C'est ainsi,--admirez l'ingéniosité humaine!--c'est ainsi que le

brigandage se régularise, s'étend, se développe, se transforme en

mécanisme d'ordre public. L'institution du vol, qui n'est point ce qu'un

vain peuple pense, fit naître la propriété et la police. L'autorité

politique, qu'on nous donnait, hier encore, comme émanation du droit

divin et bienfait de la Providence, se constitua petit à petit par les

soins des routiers patentés, par les efforts systématiques de

malandrins, hommes d'expérience. Les gendarmes ont été formés et éduqués

par les braves qui, munis d'un bâton noueux, rôdaient à la lisière de la

forêt, et criaient au marchand: «La bourse ou la vie!» L'impôt fut

l'abonnement, la prime que servirent les volés aux voleurs. Joyeux et

reconnaissants, les rapinés se mirent derrière les chevaliers du grand

chemin, les proclamèrent soutiens de l'Ordre, de la Religion, de la

Famille, de la Propriété et de la Morale; les sacrèrent Gouvernement

légitime. Ce fut un touchant accord.

* * * * *

Les populations khondes sont exogames, c'est-à-dire ne permettent le

mariage qu'entre individus de clans différents. Elles prohibent, comme

entachée d'inceste, toute union entre «co-gentiles», la punissent de

mort, quelque éloignée que soit la ramification, et quand même un des

conjoints ne serait entré dans la famille que par adoption. Le mariage

khonde, fort étudié par Mac Lennan, nous présente un échantillon bien

conservé du rapt officiel, que Manou appelle «coutume des Rakchasas» et

définit: «la capture violente d'une fille qui pleure et crie au

secours.» Mais ces cris et pleurs ne sont plus que comédie; après

négociations et longs marchandages, la fille est remise contre lourde

somme qu'il faut avoir comptée avant l'enlèvement, qui a toujours lieu

après un banquet et au milieu des danses. Au plus gai de la fête, les

oncles maternels des futurs conjoints,--rappelons que dans le droit

primitif ils ont la tutelle des enfants à l'exclusion du père,--les

oncles imaginent de charger sur leurs épaules, jambe de-ci, jambe de-là,

qui son neveu, qui sa nièce; ils piaffent et caracolent:--«Messieurs,

n'oubliez pas que je sons à cheval!» comme disait le capitaine dans _le

Petit Faust_.

La fille emportée à califourchon sur les épaules, cette gesticulation

éminemment symbolique du rapt, n'est point d'occurrence accidentelle ou

isolée. Nous la constatons en divers pays éloignés les uns des autres,

et en particulier chez de nombreuses tribus africaines. Comme par une

fantaisie subite, les danseurs échangent leur charge, et celui qui a

pris la fillette décampe brusquement. Une rumeur s'élève; l'assistance

se partage en deux camps; il pleut des horions, mais le parti brigand

donnera les derniers coups. Un prêtre, loué pour la circonstance,

accompagne les ravisseurs, pour écarter de la route les mauvais sorts.

Sur les ruisseaux traversés il tend un fil, pont magique à l'intention

des esprits protecteurs, qui font conduite à la jouvencelle jusqu'en sa

nouvelle demeure; sans cette précaution, ils ne sauraient traverser les

eaux courantes[371]. Ils ne lui diront pas adieu pour toujours; de temps

à autre, ils retraverseront les passerelles, regarderont la femme

allaiter son nouveau-né sur le seuil, lui donneront une bénédiction

qu'elle reconnaîtra par quelques poignées de riz; elle ne peut

davantage, parce que son culte appartient aux pénates de l'homme qui

s'est emparé de sa personne; son adoration s'adressera aux lares du clan

qui l'a ravie.

[Note 371: Levin, _Hill Tracts_. Même croyance chez les Karènes et

chez maint campagnard d'Europe. Chez les Mosquitos de l'Amérique

centrale, le mort qui veut rester en communication avec les siens,

demande que de sa tombe à la maison on tende une ficelle au-dessus des

marais et courants d'eau, des ravins et précipices. Hellwald,

_Naturgeschichte des Menschen_.]

