dédaigneux Brahmanes, qui se croient de substance très raffinée, parce
qu'ils ne touchent qu'à des aliments de choix, et encore faut-il qu'ils
soient préparés dans leur famille. Par la différence d'alimentation, la
loi des conquérants, personnifiée en Manou, comptait éterniser la
distinction des castes, l'accentuer de siècle en siècle, constituer des
races entièrement dissemblables et par les caractères intellectuels et
moraux, et par les caractères physiques: l'aliment impur procréant des
corps laids et rachitiques, des organismes stupides et dégradés, et
l'aliment pur constituant dans l'homme la force et la beauté, la
noblesse et l'intelligence. Le système était séduisant; il s'appuie sur
une certaine expérience, et la physiologie de l'avenir fera,
pensons-nous, de précieuses découvertes dans cet ordre de recherches.
Toujours est-il que ce principe fut, par la race dominante, proclamé
vérité absolue, admis implicitement par les races subjuguées ou
refoulées et par les tribus plus policées qui, habitant des demeures
fixes, relativement confortables, s'étaient élevées jusqu'à l'usage de
la charrue. Pour n'en citer qu'un exemple, les Ouraons, mi-sauvages,
mi-civilisés, mangent tout et n'importe quoi pendant l'enfance et la
première jeunesse, mais, à partir du mariage, les époux se font une
chair sacrée, s'administrent, en manière de sacrement, le sel par lequel
ils jurent, à l'exemple des Sonthals; leur corps ainsi purifié ne sera
plus entretenu que d'aliments purs, auxquels ne touche aucune main
étrangère à la tribu. A l'Ouraonne il est enjoint de préparer le repas
du mari, interdit de le partager; elle se contente des restes, suivant
l'exemple donné par l'épouse brahmane. Chez la plupart des Kolhs,
cependant, la femme s'assied à la même table que le seigneur et maître,
si table il y a. De leur côté, les Khonds s'abstiennent de la nourriture
qu'auraient préparée des gens réputés de caste inférieure, prohibent les
viandes du chien, du chat domestique, du serpent, des animaux de proie,
tels que chacals, milans et vautours. Une fois sevrés, ils ne touchent
plus à aucune espèce de lait.
Par suite d'une abstinence invétérée, la race indoue tient les liqueurs
fortes en aversion; les brahmanes regardent, du haut de leur sobriété
rigoureuse, ces barbares qui prennent prétexte de toutes festivités pour
boire le toddy avec délices, de toutes cérémonies pour se donner du vin
de palmier sans mesure. Quand l'arbre du maouah[348] se couvre de sa
riche moisson de fleurs parfumées, qui passent pour guérir la plupart
des maladies, le Khondistan est en joie, les éléphants, tous les
herbivores, et plusieurs oiseaux se régalent. Les hommes, pour accaparer
la plus grosse part, sont obligés de faire garde jour et nuit. Il n'est
alors chaumière qui ne distille des pétales une liqueur capiteuse[349];
il n'est Khond qui ne s'enivre royalement; la Khonde se permet d'être
«pompette». Les soldats anglais s'accordent plus de latitude, trouvent à
la liqueur une certaine ressemblance avec le whisky d'Irlande; ils se
«soûlent glorieusement», en se bouchant toutefois le nez, à cause de
l'odeur trop forte pour les Européens.
[Note 348: _Bassia latifolia._]
[Note 349: Le _deral_.]
Voulant se retrancher derrière une barrière infranchissable, les Aryas
avaient eu pour politique d'élargir incessamment la distance entre
vainqueurs et vaincus, de rehausser les premiers, d'avilir les seconds,
physiquement et surtout intellectuellement,--car nulle démarcation n'est
plus profonde, mieux évidente que celle qui sépare le civilisé du
barbare;--ils avaient interdit de transmettre à la race inférieure les
nobles arts de la lecture et de l'écriture. Le Brahmane eût passé pour
traître qui eût communiqué ses formules et liturgies, qui eût expliqué
les Védas aux ilotes. L'instruction développe les facultés et l'hérédité
les fixe; aussi nulle race n'est plus intelligente que l'indoue, nulle
n'a l'esprit plus souple et plus subtil, n'a créé langue plus riche et
savante, poésie plus grandiose, philosophie plus abstraite et profonde,
architecture plus étonnante, religions plus extraordinaires. Entre les
hautes et les basses castes, tout contact immédiat passa pour abominable
et finit par sembler impossible. Avec une sagacité rare et une
ingéniosité vraiment étonnante, les conquérants s'appliquèrent à
dégrader les subjugués, à les rendre méprisables à leurs propres yeux.
