forte à dire, le meurtrier a cherché et trouvé refuge chez le père de
l'homme qu'il avait tué. Cette hospitalité héroïque, ils la donnent
quand ils savent qu'elle sera funeste, même à leur patrie. Exemple, la
grande guerre de 1833 qui mit fin à leur indépendance. La Compagnie des
Indes exigeait des fugitifs qu'on lui refusait:
--«Mais réfléchissez donc! Vous étiez de nos amis jusqu'ici. Ne
nous obligez pas à montrer que nous sommes les plus forts. Vos
champs seraient dévastés, vos bourgades incendiées, vos
guerriers mitraillés. Et, si l'on en vient jusque-là, dures
seront les conditions que nous imposerons aux survivants.
--Il ne sera pas dit qu'un Khond ait forfait à l'honneur, et
qu'il ait livré le malheureux qui était venu l'implorer.»
On en vint aux mains. Les barbares--c'étaient des barbares--se
défendirent avec une bravoure que ne pouvaient trop admirer les Anglais.
En plus d'une rencontre, ils se firent tuer jusqu'au dernier.
Finalement, les fugitifs indous furent livrés, mais par des Indous, les
Khonds restant inébranlables dans leur fière et généreuse loyauté.
«Pendant une campagne de deux mois, dit Hunter, ils montrèrent
une énergie indomptable. Décimés à la fois par la peste, par la
famine et l'épée, il ne s'en trouva pas un dont faiblit le
dévouement à la cause publique. Et quand les patriarches,
trahis et livrés, encore par des Indous, furent condamnés à
mort, avec quel admirable courage, quelle touchante
résignation, quelle simple dignité, ils subirent une mort
ignominieuse devant leurs habitations saccagées!»
Dirons-nous, par contraste, comment respectent le droit d'asile
certaines nations qui se targuent de marcher à la tête du progrès et
volontiers se proposent en exemple au monde[360]?
[Note 360: Écrit au moment où la France a failli livrer Hartmann à
la Russie.]
Tels étaient les sauvages qu'on avait dépeints sous les plus noires
couleurs. En 1820, lorsqu'il envahit le Colehan avec ses troupes, le
major Roughsedge s'attendait à trouver des jungles: il débouchait dans
un pays ouvert, légèrement ondulé, soigneusement cultivé. Les villages
s'abritaient sous les tamarins et mangotiers; les maisonnettes se
cachaient sous le feuillage des citrouilles et concombres.
* * * * *
Du costume, nos autochtones se soucient médiocrement; ils tiennent pour
suffisants un mouchoir, un mauvais chiffon, quelque méchante lanière
d'étoffe, une mince ceinture; les femmes se contentent d'une écharpe
qu'elles enroulent une ou deux fois autour du corps ou des épaules, et
qui leur retombe sur les seins. Ce qu'on économise sur la vêture, on le
reporte sur l'ornementation. Tatouage discret, consistant en points de
couleur, et traits sur le front, le nez, le menton ou les bras. Fleurs
dans les cheveux, colliers, bracelets, chevillets, graines coloriées,
dents et coquillages, anneaux de laiton, et surtout de fer, les seuls
que Manou ait permis. Elles ont profité et même abusé de la permission.
Kolhes et Khondes, rivalisant avec les Guinéennes et les Achantisses,
s'annoncent de loin par un cliquetis de chaînes, par un jingli jinglo de
ferrailles, plus lourdes que le boulet d'un forçat. Les Pandjas, hommes
et femmes, se chargent de huit à dix kilogrammes de cuivre; et l'on
affirme qu'en certains districts les belles chancellent sous leur
quincaillerie. Le capitaine Sherwill eut un jour la curiosité de peser
les affiquets et colifichets dont une demoiselle sonthal avait affublé
sa personne: la balance accusa 34 livres. Les Dchouangues, qui tenaient,
comme tant d'autres, que le tatouage est de tous les costumes le plus
léger, le plus économique et même le plus élégant, qui le regardent
comme un meilleur préservatif contre les rhumatismes que les camisoles
de flanelle, les Dchouangues avaient conservé jusqu'à ces derniers temps
le tablier de feuilles auquel Ève a donné son nom. De même les
Couroumbas du Malabar, les Dchantchous du Masoulipatam, les Weddahs de
Ceylan[361]. Cela choquait les ladies de Calcutta. Elles remontraient
que Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria ne pouvait tolérer que telles
de ses sujettes ne portassent qu'un collier de graines, plus une ramée
par devant et une autre par derrière. La vice-reine des Indes décréta
que le scandale finirait; le christianisme et la civilisation
supprimèrent l'innocente nudité dans les jungles d'Orissa. La chose
mérite d'être racontée:
[Note 361: Samuelles, _Journal of the Asiatic Society_, 1856.]
