Scandinaves, à Rügen et Romova par les anciens Slaves. Jusqu'à ces
derniers temps, les Ispahanais célébraient la «Fête du Chameau», ou «du
Sacrifice d'Abraham», notons la synonymie. Le grand-prêtre de la Mecque
envoyait un sien fils adoptif, montant un chameau bénit. Cet animal
était promené en grande pompe par la ville; à un moment donné, le roi
décochait une flèche contre ses flancs. En un clin d'oeil, la pauvre
bête était abattue, hachée, chapelée, déchiquetée, emportée et
distribuée au loin, chacun en voulait, ne fût-ce que le plus mince des
fragments, pour le mettre dans une grande marmite de riz[417]. Les
Ghiliaks[418], les Aïnos aussi, adoptaient un ourson, le caressaient, le
dorlottaient, le traitaient en enfant gâté, jusqu'au jour où ils s'en
disputaient les morceaux. Les nègres contemporains ne croient pas
acheter trop cher les minces succès de leur agriculture en empalant ou
en coupant le cou à des jeunes filles superbement parées; persuadés
qu'il faut du sang pour appeler la pluie[419]. Même dogme professé par
les Peaux-Rouges. Ainsi, les Paunies tuaient une captive des Sioux en
lui infligeant d'horribles souffrances, et de son sang aspergeaient les
champs de fèves et de citrouilles[420].--Les Loups immolaient une vierge
au Génie du maïs[421].--Au Mexique et au Nicaragua, la victime, avant
d'être égorgée, recevait des honneurs plus que royaux, car on voulait
qu'elle représentât la divinité, se faisant immoler pour le bien de
tous. On ne nous dit point que sa chair fût enterrée dans les champs,
mais le coeur, fontaine de sang, était le revenant-bon des chefs et des
prêtres[422]. Ces exemples pourront suffire.
[Note 417: Silius Italicus, _Punica_.]
[Note 418: Deniker.]
[Note 419: Adams, Cf. le veau des Ahrifa d'Alger.]
[Note 420: Bancroft, _The Native Races of America_.--P. de Smet,
_Annales de la Propagation de la Foi_, 1843.]
[Note 421: James.]
[Note 422: Adolf Bastian, _Der Mensch in der Geschichte_. Lagos.]
De la mériah tailladée et mise en pièces, les djannis ne laissent que
les entrailles et la tête, encore celle-ci est-elle le plus souvent
dépouillée des cheveux. Les oiseaux, les chacals n'ont pas longtemps à
ronger, car, dès le lendemain, entrailles, crâne et squelette sont
brûlés en même temps qu'un bélier. Soigneusement recueillie, et non sans
solennité, la cendre est ensuite confiée aux vents pour qu'ils la
disséminent dans les campagnes; en quelques endroits, on la mélange aux
grains et semences qu'on veut soustraire aux attaques des insectes.
Cette cendre[423] possède toutes les propriétés de la chair vivante,
toutes les vertus du sang qui donne au riz, au blé, au millet la faculté
d'entretenir la vie, de la nourrir. N'était son action, l'indigo ne
pourrait acquérir sa belle couleur bleue, le camphre ne se déposerait
pas dans la tige du camphrier[424]. N'était qu'on en a barbouillé le
seuil, les maisons et les greniers seraient envahis par les esprits de
la fièvre, de la pestilence et de la famine[425].
[Note 423: Cf. Hébreux, IX, 13.--Nombres, XIX, 9.]
[Note 424: Ibn Batoutah.]
[Note 425: Cf. Exode, XII, 13.]
Les débris de la victime, les meurtriers se les disputent, pour les
enterrer au plus tôt dans leur jardin, ou les suspendre à une perche
au-dessus du ruisseau qui arrose leur champ. Au plus tôt, car, dès le
soleil couché, la viande victimale a perdu son efficacité. Les villages
qui concourent au sacrifice organisent des relais, font merveilles de
célérité. Qu'un cultivateur enterre en son enclos le cadavre entier ou
le bout du petit doigt, n'importe, l'effet est le même. Sur ce dogme
fondamental, la théologie djanni se rencontre avec la chrétienne. La
chair divine opère qualitativement et non quantitativement; elle agit
par sa nature et non par son volume; ce n'est point un fumier à étendre
par charretées, mais un point lumineux qui rayonne au loin. Chthonisme
ou catholicisme, le mystère se formule en termes identiques: l'Être
suprême s'incarne pour communiquer la substance au fidèle qui le mange.
