manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant
qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jettent la première
semence, scient la première gerbe, frappent le premier coup de fléau,
cuisent la première fouace.
«... La famille entière assistait à l'inauguration des labours,
à laquelle présidaient deux ou trois Couroumbas. L'un posa sur
le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages; en se
prosternant, il l'encensa, l'aspergea avec le sang d'un bouc.
Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou
deux et passa la main au paysan; après quoi, il se retira,
emportant la tête de la bête sacrifiée. A la moisson, pour se
payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos
peut porter; et après dépiquage, il réclame le soixantième pour
sa part et portion[343].»
[Note 343: Harkness.]
Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne
les empêchent point de jouer en d'autres occasions les rôles de mimes,
sauteurs, flûteux et tambourinaires. Sorcier et saltimbanque, prêtre et
bouffon, filou et artiste, personnage complet. Les pauvres Badagas ont
imaginé de lui faire boire du lait en certaines occasions, persuadés que
ce breuvage si blanc et si pur, sorti des flancs d'une vache, honnête
créature, lui blanchira l'âme, lui inspirera la candeur. Le Couroumba se
laisse faire. Il nous rappelle et les sauvages Thessaliens auxquels les
civilisés de l'antiquité attribuaient d'effrayants pouvoirs, et ces
Juifs du moyen âge dont le nom infecta longtemps le démonisme, ces Juifs
que le synode d'Elvira interdit aux fidèles d'appeler pour incanter les
champs. Pendant plusieurs siècles, les chrétiens se glissaient aux plus
sombres réduits des ghettos, y consultaient les nécromanciens et diseurs
de bonne aventure, quoique ou parce que passant pour crucifier le
Christ. Longtemps le mire juif fut préféré à tous autres; car il était
réputé maître en alchimie, en astrologie, en magie noire. L'Ancien
Testament, tant en hébreu qu'en latin, passait pour un grimoire
redoutable.
Contemplez ces prêtres et mendiants des jungles, ces jeteurs de sorts et
rebouteux, ces tire-laine et histrions; gardez-les dans votre souvenir.
Ces humbles ancêtres des castes sacerdotales font comprendre pourquoi
les ministres des autels, malgré la respectabilité, les énormes pouvoirs
et la toute-puissante influence qu'ils ont su gagner, n'ont pas lavé la
tache originelle. Ceux-là même qui s'agenouillent devant eux les croient
corbeaux de malheur, oiseaux de mauvais augure; craignent de les
rencontrer, de les avoir pour compagnons de voyage. Le peuple a le
vague, mais ineffaçable souvenir, que les oracles qu'ils rendent
aujourd'hui au nom des anges de lumière, ils les avaient délivrés jadis
par un soupirail de l'enfer. Ces serviteurs du Très-Haut, il se rappelle
les avoir connus suppôts du diable, et se méfie. Il se méfie... mais
plus il se méfie, mieux il est dupe.
Persuadés que le missionnaire qui venait d'Europe était un sorcier fort
supérieur à ceux du crû, les Todas et les Badagas lui firent grand
accueil. Ils ne demandaient qu'à croire tout ce qu'il voudrait, mais
insistaient pour qu'il les débarrassât de ces affreux Couroumbas, qui
grêlent les fruits, stérilisent les vaches et tarissent les sources du
lait. Bien étonnés, furent-ils, et désappointés, quand le prédicateur de
l'Évangile refusa d'organiser le massacre de ses rivaux, ou tout
simplement d'en faire rafle par une bonne peste. Cependant, force leur
était de reconnaître que le Dieu anglais, Seigneur des Fusils et
Baïonnettes, Maître des Canons et du Whisky, avait le bras tout
autrement long que Cotorou Peïkî, même que Siva et son taureau Bassava.
