LA TOMBOLA

Dès qu'ils eurent trouvé des compatriotes à Paris, les réfugiés reçurent

l'adresse d'un certain Monsieur Saumony qui se chargeait, uniquement en

qualité d'intermédiaire, de trouver acheteur et d'obtenir le prix

maximum pour tout objet vendable, si insolite qu'en fût la nature, si

petite ou si grande qu'en fût la valeur.

La famille Vardikof, échouée dans un taudis du quartier St. Paul, se

composait de cinq personnes: le père, un chimiste quadragénaire, la mère

et trois enfants: deux garçons, l'un de dix ans, l'autre de douze

ans,--et une fille, Sonia, dix-huit ans, une pure merveille de beauté.

Les Vardikof, là-bas, faisaient partie de la bourgeoisie aisée. Ils

s'étaient expatriés, après avoir sacrifié tout ce qu'ils possédaient de

non dissimulable, et amassé une assez forte provision de papier monnaie.

Ce viatique n'avait pas suffi, et des perles fines, des bijoux précieux

avaient fourni, au fur et à mesure, les ressources indispensables pour

une tragique odyssée où les malheureux avaient affronté les pires

dangers, et enduré les pires souffrances.

Comme les parents étaient épuisés de fatigue et de maladie, Sonia qui

avait appris le français, dut se charger de porter à M. Saumony la

dernière épave: un joyau d'héritage, une sorte de pendentif auquel on

attribuait un gros prix à raison de son antiquité.

Brun grisonnant, barbu, la figure anguleuse sans dureté, d'une

impassibilité complaisante, M. Saumony, habillé de noir comme un chef de

bureau, recevait dans un cabinet au mobilier administratif, d'un luxe

solide, sans éclat. Assis dans un fauteuil profond qui le grandissait ou

le rapetissait à volonté, il avait devant lui, sur une vaste table

d'acajou, des dossiers, des notes financières imprimées, et aussi des

instruments de précision, des loupes, des compas, des balances.

Quand il parlait, sa physionomie était d'un enquêteur et d'un inventeur,

de telle façon qu'il donnait espoir à la manière d'une célébrité

médicale. Comme le malade à bout de forces croit qu'un miracle du prince

de la science lui rendra la santé,--de même, le besogneux à bout

d'expédients attendait, du minutieux intermédiaire, quelque sauvetage

miraculeux.

Il habitait, boulevard Haussmann, un appartement discret sur la cour.

Aucune enseigne extérieure; sa profession marquée sur des cartes et

répétée par le concierge était avocat-expert. Un trait d'union, reliait

les deux mots et en faisait un terme spécial. M. Saumony n'appartenait

pas au barreau, il ne plaidait pas devant le tribunal; il défendait les

intérêts de ses clients vendeurs auprès de ses clients acheteurs.

Il répondait lui-même à l'appel du timbre d'entrée. Des tapis

conservaient le silence; une lumière froide éclairait l'antichambre; un

long couloir, où l'on ne pénétrait pas, contenait une solitude

mystérieuse.

*

* *

Sonia se présenta avec décision et annonça qu'elle apportait un joyau de

grande valeur.

M. Saumony l'accueillit avec le regard ordinaire d'un fonctionnaire qui

reçoit du public,--mais, quand il la fit asseoir, ses yeux prirent,

d'elle, un instantané secret.

Il examina soigneusement l'objet à vendre et son appréciation fut

prononcée sur un ton de compétence indiscutable: cet objet avait pour

caractéristique d'être vieux et démodé, mais non point d'être ancien.

Les pierreries en étaient naturelles, mais non de l'espèce des gemmes

précieuses; il valait tout juste quelques centaines de francs.

Selon l'effet habituel produit par l'attitude toute puissante de M.

Saumony, Sonia, déçue et convaincue, ne se découragea pas. Elle insista

sur le secours beaucoup plus important dont la famille avait

besoin,--par l'obscure impulsion de faire appel à une science, à un

pouvoir, à un génie miraculeux.