Tari transmet au sol sa fécondité par l'intermédiaire de la mériah.
L'action de la chair divinisée s'arrête aux bornes de la propriété
bénite et n'en dépasse jamais les limites. Aux dévots du Christ, la
faculté est déniée de communier par procuration. De même, pour féconder
ses sillons par un filament de chair sanctifiée, le propriétaire khond
ne pouvait se faire suppléer par aucun voisin ou ami. Le premier à
frapper la Tari incarnée, le premier à ouvrir la veine fécondante, à
trancher dans les muscles qui contiennent la vie, s'empare de la bouchée
exquise, du morceau suprême. Il n'est cultivateur qui ne désire être
servi avant les autres, mais tous ne se risquent pas au dangereux
privilège[426]. Il faut savoir que le premier à donner du couteau est
comme magnétisé par le divin contact. Si on le tuait immédiatement, son
corps communiquerait aussi la fertilité aux campagnes. En conséquence,
chaque village fait choix d'un champion adroit et robuste, enveloppé de
toile en plusieurs tours, mis ainsi à l'épreuve du fer. Tandis qu'il
s'efforce à piquer le premier dans la mériah, ses amis veillent à ce que
lui-même ne reçoive pas de mauvais coups.
[Note 426: Peggs.]
Un sang doué de si précieuses qualités, il semblerait que les Khonds
devraient être jaloux de l'ingurgiter eux-mêmes, plutôt que d'en
asperger leurs champs. Ainsi, les Komis de l'Arracan, criblent de
flèches un taureau attaché à un pieu; hommes, femmes et enfants sucent
le sang qui coule des blessures[427]. Mais, dans l'espèce, le sentiment
a eu raison de la logique, et les Khonds veulent bien se contenter du
sang des brebis ou des buffles égorgés au nom de Tari, pour guérir
diverses maladies, telles que la démence et la possession. Quand ils en
appellent aux ordalies, ou jugements de Dieu, du riz est trempé dans ce
sang, et le parjure qui en goûte tombe, tué raide par la déesse.
[Note 427: O'Donnell, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
1865.]
* * * * *
Longtemps les civilisés des alentours ne connurent les rites sanglants
que par de vagues rumeurs. En 1836 seulement, Russell, témoin de ces
atrocités, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des
Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume?
A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des
mériahs aux divinités agricoles; mais la civilisation qui remontait le
cours des fleuves, lentement refoula la cruelle pratique. Les Khonds du
midi l'ayant déjà abandonnée au commencement du siècle, le haut pays
restait inébranlable dans son orthodoxie. Les deux camps arboraient
chacun l'étendard d'un membre du couple divin. Les abolitionnistes
tenaient pour Boura, le Soleil, Créateur suprême, qu'ils disaient être
en délicatesse avec son épouse et même avec le sexe féminin tout entier,
qui aurait introduit dans le monde le mal et le péché. Les
conservateurs, au contraire, prenaient parti pour la Terre, Mère
universelle, professaient que l'effusion du sang mériah, nécessaire à la
consolidation du corps politique, motivait l'agrégation en tribus, même
l'existence des nations étrangères et de toute société humaine. La
discussion s'échauffant, la rivalité s'accentuant, les congénères
méridionaux prirent en abomination la coutume de leurs ancêtres. Qui
avait assisté à l'une de ces tueries, passait pour contaminé par les
effluves sanguins; aurait mis sa vie en danger, s'il se fût montré avant
sept jours révolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas
donné un coup de bêche pendant les cinq à six jours qui précèdent la
pleine lune de décembre, époque à laquelle les Démétriens enterraient la
chair mériah. Même ils établissaient des sentinelles sur la frontière,
pour empêcher qu'un ennemi ne souillât leur sol en y apportant un
fragment de cette substance vireuse. Le dieu Soleil n'aurait pas
pardonné cette désécration du pays qu'il avait fait sien, se serait
vengé par de terribles fléaux. Éventualité non moins dangereuse: les
démons et divinités inférieures prenaient goût à cette nourriture, n'en
voulaient plus d'autre:
«Nous avons, à Cattingya, une jungle très giboyeuse par les
efflorescences salines dont tous les animaux se montrent
friands. Voilà que, pour nous faire pièce, une tribu rivale y
enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison
que pour les chasseurs de Gourdapour, tandis que nous autres de
Cattingya revenons toujours bredouille. Pourquoi? Parce que les
démons favorisent ceux qui les ont mis en appétit de chair
humaine!»
