enfants qu'on avait vus naître, on avait l'avantage que leur immolation
inspirait moindre pitié. Non que jusqu'à leur triste fin on fût dur à
leur égard, et qu'on les traitât avec rigueur; tout au contraire. Les
poussiahs étaient les favoris de tous, les enfants privilégiés de la
communauté, aux frais de laquelle ils étaient habillés et nourris,
nourris même d'aliments de choix, car on tenait à ce qu'ils fussent
gentils, bien venus, doués d'un agréable embonpoint; d'ordinaire, ils
entraient dans les familles notables, qui considéraient comme une
prérogative et une source de prospérité le fait de les héberger. Manger
au même plat qu'eux maintenait en santé ou guérissait les maladies[390].
Donc, ils partageaient la couche, les travaux et les jeux des compagnons
de leur âge, et, si on ne leur cachait pas le sort qui les attendait, on
les berçait de l'espoir qu'ils ne seraient sacrifiés que sur le tard,
qu'on les aimait trop pour ne pas les garder en dernier. Devenaient-ils
adultes, il n'y avait femme ou fille qui ne fût fière de leurs faveurs.
On encourageait spécialement les relations entre ces esclaves des deux
sexes, car le produit de leurs unions appartenait à la sanglante déesse;
leur fécondité assurait la perpétuité des sacrifices. D'ailleurs, on eût
mal fertilisé la terre avec la chair bréhaigne.
[Note 390: Campbell.]
* * * * *
Dix à douze jours avant la grande cérémonie, les patriciens et notables
villageois se baignaient, se purifiaient suivant les rites. Au bosquet
sacré, arbres majestueux, laissés debout de la forêt primitive, refuge
des nymphes bocagères, dryades et hamadryades, ils notifiaient à la
déesse de se tenir prête, que la fête se préparait.
Les trois premiers jours se passaient en orgies qu'on nous dit avoir été
indescriptibles, et dans lesquelles figuraient parfois des femmes
accoutrées en hommes et armées en guerriers. La grande épouse du Dieu
Soleil, il fallait secouer ses sens torpides, susciter sa fécondité
endormie, irriter ses désirs par des spectacles naïvement lubriques.
Tumultes de cris et de chants. Tambourins, tartevelles et cornemuses
faisaient rage, les échos se répondaient de colline en colline. La
jeunesse gigotait et se trémoussait et, tout en dansant, les filles
raclaient le sol du talon, le palpaient de doigts caressants:
«Éveille-toi, éveille-toi, Terre, notre amie!» De même aux fêtes des
semailles, les Latins invoquaient Ops Consiva, tout en grattant la terre
avec les ongles[391].--Chacun s'est fait brave, y a été de son
vermillon. La cuivraille de reluire, et la ferraille de tintinner. Les
chasseurs paradent avec leurs peaux d'ours ou de tigre, s'emplument
comme un coq des jungles, comme un faisan des bosquets. Et zélateurs et
zélatrices d'agiter leurs balais et leurs thyrses à plumes, simulant
ainsi des volées de paons. La misérable héroïne a été lavée à grande
eau, on l'a fait jeûner pour qu'elle soit pure à l'intérieur comme à
l'extérieur; elle est habillée de neuf. En procession solennelle on la
conduit de porte en porte, puis on la mène dans la forêt sombre, demeure
de la déesse. Sous les guirlandes de vertes frondaisons, le prêtre la
lie par des cordes à un mai fleuri, haut de dix à douze mètres, surmonté
d'une figure de paon.
[Note 391: Lasaulx.]
Ici, le paon, roi de la fête agricole, représente évidemment le Soleil.
Autant de soleils que d'yeux d'or sur l'éventail. Le trône sur lequel
s'asseyait le Grand Mogol figurait un paon déployant ses gemmes
resplendissantes:
_Que reviennent les beaux jours de Delhi! Bénis le siège d'or
que le paon illuminait de ses pierreries[392]!_
[Note 392: Chanson ourdoue.]
Le siège royal du Birma représente un paon, et aussi un lièvre, symbole
marquant la double descendance solaire et lunaire; l'étendard de la
dynastie porte paon volant sur champ d'argent[393]. Le sorcier Garro ne
s'engagerait dans aucun rit religieux avant d'avoir chaussé des sandales
et fiché dans sa chevelure des plumes de paon. Les Khonds jurent par les
pennes de cet oiseau, jurent aussi par le tigre et le termite.
