Assurément, les tribus khondes comprennent la guerre autrement que nous.

Ils en font l'accomplissement d'un rite religieux et d'un devoir moral,

grâce auquel la population masculine prend du ton et du nerf, grâce

auquel les dieux se gorgent du sang, du précieux sang humain, dont ils

se montrent si souvent altérés.

Semblablement, les anciens Mexicains s'envoyaient de temps à autre un

message: «Nos dieux ont faim. Venez, les amis, et entre-tuons-nous pour

leur donner à manger.» Ainsi, en 1454, lors de la grande famine, les

prêtres se plaignirent, au nom des Immortels, que les prisonniers,

procurés par les expéditions lointaines, arrivaient trop fatigués et

amaigris pour être appétissants aux dieux. En conséquence, les libres

républiques d'une part, et les trois royaumes d'autre part, convinrent

qu'ils entretiendraient une guerre constante, et que, à des intervalles

et en des lieux déterminés par avance, on se battrait à la chevalière,

en vue de faire, non des conquêtes, mais des prisonniers, qui

assouviraient la faim des divinités.

* * * * *

Après avoir raconté comment vivent Kolhs et Khonds, et notamment comment

ils se marient, comment ils tuent leurs filles, et de quelle manière ils

s'entre-tuent dans leurs tournois, disons brièvement leurs coutumes

funéraires et quelles idées ils se font de l'existence après la mort.

La crémation, en grand honneur parmi ces tribus, de droit pour les

chefs, patriarches et grands personnages, pratiquée pour la plupart des

adultes mâles, est, sans exception, refusée au menu fretin des femmes et

enfants. Interrogés sur cette diversité de traitement, les indigènes

expliquent que la crémation comporte trop de dépenses et de cérémonies

pour qu'on la prodigue. Le motif est plausible, mais faut-il s'en

contenter? Que de fois les peuples tiennent pour sacrées des coutumes

qu'ils se transmettent depuis temps immémorial, sans les comprendre! les

ayant empruntées à d'ignorants prédécesseurs, ou à des voisins qui n'en

savaient davantage. Pour être d'ordre pratique, la raison alléguée ne

nous semble pas décisive; c'est même à cause de ce caractère utilitaire

que nous la tenons pour suspecte, dans un ordre de choses où le genre

humain s'est rarement piqué de bon sens et de sobriété. Si les Khonds

visent à l'économie quand il s'agit des femmes et des enfants, pourquoi

poussent-ils à la dépense quand il y va des pères et des frères? La mort

est universellement considérée comme la porte du monde surnaturel; or,

en matières d'imagination et de foi, on n'en appelle point à la science

et au bon sens. Pour expliquer la mort, on s'est toujours adressé au

rêve.

L'enterrement et la crémation relèvent de systèmes tout différents.

Suivant l'antique théorie, la mort, dissociation de l'organisme, rend

aux éléments ce qu'ils lui avaient prêté; l'Esprit--lumière et

étincelle--s'envole avec la flamme dans les régions éthérées, vers le

soleil, vers les astres distants. Honneur à ceux dont les restes sont

déposés sur le bûcher! Autre le sort de ceux qu'on enterre; leur âme, ne

contenant que des principes aqueux et terriens, finit avec l'existence

actuelle ou ne la dépasse guère; elle est de nature inférieure et

mortelle, par opposition à l'Esprit de nature divine. Les Mosinoeques

aussi, dans l'Asie Mineure, brûlaient les hommes après la mort,

enterraient les femmes. Bonne et valable pour une antique peuplade que

les Dix Mille ont traversée dans leur fameuse retraite, l'explication

serait-elle insuffisante pour les Khonds, découverts récemment?