Là aussi fallait-il dire: «Laissez faire, laissez passer»? Fallait-il
attendre que la civilisation croissante qui avait déjà supprimé les
mériahs du Midi, les supprimât aussi dans le Nord? Il eût fallu
patienter pendant des siècles, tout au moins pendant deux ou trois
générations. Le gouvernement anglais, qui intervient directement pour
tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en
souverain. Interdire les sacrifices humains par ordre motivé, rien de
plus facile en théorie. Mais on ne tarda pas à reconnaître que, pour
avoir le dernier mot, la Compagnie aurait dû briser l'organisation
civile et politique, détruire peut-être une partie de la nation; en tout
cas, s'engager en une série de massacres et d'exécutions sommaires dont
il était difficile de prévoir la fin. Le remède eût été pire que le mal.
Le Conseil des Indes tâtonna quelque temps. Le premier acte
systématique, inspiré par Macpherson, fut de reconnaître officiellement
l'existence de ces tribus éparses, de leur faire savoir que
l'administration de Calcutta s'instituait leur centre et les confédérait
sous sa présidence, déclarait qu'à l'avenir il connaîtrait de leurs
grosses affaires, querelles et différends. Cette fois-ci, l'autorité
supérieure se montra bienveillante, autant que prudente et résolue;
comprit qu'il ne suffit pas d'un règlement fiché au bout d'une
baïonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes
commandées par des officiers intelligents et hommes de bien,--on en
trouve quand on veut les chercher. Dans cette élite, il faut en premier
lien nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Russell, Ricketts, Mac
Viccar et Frye, qui, dans les années 1848-1852, opérèrent dans les
districts les plus mal famés[428].
[Note 428: Tels que ceux de Boad, Patna, Madji Désa, Tchina Kinnédi,
Kalahandi, Maha Singui, Bourgui, Bissam Kattak, Goumsor, Rayabidji,
Sourada, Tchounderpor, Godaïri, Loumbargan, Sirdapor et Boundari.]
Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expédition
évita le fracas et les brutalités. Réquisitionnant les victimes
désignées pour de futurs sacrifices, elle délivrait des cinquante et des
cent. Assez nombreuse pour écraser les résistances qui eussent pu se
produire, la troupe cherchait à éviter les collisions; ce qui n'empêcha
pas qu'elle n'eût parfois à montrer les dents, à se frayer un chemin de
vive force. Le plus souvent, l'officier mandait les caciques, leur
expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi; ne lâchait prise qu'ils
n'eussent juré:
«Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'étouffe, que
l'eau me submerge, que le tigre me dévore, moi et mes enfants,
si je viole l'engagement que je prends pour moi et mon peuple,
de renoncer au sacrifice d'êtres humains!»
Dès qu'ils avaient prêté serment, on pouvait se tenir pour satisfait,
car les Khonds n'ont qu'une parole. Par mesure de précaution, l'âge, le
nom et le nombre étaient inscrits de tous les enfants et surtout de la
progéniture poussiah, serfs et esclaves qu'on eût pu substituer aux
mériahs en titre. Il était annoncé que les années suivantes on viendrait
prendre des nouvelles. Pour mettre les consciences à l'aise, Campbell
accepta gaiement que le Gouvernement et tous ses fonctionnaires fussent,
devant le Ciel et la Terre, déclarés responsables de la cessation des
sacrifices; il se prêta à un sacrement solennel par lequel était
détourné sur sa tête le courroux de tous dieux, de toutes déesses.
Seulement, pour se montrer plus puissant que leur Olympe, il mit un jour
la main sur quelques idoles, réputées redoutables entre toutes, et les
fit écraser, comme malfaiteurs, sous les pieds des éléphants porteurs de
bagages. Le dernier acte--non le plus facile--fut de rassurer les
mériahs. Pour quelques-unes qui, pâles et tremblantes, se réfugiaient à
son camp, traînant un bout de chaîne, ou portant les marques de fers aux
poignets et aux chevilles, précautions significatives du supplice qui se
préparait, la plupart des victimes fuyaient les libérateurs, se
cachaient derrière les meurtriers. On leur avait fait accroire que
l'étranger les réservait à des supplices plus affreux que l'immolation à
Tari: être martyrisées pour que le sang, répandu goutte à goutte,
ramenât l'eau dans les étangs desséchés de la plaine; être dévorées par
des tigres sacrés qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne
revenaient pas de leur étonnement quand on les déclara libres de rester
ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloquées à de jeunes chefs et à
d'ambitieux personnages, sous l'engagement tacite que le gouvernement
favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaça dans les écoles des
missionnaires furent mariées à des convertis protestants; mais on
remarqua qu'elles ne tournèrent qu'à demi-bien; les instituteurs leur
reprochaient le caprice et l'insubordination, la paresse et la
gourmandise. On en vit qui prirent la fuite, retournèrent dans leurs
villages, déclarant que vivre avec des étrangers leur était
insupportable et qu'elles préféraient être égorgées par leurs proches.