L'éléphant, autre symbole du Soleil, en tant qu'époux de Déméter,
l'éléphant devant lequel les femmes s'inclinent; elles barbouillent ses
tempes de vermillon, font marcher leurs enfants dans les traces de ses
pas; il n'est donc pas étonnant que l'image du roi des forêts orne
souvent le poteau des sacrifices. Il arrive encore qu'un second pieu est
érigé en l'honneur de la déesse, représentée alors par trois pierres au
milieu desquelles on enterre un paon de cuivre.
[Note 393: Yule, _Awa_.]
Revenons à la victime. Elle a été couronnée de fleurs, ointe d'huile et
de beurre fondu, on l'a fardée avec du safran jaune, couleur des esprits
lumineux et des esprits célestes, on se prosterne devant elle et on
l'adore. On l'adore pour en faire une autre Tari. Car, dans la
conception vraiment orthodoxe du sacrifice, l'hostie, qu'elle soit
homme, femme ou vierge, agneau ou génisse, coq ou colombe, représente la
divinité elle-même. C'est pour cela que les Mexicains l'habillaient dans
toute la pompe des vêtements et attributs de l'Immortel qu'elle avait à
personnifier. Exécutions piètres et mesquines que celles de pauvres
esclaves, de malfaiteurs détestables, mais immolations glorieuses que
celle d'un Dieu, d'une déesse, et combien mirifiques les vertus de leur
sang répandu!
Tari, dit la légende khonde, avait en l'intention de subir chaque fois
le sacrifice en sa personne. Elle voulait faire comme le grand roi
Vikramajit[394], qui,--plus fort que messire saint Denis, et même que le
béat saint Oriel[395],--chaque soir, coupait lui-même sa propre tête et
la portait en offrande aux Dévi[396]. Mais les adorateurs de la déesse
virent la difficulté du système et l'assurèrent qu'il suffirait qu'elle
se fît égorger par délégation. Tari voulut bien se rendre aux raisons
qu'on lui donnait. Elle accepta la théorie qui depuis a force de dogme:
les Dieux ne demandent qu'à être immolés au profit de l'humanité, mais
ils ont souvent autre chose à faire, et peuvent n'être pas disposés pour
le quart d'heure. S'ils n'interviennent en personne, ils interviendront
par substitut, s'incarneront en des _mériahs_ ou intermédiaires[397]. Le
mériah sera le plénipotentiaire du Dieu, son fondé de pouvoir et son
autre lui-même[398].
[Note 394: Sherwill, _The Rajmahal Hills_, _Journal of the Asiatic
Society_, 1851.]
[Note 395: Frodoard, _Histoire de l'Église de Reims_.]
[Note 396: Yule, _Marco Polo_.]
[Note 397: Quelques indianistes, expliquant le mot de _mériah_ par
celui de _médiation_, rappellent que le nom des miris du Bengale,
messagers ou commissionnaires, signifie entremetteurs.]
[Note 398: Tim., II, 5.--Hébr., IX, 15.]
Sur cette donnée, les Khonds et congénères érigent la victime en
divinité, la flattent, vantent sa beauté, chantent ses louanges, dansent
autour. A la nuit tombante ils se précipitent pour la toucher--la
malheureuse porte bonheur!--En un clin d'oeil, ils la dépouillent de ses
vêtements, les mettent en lambeaux en se les disputant; ils parfument
leurs mains dans sa chevelure, raclent ses cosmétiques, sollicitent un
crachat qu'ils s'étendront soigneusement sur la figure[399]. Puis la
multitude se retire, laissant la nouvelle déesse solidement attachée au
poteau, son trône et sa colonne de gloire; l'abandonne affamée,
palpitante, nue, dans le froid de la nuit, au milieu des terreurs de la
forêt, attendant l'horrible tragédie du lendemain. Quelle veillée! La
nouvelle fille des Dieux est censée en conversation intime avec la
grande Tari, devenue sa mère et patronne. Que disent à la pauvrette
l'immense solitude et l'effrayant silence coupé par le miaulement du
tigre, le glapissement des fauves et par les voix mystérieuses de la
forêt, proférant des mots inconnus? Que répond-elle aux astres éternels
qui la contemplent de leur regard fixe, aux étoiles scintillantes qui
lui font signe: Demain, tu seras des nôtres?
[Note 399: Ricketts.]
