Faisons taire l'indignation qu'excitent ces actes dénaturés. Les

primitifs, ne disposant que d'insuffisantes ressources alimentaires, ne

croyant pas que les nouveau-nés aient une âme dont il vaille la peine de

parler, font peu de cas des avortements et des infanticides. Et combien

de civilisés dans l'Inde, en Chine et même ailleurs, qui regardent comme

un malheur la naissance d'une fille! Combien l'exposent ou la font

mourir de faim lente! Une secte doctrinaire a préconisé la pratique

malthusienne, la disant un acte de haute prévoyance domestique. Que de

réponses absurdes et cruelles a provoquées le problème social! Les

filles qu'on marierait difficilement dans leur rang, leur caste ou leur

fortune, les peuples chrétiens et les nations bouddhistes les «mettent

en religion», s'en débarrassent en les cloîtrant dans des couvents. Mais

les non-civilisés préfèrent les tuer d'emblée: c'est moins hypocrite. Et

les Khonds d'ajouter qu'ils ont à contre-balancer la consommation

d'hommes qu'emportent les incessantes guerres et les combats renouvelés.

Infanticide à part, les parents montrent affection et tendresse pour

leur progéniture. Soucieuse d'être mère,--d'un garçon s'entend,--la

jeune femme importune les divinités pour qu'elles bénissent son ventre.

Si la grossesse se fait attendre, elle va pèleriner au confluent de deux

ruisseaux ou rivières, où un prêtre l'asperge en prononçant des paroles

sacramentelles. Longtemps à l'avance, elle s'inquiète du nom que le sort

réserve à l'enfant, nom qui sera celui d'un des grands-parents, car les

aïeux s'arrangent à renaître dans la famille. A la moisson ou autres

travaux urgents, la mère s'attache le nourrisson au dos et le trimballe,

ajoutant cette fatigue à celle de la faucille. Mais a-t-elle vraiment la

simplicité de croire ce qu'enseignent les théologiens et astrologues de

l'endroit? Que le Dieu Soleil, ayant constaté les funestes effets

produits par la passion sexuelle, ordonna de limiter le nombre des

femmes? Que les laisser vivre toutes, rendrait impossibles la paix et

l'ordre social? Que moralement et intellectuellement, elles sont

inférieures aux seigneurs et maîtres, qu'elles savent pourtant si bien

manier? Que par la femme, plus sujette au mal, le péché entra dans le

monde?

Les âmes des morts reviennent, dit-on, dans leurs familles, où elles

renaissent de génération en génération. Mais la réception d'une âme

n'est pas définitive avant la «nomination» qui a lieu sept jours après

la naissance. Si l'enfant reçoit le nom de Paul plutôt que celui de

Pierre, l'ancêtre Paul renouvellera son bail à l'existence, et Pierre

patientera encore. S'il s'agit d'une fillette et qu'elle soit mise à

mort dans la première semaine, l'âme comprendra, sans qu'il soit besoin

d'insister davantage, que la famille ne veut plus de sa personne. Elle

ira se caser ailleurs, se faire adopter par une autre peuplade. Ainsi

diminuera le stock d'âmes féminines au profit de l'élément masculin. En

vertu de ce raisonnement, quelques Chinois de Hekka et de Canton tuaient

les filles sitôt nées, ou même leur coupaient nez et oreilles, les

écorchaient, dit-on, pour les dissuader de renaître dans le sexe

inférieur. Des enragés s'en prenaient encore aux mères qu'ils accusaient

de complicité avec la misérable créature[379].

[Note 379: _China Review._]

Par suite des suppressions opérées, les survivantes faisaient prime sur

le marché matrimonial de Khondie, jouissaient d'une haute considération

dans les relations publiques et privées. On affirme--est-ce

vrai?--qu'elles s'entêtèrent plus que leurs maris à garder la coutume

cruelle.

* * * * *

Pour se délasser des travaux agricoles, nos indigènes s'adonnent aux

plaisirs de la chasse; après avoir manié la pioche et la charrue, ils

soupirent après les terribles excitations de la guerre, qui sort de

l'habitude quotidienne et secoue violemment. Ce besoin d'émotion, ils le

passent d'abord en ivresse, en danses échevelées, mais, par intervalles,

le tempérament exige davantage. Alors ils croient indispensable de se

mesurer avec des rivaux de leur taille: histoire de montrer force et

vaillance, de raviver l'orgueil, et de rafraîchir l'éclat de l'antique

gloire. Se tuer entre frères, instinct de haute animalité. Bien que les

races inférieures soient douées pour la plupart d'énormes pouvoirs de

prolification, elles ne multiplient pas outre mesure, étant la proie les

unes des autres et des espèces supérieures. Celles-ci déborderaient si

elles ne se faisaient concurrence à elles-mêmes, si elles ne veillaient

avec une rigueur inflexible et une sévérité cruelle à ne pas dépasser un

certain niveau. Au début de son existence, l'animal de haute lignée,

faible encore et exposé à mille périls, paye à la mortalité le tribut

qu'exigent la croissance, l'acclimatation, les divers apprentissages.