Les lois de Manou décrétaient la honte et l'humiliation, la misère et
l'ignorance, imposaient un état civil, qu'elles ne pouvaient imaginer
plus abrutissant, à ces «êtres noirs de couleur, à figure bestiale,
moins hommes qu'animaux», dont le souffle contamine l'atmosphère, et
dont l'ombre empoisonne les aliments, et même les eaux sur lesquelles
elle passe. On leur donnait des noms comme ceux de _Kolhs_, les porcs,
_Poulayers_, l'ordure. A quiconque elles donnaient droit de les tuer,
sans qu'il fût besoin d'alléguer aucun motif; mais qui eût voulu se
souiller la main en les frappant? On se salissait, rien qu'à les
conspuer, à leur cracher à la figure. Et pour que leur salive n'infectât
pas la terre, ils devaient porter un crachoir sur leur personne[350].
S'il fallait les toucher, ce devait être avec un fer rouge. Le plus sûr
était de les tenir à distance: nonante-six pieds entre leur corps hideux
et un auguste Brahmane n'étaient que distance suffisante; il leur
fallait demeurer en dehors de tous les villages habités par des gens
honnêtes; on leur enjoignait de ne porter aucun vêtement au-dessus de la
ceinture; de parler la main devant la bouche, et encore de ne s'exprimer
que dans leur patois[351]: la noble langue des conquérants ne devait
point, portée par une haleine puante, passer par ces lèvres impures.
Qu'ils ne présument dire: «Moi, mon riz, ma femme, mes enfants»; mais
qu'ils éjaculent dans leur charabia des expressions telles que
celles-ci: «Votre esclave, ma sale ratatouille, ma guenon, mon veau, ma
velle.» Des prêtres seuls pouvaient avoir formulé cette législation, qui
érigeait la férocité en système et rendait la cruauté plus savoureuse en
l'assaisonnant d'insulte. Un chef-d'oeuvre de cette politique fut
d'interdire aux vaincus le progrès et l'instruction. Enjoint aux Indous
en général, et aux Brahmanes en particulier, de cultiver leur esprit, de
s'imprégner de poésie et de la littérature sacrée, résumé de toute
science; interdit aux indigènes de toucher, de regarder aucun livre.
Pour mieux fixer les vaincus dans le servage, la législation défendait
tout changement qui eût amélioré leur condition. Ils avaient été razziés
de leurs troupeaux? Défense d'en acquérir de nouveaux, défense de porter
la main sur un pis de vache pour en tirer du lait, de posséder autres
animaux que des chiens et des ânes. Ils n'avaient que des habitations
misérables? Défense d'en construire en pierres, ni à plusieurs étages,
de les couvrir autrement qu'avec du chaume. On préférait qu'ils
vagabondassent et n'eussent aucune attache au sol. Interdit d'avoir des
vases entiers: il leur fallait se servir de tessons. Interdit de porter
bijoux d'or ou d'argent, joyaux autres qu'en laiton, fer ou verre.
Interdit aux femmes de se couvrir les seins, de porter souliers, de se
donner le luxe d'un parasol, de laver leurs vêtements. Il leur était
enjoint de vivre dans la malpropreté et l'infection[352]. Ordre aux
hommes de vivre nus; on ne leur permettait pour vêture que de la paille
ou des guenilles, la fripe des morts et des loques laissées par les
criminels qu'ils auraient exécutés. Ce dernier point doit être expliqué:
les bourreaux et tortionnaires étant haïs et méprisés, on dévolut leur
office aux basses castes. L'équarrisseur, le fossoyeur, l'écorcheur et
l'exécuteur public furent réputés frères, et on leur donna pour fils ou
neveux les mégissiers et tanneurs, les corroyeurs, selliers,
cordonniers, tous de métier vil. On affectait de ne leur garantir aucune
propriété, ne supposant pas qu'ils possédassent rien en propre, sinon
par le vol et la filouterie. La loi condamnait au vagabondage tous ceux
qu'elle n'attachait pas à la glèbe, leur interdisait l'approche des
maisons honnêtes, le séjour dans les villes et les villages.