Les crémations, d'ailleurs, ne sont point identiques partout; elles

comportent un rituel qui varie selon la caste et la qualité. Ici, les

individus sont brûlés debout, attachés contre un arbre maouâh; là,

couchés, avec la tête regardant au sud. Les cendres ayant été

recueillies, ainsi que les os, ces tristes restes sont étalés sur une

couche de riz--probablement pour les rendre innoxieux--et on les porte

en procession par les rues du village, devant la demeure des parents et

amis. Le mort salue, est salué à chaque porte; on lui fait voir une

dernière fois les arbres qu'il a plantés, les champs qu'il a cultivés;

on le mène devant la garçonnière, où il a si souvent dansé. Chez les

Ouraons, les ossements sont déposés sous une massive pierre qu'ombrage

un tamarin; chez les Khérias du Tchota Nagpour, on les jette dans le

fleuve qui les descendra dans la vallée qu'habitaient autrefois les

ancêtres, avant qu'ils eussent été chassés par l'invasion arya.

* * * * *

C'est pour assurer le bonheur du défunt, et, plus précieusement encore,

le repos des survivants, que la plupart des religions ont imaginé les

rituels funéraires, qui bannissent l'âme en des espaces dont elle ne

pourra plus sortir qu'à des époques fixées, où elle devra rentrer à des

moments déterminés. Puisqu'elle traîne après elle des vapeurs délétères,

et les miasmes empoisonnés du sépulcre, puisqu'elle souffle la fièvre et

les pestilences, puisqu'elle infecte même ceux qu'elle avait chéris,

l'âme ne peut trouver mal qu'on lui impose mainte quarantaine, mainte

lustration, avant qu'on lui permette d'approcher les vivants, qui

aspirent l'air par les narines et dont la poitrine est une fontaine de

sang chaud.

Ce que les morts savent faire le mieux, c'est tuer. Par leur

intermédiaire agissent les méchants sorciers, les maudits jeteurs de

sorts. Les sorcières montent sur le toit des paillotes, y percent un

trou, par lequel elles déroulent un fil, qui va toucher le corps de

l'individu à maléficier. Par l'intermédiaire de ce fil, elles sucent le

sang, font couler le poison dans l'estomac[381], débilitent les os. Si

la vie, si la santé vous sont chères, ne vous laissez pas rencontrer par

la femme morte en couches, laquelle hante sa pierre tumulaire. Vêtue

d'une longue chemise blanche, elle a la figure noire et triste, le dos

barbouillé de suie et les pieds retournés. Et gare au démon de

l'épilepsie qui voltige au-dessus de Djeypour! Des flammes lui sortent

de la bouche. A minuit, il se blottit dans un recoin obscur, ou perche

sur l'arête d'un toit, prêt à fondre sur le malavisé qui vaguerait par

les rues. Les tigres ont abondance de gibier dans la jungle; ils n'en

sortiraient jamais pour déchirer boeuf ou chevreau, encore moins pour

dévorer un homme, n'était qu'un dieu leur en donne commission expresse,

ou qu'un sorcier rancuneux s'est fait _nilipa_, ou garou, en se glissant

dans leur peau bigarrée.

[Note 381: Shortt, _Journal of the Ethnological Society_.]

Pour échapper à l'action malfaisante de ces esprits et de leurs

compères, on s'adresse aux prêtres, médiums officiels entre le monde des

vivants et celui des morts, sorciers eux-mêmes, mais pour le bon motif.

Leurs offices étant reconnus indispensables, la communauté leur alloue

l'usufruit du «champ des dieux». Leur existence pourrait sembler facile,

n'était qu'elle se passe dans une retraite désagréable à plusieurs;