Croirait-on que des ambitieuses se dépitaient, regrettant la superbe
chance qu'elles auraient eue de passer déesses! Nombre de mériahs
étaient déjà femmes et mères. L'idée qu'il faudrait abandonner leur
famille les désespérait; mais il fut annoncé que l'union de chacune avec
son amant serait déclarée mariage valide. Sitôt la décision prise, on en
vit surgir plusieurs qui s'étaient dissimulées. La perspective d'être
immolées, tôt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'être
enlevées, immédiatement, à leur entourage et à leurs affections. Pauvres
créatures qui se résignaient à une mort affreuse pour jouir d'un peu
d'amour et de maternité! Elles avaient accepté leur sacrifice,
convaincues, elles aussi, que leur immolation était d'effet salutaire,
et que leur sang rejaillirait en bénédiction sur la communauté.
Quant aux djannis et _patours_, ébranlés, mais non convaincus, ils
eussent volontiers résisté jusqu'au bout; mais que répondre à la
puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez,
Loha Soleil, Boura, Seigneur des armées, n'étaient pas de taille à
lutter contre un colonel anglais. Il avait donc fallu céder.
* * * * *
Céder... on plutôt transiger. Car la religion, même chez des sauvages,
ne s'avoue jamais battue. L'Église montre les dispositions les plus
pacifiques, le tempérament le plus conciliant, dès qu'elle rencontre des
gens décidés à passer outre; elle est alors admirable dans les
compromis, ingénieuse à trouver des accommodements avec le ciel. Envers
les violents, elle a des trésors d'indulgence, leur laisse «ravir le
ciel», mais envers ceux qu'elle soupçonne de faiblesse, son arrogance ne
connaît pas de bornes; envers les vaincus, elle ne connut jamais la
pitié.
Quand ils se virent refoulés par les canonniers et carabiniers, les
théologiens khonds firent la découverte opportune que Tari avait
recommandé, mais non point commandé, qu'on lui apportât des victimes
humaines, et que d'autres offrandes, singes, guenons ou cochons
sauvages, lui conviendraient presque aussi bien. Ils s'aperçurent, au
bon moment, que la chair mériah est supérieure aux autres relativement,
mais non pas absolument; que la tête d'un homme vaut plus qu'une dizaine
de têtes bovines, moins qu'une centaine. On pouvait donc s'arranger.
Longtemps l'immolation d'une personne constitua l'acte suprême des
religions, le moyen d'acheter la faveur des pouvoirs célestes ou
infernaux--autant qu'on peut les distinguer. Mais la foi faiblit à
mesure qu'augmentèrent les connaissances. La pitié s'en mêla.