Belle victoire déjà que d'arriver sain et sauf à l'âge adulte. Immense

succès que d'avoir surmonté mille et mille attaques dont chacune pouvait

être fatale: patentes et latentes, directes et indirectes, visibles et

invisibles. Après avoir triomphé du monde entier pour ainsi dire, surgit

le plus grand des périls: la lutte contre égaux, les combats contre les

camarades, contre le frère, autre moi-même. Ces petits d'une même portée

ont prospéré. En d'excellentes conditions ils vont mesurer leurs forces;

le plus robuste accomplira le grand acte physiologique, et perpétuera

l'espèce. «Au plus fort la plus belle!» La guerre est un fait

primordial, un article organique de la charte octroyée par la nature aux

populations primitives. La lutte fouette le sang, réveille les énergies

endormies, supprime les faibles par la mort immédiate ou par la mort

indirecte, en ce sens qu'ils ne se reproduiront pas. Fêtes et banquets,

autant de prétextes à rixes et batteries; les mâles, façonnés d'un plus

grossier limon que les femelles, semblent ne pouvoir mieux s'amuser qu'à

coups de poing, de pied, de pierres, de bâton. Encore au commencement de

ce siècle, en plusieurs cantons de l'Irlande, des Galles anglaises et de

la Bretagne française, les adultes se donnaient, les dimanches après

midi, la satisfaction de s'enivrer, puis de s'entre-cogner. Au Velay,

dans l'Aragon aussi, en mainte autre province, il était beau de dégainer

le couteau, de le brandir, puis d'envelopper une partie de la lame avec

le mouchoir: «Ohé! ohé! Qui des gars veut goûter de ma pointe? A deux

pouces de fer? A trois pouces, à quatre pouces? Qui en veut du joujou?

Qui en veut? En avant les amateurs!»

Les populations sauvages de l'Inde et de l'Indo-Chine ont aussi leurs

luttes héroïques. Une ou deux fois par an, les mâles se rassemblent;

pour se dégourdir, ils se prennent aux cheveux, se houspillent, se

bousculent de la belle façon, n'employant à ce jeu que les armes données

par mère Nature, armes mortelles parfois. Mais nos Khonds, passionnément

adonnés au métier des armes, tiennent cet amusement pour grossier,

dépourvu de dignité: «Jeux de mains, jeux de vilains.» Écoutons leur

légende:

«Jadis nous ne faisions pas mieux. Comme aux singes, comme aux

tigres et aux ours, ongles et dents nous suffisaient; on jouait

aussi des cailloux et du gourdin.

«Mais les Dieux, dans leur bonté, nous firent présent du fer.

Un des leurs se donna à nous, le dieu Tigre, Loha Pennou,

Maître de la Guerre, Génie de la Destruction, qui un jour

sortit de terre, sous forme d'une tige d'acier.

«En premier, le fer ne touchait créature vivante sans la tuer

soudain; mais les Dieux, toujours complaisants, enlevèrent

quelque chose de son poison, disant: Fer, tu tueras mais pas

toujours! De ceux que tu auras mordus, tous ne mourront pas,

quelques-uns languiront, quelques autres guériront.

«Redoutable est toujours la vertu du fer. Qu'un prêtre enterre

sous un arbre le couteau du Grand Tigre, l'arbre dépérira,

l'arbre mourra. Qu'il jette son couteau dans une rivière, et la

rivière tarira.

«Au dieu altéré il faut du sang. Son propre prêtre lui est

immolé après quatre ans de loyaux services. Il faut à Loha

beaucoup de sang; aussi a-t-il institué la guerre, ordonnant

qu'elle fût notre plus noble occupation.

«La guerre, l'éternelle guerre, est la santé du peuple. Pour

alimenter la guerre, Dieu permit, Dieu ordonna de la couper de

trêves, de l'entremêler d'armistices, pendant lesquels on

cultive le sol et l'on procrée des enfants qui à leur tour se

battront et s'entre-tueront.»

