiment agréable à habiter que si l’on a 50.000 livres de
rente.
--En général, les gens qui ont 50.000 livres de rente séjournent à peine
trois mois d’hiver à Paris.
--Je ne demanderais qu’à venir y passer trois semaines tous les ans, au
moment du Salon.
--Les théâtres, les grands concerts, les musées, les cours au Collège de
France...
--Nous avons rencontré deux fois Coquelin Cadet sur les grands
boulevards: la seconde fois je n’en suis pas bien sûre, mais la
première, nous l’avons vu comme je vous vois.
--Ce que la province ne peut pas nous donner, c’est ce foyer
intellectuel!...
--Paris est Paris.
XIII.--POUR DIRE SON FAIT À WAGNER
--Y a-t-il longtemps que votre petite fille apprend? c’est un résultat
extraordinaire.
--Ce n’est rien, tout à l’heure, si cela ne vous ennuie pas, elle vous
jouera sa cavatine.
--Elle retient tout ce qu’elle entend.
--Je crois que tous les grands musiciens ont commencé très jeunes.
--Ce n’est pas seulement de commencer jeune, il faut être doué.
--Il y a des gens très intelligents qui n’ont jamais pu retenir une note
de musique.
--Dans ces cas-là, je crois qu’il vaut mieux ne pas s’entêter.
--Je ne demande pas que ma fille soit une virtuose, mais simplement
qu’elle puisse se rendre utile à l’occasion.
--Dans une soirée, quand la conversation languit, quand on ne sait plus
quoi faire, un morceau de piano est toujours le bienvenu.
--Avec un piano, on ne s’ennuie jamais.
--Je n’exécute pas, mais j’ai toujours adoré la musique.
--Sous ce rapport, il faut dire qu’à Aubusson, avec les concerts
militaires, la Société philharmonique et les troupes de passage, nous
étions gâtés.
--L’ouverture de _Poète et Paysan_, _Loin du Bal_, et _Carmen_...
--Je n’ai jamais rien entendu de leur Wagner, et j’avoue à ma honte que
je ne le regrette pas.
--Il paraît que la grande musique, c’est de la musique qu’on ne doit pas
comprendre.
--Ce n’est plus de la musique, c’est de l’algèbre.
--Au fond, j’imagine que le difficile n’est pas de faire tant de bruit.
--Je me moque un peu que ça soit savant, si cela m’embête.
--Il y a les choses qui me plaisent, et les choses qui ne me plaisent
pas.
--Moi, je dis que, lorsque je vais écouter des chanteurs, ce n’est pas
pour avoir les oreilles cassées, ou pour sortir de là avec une migraine.
--Nous sommes de la vieille école.
--Les vieux maîtres avaient du bon.
--Nous n’avons pas le tempérament germanique.
--Je veux être pendu si, après l’audition de ces grandes machines, il
vous en reste seulement quatre notes à chantonner le lendemain matin.
--Et puis, quand on compare ça, tenez, tout simplement avec une jolie
valse de Métra!
XIV.--POUR ABORDER LES QUESTIONS D’ART
--Si j’étais riche, je ne voudrais avoir que de jolies choses dans mon
appartement.
--Peu de choses, mais de jolies choses.
--Je n’aime que les meubles de style.
--La première condition, pour une chaise, c’est qu’on puisse s’asseoir
dessus.
--Je ne trouve pas qu’il suffise qu’une chose soit ancienne pour être
jolie.
--Nous pouvons être fiers de notre cathédrale.
--Il ne se passe guère d’été sans que des Anglais s’arrêtent pour la
visiter.
--Une cathédrale intéressante, cela peut devenir une fortune pour les
hôtels.
--C’est souvent une question d’engoûment.
--Il suffit qu’il y ait à Paris des gens qui en parlent.
--Charonnat est notre compatriote, le célèbre peintre paysagiste.
--La médaille signifie toujours ceci, qu’elle permet à un peintre de
vendre sa peinture trois fois plus cher.