[Note 350: _Koragars_, Walhouse.]
[Note 351: Non aryen, apparenté au tamil et telougou]
[Note 352: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]
De ces prescriptions dictées par la haine, plusieurs, pensons-nous,
n'ont jamais existé, n'ont été inventées qu'après coup. Nombre d'entre
elles tombèrent en désuétude par la force des choses, par les invasions
de plusieurs religions contraires au brahmanisme. Mais la plupart de ces
ordonnances iniques entrèrent ou restèrent en vigueur, et le temps les
consacra. Des peuplades entières acceptèrent l'humiliation qu'on leur
infligeait, et, en l'acceptant, oublièrent de la ressentir, finirent par
s'en accommoder. L'habitude est une seconde nature. Depuis longtemps les
Nagas ont oublié de s'indigner qu'on les ait assimilés aux lépreux: ils
gesticulent, aboient à demi cachés derrière quelque haie, mendient la
pitance qu'on jette et n'osent la ramasser que lorsque le passant s'est
éloigné déjà. On prétend que l'ignominie peut aller plus loin, et que
les jungles de Tchittagong sont le repaire de hordes tombées plus bas
que beaucoup d'animaux, lesquelles ne connaîtraient plus l'association
permanente des mâles et des femelles pour l'élève des petits[353]. Mais
de cette assertion il est permis de douter jusqu'à production de
témoignages circonstanciés.
[Note 353: Faulmann, _Die Entwickelung der Schrift_.]
Altière théorie que celle de fonder la domination sur la prédominance
intellectuelle et morale! Mais, quelque grand que fût leur orgueil, les
Indous n'eurent jamais la pleine et entière conscience de l'absolue
supériorité qu'ils affichaient: leur haine et leur mépris s'aiguisaient
toujours de quelque crainte. Ils se figuraient que les indigènes, tous
sorciers, redoutables par leur alliance avec les démons du sol,
maléficiaient les gens, enguignonnaient et maraillaient le monde,
pompaient à distance la force et la santé, se muaient en garous, cobras
et crocodiles. Nul ne leur aurait ôté l'idée que le tigre, mangeur
d'hommes, que le serpent qui pique mortellement, n'étaient pas de ces
maudits et scélérats, se déguisant en bêtes pour faire leurs mauvais
coups: «Les perfides, dit un livre sacré, ont l'oeil féroce, soutireur
de vie.» Comparés aux possesseurs de la vraie religion et de la
véritable science, ces misérables n'étaient sans doute que «les fous
adorateurs de dieux insensés»;--mais si la rougeole et la petite vérole
obéissent à leur signe? La peste, le choléra, la petite vérole, sont de
terribles divinités! Maint luthérien achète la protection d'un bon-dieu
local, la faveur d'une notre-dame catholique, maint Indou croit opportun
de se propitier telle ou telle divinité rurale, qui cousine avec les
enfants du sol. Les tourbes d'esprits et de démons sont incomparablement
moins puissantes que l'auguste Siva ou le sublime Vichnou, mais
infiniment plus rapprochées des mortels; il n'est que sage de les
ménager.
Ainsi une Brahmane a vu mourir ses enfants l'un après
l'autre.--Pourquoi?--On n'en sait rien. La faute en est peut-être à un
Korégar, à une Birhore qui les a mégardés, à quelque démon du voisinage.
La pauvre mère donne le jour à un autre petit.--Que fera-t-elle pour le
garder en vie?--Cette «bien née», cette femme orgueilleuse de son
lignage, qui, en temps ordinaire, ne toucherait pas avec des pincettes à
une de ces Korégares, la fait prier respectueusement de vouloir bien la
visiter, la supplie de la prendre en grâce, la presse d'accepter du riz,
de l'huile, quelques pièces d'argent, et enfin lui tend son nourrisson
pour qu'elle le prenne dans ses bras et le mette au sein. La sauvagesse
se laisse toucher, détache un de ses anneaux de fer, le passe au poignet
du petiot, s'écrie à haute et intelligible voix:--«Enfant, tu
t'appelleras Korégaret!» Elle fait téter l'innocent, le rassasie et le
rend à la mère. Par l'adoption simulée, par le lait, par le nom, elle a
fait sien l'enfant brahmane, l'a incorporé à sa tribu et mis sous la
protection des divinités korégares.
