M. Dovrigny commence:

--Mademoiselle, vous nous avez trouvés réunis au salon parce que nous

venions d'avoir une visite. La visite d'un ami intime, au courant de nos

projets, et bien entendu aussi au courant de nos opinions. Or le hasard

veut que cet ami habite...

Ici, une exclamation de Mme Dovrigny.

Voici Adolphe. Il a en effet été déterminé par le réquisitoire de M. de

Bégalit.

D'un bond, il a franchi les étages, puis il a couru à une boutique

voisine. Et voici qu'il se précipite, des fleurs à la main:

--Mademoiselle Mathilde, chacun son tour. On vous a vue hier!

--Oui! fait Mathilde, les yeux émerveillés. Et vous aujourd'hui...

--Et moi aujourd'hui, du même coeur que vous...

Selon la loi éternelle, M. et Mme Dovrigny ont toujours trouvé

qu'Adolphe était le plus beau garçon qui existât au monde. Mais, en ce

moment, par son geste, son attitude, son sourire,--ils lui voient une

beauté qu'ils ne lui connaissaient pas, une beauté comme vaporeuse, qui

saisit, qui donne envie de pleurer. Oui! eux, en adoration depuis vingt

cinq ans devant leur fils, ils ne l'avaient pas encore bien vu.

Vraiment ceci est nouveau pour eux: il a un large front où se joue la

lumière, ses yeux s'attendrissent d'un éclat miroitant, la bonté décidée

frissonne sous sa fine moustache. Comment des lèvres closes, peuvent

elles, en s'avançant à peine, exprimer tellement l'action et la bonté?

Ils sentent qu'Adolphe, après la condamnation de Mathilde par M. De

Bégalit, a, lui aussi, obéi à l'élan que rien n'arrête,--et que là,

_dans cet inconcevable_, est la grande beauté.

Ils sentent par leur fils adoré.

Adolphe matérialise, rend perceptible pour eux le sublime, le bien qui

ne se définit pas, qui n'a pas de mesure, qui ne se voit que par les

yeux du coeur.

Et voilà qu'ils aiment, à en pleurer aussi, Mathilde, la petite

parisienne, la modeste fille sans apanage aucun,--mais la

personnification d'une bien haute espèce féminine.

Une femme était en danger, menacée par la foule qui hurle et qui lapide.

Mathilde s'était jetée devant la blessée que l'on voulait achever.--Quel

éternel emblème! Mathilde avait tenu en respect la barbarie aveugle en

brandissant des fleurs!

Comment battait-il donc ce coeur apitoyé pour avoir ainsi vaincu les

coeurs impitoyables?

Ah! mes amis, combien le sens de la beauté est-il entré chez les

Dovrigny, dans leur maison, dans leur conception, dans leur existence,

dans leur substance tressaillante!

Voilà qu'ils ont cette faculté d'exprimer, d'un regard, ce qu'il y a de

plus délicat en nuance et en sensibilité; voilà qu'ils se demandent,

d'un regard, qui des deux, par justice, ils doivent embrasser en

premier: Adolphe ou Mathilde?

Car enfin Adolphe a deviné Mathilde; il a su, avant elle même, de quelle

bravoure elle était capable,--il a, dès le début, annoncé qu'elle était

mieux de coeur que n'importe laquelle.

Allons! égalité! embrassons les ensemble: Mme Dovrigny, Mathilde; M.

Dovrigny, Adolphe,--et puis faisons l'échange. Il ne faut pas faire de

jaloux quand on a deux enfants.

La Manifestante · 第 4 / 15 题