Espérant capter sa faveur, ils lui élevèrent une chapelle où ils
déposèrent en pompe un Nouveau Testament tamoul, que les convertisseurs
leur avaient donné comme le grand édit de l'Éternel Jéhovah, le secret
du salut, l'abrégé de toute science, la révélation de tous mystères du
ciel, de la terre et de l'enfer. Bientôt courut la légende que, chaque
nuit, le Jésus des Féringhis venait goûter au lait et aux bananes
déposés sur son autel. Malheureusement, une épidémie ayant éclaté
bientôt après, ledit Jésus en fut tenu pour responsable, par la raison
que le missionnaire avait naguère prêché qu'un cheveu, qu'un oiseau ne
tombent pas en terre en dehors de Sa volonté expresse et de Son ordre
souverain.
Il fallait en avoir le coeur net. On en référa aux antiques divinités
nationales. Des prêtres approchèrent l'oracle, le consultèrent en jetant
des fleurs:
--Celui qu'on appelle Jésus-Christ est-il un bon Souami?
La plupart des fleurs tombèrent à gauche. Donc le dieu étranger n'était
pas un bon Souami. Et les Couroumbas, ennemis pourtant des _gourous_,
_vodiarous_, et _cauacourous_, confirmèrent la réponse. Plus de doute,
le fétiche anglais avait mauvais caractère, il y avait danger à
l'approcher. Quoiqu'il leur en coûtât, les habitants émigrèrent,
abandonnèrent champs et demeures, laissant la chapelle au Jésus blanc et
à son livre.
Mais le missionnaire dont s'agit, Metz, était énergique autant que
sincère et convaincu; il s'était attaché aux populations qu'il avait
étudiées longtemps;--c'est à lui, disons-le en passant, que la science
doit le meilleur de ses informations sur ces peuplades, informations
qu'il communiquait généreusement à tous les voyageurs qui se succédaient
au Nilgherris. Résolu, quand même, à sauver les âmes qui périssent, et
comptant, d'ailleurs, sur l'énergique protection des Anglais, il émigra,
lui aussi, et alla dans un autre district fonder une école pour laquelle
il obtint une subvention du gouvernement. Les enfants apprenaient
volontiers à lire, écrire et compter, mais montraient une répugnance
invincible à prier Jésus dans leur propre langue. Un jour qu'il s'avisa
de commencer la classe par une invocation à son Jésus-Christ, enjoignant
aux élèves de la répéter, toute la nichée s'envola du coup, les uns par
la porte, les autres par la fenêtre. Il se mit à leur poursuite,
rattrapa quelques fugitifs, leur demanda: «Quelle mouche vous pique?
Qu'aviez-vous à décamper?»--Et les moutards de sangloter: «Lâchez-nous!
Nous ne voulons pas nous faire chrétiens! non! non! Si nous disons le
_mantroum_ des chrétiens, Christ entendra, Christ viendra, Christ nous
emportera!»
Tout est relatif, et ces Badagas, ces Badagots se montraient encore
supérieurs à leurs voisins du Travancore qui n'osaient même toucher un
livre anglais, de peur que le démon du gribouillis imprimé n'envoyât des
éléphants piller et écraser les récoltes. _Principiis obsta!_
_Laissez-leur mettre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre._
Malgré son insuccès, l'évangéliste était fort respecté; on redoutait
d'offenser ce grand sorcier, auquel on avait donné l'appellation bizarre
de «Dieu Trois-Quarts», parce que, disait-on, il ne lui manquait pas
grand'chose pour qu'il fût Dieu tout à fait. On ne lui contesta jamais
sa puissance, mais on cessa de croire à ses bonnes intentions, quand il
ne voulut pas favoriser l'escapade d'une jeune femme avec son amant; ce
qui, d'après l'opinion publique, eût été pourtant son devoir d'honnête
homme. Et sa réputation reçut un coup funeste, quand il refusa net de
prouver la vérité de sa mission en marchant pieds nus sur des fers
rougis, chose que les Harouarous font sans se faire prier. Pourtant, cet
étranger n'avait-il pas déclaré, n'avait-il pas maintes fois répété que
son Jésus tenait compte de tous les cheveux, compte des plumes de tous
les oiseaux? N'avait-il pas raconté l'aventure des trois jeunes hommes
Sadrach, Mésach et Abed Nego[344] que le roi Nabuchadnetsar fit jeter
dans une fournaise? N'avait-il pas assuré qu'ils en sortirent sains et
saufs?