Au matin, tout le village revient pour en finir. Musique et tintamarre,
fifres, gongs et clochettes, cris et hurlements assourdissants. On
s'emplit de bruit et de tapage comme jadis Bacchants et Bacchantes;
comme aux mystères d'Éleusis «on mange du tambourin, on boit de la
cymbale». Car il est des choses auxquelles on ne se résoudrait jamais,
n'était qu'on a noyé sa raison dans l'ivresse, émoussé toute sensibilité
dans une excitation désordonnée; n'était que chacun veut dire: «Je n'y
suis pour rien!» Alors la foule est seule responsable, c'est-à-dire
personne. L'axiome, «le tout, somme de ses parties», ne s'applique pas
aux multitudes.
Quoi qu'il en soit, on entoure la pauvre fille, on la plaint, on se
souvient comment hier encore on la traitait en favorite, compagne de
tous les jeux; on se rappelle les mots, les reparties, les traits
touchants de celle qui supplie et se débat dans ses liens: «Voyez comme
elle pleure! Aurez-vous le courage de la tuer? Comme elle était gaie,
aimait à rire, aimait à chanter! Tu sais qu'elle était la bonne amie de
ton garçon? Elle a pensé te donner un petit-fils.» Plus d'un brave père
de famille, qui serait désolé que l'infortunée en réchappât, larmoie et
s'apitoie autant ou plus fort que les autres; il y gagne de verser des
larmes exquises de douceur, d'en faire verser aux bonnes âmes; bien
plus, de faire sangloter la mériah: heureux présage! On ne nous dit
point que victime liée au poteau ait jamais été délivrée. L'instinct du
drame nous est inné, les plus brutaux et grossiers ont, par intervalles,
le besoin de s'apitoyer, irrécusable preuve qu'ils sont charitables et
sensibles. Et puis, l'infortunée est déjà déesse, il ne faut pas
l'oublier. Si elle fond en pleurs, les nuages répandront sur les
campagnes des pluies bienfaisantes; son sein, se gonflant de soupirs et
s'agitant en sanglots, communique la vie aux semences, la fertilité au
sol.
Quand l'émotion est au comble, l'officiant fait signe; la multitude se
calme, se range en bon ordre à l'entour. L'esprit divin envahit le
prêtre et l'inspire, lui fait raconter l'origine de l'institution
sacrée:
«Au commencement, la Terre, masse informe de boue, n'aurait
point supporté la demeure d'un homme, ni même son poids; dans
ce limon délayé et toujours mouvant, ni arbre ni herbe ne
prenait racine.
«Alors Dieu dit: Répandez du sang humain devant ma face!» Et
l'on sacrifia un enfant devant lui... Tombant sur le sol, les
gouttes sanglantes fixèrent le terrain et le consolidèrent.»
Cette croyance est assez générale. On sait plusieurs rajahs de l'Inde
qui répandaient du sang humain sur les fondements des édifices publics,
mais l'illustre Chah Djihan se contenta d'égorger des animaux sur la
première pierre de Delhi[400]. La Birmanie branlait sous les pieds,
jusqu'à ce que Rani Attah l'eût consolidée par un sacrifice. Idée
connexe: Érin, l'Ile Sainte, émergeait chaque septième année, puis
rentrait sous l'eau, mais un ange la fixa en jetant sur elle un morceau
de fer[401]. Les deux roches qui devaient porter Tyr flottaient à
l'aventure, jusqu'à ce qu'on les eût aspergées de sang:
[Note 400: Rajendralala Mitra, _Indo Aryans_.]
[Note 401: Sepp, _Heidenthum und Christenthum_.]
«Sous les libations du sang sacré, les collines errantes
s'enracinèrent dans les vagues, et, sur les rochers, désormais
inébranlables, les fils de la Terre élevèrent Tyr, la cité au
large sein[402].»
[Note 402: Nonnos, _Dionysiaques_.]
Les Nègres, eux aussi, avaient fait la même découverte. Sur la place que
devait occuper son palais, le Grand Djagga fit décapiter un homme; à
travers le sang qui jaillissait, il marcha vers les points cardinaux,
puis donna le premier coup de pioche[403].
[Note 403: Bastian, _San Salvador_.]