Elle exposa que l'on manquait des choses de première nécessité: linge et

vêtements. Elle-même, Sonia, portait présentement une toilette

d'emprunt. Son père, M. Vardikof, ne pourrait pas, avant plusieurs

semaines, pourvoir par son travail à l'existence quotidienne et enfin,

suprême aveu, à partir d'aujourd'hui, la nourriture était fournie à

crédit,--sur le vu du fameux pendentif.

C'étaient donc plusieurs milliers et non plusieurs centaines de francs

qu'il fallait trouver, sous peine de périr littéralement.

M. Saumony répéta: plusieurs milliers de francs;--sans sourciller,

simplement pour peser, eût-on dit.

Comme Sonia le regardait d'un air d'attente, il ajouta, censément

estimation faite:

--Disons cinq mille, pour préciser.

Sonia, à son tour, répéta posément:

--Cinq mille, ce serait bien.

M. Saumony, en physicien, en opérateur qui commence une création dont il

possède la formule, demanda d'un air méticuleux:

--Votre père ne possède pas de titres financiers, même non cotés? pas de

documents politiques? pas de lettres compromettantes?

--Non, rien d'autre que ce que je vous apporte.

--Ah! même pas de papiers, même pas de témoignages dangereux pour des

tiers... Et vous, dans les difficultés de l'exode,--vous n'avez pas été

violentée?

Cette question s'associait à l'idée de tiers susceptibles d'être

accusés,--elle était toute naturelle, vu les circonstances auxquelles M.

Saumony faisait allusion, et aussi vu le portrait de Sonia.

Le mois de juin s'embrasait d'un soleil oriental. Sonia portait un

costume d'étoffe légère, bleu foncé, au moulage à demi décolleté, à demi

raccourci selon la mode.

De proportion parfaite, ni petite ni grande, assez large de buste, sa

taille s'amincissait sur le galbe des hanches. Des petites mains, des

petits pieds, de fins poignets, de fines chevilles,--les bras et les

jambes ronds et renflés, visiblement d'un grain lisse et serré. Les

cheveux en or sombre; la carnation de blancheur éblouissante attendrie

de tons roses, les yeux de diamant noir, avec de longs cils qui

s'abaissaient, en un jeu émouvant, sur des traits pareils, en leur

céleste grâce, aux traits que l'on prête aux images d'églises.

Elle répondit avec une heureuse vivacité:

--Non, aucune violence, j'ai eu la chance d'échapper à des embûches, à

des agressions abominables.

M. Saumony la regardait parler, il examinait sa sincérité d'accent,

comme il avait examiné l'ancienneté du pendentif.

Il marqua d'un hochement l'expertise favorable. Alors, brusquement,

Sonia comprit. Elle se tut, elle se leva en reculant sa chaise, dressée,

combative, les yeux agrandis, en personne habituée à mesurer les dangers

sans perdre la tête.

M. Saumony répliqua comme si des paroles précises avaient été échangées.

A côté de l'horreur sous-entendue, il imposa l'imagination pratique du

sauvetage.

--Vous diriez à vos parents et à l'entourage que ce joyau a trouvé

acquéreur au prix espéré de plusieurs milliers de francs. Il n'y aurait

aucune perte d'estime pour personne; car le déshonneur, qui est le

verdict du monde, n'existe pas si le monde ignore la vérité. Tandis

qu'au contraire, les gens qui ont fait crédit à votre père sur cette

fausse valeur, croiraient à la malhonnêteté, si vous n'aviez que le prix

réel à déclarer.

Un long silence. Puis Sonia bougea le front, une lueur farouche

signifia:

--Quand? Comment?

Certain marché doit s'exécuter au plus vite. La personne cessionnaire ne

peut pas continuer sa vie ordinaire avec la perspective de l'opération

en suspens. Elle peut se laisser deviner par ses proches, elle peut

changer de volonté,--elle peut mourir...

La Manifestante · 第 5 / 15 题