n'était qu'elle interdit de prendre rang au noble jeu des batailles, ne

permet pas de partager le repas des laïques, de manger la nourriture

qu'auraient préparée des mains profanes. Les amateurs ne sont pas

nombreux, bien que l'industrie sacerdotale soit parfaitement libre et

ouverte à tous, tant à l'entrée qu'à la sortie--sauf cependant en ce qui

concerne le culte du Soleil, qu'on veut héréditaire dans certaines

familles. N'importe qui, a le droit de se consacrer au service de toutes

les autres divinités, après l'apprentissage de rigueur. L'aspirant se

retire dans la forêt, où il se «met en rapport» avec les divinités qui

emplissent les fourrés, avec les divinités qui foisonnent dans les

halliers. Il laisse croître sa barbe et sa chevelure; et, quand elles

sont suffisamment longues et broussailleuses, il acquiert le don de

divination. Mais il ne sera pas accepté comme prophète avant d'avoir

prouvé qu'il sait prédire l'avenir, précaution fort raisonnable

assurément. La divinité prend possession de sa personne en le faisant

éternuer; il se démène comme le possédé qu'il prétend être, hurle et

vocifère, déraisonne de la façon la plus orthodoxe. Quand le besoin s'en

fait sentir, il va à la chasse des sorcières, les découvre et les

dénonce, pour qu'on leur arrache les deux incisives de devant. Ce

traitement les rendra impuissantes, incapables de prononcer leurs

incantations avec la netteté voulue. Un débit imparfait irriterait le

démon qui ferait retomber sur les maladroites le mal qu'elles

invoquaient contre autrui. Les Arabes[382] avaient aussi connaissance de

ce procédé simple et expéditif. Le prêtre, sorcier lui-même et

antisorcier, selon les cas, calme la fureur des tigres, écarte la

pestilence. Il trouve la pierre noire que hante la fièvre, l'arrose de

sang, la dépose solennellement sous un certain arbre, l'enclot dans une

plantation d'euphorbes.

[Note 382: _Chronique de Tabari._]

Autres exploits: il ramasse les vieux balais, marmites ébréchées,

gourdes fêlées et corbeilles mal en point, tous objets que hantent

volontiers les esprits en rupture de ban; il les jette dans un endroit

désert: au fond de la forêt, au bras d'un gibet, aux branches d'un arbre

mort. Il les a enduits de sang ou d'eau-de-vie, et, quand les démons

goulus se sont jetés sur l'appât, il les emprisonne dans une enceinte de

poteaux auxquels il append des armes rouillées, clôture qu'ils n'oseront

franchir[383].

[Note 383: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

Au djanni appartient de propitier les quatorze patrons nationaux et les

onze divinités locales, sans oublier les dryades, les nymphes des

rivières et des fontaines, les faunes et sylvains. Il en est qui vivent

sur terre, d'autres en dessous; ces derniers sortent par les fissures du

sol, pour se montrer à leurs adorateurs, et pour picorer dans les blés:

les épis vides ou torris ont été grugés par eux[384]. Sous un arbre

exceptionnellement élevé habite le «Grand Père», ou Pitabaldi, assimilé

à une pierre, que les fidèles viennent barbouiller de safran. Ce sont

encore les djannis qui interprètent la volonté du Destin. Ils rendent

des oracles en consultant les oscillations d'un pendule, ou encore en

écrasant un oeuf pour examiner les configurations du blanc et du jaune.

Les Moundahs ont une sorte de Pâques, dans laquelle fête chacun s'amuse

à heurter son oeuf contre celui du passant. Ceci à l'imitation du grand

Sing Bonga, qui avec un simple oeuf de poule, cassa les globes de fer

que lui opposaient ses rivaux, les Asours, dieux forgerons. Les oeufs

sont partout fatidiques. Les Ouraons en mangent avec recueillement sur

l'emplacement de la hutte qu'ils vont construire, du village qu'ils vont

fonder, emplacement qu'ils ont déjà rendu propice en y jetant du riz.

[Note 384: Dalton, Macpherson.]

Écarter les esprits malfaisants, pourvoir au bon augure, telles sont les

occupations ordinaires du prêtre; les plus solennelles consistent à

égorger les victimes dont le sang assouvira la soif des divinités, celle

des mille et mille diablotins qui foisonnent dans la forêt et la

campagne, dans l'air et les eaux, dans les creux de la terre. S'il

paraît grand quand il saigne poules, chèvres et taureaux, il paraît

sublime quand il immole des victimes humaines. Tuer des enfants, tuer

des adultes, tuer des jeunes filles, fonction auguste.

* * * * *

Le sacrifice, sous ses diverses formes et acceptions multiples, le

sacrifice est la doctrine fondamentale des religions. «Tuez! tuez!»