L'agriculteur découvrit que, pour avoir la pluie en son temps, il
importait peu de verser sur l'autel du dieu des Nuages le sang d'un
enfant ou d'un agneau; et dès lors il préféra sacrifier le petit d'une
brebis que son propre fils. Cependant il était encore loin de soupçonner
que, sang ou pas de sang, il n'en pleuvait ni plus ni moins. Force fut
aux représentants de la divinité de prendre leur parti de la découverte
intempestive et d'accepter les modifications qu'elle imposait. Ne
pouvant autrement, ils se résignèrent, hélas! Dès qu'un prêtre accepta
un taureau, dès qu'il laissa donner des béliers aux lieu et place d'un
homme, la fiction se substitua à la réalité, l'orthodoxie s'en alla à
vau-l'eau. Des substitutions, toujours plus hardies, marquèrent le
déclin, mesurèrent la dégénérescence du dogme. A se laisser marchander,
les dieux se virent floués et trichés; on rogna leur part jusqu'à ne
plus laisser qu'une misère. Aux dieux indous, du temps qu'ils étaient
encore cousins de Tari et de Loha, on sacrifiait aussi des mériahs,
beaucoup de mériahs, mais avec le temps on remplaça l'homme par le
cheval, le cheval par le taureau, le taureau par le bélier, le bélier
par le chevreau, le chevreau par des poulets, les poulets par les
fleurs, beaucoup de fleurs. «Trop de fleurs!» s'écriait Calchas. Jadis,
au Pouroucha Médha, on servait un magnifique banquet, cent
quatre-vingt-cinq personnes[429], pas une de moins: hommes et femmes,
garçons et filles dans la fleur de l'âge. Mais les réformes survenant,
on attacha, comme par devant, les victimes au poteau; puis, au milieu
des litanies en l'honneur de Narayana immolé, le sacrificateur
brandissait un couteau, tranchait les liens des captifs, puis, à la
divinité affriandée servait, quoi? du beurre fondu, maigre régal! De
même les Perses en arrivèrent à présenter au génie du Feu, non le
taureau stipulé, mais un poil, un seul poil, montré de loin. Les Slaves
substituèrent aux égorgements d'hommes l'offrande de simples jouets, de
quelques odeurs. Les Chinois, toujours ingénieux, incinéraient des
bonshommes en papier. Semblablement, les Romains s'étaient engagés à
fournir, tous les ans, un festin de trente hommes au Tibre; ils lui
servirent autant de mannequins en osier. Ils avaient promis des biches,
qu'ils vinrent à remplacer par des brebis, mais en spécifiant nettement
qu'elles étaient appelées «biches»[430]. Ailleurs, au lieu de têtes
humaines, on piqua aux lances des noix de coco, des têtes d'ail ou de
pavot. Aux fêtes carillonnées de nos villages, les marmots et jeunes
rustres--dernière dérision--se régalent de pâtisseries figurées dont ils
ignorent parfaitement l'origine. D'un terrible rituel innocent souvenir.
[Note 429: Yadjour-Véda.]
[Note 430: Festus, _de Verborum significatione_. _Cervaria._]
Les djannis ne pouvaient nier que leur Tari ne fût déjà coutumière de
transactions. Elle avait déjà permis à la Fête des Semailles la
substitution d'un buffle à un homme. Les Démétriaques de Kalahandi
faisaient choix d'un joli veau qui devenait propriété communale. Sitôt
sevré, laissé libre autant que le cheval destiné, par les brahmanes, au
sacrifice de l'_Açvamedha_, il trouvait toujours ouverte la porte de son
étable, vaguait par les champs, gambadait dans les jardins, paissait les
orges, broutait les légumes, dévastait les potagers. Les cultivateurs ne
le rencontraient que pour le choyer et le caresser, lui donner des
friandises; il avait tout à son contentement. Devenu beau taureau, il
était conduit au sanctuaire de la déesse.
Des vases rangés autour de l'autel contiennent les échantillons de
semences qu'il s'agit de rendre fécondes. Tandis que l'animal les
renifle, donne de la langue par-ci par-là, un coup bien asséné le tombe;
on l'égorge, et dans sa bouche on passe une jambe de devant; manière de
montrer que la pieuse bête s'est apportée elle-même en sacrifice. La
carcasse est promptement débitée par les paysans; chacun se saisit d'un
rogaton qu'il court enterrer dans son clos. On met à part le sang et les
entrailles, sur lesquels débris on casse des cruches et on déverse des
victuailles à pleines marmites.
Le lendemain, les laboureurs se rangent devant les grains mis en tas,
et, dans le monceau chacun plonge le fer de sa charrue, afin de lui
communiquer des vertus prolifiques. S'annonce alors par de bruyants
claquements de fouet un djanni, appelé Pot Radj, du même nom que le
Faune qu'il est censé représenter. Il apporte un chevreau, la «victime
de l'araire», _hari mériah_, l'égorge en un tour de main, mélange sa
chair avec celle du taureau tué la veille, met cette viande dans un
panier. Du milieu des laboureurs surgit alors un homme nu, qui saute sur
la corbeille, s'en empare et s'esquive. La foule se précipite après. A
grandes enjambées et avec de bruyantes vociférations on fait le tour du
village, tandis que le coureur jette à droite et à gauche les morceaux
qu'il déchire entre les dents; il appelle à la curée les démons,
auxquels, de leur côté, les paysans font largesse de brebis et poulets.
