cultures, l'image de la déesse et la tête du taureau premier immolé.
D'ordre, de décence, rien: plus on est fou, plus la Terre sa met en joie
et en vigueur. Feu croisé de mots piquants, de propos plus que lestes,
de gestes obscènes, de moqueries et railleries. Aux Lénées de Dionysos,
les vignerons tenaient le haut bout: ici, les bergers mènent le
charivari. Ils tiennent à dire leur mot sur les affaires au moment. Avec
une verve endiablée, ils éclaboussent tout le monde et son père,
prennent à partie les notables, les autorités, n'épargnant même pas la
déesse. De leur côté, les Asadis, danseuses et prostituées attachées au
culte, assaillent les citoyens les plus graves et les plus respectables,
houspillent brahmanes et lingayats, sautent à califourchon sur les
épaules des zémindars. Après les émotions de la mériah immolée, après le
spectacle des égorgements, après les pleurs et les cris, après tant de
sang répandu, il faut de larges rires, des esclaffements bruyants et
sonores. L'âme surmenée ne reprend son équilibre qu'en passant par une
agitation en sens contraire. C'est ainsi que la folle bande arrive
jusqu'à la chapelle sacrée au dieu Terme, où l'on enterre la tête du
taureau. Le lendemain des saturnales, il n'y paraît plus, et chacun de
vaquer à ses occupations accoutumées.
CONCLUSION
Ainsi les mériahs pouvaient, hier encore, être observées sur place,
débris vivant d'une religion préhistorique. Les évolutions par
lesquelles l'humanité a passé dans le temps se répètent dans l'espace.
Dans les replis et recoins du labyrinthe que forment les montagnes et
les vallées, avec leur multiplicité de climats et d'expositions, sous
l'action des vents secs ou humides, la flore intellectuelle des périodes
antérieures se retrouve éparse, mais assez complète. Les siècles se
survivent, se pénètrent les uns les autres. La petite goutte de rosée,
la plus petite, reflète tout un paysage, de même notre individu, de
mince durée pourtant, peut assister à la longue procession des âges, se
faire contemporain des temps écoulés et des périodes futures:--il n'y a
qu'à voir et regarder autour de soi, il n'y a qu'à comprendre.
Ces Khonds, ces Todas et Badagas, ces Apaches, ces Esquimaux, on les
dédaigne comme n'étant que des peuples enfants, on les méprise comme
n'ayant que les rudiments de l'intelligence et de la moralité. Mais
c'est précisément par leur intelligence enfantine et leur moralité
rudimentaire qu'ils devraient exciter l'intérêt. Les grands hommes, les
sages et avancés, ne représentent que leur personnalité; les individus
supérieurs ne sauraient nous enseigner autant que les plus faibles et
les plus humbles qui nous montrent l'humanité à ses débuts. Les
naturalistes estiment les infiniment petits au moins à l'égal des
infiniment grands; les infusoires, les mucosités, les ferments, les
pourritures, attirent leur pensée autant que les systèmes solaires, que
les trajectoires des comètes, et les tourbillons constellés. Pour le
moraliste, non plus, il n'est pas être trop vil, car le plus misérable
des hommes est encore son frère, os de ses os et chair de sa chair. Dans
notre espèce, il n'est grandeur, il n'est bassesse dont nous ne soyons
solidaires. Ne nous a-t-on pas raconté que Newton vit tomber une pomme
et se demanda: Pourquoi?--«En y pensant,» il vit s'ébranler la multitude
confuse des étoiles; de tous côtés, elles se portaient sur la Voie
Lactée, s'y engouffraient, se décomposaient et se recomposaient. Deux
mots flamboyèrent sur les obscures profondeurs de l'espace immense:
_gravitation universelle_.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Préface V-XIV
Les Hyperboréens, _chasseurs et pêcheurs_.
Les Inoïts orientaux 1
Les Inoïts occidentaux 57
Les Apaches, _chasseurs nomades et brigands_ 144
Les Naïrs, _Noblesse guerrière et Famille maternelle_ 168
Les Monticoles des Nilgherris, _pasteurs, agriculteurs
et sylvestres_ (Todas, Badagas, Cotas, Iroulas et Couroumbas). 205
Les Kolariens du Bengale, et les _sacrifices humains
chez les Khonds_ 289
Conclusion 393
Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--17473.