Cette parole de l'évêque qui massacra Béziers, eût pu être inscrite aux

frontons de certains édifices, méritant moins le nom de temple que celui

d'abattoirs et échaudoirs. De la chair des hommes, de la viande des

animaux, les Dieux ne pouvaient s'assouvir. La Terre tout

particulièrement, Déméter, la vieille ogresse, se montrait affamée et

altérée plus que tous autres Immortels. Cela s'explique. Avec sa large

fécondité, avec ses procréations incessantes, la grande Mère Gigogne qui

fait les existences foisonner, pulluler et grouiller jusque dans les

dernières molécules de la matière, n'a jamais trop de sang à boire, trop

de délicieux sang rouge. Le sang, élément plastique par excellence,

principe constituant du lait nourricier et du sperme générateur, le sang

passait pour être l'âme même des organismes. Mais il y a sang et sang,

et le sang de l'homme était tenu pour le plus précieux de tous, le plus

riche en force et en vitalité. L'eau passait pour s'être concentrée dans

le sang et tout spécialement dans le sang humain qui, lui-même, se

sublimait en sang divin. Le sang, disait-on, entretient la vie dans la

nature entière, même dans les plantes et les esprits. Aux mânes, on

versait du sang pour leur rendre l'intelligence et la sensibilité; on en

servait aux Olympiens pour les tenir en vigueur et en santé; à la Terre,

génératrice des moissons, pour la féconder. Ce sang, infaillible

panacée, élixir de suprême efficacité, on tenait à honneur de le

prodiguer, à gloire de le répandre sans mesure; on s'était accoutumé, il

faut bien le dire, à le verser comme de l'eau.

Les Khonds, peuplade oubliée derrière ses remparts de forêts et

marécages, ont conservé dans son intégrité primitive l'antique croyance,

d'après laquelle la vertu la plus puissante est celle du sang donné sans

regret ni répugnance. Ils croient qu'il n'est acte plus méritoire que de

s'immoler pour le bénéfice de la communauté. Toutefois, ces dévouements

ont toujours été rares, même chez un peuple brave parmi les braves, où

l'individu sait, quand il le faut, mourir noblement et simplement. Le

Khond, lui aussi, préfère sacrifier la vie des autres que la sienne;

déjà ses concitoyens célèbrent sa générosité quand il achète des

créatures humaines pour en régaler les Dieux. Qui voulait se rendre

populaire et mériter la faveur céleste, annonçait qu'à tel jour il

ferait égorger une ou plusieurs victimes. Des familles, des villages,

des tribus se cotisaient pour donner à leurs saints, patrons et

protecteurs, un large festin, magnifique autodafé. En théorie, on

préférait les sujets mâles aux femelles, et plus beaux on les

présentait, plus l'offrande avait de prix. Nombreuses étaient les

divinités que flattait pareille attention, nombreux aussi les prétextes:

occasions publiques ou privées, semailles, moissons, défrichements,

longues pluies, sécheresses persistantes, épizooties; une femme qui

demandait un fils, un enfant malade. Dans les calamités pressantes, il

ne fallait rien épargner. Aux grandes tueries des anciens jours, ce

n'était pas deux ou trois personnes qu'on sacrifiait, mais vingt, trente

ou davantage. En prévision des besoins constants et des besoins

accidentels, on reconnut la nécessité de s'approvisionner de sujets, de

tenir un stock d'hosties sous la main du prêtre; il fallait que la

divinité eût constamment du pain, beaucoup de pain sur la planche. Il y

avait donc à se pourvoir de viande humaine sur pied. Cela pouvait

paraître difficile.

«L'offre répond à la demande», enseigne Bastiat, auteur de brillantes

variations sur le thème des _Harmonies économiques_. Un marché ne tarde

pas à se créer où se manifeste un besoin. Les Dieux cannibales avaient

faim, ils payaient, donc les pourvoyeurs se présentèrent: Harris,

Gahingas, Dombogos et tout spécialement les Panous[385], population de

tisserands et brocanteurs qui entoure les maîtres du sol et les

exploite. En retour de la protection qu'ils lui accordent, elle sert les

Khonds, et jusqu'à un certain point les domine. En effet, les Panous ont

su se rendre indispensables. Ils manigancent les petites affaires,

s'instituent conseillers, interprètes et intermédiaires, messagers

publics et privés, sorciers ou djannis--on dirait des Juifs ou des

Tsiganes au milieu de paysans magyars, serbes ou roumains. Ils font le

commerce entre la montagne sauvage et la plaine civilisée, prennent

produits et commandes; au bas pays ils portent des gâteaux de cire, des

charges de safran, rapportent des bijoux, du sel, du fer et des enfants.