L'enlèvement simulé, modeste affaire chez les Kolhs du Tchota Nagpour.

Les amies de la bru jettent des mottes à la tête des assaillants qui

répondent par des quolibets, des agaceries et propos ironiques; la

dispute finit en éclats de rire. Se voyant si mal défendue, la fille ne

résiste pas longtemps, s'abandonne après quelques démonstrations de

violence, finit par sourire aux vainqueurs, et tout le monde va prendre

un bain fraternel dans la rivière voisine. Le jeune homme prend une

cruche déposée là tout exprès, et la cache dans les roseaux:--«Cherchez

la belle, cherchez!» L'autre ne manque pas à la découvrir, puis la musse

à son tour:--«Trouvez, beau jouvencel, trouvez!» Il n'a garde de se

montrer plus maladroit qu'il ne faut, et cette cruche pleine, il la met

sur les épaules de la jeune personne, qu'il fait mine de pousser quelque

peu rudement hors du ruisseau, puis, de propos délibéré, il lui marche

sur les talons, la saisit par le bras; mais sa main se fait bientôt

caressante, et il ralentit son allure. Tandis qu'elle trottine, il

décoche une flèche entre la cruche et le bras qui la soutient: «Avance

sans crainte, mon arc te fait chemin libre!» Quand elle arrive à la

flèche, de l'orteil et du premier doigt elle la ramasse délicatement,

l'offre avec une révérence au maître et protecteur qui remercie par un

signe de tête[372]. Rapt tourné en idylle.

[Note 372: Dalton.]

Les Gonds non plus ne veulent pas s'échauffer. Quand la fille est

enlevée, ses frères et cousins font semblant de ne pas y prendre garde,

mais les soeurs et camarades attaquent bravement, crient qu'elles feront

lâcher prise aux insolents:

_Nous étions trois filles,

Filles à marier:

Nous nous en allâmes

Dans un pré danser.

Dans le pré, mes compagnes,

Qu'il fait bon danser!_

_Nous nous en allâmes

Dans un pré danser;

Nous fîmes rencontre

D'un joli berger._

_Il prit la plus jeune,

Voulut l'embrasser;

Nous nous mîmes toutes

A l'en empêcher..._

Mais voilà, ces malandrins, moins timides que le petit berger de la

chanson, font mine de sauter sur les bonnes amies; celles-ci, pour ne

pas être elles-mêmes faites prisonnières, battent en retraite.

Chez les Ouraons, le combat finit en danse, comme il avait commencé.

Après avoir échangé leurs pupilles califourchu-califourchant, les oncles

se prennent d'une querelle qui se passe en entrechats et finit par des

gigotements de réconciliation. Aux jeunes gens qu'on a bien frottés

d'huile, on présente une lampe allumée, symbole de l'amour conjugal dont

l'époux entretiendra la flamme. Le jeune homme appuie, lui aussi, son

orteil sur le talon de l'accordée, laquelle se renverse en arrière, la

tête sur l'épaule de son amant, qui, avec une goutte de son sang, la

marque au front d'une tâche rouge: acte solennel, annoncé par la

décharge d'une arme à feu. Des draps tendus cachent le groupe, autour

duquel les guerriers choquent leurs lances, histoire de mettre en fuite

les démons qui rôdent, cherchant qui dévorer. Les beaux-parents

présentent la «coupe d'amour», emplie d'une liqueur fermentée; les

conjoints y font tournoyer le doigt, boivent chacun la moitié. Ces trois

symboles: la coupe de communion, la marque cramoisie, l'orteil

vainqueur, on les retrouve dans toute cette région de l'Inde, et, s'il

ne fallait se restreindre, nous indiquerions plus d'un trait similaire

dans les rits matrimoniaux de nos pays. Quand les idées se confondent,

nous étonnerions-nous que les signes se répètent?