Sans doute, cette croyance avait été fondée sur l'observation plus ou
moins nette que, en zoologie, la formation du squelette résistant
coïncide généralement avec l'apparition du sang rouge, dont on avait
remarqué les propriétés agglutinantes. On avait conclu que le sang
aspergé donne consistance aux boues et aussi à la chair, autre limon. Le
sang coûtait si peu jadis!... Mais revenons à notre texte[404]:
[Note 404: Plusieurs textes de rédaction légèrement différente ont
été reproduits ci-après, sous une forme quelque peu condensée.]
«Et par les vertus du sang répandu, commencèrent les semences à
germer, les plantes à croître, les animaux à se propager.
«Et Dieu ordonna que, pour maintenir la Terre ferme et solide,
elle fût arrosée de sang à chaque saison nouvelle. Ce qu'ont
fait toutes les générations qui nous ont précédés.
«Assise sur une pierre, un jour Tari mangeait des pommes. Voilà
qu'en les pelant, la déesse se coupa le doigt et le sang tomba
sur le sol, humecta le terrain aride. Et tout aussitôt, de
chaque goutte, de chaque gouttelette poussèrent des plants de
riz, et la campagne se prit à fleurir[405].
[Note 405: Des fleurs jaillirent de la blessure faite à Odin par un
sanglier. Ainsi les roses surgirent du sang de Vénus, quand elle se
piqua aux ronces, en courant vers Adonis qui se mourait. Et au même
endroit, la Mère de Grâce, Notre Dame marchant sur le rocher, se coupa
au talon, et laissa derrière elle une traînée de ces fleurs qu'on a,
depuis, appelées les «Roses de Jéricho». Sepp, _Heidenthum und
Christenthum_.]
«Tari considéra le riz si dru, le riz si verdoyant. Elle
comprit combien étaient grandes les vertus du sang. Si quelques
gouttes seulement avaient fait cette abondance, quelle
fertilité ne découlerait pas de ses veines largement ouvertes!
Tari pensa donc à s'offrir en sacrifice. Tari se présenta,
tendit le front au couteau, disant: Me voici, je suis la
mériah, je viens pour être immolée[406].
[Note 406: Cfr. Hébr. X, 7; IX 11, etc.]
«Les Dieux et les hommes répondirent: Tu dis bien, tu fais
bien, ô Tari Pennou! Mais si nous t'immolons une fois pour
toutes, la vertu de ton sacrifice irait s'affaiblissant de jour
en jour. Il vaut mieux te sacrifier tous les ans et chaque fois
qu'on en aura besoin.
«C'est pourquoi, ô Pennou, tu entreras dans le corps des
mériahs à la saison des semailles, ou quand les mauvais esprits
désoleront la terre, souffleront les vents empoisonnés de la
sécheresse, les miasmes de l'aridité, de la pestilence. Tu
seras alors sacrifiée pour le bien de tous.
«Et la chose fut agréée entre Tari, les Dieux et les hommes.
Depuis, ô Khonds, il en fut toujours ainsi.
«Pourquoi donc, peuple, te lamentes-tu? Et toi, mériah,
pourquoi crier, pourquoi sangloter? Ce n'est pas ta faute ni la
nôtre, ni celle des parents qui t'ont vendue. Tu as été
achetée, tu as été payée. Nos sueurs et notre travail ont
acquis ta personne, nous n'avons donc point péché contre toi.
Il faut un sacrifice--toi, lui, elle, qu'importe? Le sort est
tombé sur toi, le Destin a prononcé. Quand, lasse et épuisée,
la Terre doit porter des moissons nouvelles, comment lui rendre
la force, sinon avec du sang? Donne le tien, donne-le, comme
Pennou donna le sien, sans hésiter!»
Ouvrons une parenthèse. Soit que les aborigènes aient emprunté aux
Indous cette partie de leur culte, soit que les deux religions aient
même nature et même origine, il est incontestable que la théorie khonde
du sacrifice est identique à celle que développe le Bhagavat-Gita:
«En même temps que l'homme, le Créateur créa le sacrifice,
disant: C'est par la vertu du sacrifice que vous vous
propagerez. Hommes, le sacrifice sera votre vache d'abondance.
Par lui, vous ferez vivre les Dieux, et les Dieux vous feront
vivre. Et vous faisant ainsi vivre les uns les autres, vous
jouirez d'une heureuse existence. Mais qui mange, sans faire
part aux Immortels de la nourriture qu'ils ont fait surgir,
n'est autre qu'un voleur. Ceux qui sont honnêtes et probes
pensent aux Dieux d'abord, à eux-mêmes ensuite. A ne se soucier
que du ventre, on avale le péché. Il n'est de vie que celle qui
provient des aliments, lesquels dérivent de la pluie causée par
le sacrifice.»