Quelquefois ils ramenaient toute une caravane de petits êtres qu'ils

avaient racolés auprès de pauvres gens qui, n'arrivant pas à nourrir

leur famille, se prêtaient à échanger un mioche contre trois à quatre

pièces d'argent. A Boustar, Djeypour, Kalahandi et autres lieux, les

trafiquants en chair humaine s'abouchaient avec des brigands qui, se

mettant en chasse, surprenaient une fillette ou un galopin le long des

haies, le bâillonnaient, lui bandaient les yeux et l'emmenaient. Bonne

affaire, quand les Panous trouvaient des femmes d'occasion, quelques

malheureuses accusées de sorcellerie, et dont leurs concitoyens

voulaient se défaire. Des frères ont vendu leurs soeurs. Les adultes se

fussent payés très cher, sans les risques du transport. Il en était de

cette boucherie humaine comme de celle des animaux: la viande grasse et

jeune obtenait des prix plus avantageux que la maigre, la coriace ou pas

encore faite. Le mâle adulte n'arrivait au marché qu'en des

circonstances très exceptionnelles et on l'avait tarifé: un buffle, un

boeuf de labour, une vache laitière, une chèvre, un vêtement de soie, un

bassin de cuivre, un grand plat, un régime de bananes... en tout

quarante articles, prix fixe, toujours identique[386].

[Note 385: _Panu_, _Panva_, _Panoua_, _Panové_, _Panovo_.]

[Note 386: Arbuthnot. _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,

1837.]

Aucune victime ne pouvait être sacrifiée, si son prix n'avait été

intégralement soldé. Condition indispensable. La liturgie insistait sur

le fait, qu'il n'y avait aucun péché à tuer l'homme, pourvu qu'il eut

été acheté à deniers comptants. Il fallait prévenir toute réclamation,

toute discussion. Des criminels, des prisonniers de guerre n'eussent

rien valu, leur vie ne coûtant pas assez à sacrifier. Bien que les

Khonds pratiquassent largement l'infanticide, ils ne donnaient ni ne

vendaient aucune des filles qu'ils tuaient si facilement. Dès que le

marchand avait touché ses arrhes, il était tenu de livrer à jour fixe

les têtes stipulées, dût-il, pour parfaire le nombre, fournir celles de

ses enfants. Même, il répondait envers la communauté des accidents

ultérieurs. Si la victime échappait au supplice, on s'en prenait au

vendeur; il fallait donc que le misérable fût chef de famille. Les

contrats portaient qu'il était le père des sujets par lui vendus,

formule qui parfois exprimait la stricte vérité, et qui nous renseigne

sur le caractère primitif de l'institution.

«On raconte que des Khonds voyageaient avec un de ces honnêtes

fournisseurs dans un district hostile au rite sanglant. Le

brocanteur fut rencontré par un sien parent, désespéré que sa

cousine--il l'aimait--eût été, par ce père sans entrailles,

livrée au bourreau. Il marcha sur l'homme, lui cria:

«Te voilà, père qui vends ton propre sang!»--Et il lui cracha à

la figure. Aussitôt intervinrent les Khonds, anxieux de

consoler leur compagnon:

«Ne te fais pas de chagrin! Ce buffle d'homme ignore qu'en

sacrifiant ton enfant, tu as été notre bienfaiteur, celui de

l'entière humanité. Ne t'inquiète! Les Dieux essuyeront le

crachat que ce malotru vient de plaquer contre ton

visage[387].»

[Note 387: Macpherson.]