[Note 344: Daniel, III.]
--Hé bien, fais-en autant! concluaient ces pauvres Badagas.--Fais-en
autant! répétaient ces ignorants Todas. Impossible de les tirer de là.
LES KOLARIENS DU BENGALE
ET
LES SACRIFICES HUMAINS CHEZ LES KHONDS
Linguistes et anthropologistes, chacun pour sa partie, ethnologues et
mythographes, trouvent ou trouveraient de riches matériaux à exploiter
dans la contrée de l'Inde, qui reçoit les eaux des monts Vindhya et
Adjanta, pour les déverser dans le golfe du Bengale par la Mahanadi et
la Godavéri. Cette région de beaux paysages et de campagnes fertiles
pourrait être largement peuplée, n'étaient de vastes marais répandant au
loin, sous un ciel torride, leurs miasmes empoisonnés. Les habitants de
la plaine doivent s'en tenir éloignés pendant six mois, et les Européens
pendant neuf. De vastes cantons n'ont jamais été habités que par des
peuplades primitives, qui vivent en communautés généralement isolées, ne
se rattachant que par de faibles liens aux voisines de même nom ou de
même race. Une barrière de montagnes entoure le plateau légèrement
ondulé, parsemé de superbes rochers granitiques, dont les uns s'élèvent
en masses arrondies, et les autres en fragments ruineux, de formes
fantastiques.
En tant qu'autochtone, l'agglomération ethnique dont il s'agit est
considérée comme d'origine antérieure aux Aryas et même aux Dravidiens.
Elle se subdivise en milliers de clans[345] que nous n'essayerons pas de
classifier, même sommairement; il nous suffit qu'on les désigne sous
l'appellation collective de Kolariens, dérivée du peuple Kolh ou Cole,
d'où le mot de couli, qui appartient à la langue franque
internationale[346]. La partie orientale du plateau s'étend à une
hauteur moyenne de 2,000 pieds, sur une surface de 7,000 kilomètres
carrés. Elle est habitée par un million d'hommes, parmi lesquels plus de
moitié appartiennent à des tribus sauvages ou demi-sauvages, se
subdivisant en deux grandes classes, les Ouraons et les Moundahs; ces
derniers les plus anciens, s'il faut en croire la tradition. Dans ce
magma humain, on entend répéter des noms plus fréquemment que d'autres:
Sonthals, Bhils, Bhoumis, Hos, Birhors, Sourahs, Khérias, Koréwars,
Dchouangs ou Pattouns, Larkas, Gonds.
[Note 345: Beverley.]
[Note 346: Campbell. Cependant Beames, une autorité en la matière,
conteste cette étymologie: «M'est avis, dit-il, que la connexité qu'on a
voulu établir entre le Kolh et couli est purement imaginaire.»]
Les Khonds, auxquels nous vouerons une attention particulière, ont pris
le nom de l'épée nationale, la _khande_, dont ils ont une manière à eux
de jouer. On fait aussi dériver leur nom du mot tamil _koundrou_, la
colline. Ce seraient donc les gens du haut pays. Eux-mêmes se disent
Kous[347]. Au nombre de deux cent cinquante à trois cent mille, ils se
groupent sporadiquement autour de Boustar, Tchinna Kinnedy, Djeypour,
Goumsor, Boad et Despalla, leurs forteresses et principaux centres.
[Note 347: Caldwell.]