Les enlèvements peuvent être autres que fictifs quand des parents «trop

chérant» s'obstinent à demander de leur article un prix que les amateurs

déclarent exagéré. Au marché de Singbhoum, des jeunes gens bien armés se

précipitent sur une fille: «La belle, il faut nous suivre!» Bon gré, mal

gré, ils l'entraînent au pas de course et gagnent le large. Le public

s'abstient de toute intervention matérielle, mais il applaudit si le

gars et la garse sont bien découplés et de belle tournure. Nantis de

l'objet convoité,--_beati possidentes_,--les ravisseurs rouvrent les

négociations sur de nouvelles bases, et force est aux parents d'en

rabattre.

Trois jours après son enlèvement, la Sabine fuit le toit conjugal et se

réfugie chez les parents qui l'ont vendue. L'époux arrive et redemande

son bien, l'épouse pleure et crie, tape, mord, égratigne et finit par

suivre ce brigand d'homme--à son corps défendant, bien entendu, car le

monstre s'est fait accompagner d'une bande tapageuse, qui se donne de

grands airs menaçants:--il faut céder, car, si on les poussait à bout,

qui sait les extrémités auxquelles ces chenapans pourraient se livrer?

En définitive, toutes les convenances ont été observées, la jeune femme

a fait étalage de sentiments filiaux, et le jeune mari s'est montré

épris de sa conquête, tout farouche et mal subjuguée qu'elle paraisse.

Une loi salique, aussi juste et intelligente que celle qui régissait

naguère le beau royaume de France, interdisait à la Khonde de détenir

aucun avoir, par la raison: «Inapte à défendre, inapte à posséder.»

Forclose de la propriété, par suite déchue de tout droit, la femme ne

disposait pas même de sa personne, puisqu'elle avait été capturée et

emmenée de force. Mais il importe peu que la propriété soit déniée à qui

peut s'emparer du propriétaire. La fille d'Ève n'y a point manqué, et,

malgré l'orteil brutal qui lui a raclé le talon, elle n'est rien moins

qu'une esclave, et nous la voyons arbitre des disputes, juge de paix,

conseillère toujours écoutée en affaires privées et publiques, admise

même aux conseils de la tribu avec voix consultative[373]. On la voit en

communications incessantes avec les femmes des rajahs, traitant ensemble

des intérêts publics. A leur tour les rajahs, quand ils voulaient gagner

des alliances, enrôler des auxiliaires, dépêchaient des chargées

d'affaires, prises dans leurs sérails, belles ambassadrices que les

patriarches et les guerriers écoutaient avec complaisance. L'ennemi les

eût trouvés intraitables, mais devant la beauté ils rendaient les armes.

[Note 373: Rowney.]

C'est l'exogamie bien comprise qui donne à la Khonde sa haute position

de conciliatrice. Son père et son beau-père se rencontreront sur un

champ de bataille; ses frères et ses beaux-frères échangeront peut-être

des coups de hache; mais elle sera toujours admise à panser les

blessures de celui qui est frappé, à baiser les lèvres pâlissantes. Elle

sera la première à suggérer la paix, la plus ardente à la recommander,

la plus habile à la faire conclure.

Achetée à deniers comptants, troquée contre des objets mobiliers, cette

femme devait être une esclave: c'est une maîtresse. On l'a vendue cher

et bien cher, on prendra garde de ne pas la détériorer. A mesure que le

rapt se transforma en achat, la question d'argent prédomina; par suite,

les convenances particulières du jeune homme furent subordonnées à

celles des parents qui soldaient. Consultant leurs préférences, ils se

donnaient une bru à leur dévotion, se procuraient ménagère entendue et

forte au travail. Afin de se prémunir contre les déceptions, ils la

prenaient de quatorze à seize ans, âge auquel la fille de ces cantons

est déjà formée de corps et de caractère. Et, pour que le fils n'eût pas

la prétention d'en faire à sa tête, on le mariait quand il n'avait que

dix à douze ans; Tonton le chargeait à cambelarge sur la nuque: «Et hop

dada! et hop dada! nous allons enlever une demoiselle, hop dada! Et nous

la donnerons à Toto, hop dada, hop dada!» La comédie de l'enlèvement

ayant été menée à bonne fin, le petit homme attendait la consommation du

mariage, que papa retardait toujours, pour des raisons à lui connues.