En 1871, une compagnie, sur le pied de guerre, prit position et appela
toute la tribu à l'ordre. Devant l'estrade du capitaine, dix-neuf cents
individus défilèrent et ployèrent le genou. Roulements de tambours.
Manoeuvre en quatre temps, six mouvements. Quatre caporaux et deux
sergents procédèrent, toujours au nom de Sa Pudique Majesté, à la
toilette du beau sexe. Le premier estampillait la femme agenouillée, la
marquait au front d'une tache rouge, lui instillait la première pudeur.
Elle se relevait, faisait quelques pas, et le deuxième galonné lui
mettait la main sur l'épaule et arrachait le feuillage
antérieur,--inclinez-vous devant la vertueuse souveraine qui préside aux
levers de Saint-James! Le troisième pioupiou débarrassait la sauvagesse
du feuillage postérieur, et toute cette verdure était jetée dans un feu
allumé exprès. Le quatrième passait à la pauvrette un jupon, le
cinquième le lui bouclait autour des reins, le sixième voyait à ce
qu'elle passât la porte. Enfant de la nature elle était entrée,
civilisée elle sortait, ayant dépouillé la sauvagerie et revêtu la
cotonnade de Manchester.
Il n'y a que les simples pour dire que «l'habit ne fait pas le moine». A
preuve nos Khonds. Tant qu'ils croient aux faux dieux, ils tirent vanité
de leur chevelure, qu'ils nouent en panache; mais, dès qu'ils ont
embrassé la religion seule véritable, les missionnaires leur coupent la
houppette, en signe qu'ils ont jeté bas le vieil homme et qu'ils
participent au céleste héritage[362]. Sans qu'il eût été besoin de faire
intervenir les baïonnettes, les Hosses de Singbhoum, renonçant
spontanément à la mode antique, avaient compris qu'une pièce de madras
est plus souple, plus décorative, et surtout plus voyante que les
branchages, dont elles se troussaient naguère dans la frétillante danse,
dite _du Coq et des Poules_. L'ancien costume avait aussi ses avantages;
par moments, on le regrettait. Les fluctuations du marché ayant fait
hausser l'article tissus et nouveautés, les belles déclarèrent net aux
importeurs que, s'ils ne revenaient aux premiers prix, elles
reprendraient l'ancienne mode, et, comme on les savait femmes de parole,
elles obtinrent gain de cause.
[Note 362: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]
Les cabanes sont toujours recouvertes de chaume, et même le code Manou
ne permettait pas d'autre toiture. Elles affectent fréquemment la forme
de ruche. Les parois consistent en clayons de bois enduits de boue,
construction des plus primitives. L'habitation renseigne promptement et
exactement sur la civilisation des gens et le confort auxquels ils sont
parvenus. Jugés à cette mesure, les Mags du Bengale ne seraient pas haut
classés dans l'échelle sociale, bien qu'ils perchent en un poulailler à
un ou deux étages, formé par des bambous attachés à des pieux; au
rez-de-chaussée les cochons domestiques. Ne brilleraient pas non plus
les Pandjas de Djeypour, qui, avec des bâtons enduits d'argile,
enclosent des bauges dans lesquels ils entrent en rampant et se tordant.
L'espace intérieur est trop étroit pour qu'un homme, même de petite
taille, s'y étende de son long ou se tienne debout, le taudis n'ayant
guère qu'un mètre de haut, nous dit-on. Père et mère, enfants et
adultes, s'encaquent et s'empaquettent, cuisent à l'étuvée, émettant des
transpirations qui nous épouvanteraient, mais qui ne troubleraient guère
des Chinois[363]; s'il est vrai qu'ils se mettent à douze dans une
chambre de vingt pieds carrés, pour manger, boire, travailler et dormir.