Tout village, tout groupe de hameaux possède un bosquet où ni femme ni

enfant n'ont droit d'entrer: il est sacré au dieu de la guerre, qui

préside aux batailles entre Khonds et étrangers, mais non pas aux rixes

qui peuvent éclater entre clans de même tribu. Loha, dieu du fer, s'est

mué en un vieux couteau. Aux trois quarts enfoncé dans le sol, il émerge

lentement quand une bataille se prépare, et rentre dans la lame quand

assez de sang a été versé. Le prêtre surveille d'un oeil attentif la

hauteur du couteau, les mouvements de ce baromètre délicat; car la

divinité, si on tardait à la satisfaire, se vengerait en se faisant

tigre dévorant, ou épidémie dévastatrice. Sur l'avis qu'en donne l'homme

des autels, les anciens se rassemblent et délibèrent suivant les règles:

«Loha s'est-il vraiment réveillé? Est-il inquiet, pour sûr? Est-il en

colère? Et contre qui se battre?»

Les guerriers apportent les armes et l'attirail militaire devant leur

Mars-Apollon, auquel ils offrent un poulet au riz arrosé d'arrak, joli

petit ordinaire que le dieu consomme; après quoi le djanni l'apostrophe:

«O dieu! nous avons tardé à nous mettre sur le pied de guerre.

Avons-nous oublié quelqu'une de tes prescriptions? Avons-nous

attendu trop longtemps, pensant qu'il fallait laisser grandir

nos jeunes gens, qu'il fallait nourrir notre monde?

«Quoi qu'il en soit, ton auguste volonté se manifeste par les

déprédations du tigre, par les fièvres et les ophtalmies, les

ulcères qui rongent et les rhumatismes qui affligent.

«Nous obéissons, Seigneur!

«Voici nos armes. Solides, elles le sont déjà; fais-les aiguës

et tranchantes. Dirige nos flèches, dirige les pierres de nos

frondes.

«Élargis les blessures qu'elles feront aux ennemis: et si leurs

blessures se ferment, que restent la faiblesse et l'impotence!

Mais que nos blessures à nous guérissent aussi promptement que

sèche le sang tombant à terre!

«Que les armes hostiles soient fragiles comme les siliques de

l'arbre _karta_, mais que nos haches, puissantes autant que les

mâchoires de l'hyène, écrasent les os et broient les chairs!

«Que nos hommes de petite taille abattent des géants!

«Fais, ô dieu! que dans la bataille nos épouses soient fières

de porter le manger aux braves comme nous! Que les tribus

étrangères, admiratrices de nos exploits, nous offrent leurs

filles!

«Aide-nous à piller les villages, à razzier les boeufs, à

piller du tabac! Que nos femmes aient pour leur part des vases

de cuivre! Joyeuses, elles les porteront à leurs parents.

«Assiste-nous, ô Dieu! assiste aussi nos alliés, en retour des

nombreux poulets, porcs, brebis et boeufs que nous t'avons

offerts.

«Quelle est notre requête? Que tu tiennes la main à l'exécution

des ordres par toi donnés. Que tu nous protèges comme tu as

protégé les héros nos ancêtres.

«Exauce, ô dieu, exauce! Loha, divinité guerrière, que le fer

reprenne en nos mains sa vertu primordiale! Que nous devenions

riches, grâce à son tranchant! Devenus riches, nous

t'enrichirons, ô notre protecteur et ami!»

Sur ce, les guerriers reprennent leurs armes fadées par le contact avec

l'autel, et les brandissent au-dessus de leurs têtes. De nouveau le

prêtre impose silence, récite la liturgie du Fer:

«Au commencement, le Dieu de Lumière créa les montagnes, créa

les fleuves, créa les ruisseaux, créa les plaines, créa les

forêts et les rochers, créa le gibier, créa les animaux

domestiques. Après quoi il créa l'homme, et après l'homme le

Fer.

«Mais l'homme ignorait encore les usages du Fer.

«Une femme, Ambali Baylie était son nom, vivait avec ses fils,

deux guerriers... Un jour, ils parurent blessés et la poitrine

ensanglantée. Elle demanda:--Qu'avez-vous, les enfants?

«Et les garçons de répondre:--Avec les gens de là-bas on s'est

amusé avec des feuilles de glaïeul, on s'est chatouillé les

côtes.

«La mère pansa les plaies et dit:--Fi du glaïeul! laissez là le

glaïeul, mes enfants!