* * * * *
Les conquérants font de droit l'histoire de leur conquête, et pour mieux
se couvrir de gloire, aspergent les vaincus d'ignominie. A quoi n'ont
pas manqué les Aryas dans leurs légendes et traditions. De ces récits,
lus avec critique, il ressort que les envahisseurs trouvèrent une
résistance longue et opiniâtre. Sans doute, les indigènes se défendirent
avec courage, leurs revers alternèrent avec des succès et ils ne furent
entièrement subjugués que sur le littoral et dans le bassin du Gange;
sur les premières collines, ils furent vassalisés, dans le haut pays,
pas même entamés. N'ayant pu les vaincre ni les asservir sur toute la
ligne, le conquérant se vengea en les appelant singes, nagas, serpents,
géogènes, en les confondant, de propos délibéré, avec les léopards et
autres animaux, patrons de totems. L'immigration inonda la grande
plaine, où elle implanta la race et la langue des Aryas, leurs doctrines
et pratiques, mais ne remonta pas très avant dans les vallées. Le flot
ne dépassa guère les premiers contreforts; le bruit des batailles ne
pénétra pas jusqu'aux hauts pâturages. Le choc des armes, les rumeurs
des révolutions, le fracas d'empires s'effondrant, ne réveillaient pas
les échos de la combe profonde; le tigre des jungles, le crocodile des
marais, les démons de la peste et de la fièvre défendaient la négraille.
Une abjecte misère protégeait ces créatures, qui ne possédèrent jamais
rien qu'il valût la peine de piller. Et la situation se perpétua. On
aurait cru que les indigènes n'ayant pas d'organisation politique
proprement dite, n'étant groupés qu'en hameaux et villages de faible
population, organismes lâches et sans cohésion, succomberaient à leurs
dissensions intestines, aux moindres attaques de l'extérieur. Cependant
ils ont survécu aux États qui les enclavaient, quoique ou parce que ne
s'élevant pas jusqu'à la notion d'État.
Ce n'est pas que plusieurs de ces Kolhs et de ces Khonds ne dussent
reconnaître la suprématie d'Orissa, fière de ses guerres et conquêtes,
de ses gloires et victoires, et qui déploya sa plus haute splendeur au
temps de Charlemagne et de Haroun al Raschid. Pendant une dizaine de
siècles, du Ve au XVIe, ce royaume imposa aux peuplades
inférieures un _modus vivendi_ qui survécut à sa chute, se perpétua sous
la dynastie musulmane de Delhi, et subsiste plus ou moins sous la
domination anglaise. Le souverain, sorte d'empereur féodal, commandait à
des maharajahs, rajahs et zémindars, à des païks, au nombre de 150 à
200,000, vassaux inégaux en pouvoir, richesse et autorité, autant que
dans le Saint Empire furent magnifiques ducs et marquis, illustres
comtes, puissants barons, petits sires, minces seigneurs bannerets, mais
tous chevaliers et gentilshommes, qui,--à l'armée, étaient les «hommes
de l'Empereur»--à la cour, ses serviteurs,--et, sur leurs terres, des
maîtres indépendants qui exerçaient les droits de haute et basse
justice. Le sceptre du suzerain d'Orissa pesait sur les grands
feudataires, lesquels faisaient pression sur les moindres; les derniers
se dédommageaient sur les indigènes planicoles, entre autres, sur les
pauvres Sourahs, qui, tombant en un dur esclavage, furent traités en
ilotes. Protégés par une première ligne de marais, les Kolhs et Khonds
des coteaux avaient la paix, mais à condition d'apporter en tribut aux
rajahs quelques produits des jungles, et de fournir aux temples et aux
domaines seigneuriaux un travail qu'on ne leur payait point, d'où leur
nom de _vettiahs_, ou corvéables. Quant aux congénères du haut pays, les
fièvres, en sentinelle devant le boulevard des bois et marais,
assuraient leur indépendance. Dans la plénitude de leur liberté, ils
contractaient des alliances avec les hobereaux du voisinage, au service
desquels ils s'engageaient volontiers pour une campagne ou deux. Le sol,
médiocrement cultivé, nourrissait mal une population parsemée, que
décimaient un climat insalubre, les infanticides, des escarmouches
fréquentes entre clans et tribus. Tous les ans, des émigrants
descendaient, descendent encore, aux basses terres pour y trouver à
vivre; ils se casent suivant leurs castes et métiers, se font bûcherons,
manoeuvres, matelots, messagers, commissionnaires; prennent du service
comme domestiques, pâtres ou bergers. Les uns s'enrôlent dans les bandes
du crime, les autres dans l'armée de la répression. Jusqu'aux derniers
temps, leur grande ressource était de s'engager chez les Païks, ou
vassaux de la couronne, en qualité d'archers et soldats, à la façon des
Suisses montagnards, qui se louaient, comme lansquenets ou gendarmes, au
plus offrant et dernier enchérisseur, qu'il s'appelât pape de Rome,
Venise ou république de Florence, roi de France ou empereur d'Allemagne.