Ne se distingueraient pas davantage par la somptuosité des demeures, les
Dchouangs, qui, récemment encore, n'employaient que le silex pour armes
et outils, n'avaient aucun mot pour le fer ou le métal. Les Dchouangs ou
«Ceints de feuilles» couvrent aussi de ramures leurs huttes; elles
occupent une superficie qu'on assure ne pas dépasser cinq à six mètres
carrés: pour nos fermiers, chenil médiocre, porcherie insuffisante.
Encore se partagent-elles en deux compartiments: le garde-manger, le
_penum_ des pénates antiques, et le dortoir, où mioches et filles
dorment sous les yeux des parents.--Les garçons? Ils couchent ailleurs.
Dchouangs, Gonds, Ouraons, Koukis, Nagas, nombre d'aborigènes qui
habitent depuis les Vindhyas jusqu'aux monts Garos et Khassias,
construisent des baraques[364] que nous appellerons des «garçonnières».
Y habitent les éphèbes qui se brimadent pour faire apprentissage
d'homme; y habitent aussi tous les adultes non mariés. C'est le plus
beau, le spacieux bâtiment du village, le palladium et le sanctuaire de
la tribu. On y garde les tambours, gongs, et tamtams, les reliques des
ancêtres, les armes de prix, les trophées de chasse; c'est aussi le
prytanée où les étrangers et tous hôtes sont traités avec l'hospitalité
généreuse qui distingue les peuples pauvres.
[Note 363: _Journal des Missions évangéliques._]
[Note 364: Appelées _dhangar basa_, _djirgal_, _dchom herpa_, _doum
couria_, _mandar ghar_.]
Quant aux filles, le plus souvent, elles couchent sous l'oeil même des
parents; car elles sont une propriété de rapport, qui peut se vendre
assez cher, si elle n'appelle les voleurs et ne s'enfuit avec eux. On
les loge aussi chez des veuves. Les Khonds, Malers et Koupouirs ont des
«filleries[365]»,--pour employer un terme emprunté au phalanstère de
Fourier, des _vestalats_,--parfois attenant à la garçonnière; le plus
souvent, l'un et l'autre établissements occupent les extrémités du
village. A la tête du bataillon féminin marche une virago, duègne
intrépide et robuste, armée d'une longue gaule, pourchassant les garçons
et les tenant à distance. On trouverait semblables institutions chez les
Herrnhouters d'Allemagne, et en certaines communautés religieuses
d'Amérique. Les jeunesses se visitent, se contrevisitent, entreprennent
des expéditions, se donnent fêtes et banquets, dansent, content
fleurette,--en attendant le mariage.
[Note 365: _Dhangarin basa._]
* * * * *
Ne pouvant pas épuiser tous les sujets, nous serons bref sur le chapitre
des institutions communales, tout intéressantes qu'elles seraient à
étudier dans leur simplicité primitive.
Le gouvernement que les tribus indigènes se sont donné pourrait être
rangé au même droit, et parmi les autoritaires et parmi les
démocratiques. La démarcation n'est pas rigoureuse entre le pouvoir du
chef et celui du peuple; le peuple se confond avec le chef et le chef
avec le peuple. Tel chef se gère en autocrate, en _Rey netto_, tel autre
en simple exécuteur de la volonté publique; l'un se pose en tyran,
l'autre en despote éclairé, celui-ci en monarque constitutionnel,
celui-là en roi d'Yvetot. Quoi qu'il en soit, la communauté est fort
respectée par son chef, quand elle est petite, d'autant plus qu'elle est
petite. Cela s'explique. Dans les hordes composées de dix à cent
familles, chaque adulte compte pour sa personne; tout mâle forme à lui
seul une fraction du public; ni sa voix ni ses bras ne sont à dédaigner;
son opinion, ses désirs et sentiments seront toujours pris en
considération dans les conseils du chef, les délibérations du sénat et
de l'assemblée populaire. Mais que pèse, que peut peser une monade
humaine dans les nations modernes, dans ces États monstres, composés de
dix, vingt, trente, cinquante ou cent millions d'âmes? L'individu,
absorbé dans la masse, n'est plus qu'un grain de sable, qu'une goutte
dans l'étang. Ce que perdent les particuliers est gagné par le pouvoir
central, quelque nom qu'on lui attribue, monarque, protecteur,
président, doge ou stathouder. Seul, le roi ou empereur compte vraiment
en son État; il est un être réel, en face de ses sujets dont la valeur
n'est qu'abstraite et conventionnelle. La cité barbare, peuplée de
citoyens effectifs, constitue un organisme vivant. Son mécanisme,
composé essentiellement du peuple et de son chef, se complique bientôt
d'un facteur intermédiaire: le Sénat, lequel se met à la remorque de
celui-ci ou de celui-là. Les préférences de cet organe politique se
tournent vers le chef qu'il s'applique à absorber, en attendant qu'il
entreprenne le peuple. Selon les circonstances, le gouvernement se
transformera en aristocratie militaire, oligarchie féodale, magma de
gros censitaires, syndicat d'exploiteurs privilégiés de la fortune
publique. Que viennent brocher par-dessus les sorciers, prêtres et
faiseurs de pluie, brouillant temporel et spirituel, parbrouillant les
affaires d'en haut et d'ici-bas, la petite tribu sera bouleversée par
les mêmes complications qui agitent et troublent les États faisant
grande figure sur la scène du monde.