«Quelques jours après, les fils revinrent, tout hérissés de

pointes épineuses; ils en étaient couverts, comme un mouton de

sa laine. Derechef Ambali guérit les égratignures.

«Et dit: «Il est peu séant de se battre de la sorte. Au pays

des Indous, allez chercher du fer, forgez-le en haches et

pointes de flèche, courbez en arc le bambou, ornez vos têtes de

plumes, cuirassez-vous de peaux et toiles, allez à la bataille.

«La bataille aiguise les esprits, affermit les coeurs. Par

suite, vous aurez des tissus, du sel et du sucre, et vous

apprendrez à connaître d'autres hommes, d'autres manières.»

«Les fils et les petits fils d'Ambali allèrent donc à la

bataille, mais presque tous y restèrent. Les survivants

revinrent et dirent: «Mère, nous t'avons obéi; mais que de

morts! Devant le terrible tranchant du fer, il est impossible

de subsister.»

«Et Ambali Baylie de répondre: «Il est vrai, dans le fer

n'entra aucune goutte de pitié. Mais, vous autres, chauffez-le

au feu de forge, battez-le avec un marteau et modifiez la

barbelure de vos flèches!»

«Ce qu'ils firent, et, depuis, le fer ne fait plus périr tous

ceux qu'il frappe. Nonobstant, il défend les limites sacrées,

protège notre avoir et nos droits.»

Après une pause, le prêtre crie à l'un des groupes: «Aux armes! aux

armes! Je vais de l'avant; marchez!»

Guidée par l'homme du Dieu, une bande pousse jusqu'à la frontière de la

tribu qu'on a résolu d'attaquer. Une flèche est lancée par delà les

limites; les hommes bondissent après. D'un arbre qui croît sur le sol

ennemi, les messagers coupent un rameau, l'emportent. Symboles parlants,

et qu'on peut dire universels, puisqu'on les trouve chez des populations

aussi dissemblables que les Nagas, les Romains et les Moundroucous de

l'Amérique Méridionale[380]. De retour au sanctuaire, le djanni entoure

cette branche de peaux et de chiffons; à deux branchilles simulant les

bras il attache des armes; puis il abat, devant l'autel, le mannequin

représentant l'ennemi et accoutré en guerrier.

[Note 380: Spix und Martius.]

«O Dieu de Lumière, et toutes autres divinités, témoignez que

nous avons exécuté toutes les prescriptions ordonnées.

«Donc, Dieu de la Guerre, abstiens-toi de nous visiter sous

forme de tigres, de fièvres et autres fléaux!

«En toute justice, la victoire nous est due.

«Écoutez, ô dieux! nous demandons, non point d'être garantis de

la mort, mais de n'être point estropiés.

«Couvrez-nous de gloire, ô dieux! et n'oubliez point que nous

sommes les neveux des héros, vos illustres amis!»

Ces préparatifs terminés, il reste à notifier la déclaration de guerre,

car la loyauté exige que l'ennemi ait le temps de s'armer, de prendre

toutes mesures défensives, d'accomplir les cérémonies qui captent la

faveur des Immortels, et par suite le succès. Chaque côté promet à

Déméter une victime humaine, et à Mars-Apollon larges lampées du sang

des boucs et des poulets.

Le chef du village dépêche de jeunes messagers qui courent aux endroits

désignés. Brandissant un arc et des flèches, ils font savoir aux hommes

de l'autre tribu qu'on les attend en tel endroit, au soleil levé. Les

interpellés répondent par des remerciements et des félicitations,

récompensent les hérauts comme s'ils eussent été porteurs d'une heureuse

nouvelle.

Au jour indiqué, les guerriers se présentent au rendez-vous dans leur

plus bel accoutrement, lavés et parfumés comme pour la noce; ils ont

tressé leur chevelure, piqué dans leur chignon des plumes qui se

balancent au vent, hautes et fières autant que fut jamais panache sur

chevalier casqué. Les femmes arrivent avec des cruches d'eau et des

corbeilles d'aliments, car la mêlée sera rude et pourra durer plusieurs

jours. Prennent place comme spectateurs les vieillards, auxquels l'âge

ne permet plus d'entrer dans la lice; ayant participé à maintes de ces

fêtes, ils conseilleront et encourageront fils et neveux. Le signal de

la mêlée est donné par le parti agresseur, qui au milieu du champ jette

un drap rouge,--on fera à la terre un manteau sanglant.--Les djannis

frappent dans la main: Une, deux, trois... Allez-y gaiement!