Sabre dégainé, les Païks veillent à ce que nul étranger ne dérobe la
moindre bouchée, car il suffirait d'une bribe pour escamoter les mérites
du coûteux sacrifice. Ce n'est pas tout. Au retour de l'expédition, la
multitude s'empare de premier taureau qu'elle rencontre, l'abat, et tous
les ayants droit en prennent leur part.
Pendant les deux premiers jours, les offrandes ont été présentées au nom
de la communauté, mais, aux troisième et quatrième, les particuliers
sont libres de capter par des présents, faits en leur propre et privé
nom, les faveurs spéciales de Tari et de telles autres divinités
champêtres qu'ils jugent opportun. On ne s'y épargne point et il n'est
pas rare de voir une grosse bourgade sacrifier quatre à cinq douzaines
de boeufs, des brebis par centaines, dont on empile les têtes en deux
monceaux. Et alors les femmes qui ont fait des voeux, de dépouiller leur
mince costume, et entourées d'amies, de courir nues par les places et
par les chemins. Elles sautent et dansent, agitent des ramées,
brandissent des feuillages. Les unes veulent être rendues fécondes en
même temps que la Terre, et les autres remercient la déesse qui les a
rendues mères.
Remarquons en passant, et sans entrer plus avant dans la matière, que
les rites agricoles marquent une certaine prédilection pour la nudité
des célébrants. Ainsi, aux environs de Madras, une fête annuelle
rassemble des myriades de pèlerins, qui égorgent des troupeaux entiers,
et quand l'air est épaissi par les vapeurs du sang, ils se déshabillent,
processionnent en secouant des rameaux verts, puis vont se baigner.--De
même, les _Dodoles_ slaves sont promenées par les champs, vêtues
seulement de frondes et de fleurs.--Une légende de Tchamba, près
Amrétsir, raconte que l'eau se refusait obstinément à couler dans un
canal que l'on venait de creuser. Les sages décidèrent que, pour mettre
en mouvement l'artère d'irrigation, il était indispensable que la plus
belle et la plus vertueuse princesse de la maison régnante consentît à
se faire couper le cou. La généreuse fille accepta de grand coeur. Mais
ce ne fut là que son moindre mérite, il lui fallut aussi se résoudre à
courir nue dans le lit du canal, en spectacle à la foule assemblée.
Vingt-cinq siècles plus tard, le seigneur de Coventry n'en demanda pas
tant à l'illustre Lady Godiva. Mais revenons à nos Khonds.
Au cinquième et dernier jour, grande procession des fidèles se rendant,
musique en tête, au temple de Pot Radj pour assister à un acte de haute
liturgie, un vrai mystère.
Sous l'autel est caché un agneau que le prêtre officiant fait semblant
de chercher. Il ne manque pas de le découvrir, fait claquer son
fouet,--sans doute en imitation du tonnerre,--et du manche toucha la
bête, l'insensibilise par des passes magnétiques. Dès que ses membres
sont rigides, il met les quatre pieds sur une main, sautille et tourne
autour du l'autel. Après quelques minutes de cette manoeuvre, il dépose
la victime sur la pierre. A ce moment, les assistants se jettent sur
lui, le renversent, lui attachent les mains derrière le dos, puis le
poussent dans une ronde. Tous y prennent part en criant. Les musiciens
tambourinent à tour de bras. Excité, autant et plus que les autres, le
djanni roule des yeux, hérisse le poil. Son Dieu l'envahit; Pot Radj,
incarné en sa personne, bondit sur l'agneau stupéfié, le saisit entre
les dents, le secoue, l'attaque à la gorge, le fait expirer sous les
morsures. Il s'arrête alors, souffle et reprend haleine, mais pour
fouiller dans les entrailles déchirées, y plonger la tête à plusieurs
reprises et la retirer dégouttante de sang. Satisfaits maintenant, les
assistants s'emparent du cadavre lacéré et l'enterrent au pied de
l'autel. Ils se rappellent alors que devant Tari sont empilés des grains
et semences, des chairs et ossements, les têtes de nombreuses victimes.
Et tous, à quelque caste qu'ils appartiennent, de se précipiter sur le
tas, de se disputer les débris, chacun pour son champ et son jardin.
L'énergumène s'est enfui dans la jungle, ne reparaît de trois jours. Ce
n'est encore que la scène avant-dernière.