Cependant on ne nous dit pas que le père khonde fasse exactement comme

les Reddies de Tinevally, les Vellalah de Coimbatore et comme tant de

moujiks russes, lesquels prennent la peine de dresser au joug et

d'instruire dans la physiologie conjugale la grande fille qu'ils ont

mariée au «gosse» et laquelle, en attendant épousailles officielles,

mène le petit mari tambour battant. Au jour des noces, on fera remise à

l'époux de sa femme et de plusieurs enfants grandelets[374]. Pendant les

années d'apprentissage, Khondet s'habitue à marcher sous la direction de

Khondette, sa légitime et sa prétendue tout à la fois; et, quand il aura

enfin le droit de parler en maître, pourra-t-il rattraper l'avance

qu'elle a sur lui de quelques années?

[Note 374: Shortt, _Neilgherry Tribes_.]

L'épouse est si peu traitée en esclave que, après six mois de

cohabitation, le droit lui est reconnu de planter là le mari qui n'a pas

su plaire. S'il lui prend fantaisie, elle s'en va pour ne plus revenir.

En certains endroits, on lui permet de partir, qu'elle soit grosse ou

non des oeuvres de son mari; elle emmène ses enfants en bas âge, sauf au

père de les réclamer quand ils auront grandi. Ailleurs, on y met moins

de complaisance; elle ne peut quitter étant enceinte, ou avant d'avoir

sevré le nourrisson; mais on ne lui fait aucune difficulté si elle est

restée sans enfants. En tout état de cause, le père de la malcontente

est tenu de rembourser jusqu'au dernier sou qu'a payé le mari divorcé.

En réintégrant la maison paternelle, la jeune personne déclare par le

fait reprendre son ancienne condition de fille. Mais si elle entend

convoler en secondes noces, elle n'aura plus besoin de se faire enlever.

Cent individus adultes fournissent une moyenne de soixante-quinze

célibataires, tous tenus de la recevoir à bras ouverts si elle demande

hospitalité. Si l'homme qu'elle distingue se dérobe aux avances, le clan

tout entier répond pour lui, se déclare l'hôte de la belle, lui donne

bon gîte et le reste, jusqu'à ce qu'elle se déclare satisfaite. Souvenir

de polyandrie.