La bataille est une succession de combats singuliers, coupés de repos et

de repas, entremêlés de défis et dialogues, à la façon des héros

d'Homère. Les spectateurs jouissent des passes d'armes; on dirait une

représentation de gladiateurs; c'est un jeu, mais un terrible jeu. Les

horions de tomber en grêle; les guerriers, autant de bûcherons au

travail dans un taillis d'hommes. Superbes coups de hache, charmantes

feintes, élégants écarts, gracieuses passes et ripostes, beaux donnés et

beaux rendus! Les femmes d'applaudir, les femmes dont la présence est

tenue pour indispensable. Épouses, soeurs et mères, essuient la sueur

qui découle des fronts sanglants, rafraîchissent les lèvres altérées,

massent les membres fatigués; leurs mains caressantes apaisent les

poitrines que l'effort fait palpiter.

Sur le premier qui tombe sans vie, prémices de la bataille, tous se

précipitent pour tremper leur hache dans son sang; en quelques instants,

son corps est chapelé. Qui a la chance de tuer son opposant, sans avoir

été blessé lui-même, tranche le bras droit du mort et le porte au

prêtre, pour qu'il en gratifie Loha. A la vêprée, on voit souvent un

petit tas de bras sur l'autel: une trentaine d'hommes ont péri d'un

côté, une vingtaine de l'autre; davantage ont été blessés. On ne s'en

tient pas toujours là, et, quand les choses se font grandement, on

recommence le lendemain et jours suivants, jusqu'à ce que tout un parti

soit hors de combat.

C'est, en effet, moins une bataille qu'un tournoi, qu'une joute en champ

clos. Chevaliers plutôt que soldats, les Khonds ignorent la tactique,

négligent les marches, contremarches et mouvements tournants, mais ne se

ménagent, ne s'épargnent point; se tuent en famille, moins ennemis que

rivaux.

Toutefois, les plus réjouissantes choses finissent par lasser, les plus

jolies par durer trop longtemps. Les premières pour en avoir assez sont

les femmes, exposées à perdre l'un par l'autre et leur propre père et le

père de leurs enfants. Prises, comme le veut la loi, dans un clan autre

que celui de leur nouvelle famille, plus d'une assiste au duel entre son

frère et son mari, les admirant également, tremblant également pour

leurs jours. Comme les Sabines d'autrefois, elles interviendront pour

réconcilier. Elles communiquent librement avec les deux camps, comme

font aussi, dans les montagnes d'Assam, les Katchou Nagasses, qui,

quelque guerre que se livrent leurs maris, n'interrompent pas leurs

petites visites et leurs affaires quotidiennes. La neutralité est

reconnue de celles qui voient s'entre-tuer époux et pères, frères et

amis d'enfance; on ne trouve pas mal qu'au lendemain d'une bataille

elles mélangent les regrets et les pleurs. A elles de s'entremettre et

de se concerter pour la paix, et, au moment propice, de faire agir une

tierce tribu qui s'interpose et envoie des hérauts pour crier: Assez!

c'est assez!

D'ordinaire, on répond:--Nous n'avons pas voulu la guerre; c'est Loha

qui l'a exigée; s'il veut qu'elle continue, les flèches partiront malgré

nous.

--Sans doute, répliquent les pacificateurs. Mais, si Loha est satisfait,

tenez-vous pour contents. Nous allons le consulter. Que l'un et l'autre

partis envoient chacun deux hommes, pour être témoins de sa réponse.»

Le djanni apporte du riz, y fiche une flèche prise au sanctuaire

d'Apollon Loha.--La flèche reste droite? Que la guerre suive son

cours!--La flèche s'incline et tombe? Que la paix soit conclue!

Cependant les belligérants demandent un nouveau signe. Pourquoi pas? Le

prêtre convoque tout le monde devant l'autel, invoque le dieu:

--«O Loha! tu avais décidé la guerre. Pourquoi? Nous

l'ignorons.

«Voulais-tu préserver entière notre vaillance, qui eût pu se

détériorer dans l'inaction? Voulais-tu empêcher nos ennemis de

devenir trop forts? Voulais-tu nous soustraire à la paresse et

à l'indolence? Voulais-tu honorer tes amis par une belle mort?

«Peut-être les forgerons, les tisserands et les distillateurs

t'avaient incité à nous jeter dans une guerre qui leur a valu

gains et profits.

«Le gibier des jungles, les fauves se sont-ils plaints qu'une

plus longue paix leur serait fatale?