Brahma est «l'impérissable sacrifice»; Indra, Soma, Hari, et les autres
Dieux s'incarnèrent en animaux[407], à la seule fin de se faire immoler.
Pourousha, l'Être universel, se fit égorger par les Immortels, et de sa
substance naquirent les oiseaux de l'air, les animaux sauvages et
domestiques, les offrandes de beurre et de caillé[408]. Le monde,
déclaraient les Richis, est une série de sacrifices se muant en d'autres
sacrifices. Les arrêter, ce serait suspendre la vie de la Nature[409].
Siva, auquel les Tipperahs du Bengale passent pour avoir sacrifié
jusqu'à mille victimes humaines, par an, disait aux brahmanes: «C'est
moi qui suis la véritable hostie; c'est moi que vous égorgez sur mes
autels.»
[Note 407: Vastou-Yaga.]
[Note 408: _Le Brahma karma._]
[Note 409: Wilson's _Vishnu Surana_.]
Et la religion hindoue s'accorde avec toutes les religions qui ont eu
conscience d'elles-mêmes. Quetzalcoatl,--si l'espace le permettait, nous
pourrions commenter les multiples et étonnantes ressemblances entre la
symbolique des sacrifices mexicains et celle des mériahs,--Quetzalcoatl
se piqua aux coudes et aux doigts pour en tirer du sang qu'il offrit sur
son propre autel. Pendant neuf jours et neuf nuits, le dieu Scandinave
Odin fut, en l'honneur d'Odin, pendu à l'arbre secoué par les vents:
«Je sais avoir été pendu à l'arbre secoué par les vents pendant
neuf longues nuits. Une lance m'avait transpercé: j'étais voué
à Odin, moi-même à moi-même[410].»
[Note 410: Edda, _Odin's Runenlied_.]
Encore aujourd'hui, le prophète Élie, invisible sur le mont Morijah,
continue à faire fumer des holocaustes en bonne odeur à l'Éternel. «Car
n'était le sacrifice perpétuel, le monde ne pourrait subsister», disent
les rabbins[411]. Philon de Byblos rapporte le mythe de Bélus l'ancien,
immolant son file Bélus le jeune[412]. Bélus, sacrifiant Bélus, se
faisait le précurseur de l'Éternel Jéhovah. Mais reprenons le fil de
notre liturgie:
[Note 411: Eisenmenger.]
[Note 412: Vastou-Yaga.]
«Tons les vivants souffrent, et tu voudrais, toi, être exempte
de la douleur commune? Sache qu'il faut du sang pour faire
vivre le monde et les Dieux, du sang pour maintenir la création
entière et perpétuer l'espèce. N'était le sang répandu, ni
peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence.
Ton sang versé, ô mériah, étanchera la soif de la Terre, qui
s'animera d'une vigueur nouvelle.
«En toi, la Pennou renaît pour souffrir, mais, déesse à ton
tour, tu renaîtras dans sa gloire. Alors, mériah, souviens-toi
de ton peuple khond, souviens-toi du village où nous t'avons
élevée, où nous avons eu soin de toi!
«O Tari mériah! délivre-nous du tigre, délivre-nous du serpent!
O Pennou mériah! donne ce que notre âme désire!»
Et chacun d'exprimer alors ce qui lui tient le plus à coeur. Les
invocations ne sont pas terminées, que le djanni saisit sa hache et
s'approche de la mériah. Il ne faut pas qu'elle meure dans ses liens,
puisqu'elle meurt volontairement et de son plein gré, dit-on. Il la
détache du poteau, la stupéfie en lui faisant avaler une potion d'opium
et de datura, puis, du revers de la hache, lui casse coudes et
genoux.[413]
[Note 413: Tiele, _Histoire des religions anciennes_.]