Nos Khonds tendaient à se grouper en nation. Déjà se constituaient des
confédérations formées de tribus qui se membraient et s'articulaient,
contractaient des alliances offensives et défensives, obéissaient à un
conseil suprême composé des chefs respectifs. Sitôt qu'elle fonctionne,
pareille confédération oblige ses ennemis et rivaux à former des
combinaisons opposées, mais de même ordre. Après de vaillantes
campagnes, après de terribles batailles, dans lesquelles gagnants et
perdants se couvrent de gloire, les vaincus sont rendus tributaires, et,
pour les maintenir dans la soumission, les vainqueurs restent sous les
armes, serrent les rangs, s'astreignent à la même discipline que pendant
la bataille, et, après quelques générations, le groupe national a gagné
de la consistance et généralement adopté la forme monarchique. En
Khondie, le chef habite au centre du village, dans la maisonnette
qu'ombrage le grand cotonnier planté par le prêtre. L'arbre est la
demeure aérienne du saint patron, le temple de la divinité protectrice;
sa croissance et sa vigueur réagissent sur la population dont il est le
symbole. Les indigènes sont notés pour l'attachement qu'ils portent à
leurs chefs de clan, qu'ils n'ont aucune raison de redouter, aucune de
jalouser. Patriarcale est l'idée qu'ils se font du pouvoir comme soutien
de la justice, défenseur de la propriété, arbitre des conflits. Les
différends sont portés devant le conseil des notables, qui prononcent
l'arrêt, puis mangent du bon et boivent du meilleur aux dépens de la
partie perdante. A la mort du cacique, ils acclament son successeur, le
fils aîné le plus souvent, à moins qu'un frère ou tout autre individu ne
soit jugé plus digne. Quand les gouvernants ne se montrent pas trop
au-dessous de leur tâche, le peuple que l'inconnu n'attire point, et qui
innove le moins possible, le peuple s'en tient volontiers à la famille
régnante. Les Khonds vénèrent un Dieu Terme. Chaque année, les clans
s'assemblent sur une montagne, aspergent de sang le sommet, implorent du
Dieu Soleil qu'il les maintienne tels qu'étaient leurs aïeux, le
supplient de leur donner des enfants semblables à leurs pères. Tels
quels, ils se trouvent parfaits.
* * * * *
Plusieurs tribus ont pris carrément,--honnêtement, allions-nous
dire,--la profession du vol; elles ne s'en cachent point; leurs hommes
brigandent sur les chemins et détroussent les gens en bonne conscience.
«Le pays nous appartenait. Des conquérants nous l'ont arraché.
Les alléger, maintenant, de quelque bagatelle, où serait le
mal? Nous aurons beau faire, nous ne rentrerons jamais dans
notre bien!»