Nous sommes porté à croire qu'à l'origine, les Panous étaient sous

l'obligation de fournir aux maîtres du sol un tribut de têtes, tribut

qui aurait été graduellement transformé en marché facultatif. Ainsi,

tous les ans, les Tchoutias se faisaient remettre un certain nombre de

victimes par une tribu voisine qui, affranchie de toute autre redevance,

était appelée _sar_ ou libre[388]. Autre exemple. Les Bhouyas du Bengale

avaient jadis une espèce de roi qui brandissant son sabre, «le sabre de

la dynastie», coupait le cou à un individu de la haute et noble famille

des Kopat, laquelle, en dédommagement de cette triste corvée, tenait en

fief un domaine considérable. Par la suite des temps, le cérémonial fut

modifié: l'homme tombait sous l'épée qui faisait seulement mine de

frapper, et, trois jours après, le prétendu décapité réapparaissait, se

disant sorti du tombeau[389].

[Note 388: Dalton.]

[Note 389: Dalton.]

Nous disions que les Khonds tuaient leurs filles, mais ne les

sacrifiaient pas. Ce dire, trop absolu, doit être rectifié et expliqué.

Ils ne sacrifiaient pas leurs enfants, parce que les Panous livraient

les leurs, mais si les Panous eussent fait défaut? Maint passage de la

liturgie, maints articles de la dogmatique prouvent qu'alors ils eussent

dû désaltérer la féroce déesse avec le sang de leur propre progéniture,

même avec celui de leur aîné, comme faisaient jadis les adorateurs de

Moloch, et tous ces Abraham qui égorgeaient leur Isaac. Sans doute, les

parents n'offraient pas à Tari leur progéniture légitime, mais Tari se

rattrapait sur l'illégitime. Nous savons qu'en Khondie les mariages

étaient rares, vu le haut prix auquel on cotait les filles; mais les

jeunes gens qui ne pouvaient épouser en justes noces, contractaient des

unions temporaires, précisément avec les victimes désignées, avec les

jeunes personnes qu'on avait achetées pour les immoler. Elles se

savaient réservées à une mort cruelle, mais en attendant, pourquoi

n'auraient-elles pas tiré le meilleur parti de leur vie, hélas! si

courte? Plutôt que d'augmenter leur malheur par l'appréhension

constante, ne valait-il pas mieux rire et s'amuser, chanter et danser,

aimer et être aimées? Elles aussi avaient besoin de caresses et de doux

passe-temps.--«Prenons, disaient-elles, un premier amant, et un second,

s'il s'en présente; nous n'avons pas le temps de faire les difficiles.»

A l'ombre des sanctuaires indigènes, la prostitution florissait, comme

dans les temples brahmaniques, où nichent toujours hiérodules et

bayadères. La pauvre créature ne demandait qu'à devenir enceinte, auquel

cas elle était épargnée, au moins jusqu'à ce qu'elle eût accouché et

fini d'allaiter. Après la première parturition, tant mieux si elle en

avait une deuxième, puis une troisième; le répit pouvait durer

indéfiniment... Souvent les affections se faisaient tendres et

profondes. Malgré le glaive toujours suspendu sur la tête, nombreuses

étaient les unions dans lesquelles on s'aimait; sur le bord du précipice

on regardait à la dérobée le béant abîme. Souvent, on achetait des

malheureuses dont on faisait des filles de joie--hélas! quelle

joie!--dans l'intention avouée de les tuer devant la Pennou, quand elles

seraient devenues trop vieilles. Plus d'une fut immolée avec l'enfant

qu'elle tenait dans ses bras. Mère, fils et filles, tous y passaient.

Il eût été cruel aux pères de concourir à l'égorgement de leurs enfants.

Le cannibalisme lui-même a ses accès d'humanité. La règle, aux villages,

était d'échanger les _poussiahs_; c'est ainsi qu'on nommait la

progéniture mal chanceuse. Un djanni se présentait, emmenait les

innocents, comme le boucher emporte les veaux dans sa carriole... Tout

se passait convenablement. Pensez-vous que les Khonds ignorassent les

égards dus à la bienséance publique, aux sympathies personnelles, à la

commisération individuelle?

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 25 / 28 段