Autre exemple: Un pauvre diable d'Indou ne peut se guérir d'une maladie
ou se croit poursuivi par la déveine et la malechance. Pour y remédier
il emplit d'huile une jarre, y jette de ses cheveux et rognures
d'orteils, puis regarde longtemps son image réfléchie sur le
liquide[354]. Il porte cette huile ou ce _ghi_ à un sauvage, qui
l'avalera jusqu'à la dernière goutte et sera récompensé pour la peine.
L'opération, lointainement apparentée avec notre saint mystère de
l'Eucharistie, effectue un transport de substances, transmue l'Indou en
Korégar, le Korégar en Indou. Par l'infusion des poils et des rognures
d'ongle, par la figure se mirant, l'huile se sature d'énergie vitale,
s'imprègne d'âme, passe dans un autre corps, dans un autre sang.
Dorénavant, le Korégar sera le répondant d'un brahmane, autre lui-même,
le cautionnera vis-à-vis des démons de la Korégarie.
[Note 354: Walhouse, _Journal of the Anthropological Institute_.]
Grâce à ces superstitions, les missionnaires chrétiens ont eu la joie de
voir leur Christ triompher sur tous les dieux rivaux et _bongas_, qui
avouent sans détour ne pouvoir rien contre les hommes d'Europe, les
fusils anglais les privant de leurs meilleurs moyens. Pour se
débarrasser de leurs sorciers, toujours gênants, nombre d'indigènes
réclament le saint baptême, se convertissent à Jésus, bien qu'ils
n'osent le prier dans leur propre langue. C'est le renouvellement du
miracle que Moïse opéra devant le Pharaon: les verges jetées par les
magiciens se transformaient en serpents, mais la verge de Jéhovah se
faisant dragon engloutissait vipères et serpenteaux[355].
[Note 355: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]
Mais n'insistons pas sur les côtés exceptionnels de la situation: il est
incontestable que les Brahmanes avaient si bien élargi et développé leur
supériorité qu'ils pouvaient la croire éternelle. Ils disaient le fossé
infranchissable, ne fût-ce qu'en raison de l'impossibilité à l'engeance
soudra, repue de nourriture inférieure, d'égaler jamais la race si bien
nourrie et formée d'aliments de choix. Suivant la théorie qu'ils avaient
mise en cours, la caste n'était pas seulement un fait extérieur, mais
l'expression du tempérament, la différence des natures. Servi par une
législation sévère et rigoureusement appliquée, le système a
certainement contribué à la formation de types distincts; ce qui
n'était, à l'origine, qu'un avantage peu marqué, devint à la longue
disproportion évidente, affectant les chairs et les muscles, même les os
du squelette.
Ces particularités ethniques, que nous constatons et signalons, sans
vouloir les diminuer, on s'étonne de ne pas les voir fixées plus
profondément. Ainsi on a fréquemment observé que les Moundahs semblent
partager avec le caméléon la faculté de prendre la couleur de
l'entourage, et, dans les villages mixtes, leur teint se confond presque
avec celui des Indous. Les Ouraonnes pâlissent, dès qu'elles ont fait un
court séjour, comme domestiques, dans les maisons européennes[356]. En
même temps que les cantons se civilisent, le type s'améliore et
s'embellit; la taille, il est vrai, reste petite assez longtemps, mais
les traits s'adoucissent, et, comme les gens sont d'un naturel jovial,
le visage prend bientôt une expression agréable. Les missionnaires, très
compétents dans l'espèce, ont noté plus d'une fois qu'une alimentation
plus régulière, une habitation plus salubre, un travail modéré et
soutenu, embellissent promptement le corps et le facies; les enfants
surtout prennent meilleure tournure. Aux physiologistes de prononcer sur
la question.
[Note 356: _Zeitschrift für Ethnologie_, 1874.]
L'ignorance forcée dans laquelle ces aborigènes ont croupi si longtemps,
n'a pas eu non plus l'effet désastreux qu'espéraient leurs ennemis. Les
castes ultimes, il est vrai, les plus misérables des hordes, sont
affolées et abruties, mais le grand nombre ne paraît pas détérioré dans
les oeuvres vives. L'intelligence, quoique limitée et restreinte à un
petit nombre d'objets, reste saine et susceptible de développement. Nous
comparons l'Indou à l'arbre fruitier que des horticulteurs ont soigné
pendant de longues générations, lentement développé et ennobli.