--Il y a des tableaux qui représentent une fortune.
--J’en ai vu la reproduction dans l’_Illustration_: c’est bien,
évidemment, mais ça ne me dit pas grand’chose.
--Ce que la gravure ne peut rendre, c’est le coloris.
--Moi, je n’ai jamais rencontré de chevaux bleus ni de femmes violettes.
--Ça vaut peut-être très cher, c’est peut-être très beau, c’est
peut-être moi qui ne m’y connais pas et qui ne suis qu’un imbécile, mais
je n’en voudrais pas dans mon salon, même si l’on m’en faisait cadeau.
--Une toile de cette dimension ne peut trouver sa place que dans un
musée, ou alors il faut des appartements spéciaux.
--Un joli bronze d’art sur sa cheminée...
--Remarquez que cela revient souvent plus cher de donner un bronze à un
médecin, que de lui régler tout simplement ses honoraires.
--Le bronze a toujours une valeur.
--Il n’en coûte souvent pas davantage de montrer qu’on a du goût.
--Il y a une éducation de l’œil que je proclame nécessaire.
--Voyez ce qui se passait à Athènes.
--Je suis pour l’augmentation du confortable, mais je déplorerais que la
France ne fût plus qu’une vaste manufacture.
--La France a, dans le monde, une véritable responsabilité artistique.
--Vous êtes un dilettante et un raffiné.
--Je n’aime pas ce qui est laid, voilà tout.
XV.--POUR AGITER LES GRANDS PROBLÈMES
--La paix universelle ne sera jamais qu’une utopie, généreuse sans
doute, mais une utopie.
--Pour sentir vraiment ce qu’est la patrie, il suffit de voyager un peu
à l’étranger.
--Je n’ai jamais quitté la France que pour faire un petit voyage
circulaire en Suisse, et cela me faisait quelque chose de voir flotter
un autre drapeau que le mien.
--La France est mieux qu’une expression géographique.
--Je suis le premier à reconnaître que le suffrage universel n’est pas
sans défauts, mais que mettrez-vous à la place?
--Ce n’est pas tout de démolir, il faut pouvoir reconstruire après.
--Je ne dis pas qu’il n’y ait certaines réformes à faire, mais il ne
faut pas vouloir aller plus vite que les violons.
--Je suis partisan du progrès, ennemi des révolutions.
--Évolution et non révolution.
--Il y aura toujours des riches et des pauvres, parce qu’il y aura
toujours des travailleurs et des fainéants, des hommes intelligents et
des imbéciles.
--C’est très joli de faire des phrases, mais j’attends à l’œuvre
Messieurs les théoriciens.
--Évidemment ce n’est ni vous ni moi qui nous laisserons prendre à un
discours ou à un article de journal, mais il y a la masse des ignorants
et des naïfs.
--Si ces gens-là ne sont pas convaincus, ce sont des criminels qu’on
devrait poursuivre; s’ils sont convaincus, ce sont des fous dangereux,
et qu’on les enferme!
--En principe je suis avec Victor Hugo contre la peine de mort; mais
parfois la société a le droit, et le devoir, de se défendre.
--Croyez-vous que la criminalité diminuerait le jour où les hommes
auraient perdu toute religion?
--La première religion, c’est la religion du Bien et du Mal.
--Il n’y a pas de plus beau livre que la Bible.
--Appelez-la comme vous voudrez, mais il faut bien reconnaître
l’existence d’une puissance mystérieuse qui nous dépasse et qui nous
dirige.
--Religieux ne veut pas dire clérical.
--Je ne veux pas qu’on force les gens à aller à la messe, si ce n’est
pas leur conviction, mais je n’admets pas davantage qu’on me défende d’y
aller si j’en ai envie.
--J’ai peine à croire qu’il n’y ait aucune différence entre la nature
d’un Gambetta ou d’un Pasteur, et celle d’un insecte, d’un brin d’herbe
ou d’un caillou.