Curieuse circonstance: certains s'engagent comme policiers et gendarmes,
louent leurs services pour surveiller, sur les routes et le long des
clôtures, les agissements de leurs pères, les allées et venues de leurs
oncles, frères et cousins: ce qu'ils font sans faiblesse et avec une
exactitude irréprochable. Les familles se disjoignent, les membres
tirent au hasard; les uns pour braconner, les autres pour faire le
métier de garde champêtre. Pourvu qu'ils gagnent leur vie, ils
n'imaginent point qu'il y ait vertu à défendre la propriété, crime à
l'attaquer; deux avocats plaidant, l'un pour la veuve, l'autre contre
l'orphelin, n'y mettent pas plus de bonhomie. Pas de sot métier, pourvu
qu'il nourrisse son homme. Nul qui les blâme en un pays où les Brahmanes
déclarent bonnes toutes les religions, pourvu qu'on les suive, ordonnent
que chacun continue le métier de ses pères; voleurs et pillards pour
commencer[366].
[Note 366: _Journal des Missions évangéliques_, 1838.]
Douanier ou contrebandier, il n'en chaut pas davantage au paysan de nos
frontières, qui, pour une bouffée de tabac, donnerait l'économie
politique et tous les économistes, la doctrine et les doctrinaires.
Maraudeur et filou, il fait bon l'être, alors que jeune, souple, hardi,
entreprenant, on est dans la plénitude des moyens physiques; mais il
vaut mieux vaquer à la répression, se retirer dans les fonctions
officielles, quand l'âge mûr vous fait moins agile et ingambe, plus
prudent et avisé, et quand on connaît, pour les avoir pratiqués
soi-même, les trucs et cautèles des coureurs de blocus. Il est dans
l'idéal, c'est-à-dire dans la destinée vraiment normale du brigand, de
finir commissaire. Pourraient en témoigner les Arnautes, les Palikares,
et l'illustre Vidocq. Ils se font la main à leurs risques et périls, et
quand ils sont passés maîtres, l'administration les engage. C'est parmi
les Bhils et les Poligars, les Koukies et Paharias que le gouvernement
anglais recrute de préférence les bataillons de police[367].
[Note 367: Rowney.]
Les Bhils des monts Vindhya, de même que les Maravers de la province de
Madoura dans le Tinevelly, se sont donné la double spécialité du
policier et du truand; ils inquiètent les routes et les pacifient.
Joseph Prudhomme leur emprunta le fameux sabre, avec lequel il défend
nos institutions, et les détruit au besoin. Il sortait de leurs rangs,
Jean Hiroux qui rabrouait un gendarme incivil:--«Hé! le tricorne,
respect à l'ancien! De quoi donc vivrait la maréchaussée, n'étaient
ceusses de la pègre?» On les voit donc s'enrôler dans la police urbaine
et la garde rurale, s'entremettre comme veilleurs de nuit, geôliers,
informateurs, espions et délateurs. Ils fournissent au village indou un
de ses fonctionnaires principaux, le _manker_ ou garde champêtre, qui
garantit contre la maraude, moyennant la jouissance d'un champ communal
ou le paiement d'une subvention prélevée sur les récoltes. En cas de
vol,--les mauvaises années fournissent de nombreuses déprédations,--au
manker d'en deviner l'auteur, de l'amener à restitution ou de le
produire en justice. Ce fonctionnaire a pour fonction d'être
incorruptible et de sévir avec une impartiale justice contre les
fraudeurs, fussent-ils membres de sa propre famille. Volontiers deux
frères prennent le même champ d'opérations, ils pillent et filoutent de
concert, se montrent habiles à faire du dégât, jusqu'à ce qu'on trouve
intérêt à engager les services de l'un pour se protéger contre les
entreprises de l'autre[368]. Le nouveau garde rural devient responsable,
et s'il est empêché de chasser lui-même aux délinquants, il déléguera la
partie matérielle de la besogne à un de ses limiers. Chasseurs de père
en fils, ils examinent le lieu du délit, distinguent des marques et
signes imperceptibles pour d'autres, trouvent l'empreinte du pied
suspect. Cette empreinte[369], ils la mesurent avec précision, la
reportent sur un bâtonnet auquel ils ont recours dans les cas douteux.