Dans le cours de sa carrière conjugale, la Khonde qui se respecte a

exercé son droit de mutation trois, quatre ou cinq fois. Rare

anomalie,--la réciproque n'est point admise pour le mari. S'il veut

s'adjoindre une concubine, qu'il obtienne le consentement de sa

légitime. Ne pouvant, comme sa compagne, arguer de l'incompatibilité

d'humeur, il ne saurait divorcer qu'en cas d'adultère notoire,

d'inconduite flagrante ou prolongée de la part de madame, à laquelle

l'opinion est loin de tenir rigueur pour quelques coups de canif dans le

contrat. S'il la surprend en conversation criminelle, toute voie de fait

lui est interdite. Ce serait une honte, s'il frappait la femme, lui

manquait d'égards ou seulement insultait l'amant. S'il use de rigueur,

il exclura l'infidèle de son foyer pendant un jour ou deux, jusqu'à ce

que l'autre ait soldé l'amende: un cochon, douze têtes de bétail, prix

fixe et connu d'avance. Après encaissement, l'époux qui ne se tiendrait

pas pour indemne, passerait pour ombrageux et difficile à vivre. En

quelques endroits, cependant, le point d'honneur exige que, sans

attendre la remise des dommages-intérêts, l'amant et le mari se prennent

aux cheveux, se secouent gaillardement devant une impartiale assemblée

qui applaudit aux bons coups. Toutes armes autres que les naturelles

sont alors interdites; entre frères, concitoyens et cogentiles, coups de

poing et coups de pied doivent suffire. D'ailleurs il n'y a pas eu

adultère à proprement parler: un cousin a pris la place qui appartenait

à un autre cousin, mais tout s'est passé en famille. Après le duel,

Pâris et Ménélas se complimentent réciproquement, s'asseyent à un

banquet auquel Belle Hélène a donné ses soins. Même coutume existait

naguère en Mingrélie[375], où un cochon d'amende faisait aussi les frais

de la réconciliation. L'épouse khonde gagne en considération si

l'accident se renouvelle de temps à autre: autant de galants prouvés en

justice, autant de titres d'honneur. Des matrones morigènent de jeunes

femmes, disent en se rengorgeant: «Moi, ma petite Sophie, à ton âge,

j'avais déjà fait payer l'amende à celui-ci et à celui-là...» Si décente

de maintien, si réservée en ses propos qu'elle n'ose dire: «mon mari»,

mais emploie la circonlocution: «le père de mes enfants», elle ne craint

pas d'en faire porter à ce père-là. Bagatelle en Khondie, où la doctrine

de la filiation paternelle en est encore à se consolider. En pareille

matière, deux ou trois siècles comptent pour peu de chose, et le temps

coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le ménage individuel ne s'est

pas encore retranché derrière les murs de la vie privée; la communauté

mâle n'a point fait l'entier abandon de ses droits régaliens sur la

personne de chaque femme et sur sa progéniture. Le fond de l'institution

matrimoniale est encore polyandrique, résultat de la rareté des épouses,

motivée elle-même par la rareté des subsistances.

[Note 375: Chardin, R. P. Zampi.]

Quand les liens du mariage individuel sont tellement relâchés, il ne

faut pas demander compte sévère des pratiques imaginées par les bons

paysans pour la prospérité des champs, l'heureux croît de la céréale et

l'engrangement d'une moisson opulente. On nous vante Cérès la

législatrice, Déméter qui a moralisé notre espèce; nous le voulons bien,

ce qui n'empêche que les «Mystères de la Bonne Déesse» ont partout, même

dans le Nouveau Monde[376], commencé par être des orgies difficiles à

décrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de l'Inde

méridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent à tout venant,

afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines

déposées dans son sein. A l'époque des semailles ont lieu des festivités

qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles où les filles

d'Israël honoraient Astarté en se prostituant sur les aires à dépiquer

le froment[377]. Ces Thotigars élèvent aux bords des routes, ici une

tente, là une paillote qu'ils jonchent de fougère, et qu'ils garnissent

de rafraîchissements. Sous ces abris les époux installent leurs moitiés,

vont eux-mêmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec

instance: «Procurez le bien public, l'abondance du pain!» En matière de

foi, inutile de discuter.

[Note 376: Par exemple, la _Fête de la Récolte_ chez les Muyscas,

etc.]

[Note 377: Osée, IX, I.]

Ajoutons que chez nos Khonds et divers Kolariens, l'adultère,--mais

faut-il employer si gros mot pour si fragiles mariages?--l'adultère est

de droit, quand se présente un tueur de tigres, auquel des honneurs

presque divins sont rendus. Au retour de son heureuse chasse, il est

entouré par toutes les femmes du bourg et des alentours, dansant et

chantant:

«Qui le tigre a tué aura la plus belle, la plus belle!»

Combien alors qui se croient la plus belle! Et quelle famille ne serait

heureuse et fière d'avoir un rejeton issu du tueur de tigres!

* * * * *

Puisque nous vendons nos filles, vendons-les «cher», disent les

producteurs. Prouvons la noblesse et la distinction de notre progéniture

en la plaçant à haut prix. Singbhoum établit le cours moyen pour une

demoiselle de bonne maison à quarante têtes de gros bétail, livrables

sur l'heure. Donnant donnant, prenez ou laissez. Notre fille attendra;

elle est honnête, préfère le célibat au déshonneur de ne pas être vendue

son prix. Tant pis pour les vierges montées en graine et laissées pour

compte; tant pis pour les jeunes gens timides et paresseux au rapt.

Mais, quoi qu'ils disent, les parents sont peu flattés que leur fille ne

trouve pas preneur; ils s'indignent quand un voleur, s'adjugeant une

«renchérie», fait mine de payer en coups de bâton. Comment remédier à

cet inconvénient?