--Si vous supprimez l’immortalité de l’âme, m’aiderez-vous à vivre, en
vivrai-je mieux et plus longtemps?
--Tous autant que nous sommes, nous avons soif d’au-delà, nous avons
besoin d’un peu d’idéal.
EXERCICE COMPLÉMENTAIRE DE CONVERSATION
(DEGRÉ SUPÉRIEUR)
Cet exercice fut mis à la scène sous le titre de _Vingt Mille Ames_, et
représenté pour la première fois, le 18 avril 1901, sur le THÉÂTRE DU
GYMNASE, par les soins de MM. Gémier, Arquillière, Noizeux, Janvier,
Frédal, Baudoin, Dujeu, Séruzier, etc.
Et de Mmes Milo d’Arcylle, Bussy, Andral, Jousset, etc.
Au gré général, il ne fut pas jugé assez dramatique.
--Voir, en outre, la note de la page 262.
VINGT MILLE AMES
ACTE PREMIER
_A gauche, au coin de la rue donnant sur le petit square, ceint d’une
grille basse en arceaux, la maison de Mme Champenois: La porte cochère
est ouverte et, par les fenêtres du premier étage, brillamment éclairées
et ouvertes à demi, on entend des bruits de danse et de musique._
_Au milieu de la scène, un réverbère luit, près de l’entrée du square._
_Avant que le rideau se lève, un piano et un violon commencent à jouer
le «Pas des Patineurs».--Arrêtés près de la maison, deux agents devisent
en fumant des cigarettes.--On est au mois de juillet._
SCÈNE PREMIÈRE
LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE, puis 4e, 5e et 6e AGENTS.
LAMBERT.
Par une belle nuit, c’est une chose vraiment agréable que de fumer une
cigarette en écoutant de la bonne musique.
GUIBAL.
Oui, Lambert, mais les occasions sont rares et nous faisons bien d’en
profiter.
Survient un autre agent.
LEROUGE.
Bonjour, camarades, on ne s’embête pas de vos côtés.
LAMBERT.
Si le cœur t’en dit, reste avec nous, Lerouge, mais laisse-nous écouter
en paix.
GUIBAL.
Oui, l’on respire, comme l’air est douce!
LAMBERT.
Oui, l’on se régale! Comme cette air est belle!
GUIBAL.
C’est une danse? Je ne la connais pas...
LEROUGE.
C’est une nouvelle danse. L’autre soir, quand je faisais ma ronde, le
substitut était en train de l’apprendre aux clientes de la rue de
l’Aiguille.
GUIBAL.
Alors, tu dois connaître ça, Lerouge, c’est dans ton service.
LEROUGE.
Farceur! Arrive un peu, Lambert, toi qui es musicien. Carmen appelle ça
le «Pas des Patineurs».
Et Lerouge prenant Lambert par la main esquisse avec lui les premiers
pas. Cependant, un quatrième agent survient qui prend le troisième,
puis un cinquième avec un sixième. C’est un petit ballet d’agents. La
musique cesse.
Bon! voilà que la musique s’arrête. C’est dommage... nous
recommencerons.
LAMBERT.
Vous direz tout ce que vous voudrez, rien ne vaut la valse à trois
temps!
SCÈNE II
LES MÊMES, GÉRÔME
GÉRÔME, paraissant au seuil de la porte.
Eh! bien, vous aussi, les amis, vous êtes venus marier Mlle Champenois?
LAMBERT.
Nous avons entendu la musique, Monsieur Gérôme; en service de nuit nous
n’avons pas tant de distractions.
GÉRÔME.
Une distraction! On voit bien que vous n’y êtes pas! Ils ont eu beau
ouvrir les fenêtres, ce qu’il fait chaud là-haut!... Rien qu’à passer
les plateaux j’ai trempé ma chemise. Je plains ceux qui dansent!
GUIBAL.