De tout temps, on recherchait les Khonds comme miliciens; les princes ne
voulaient qu'eux pour gardes du corps, donnaient bon prix de leurs
services, car ils les connaissaient pour sobres et infatigables, les
savaient de race martiale, intraitables sur le point d'honneur,
ponctuels à tous engagements, prêts à se faire hacher plutôt que de
manquer à la parole donnée. Ils ne pouvaient qu'apprécier la bravoure
éclatante, la vaillance chevaleresque de ces hommes qui partout
sollicitaient le poste du danger, ou même le réclamaient comme leur
droit, et s'attachaient passionnément à leur chef, pour peu qu'il le
méritât, voire sans qu'il le méritât.
A mesure que les siècles s'écoulaient, la civilisation gagnait sur la
barbarie monticole; les idées religieuses, les pratiques sociales des
plaines s'infiltraient; les influences du brahmanisme et du bouddhisme,
puis de l'islam, pénétraient jusque dans les cantons reculés,
réveillaient de lointains échos. Néanmoins, jusqu'aux cinquante
dernières années, les districts intérieurs étaient restés inconnus, donc
indépendants. Mais voici venir voyageurs anglais, missionnaires
chrétiens de toute dénomination et de toute provenance, commerçants,
ingénieurs et soldats. Les histoires de conquête se ressemblent toutes.
La Compagnie des Indes se ménagea des intelligences dans les places, se
fit des amis; les riches et puissants n'y ont pas grand'peine avec les
ignorants et besogneux, facilement jaloux les uns des autres. On vit
surgir de belles routes carrossables, sur lesquelles firent leur
apparition infanterie, cavalerie, artillerie. Sans bruit, sans éclat ni
menaces, avançant graduellement, les habits rouges occupèrent des points
stratégiques, d'où l'argent se répandait à l'entour. La marée montante
enveloppait une position, tournait une autre. Maint châtelain apprit à
ses dépens que son roc n'était plus imprenable; maint gentillâtre fut
mis à la raison. L'ennemi déclaré, on le brisait; on isolait les
malveillants, on achetait les douteux. D'habiles officiers, sachant se
hâter lentement, dire des paroles accommodantes et bien placer des
cadeaux, gagnaient position après position. La diplomatie anglaise, le
gouvernement de Calcutta, montrent avec fierté les résultats que leur
valut une dépense en hommes et en argent relativement minime.
Aujourd'hui, le territoire est parcouru par des visiteurs toujours plus
nombreux; les immigrants apportent autres besoins et intérêts, autres
industries et moeurs. Les nouveaux venus constatent que le sol se prête
à de nombreuses cultures; que le paysage se montre souvent agréable,
parfois superbe et grandiose; qu'il fait bon quitter les plaine
torrides, traverser rapidement les régions pestilentielles et se fixer
dans les hauts pays d'air pur et de climat salubre. Les Européens
installent des exploitations, montent des chasses, s'enthousiasment de
cette nature sauvage, s'intéressent à ces populations primitives, les
veulent instruire et civiliser. Elles ne survivront pas à tant de
sympathies. C'est le commencement de la fin.
* * * * *
Pour ce qui en est du type, les dissemblances entre Aryas et non-Aryas
sont trop marquées pour ne pas frapper le regard le moins prévenu. Chez
les Indous, l'animal humain a la couleur moins foncée, une plus forte
capacité crânienne, des formes mieux proportionnées et plus élégantes,
des traits plus réguliers, une physionomie plus agréable; les
populations indigènes abondent en figures ingrates et de laideur
repoussante. Pour peu qu'on voulût adopter la formule pratiquée par tant
de voyageurs et même de savants ethnologistes:--à Tours toutes les
femmes sont rousses,--il serait facile de prouver que ces monticoles
sont superbes, ou qu'ils sont repoussants. Il y en a de beaux, il y en a
de fort laids, quantité de passables. Aux Khonds que nous avons plus
particulièrement en vue, Howard trouve une physionomie mi-mogole,
mi-caucasique; front large, parfois surplombant, yeux grands et
expressifs, figure triangulaire, barbe rare, cheveux noirs et abondants.