Sensiblement le même quant au fond, le rituel variait quant aux détails
de l'exécution. La plupart des cantons avaient leur méthode
particulière. La Divinité fêtée portait différents noms. Les uns
invoquaient la Terre et les autres le Soleil, et dans ce dernier cas on
immolait au moins trois hommes placés en ligne de l'est à l'ouest. On
lapidait, on assommait à coups de casse-tête ou de lourds anneaux de fer
achetés exprès; on étranglait, on écrasait entre deux planches. On
noyait dans une mare de la jungle ou dans un baquet qu'emplissait du
sang de porcs. Il y en avait pour tous les goûts. Ici, on administrait
un narcotique à haute dose, pour abréger les souffrances; là, tout au
contraire, on les voulait augmenter, prétendant que le sacrifice serait
d'autant plus efficace qu'il avait été plus douloureux. Parfois la
victime était rôtie à petit feu, supplice choisi comme cruel entre tous;
parfois elle était expédiée en un seul coup au coeur, et, dans la
poitrine béante, le prêtre plongeait un marmouset de bois, le gorgeait
de sang. Ailleurs, la mériah était attachée au poteau par les cheveux,
quatre hommes écartaient ses jambes, étendaient ses bras en croix et le
djanni la décollait. Ou bien, la saisissant par les quatre membres, ils
la tenaient horizontalement, le visage tourné vers le sol; le prêtre
prononçait une courte prière, tranchait la nuque qui s'égouttait dans un
trou; le sang s'épanchait à flots dans la déesse chthonique. D'autres
employaient un procédé plus compliqué: pour faire tomber la victime,
tête baissée, dans la fosse, ils la suspendaient, sur le vide, par les
talons et le cou. Afin de ne pas être étranglée, instinctivement, elle
se retenait par les mains aux côtés de la tranchée, et le prêtre, avec
la serpette, de la taillader aux chevilles, aux cuisses et dans le dos;
au septième coup, il la décapitait. La chose faite, il fichait au poteau
le fer rouge et gluant, l'y laissait jusqu'au prochain sacrifice. Après
la troisième exécution, la lame avait bien mérité; on venait en grande
pompe la détacher, lui donner ses invalides dans un temple. Autre
méthode: le djanni forçait la tête du patient dans un bambou fendu, dont
un assistant serrait les moitiés avec une corde. La foule n'attendait
que le moment; avec des cris d'ivresse et des rugissements de fauve,
elle sautait à la curée, et chacun de travailler des ongles et du
couteau; tous arrachaient un lambeau de chair palpitante, tous
dépeçaient et déchiquetaient.
L'emploi du coutelas, observons-nous, témoigne encore d'un certain
adoucissement de moeurs, car maintes hosties étaient déchirées à belles
dents: témoin le chevreau qu'on lacérait vivant aux mystères de Bacchus
Zagreus. Tout anciennement, c'était un homme qu'on mettait en lambeaux
sur l'autel de Dionysos Omostès, Dionysos le Mange-Cru[414].
[Note 414: Plutarque, _Vita Themist._, XIII; Pelopon. XXI.--Clemens,
_Cohortationes ad gentes_.]
Tari, digne cousine de Moloch et «autres dieux de sang» n'est point la
seule de son espèce parmi les divinités khondes. A une foule d'autres
génies, aériens, terrestres, souterrains, il faut du sang, beaucoup de
sang. Si on ne les en gorge, le sol restera aride et infertile; ni la
pluie ni le soleil ne viendront en leur temps.
Les Celtes, nos ancêtres, avaient aussi leurs mériahs; ils achetaient
des esclaves qu'ils traitaient largement, et, l'année révolue, ils les
conduisaient en grande pompe au sacrifice.--Tous les douze mois, la
tribu scythe des Albanes engraissait une hétaïre pour la tuer à coups de
lance devant l'autel d'Artémis[415].--Au retour de saison, des
hiérodules, qu'on avait nourries d'aliments exquis étaient sacrifiées à
la déesse syrienne.--«Les Esprits de la Terre sont altérés de sang»,
disait Athénagore.--Aux Thargélies, les Athéniens ornaient splendidement
un homme et une femme qu'ils avaient entretenus aux frais de l'État, les
conduisaient en procession et les brûlaient à l'entrée de la
campagne.--Aux fêtes de Patræ, en Achaïe, on jetait des animaux sauvages
dans un bûcher flambant;--chez les Tyriens, des brebis et des chèvres;
le culte de Déméter et celui de Moloch versaient l'un dans l'autre:
[Note 415: Strabon.]
_Mos fuit in populis, quos condidit advena Dido,
Poscere cæde Deos veniam, ac flagrantibus aris,
Infandum dictu, parvos imponere natos;
Urna reducebat miserandos annua casus[416]!_
[Note 416: Cf. les relation de Thomas Herbert; Paul Lucas, _Voyage
au Levant_; Pietro della Valle, _Viaggi_.]