Appartenant à la même famille, les sauvageons croissent dans la forêt,
ne donnant que fruits aigres et coriaces, mais les racines sont
vigoureuses, le bois jeune; il suffirait de quelques bonnes greffes pour
transformer le produit. Ainsi des Kolhs et Khonds. Les classes
supérieures, les nations civilisées, s'endorment facilement dans le
luxe, versent dans l'immoralité, le factice et le convenu, dans le
byzantinisme sous toutes ses formes, dans la sénilité niaise et vaine.
Mais les classes dites inférieures, mais les nations incultes sont, de
par les nécessités de l'existence, contraintes à toujours agir, toujours
travailler et par suite à se tenir dans les limites de la réalité et
d'un certain bon sens. Les missionnaires déclarent que la jeunesse de
leurs écoles, pourvu qu'on sache la prendre, se montre accessible à
l'instruction, et que deux ou trois générations la mettraient au niveau
des enfants brahmanes.
Nous ne prétendons pas trancher la question; il nous suffit d'en avoir
indiqué les termes. Une certaine école scientifique s'est trop hâtée de
proclamer immuables les types dont la constance pourrait fort bien
n'être motivée que par la fixité relative du milieu. Les conditions
générales d'alimentation, de climat et d'habitat, loin d'être
primordiales, ne sont que contingentes et accidentelles, et varient
facilement. On représentait les types comme coulés en bronze: ne
seraient-ils qu'un masque complaisant qui s'adapte à des chairs
plastiques, à un squelette relativement flexible?
Mais assez de théories, assez d'hypothèses; rentrons sur le terrain des
faits constatés.
* * * * *
Si les qualités morales l'emportent vraiment sur l'instruction et sur
les facultés intellectuelles, nos barbares Khonds sont, en somme, fort
supérieurs aux civilisés leurs voisins. Véridiques et sincères, ils ne
daigneraient échapper à un péril, obtenir quelque avantage au prix d'un
mensonge ou seulement d'une inexactitude volontaire. Que de fois les
juges anglais ont à regret fait exécuter de braves gens, contre lesquels
ne se dressait que leur propre témoignage! Ils s'étaient dénoncés et
livrés, avaient raconté les faits avec une franchise absolue, une
exactitude scrupuleuse, mettant leur point d'honneur à ne rien taire de
ce qui pouvait leur être préjudiciable. Quelle différence avec ces
Bengalis, fourbes incomparables, artistes en dissimulation! Une des
rares erreurs de Stuart Mill a été d'avancer[357] que les non-civilisés
se complaisent dans le mensonge, semblent incapables de dire vrai.
Certes, nous ne contesterons point que la vraie civilisation se
développe parallèlement à la sincérité et à la justice; mais le grand
philosophe se fût exprimé autrement, si son séjour aux Indes l'avait mis
en contact avec les Gonds et les Khonds, avec les Malers, Birhors,
Sonthals et autres, qui tiennent la vérité pour sacrée et ne contractent
pas d'engagement qu'ils ne remplissent. Nulle offense plus grave que
celle de suspecter leur parole, insulte qu'ils lavent dans le sang, et,
s'ils ne peuvent tuer l'offenseur, ils se tueront eux-mêmes. Ces
Sourahs, ces Poulayers, respirent la candeur. Ceux qui les traitent de
«rebut et d'ordure», les disent incapables de rien imaginer, incapables
d'inventer quoi que ce soit en dehors de l'exacte réalité[358].
[Note 357: _Essays_, 51.]
[Note 358: Shortt, _Hill Ranges_.]
Avant d'être entamés par la civilisation, avant d'avoir subi la conquête
anglaise, ces sauvages se distinguaient par une virile fierté, une
joyeuse indépendance, ne rendaient compte à personne de leurs faits et
gestes, ne payaient redevance ni à chef, ni à gouvernement, ni à
propriétaire; chacun avait l'entière jouissance de sa personne, de sa
maison et de son champ. Indépendance complète, tant à l'intérieur qu'à
l'extérieur. Nul ne les avait conquis; depuis vingt siècles, leur peuple
n'avait jamais courbé la tête devant aucun étranger: noble orgueil qui
se lisait dans leur attitude et leur physionomie. Ils évitaient toute
parole obséquieuse, toute politesse qui eût pu paraître humiliante; pour
saluer, ils se bornaient à lever la main. Le plus jeune disait: «Je vais
à mes besognes.--Va!» répondait l'ancien.