Shortt leur donne une taille moyenne de 1m,73. Hunter se borne à dire
qu'ils sont aussi grands que les Indous, bien musclés, rapides à la
course, qu'ils ont front large et lèvres pleines, mais sans excès. «Leur
vigueur, leur intelligence et leur résolution, leur inaltérable
jovialité en font d'aimables compagnons ou de terribles ennemis.»
Dalton, la grande autorité en matière d'ethnologie bengalienne,
s'exprime de la sorte sur quelques-uns de leurs voisins:
«Les Hos et Larkas, noyau de la nation moundah, en sont la
partie la plus intéressante et certainement la mieux faite.
Port droit, virile attitude, ils ont l'aspect d'un peuple
libre, justement fier de son indépendance. Même angle facial
que celui des Aryas, et des traits qui souvent ne sont
inférieurs en rien à ceux des Indous: grand nez, larges lèvres
bien formées, dents magnifiques. Les formes, que l'absence de
costume permet d'examiner en détail, sont fréquemment d'une
beauté sculpturale.»
Cette description, vraie pour les habitants des districts bien cultivés,
qui jouissent d'une aisance que leur envieraient les ouvriers agricoles
de la Grande-Bretagne, serait inexacte pour les habitants moins
favorisés des cantons forestiers, où les figures sont laides. Quand les
Moundahs n'ont pas le type caucasique, ils paraissent se rapprocher du
mogol plutôt que du nègre: pommettes saillantes, yeux peu ouverts,
légèrement obliques, face plate, poil maigre, taille moyenne, teint
variant du tanné au basané. Plus disgraciés que tous autres, les
simiesques Ouraons ont la taille petite, mais bien proportionnée,
rarement courte et trapue. Les jeunes gens des deux sexes, remuants
comme des écureuils, ont une figure mince et mobile. Les localités de
race mêlée montrent une variété remarquable de traits et de teint. Où la
race est moins mélangée, abondent les vilains noirs: bouche large,
lèvres épaisses, mâchoires prognathes, nez ridiculement aplati, narines
écartées, front fuyant, cheveux crépus autant que laine de nègre.
* * * * *
Chasse et sauvagerie sont presque synonymes. Ces populations sont
arriérées, en proportion de la part pour laquelle la chasse entre dans
leurs moyens de subsistance: d'autant plus sauvages qu'elles font moins
d'agriculture. Le plateau n'est pourtant pas de trop mince couche
végétale; ne manque pas non plus de pluies; mais les eaux ici se
précipitent en torrents dévastateurs, et là croupissent dans les marais,
corrompant l'air de leurs émanations pestilentielles. Le sol est mal
exploité, mal cultivé. Aux plus misérables, qui vivent sur les produits
spontanés de la brousse, toute viande est bonne: chiens, chevaux,
chacals, grenouilles, chair vivante, chair abattue, du frais ou du
pourri, ils font profit de tout; du tigre au serpent, du crocodile aux
insectes: tout passe au garde-manger. Ils ne peuvent qu'être un objet
d'horreur pour les Indous, qui mourraient plutôt que de goûter à un
filet de boeuf ou de vache, pour les Musulmans, qui ont le porc en
abomination et qui expliquent le nom de Kolh par «tueurs de cochons»,
sobriquet dont les incriminés s'affectent médiocrement. Brahmanes et
Musulmans font un crime aux nomades Birhors d'être anthropophages; mais
nous ne le leur reprocherons pas, leur cannibalisme étant inspiré par la
piété filiale: les parents, à l'article de la mort, demandent comme une
faveur que leur corps ne soit pas abandonné sur le chemin ou dans la
forêt, mais trouve asile dans l'estomac de leurs enfants. Ceux-ci ne
peuvent le refuser, mais, ils ne mettront aucune hâte malséante à jouir
du repas funèbre.