«Les abeilles, les oiseaux ont-ils craint d'être exterminés par

nos chasseurs? Les boeufs sont-ils fatigués de porter le joug,

de traîner la charrue?

«Avais-tu quelque autre raison à nous inconnue? Quoi qu'il en

soit, pour ce qui nous concerne, nous en avons assez, et nous

aimerions que la paix nous fût rendue, si tel est ton bon

plaisir.

«Qu'il te plaise nous faire connaître ta volonté!»

Dans un plat, le djanni verse maintenant de la graisse fondue, allume

une mèche. Si la flamme s'élève haute et droite, Loha veut continuer la

guerre; mais si la flamme s'incline, Loha accepte qu'on se réconcilie.

Contre-épreuve: un oeuf est dressé sur un plat de riz. Comme pour la

flèche, selon qu'il restera debout ou qu'il tombera, le dieu sera pour

la guerre ou la paix:

«Loha, si tu veux que la guerre se poursuive, donne-nous une

force qui dure jusqu'à ce que les armes échappent aux mains du

dernier adversaire.

«Si tu veux la paix, ton service n'en souffrira pas. Mais,

alors, agis sur les coeurs pour que la paix soit loyale et

sincère. Sonde les âmes de nos ennemis, sonde les esprits de

leurs dieux, découvre le fond de leurs pensées.

«S'ils désirent la tranquillité autant que nous-mêmes, nous

danserons la danse de la paix, et nos pieds soulèveront une

poussière qui de trois jours ne retombera sur le sol.»

Il suffit, et l'on entame les négociations. Elles aboutissent. Le prêtre

convoque les deux tribus et entonne une de ses longues litanies:

«Que la multitude assemblée prête l'oreille!

«Voici comment les hostilités surgirent. Loha avait dit: Qu'il

y ait guerre!

«Loha entra dans les outils, qui d'instruments de paix se

changèrent en armes offensives. Il se fit tranchant de hache,

se fit pointe de flèche.

«Il entra dans ce que nous mangions, dans ce que nous buvions,

tous ceux qui burent ou mangèrent furent emplis de fureur, et

les femmes, amies de la paix pourtant, attisèrent le feu au

lieu de l'éteindre.

«L'amour, l'amitié firent place à la haine et la discorde; une

grande guerre s'ensuivit.

«Maintenant Loha a eu ce qu'il voulait, la terre s'est

engraissée de sang. Assez maintenant!

«Que s'émoussent les armes, et que s'éteigne la colère! Que

reviennent l'amour et l'amitié!

«Loha, veuille maintenant tourner tes pas ailleurs, et toi,

Déesse du Croît, regarde-nous avec faveur et fais que notre

peuple prospère et multiplie!»

Le prêtre alors asperge l'assistance avec une boue bénite, mélange d'eau

consacrée et d'une terre prise dans une fourmilière ou dans une

termitière.

Sitôt le traité conclu, les combattants de la veille se précipitent à la

danse de la Paix, gigotent, sautent et tressautent avec un entrain qui,

s'exaltant jusqu'à la frénésie, emporte les dernières rancunes, les

ressentiments mal effacés. La réconciliation est réputée donner au coeur

la joie la plus intense qui se puisse éprouver au monde. Cette extase,

Loha l'a inspirée, il serait impie de la réprimer, irrespectueux de la

modérer. Après s'être démené pendant trois à quatre heures, on n'a pas

trop de quinze jours pour se remettre de la fatigue.

Pour le Khond, homme conscient de sa noble destinée, il n'est plus belle

occupation que la guerre et l'agriculture. Il méprise toutes les

industries qui se pratiquent par assis, tous les métiers dans lesquels

on vieillit à son aise. La charrue le repose des combats, et les combats

le restaurent après les labeurs de la charrue. Chez ce peuple singulier,

la guerre ne coupe pas court aux relations entre familles et tribus

ennemies, aux galanteries et aux demandes en mariage. Même les noces ne

sont pas renvoyées à la conclusion de la paix; les belligérants

suspendent les massacres pour se rencontrer à des fêtes et réjouissances

où ils se traitent avec courtoisie et s'amusent, semble-t-il, avec une

parfaite insouciance, pour s'entr'égorger le lendemain avec autant de

férocité que de bonne humeur. Cruels, ils le sont, mais non pas

méchants; ils ont le meurtre gai. Ce qu'il faut attribuer à la bonne foi

parfaite avec laquelle ils attribuent la mort et la victoire à

l'intervention immédiate et personnelle de leurs divinités, seules

tenues pour responsables.

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 24 / 28 段