Le trait le plus agréable de leur caractère est encore l'affection
mutuelle. Les civilisés de la plaine se donnent pour passe-temps les
procès qu'ils s'intentent, ils se provoquent devant les tribunaux sous
des prétextes futiles; dans leurs duels judiciaires, ils rivalisent de
menteries et perfidies. Mais chez les Kolhs et les Khonds, autres
moeurs. Rares d'homme à homme, les querelles sont encore plus rares
d'homme à femme. L'époux qui se permettrait de blâmer sa moitié devant
le monde, de la menacer, voire de l'insulter, soulèverait la
réprobation, exciterait l'indignation générale. Il n'en faudrait pas
tant à l'épouse pour la faire se détruire; trop souvent il a suffi d'un
reproche discret pour provoquer un empoisonnement; une parole ironique,
un compliment mal compris, et plus d'une s'est pendue. Elles se figurent
que l'âme du suicidé revient tourmenter l'offenseur: idée qui a cours
dans l'Inde entière, dans l'extrême Orient, et qui a certainement
inspiré aux Japonais leur pratique bien connue du _harakiri_.
Dalton dit de ces sauvagesses qu'elles gagnent les coeurs par des
manières franches et ouvertes, une naïve gaieté. Frayant dès leur
enfance avec l'autre sexe, elles n'ont rien de la pruderie des Indoues
et des musulmanes, élevées dans une réclusion rigoureuse, pruderie qui
par moments fait place à des propos grivois et abonde en sous-entendus
obscènes. On vante, au contraire, les grâces décentes des fillettes Hos
ou Moundah, des petites Larka... Patience! Bientôt la civilisation les
guérira de cette barbarie, les corrigera de leur ignorance.
Jusqu'à la seconde moitié du présent siècle, les Khonds abominaient
toute espèce de commerce, ne voulaient faire usage d'argent ni de
monnaies, rejetaient les coquillages comme moyen d'échange; au lieu de
mesurer en espèces la valeur des choses, ils les supputaient en «vies»,
même les objets inanimés, même les haches, riz et farines. Quels
arriérés!
Aucun peuple ne pousse plus loin la religion de l'hospitalité. De ce
chef ils en remontrent aux Bédouins, aux Arabes du désert. Pas d'honneur
qu'ils ne rendent à l'hôte, pas de complaisance qu'ils ne lui
témoignent, mettant sa vie avant leur vie, son honneur avant leur
honneur. «L'hôte, avant l'ami, même avant l'enfant!» dit un de leurs
proverbes. Dès que se montre un étranger, quelque misérable soit-il, les
chefs de famille viennent le saluer, lui offrent gîte et repas; il
séjournera tant qu'il lui plaira: jamais invité n'a été renvoyé, jamais
on ne lui a fait sentir que sa présence devenait gênante. Ils étendent
l'hospitalité jusqu'aux Dombangous, basses castes et populations déchues
qui les entourent; ils les traitent avec bonté, les font asseoir à leurs
festins, les défendent envers et contre tous, les protègent comme s'ils
appartenaient à leur communauté.
On les a vus étendre leur hospitalité jusqu'à des tribus
entières. En certaine fête, il arriva qu'on se prit de
querelle, et qu'après rixe sanglante un clan fut écharpé, mis
en déroute. Poursuivis, la lance au poing, chassés de leurs
hameaux, sans asile, délogés de leur héritage, les fugitifs
allèrent frapper aux portes qui avaient été les leurs, et
s'adressant à ceux qui les avaient mis à mal:
--«Nous sommes dépourvus de tout. Veuillez nous donner
l'hospitalité.
--Entrez et soyez les bienvenus!»
Et tous maintenant de cohabiter sous le même toit, jour après
jour, semaine après semaine, mois après mois; les vaincus
nourris, abreuvés, vêtus, servis par les vainqueurs. Cela dura
toute une année. A la fin, les hébergeurs, n'y pouvant plus
suffire, entrèrent en pourparlers:
--«Si vous vouliez reprendre vos maisons? reprendre vos champs?
Si vous vouliez bien nous rendre votre amitié[359]?»
[Note 359: Macpherson.]