Pour désencombrer le marché, tout en maintenant les prix, les pères de

famille raréfient la marchandise; pratiquant l'infanticide sur une large

échelle, ils diminuent l'offre pour faire monter la demande. Ces

sauvages possèdent leur cours d'économie politique, façon Mac Culloch et

Ricardo. Que d'ennuis, cependant, dans cette industrie! La chose achetée

a des jambes, demande que l'acheteur lui agrée; sans remords, la volage

lâche un premier mari, court à un second. Le beau-père sera actionné en

restitution. Mais il n'a plus la somme, l'a déjà fricotée en tout ou en

partie. Sans doute, le vendeur est armé d'un droit de répétition contre

son nouveau gendre; mais celui-ci, tenant déjà le précieux objet, n'est

aucunement pressé d'en donner l'argent. Pourtant, il promet de

s'exécuter; mais au moment où il va solder, voilà que la jeune

femme--inconstante comme tant d'autres--s'acoquine à un troisième, et,

qui sait? à un quatrième... Pour surcroît de difficultés, les époux

appartiennent à des tribus différentes, lesquelles, d'un moment à

l'autre, peuvent entrer en collision. Un de ces maris à crédit est tué

en guerre,--elles sont fréquentes et meurtrières,--adieu la créance!

Bien que les tribus répondent des dettes que contractent leurs membres,

plus d'un a été ruiné par le fait d'une fille trop avantageusement

vendue. Décidément, le commerce est trop aléatoire; il vaut mieux y

renoncer. Ces honnêtes éleveurs n'ignorent pas que les peuplades

voisines, qui se défont de leurs sujets féminins à un prix purement

nominal, sont à l'abri de ces inconvénients: bagatelle reçue, bagatelle

rendue. Mais les patriarches de répondre: «Nous ne sommes pas gens à

troquer nos filles contre un morceau de pain.»

En conséquence, certains clans aristocratiques ne produisent plus que

des mâles et importent les femmes nécessaires; tout au plus laissent-ils

vivre l'aînée, s'il y a projet d'alliance avec une haute maison

étrangère. Parcourant tels et tels villages, Macpherson voyait de

nombreux garçons, et de fillettes peu ou point; il estimait qu'en

moyenne on supprimait les deux tiers ou les trois quarts des naissances

féminines.

Cependant la «voix du sang» parfois se faisait entendre. Les petites

malheureuses n'étaient pas toujours immolées de parti pris; volontiers,

on leur laissait quelques chances de salut, sauf à rejeter sur les dieux

la responsabilité des morts. Les prêtres ou _djannis_, les astrologues

ou _désauris_, tiraient l'horoscope au moyen d'un livre: ils jetaient le

poinçon avec lequel, pour écrire, ils égratignent les feuilles de

palmier; le passage touché décidait de la vie ou de la mort.--La

mort?... Les parents prenaient l'innocente, la bariolaient de raies

rouges et noires, l'introduisaient dans un grand pot neuf qu'ils

bouchaient et couvraient de fleurs,--notre esthétique enjolive jusqu'à

l'assassinat,--portaient le tout dans la direction du vent désigné comme

menaçant; ils enfouissaient la marmite, saignaient un poulet par-dessus,

puis il n'était question de rien.

On l'a déjà remarqué plusieurs fois: l'infanticide féminin est plus

répandu chez les nobles races que chez les pauvres et les misérables.

Les Radjpoutes aussi, peuple aristocratique et guerrier, qui a plusieurs

traits communs avec les Khonds, fatigués de se ruiner en cadeaux de

noces à leurs soeurs ou à leurs filles, auxquelles ils envoyaient une

dot magnifique, même quand on les leur avait enlevées[378], avaient

imaginé de noyer les pauvres créatures dans un bain de lait tiède. Elles

demandaient du lait, eh bien! on leur en donnait du lait, Du lait tiède,

remarquez-le: car on eût manqué de coeur à les asphyxier dans un liquide

froid au toucher. Où la sensibilité va-t-elle se nicher?

[Note 378: Elliot, _Races of the N. W. provinces of India_.]

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 23 / 28 段