Si la piste conduit à un autre village, le traqueur avise le collègue et
lui remet le bambou marqué, qui souvent passe en plusieurs mains avant
que le coupable soit découvert. Les services du traqueur sont
particulièrement requis quand il s'agit de retrouver des animaux que les
voleurs ont détournés et emmenés. En rase campagne, et sur une bonne
route, la passée ne serait pas difficile à suivre; mais quelle
perplexité aux portes des bourgs, aux passages par lesquels ont piétiné
des troupeaux! La dernière empreinte est recouverte d'un caillou,
montrée aux notables de l'endroit. Ceux-ci ont intérêt à prouver que la
piste ne s'est pas arrêtée chez eux; ils aident à reprendre la recherche
à l'autre bout du village. Des limiers sagaces ont fini par retrouver
l'objet après avoir parcouru 3 à 400 kilomètres[370]. Mais si les traces
viennent à se perdre dans la forêt ou la jungle, si elles s'effacent
dans son village, le manker est tenu pour responsable et rembourse le
dégât sur ses honoraires. Il a le droit en tout temps de résigner ses
fonctions, même de s'établir voleur et de spolier les propriétés qu'il
protégeait la veille. Certains subviennent à l'insuffisance de leur
traitement en cumulant les professions de gendarme et de maraudeur;
pendant douze heures, ils sauvegardent les propriétés; pendant douze
autres, ils vont fourrager aux entours.
[Note 368: Elliot, Greenhow.]
[Note 369: _Khoj._]
[Note 370: Elliot, _The native races of the North-Western provinces
of India_.]
N'est-ce là qu'une particularité locale, qu'une singularité ethnique?
Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent,
pris sur le fait, le principe de l'autorité et le mécanisme de
l'institution judiciaire, fondés, non pas sur un sentiment de moralité
abstraite, comme enseignent les professeurs, mais sur l'intérêt. A un
moment donné, le grand nombre trouve avantage à se garantir contre le
vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font
profession de brigandage: honnêtes gens désireux de s'entendre avec le
bon public. Esquissons à grands traits une histoire du _Contrat social_
plus vraie que celle de Rousseau; reproduisons en ses grande lignes
l'établissement de l'administration politique et civile:
Un gaillard, homme de tête et de poigne, avise un rocher qui commande un
défilé entre deux fertiles vallées; il s'y installe et se fortifie.
L'occupant fond sur les passants, en assassine quelques-uns, pille et
dépouille le plus grand nombre. Il a le pouvoir, donc il a le droit. Les
voyageurs auxquels il déplaît d'être mis à mal restent chez eux, ou font
un détour. Resté seul, le brigand réfléchit qu'il mourra de faim, s'il
n'entre en arrangement. Que les piétons reconnaissent son droit sur le
chemin public, et ils franchiront le mauvais pas en payant péage. Le
pacte est conclu, et le seigneur s'enrichit.
Voilà qu'un second héros, trouvant le métier bon, s'incruste sur le roc
en face. Lui aussi tue et rapine, établit ses droits. Il rogne ainsi le
revenant-bon du collègue, lequel fronce le sourcil et grommelle dans son
donjon, mais réfléchit que le nouveau venu a forte poigne. Corsaire
contre corsaire ne font pas leurs affaires. Il se résigne à ce qu'il ne
saurait empêcher, entre en pourparlers; on payait au premier, on paiera
quelque chose au second: il faut que tout le monde vive!
Survient un troisième larron qui s'installe à un autre tournant de
route; du haut de son échauguette, lui aussi annonce qu'il prélèvera sa
part. Cette prétention offusque les aînés, qui comprennent fort bien
qu'ils seront frustrés de leur revenu, si on demande trois sous au
voyageur qui, n'en ayant que deux à donner, restera chez lui plutôt que
de risquer sa personne et ses bagages. Nos économistes, façon Cartouche
et Mandrin, se jettent sur l'intrus, le houspillent et le malmènent, le
forcent à déloger. Puis, ils réclament deux liards, en surplus, juste
rémunération de la peine qu'ils ont prise à chasser le spoliateur,
légitime récompense du mal qu'ils se donnent à empêcher son retour. Les
deux sires, devenus plus riches et puissants que jamais, s'intituleront
désormais «Maîtres des Défilés, Surveillants des Routes Nationales,
Défenseurs de l'Industrie, Parrains de l'Agriculture», toutes
appellations que le peuple naïf répète avec délices, car il lui plaît
d'être rançonné sous couvert de protection, de payer large tribut aux
détrousseurs qui ont du savoir-vivre.