L'empereur du Mexique jurait d'être Houitzilopochtli sur terre, de faire

briller l'Astre du jour, courir les fleuves; il s'engageait à donner de

riches et abondantes moissons[327]. Le principillon des Antaymours, un

Malgache, a la complaisance de faire pousser les forêts, et c'est à lui

que les brebis doivent de mettre bas. Le maître de Ouiddah

expliquait:--«Moi, je suis l'égal de Dieu. Tel que vous me voyez, je

suis tout son portrait[328].» Plus modeste, Oppokou, le roi des

Achantis: «Le Dieu du ciel est peut-être un peu plus puissant que

moi[329].»

[Note 327: Gomara.]

[Note 328: Allen.]

[Note 329: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]

A tous ces prodigieux et mirifiques seigneurs, le Grand Natchez de la

Floride n'était pas inférieur d'un cheveu. La confédération, qu'il avait

l'honneur de présider, était menée par une haute noblesse, orgueilleuse

oligarchie, composée de cinq cents guerriers, dont chacun par son bel

air, ses exploits à la chasse, ses hauts faits à la guerre, avait prouvé

être de race solaire. Ce demi-millier de héros gravitait autour du Grand

Soleil, centre des constellations, chef des peuples. Et chaque matin, le

Roi des rois, Maître de l'Empyrée, sortait de sa tente, saluait

amicalement les quatre points cardinaux; complimentait Notus et Borée,

Eurus et Zéphyre. Il se postait sur le rocher qui lui servait de trône.

Calumet en main, il attendait que Phébus eût fait son apparition, le

saluait de la main, lui tendait la pipe pour qu'il en tirât quelques

bouffées. Grave et tranquille, il lui montrait le chemin qu'il aurait à

parcourir, du Levant au Ponent:--«Entends, Soleil! Fais ton devoir! Ne

t'arrête ni ne te retarde! N'oblique ni à droite, ni à gauche! Salut!»

Les civilisés, chez lesquels la croyance en un dieu personnel

s'affaiblit de jour en jour, les civilisés avec leur vague idée d'un

indéfinissable Être Suprême, trouveront grotesque la prétention de ces

méchants roitelets, admireront la niaise absurdité de ces misérables

Todas, qui octroient à leur Grand Fromager les attributs de

l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insensé à un mortel de se croire

immortel, de ne pas se reconnaître sujet aux mille et mille accidents de

la vie quotidienne, aux innombrables fragilités de l'existence, à tous

ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous

tenions pour prudents et bien combinés... Tout cela est de conception

moderne. Les anciens pensaient d'une autre manière; s'étaient habitués à

confondre les idées d'ordre, de moralité, de justice avec celles

d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en

croire, la Nature aurait débuté par le chaos, tendrait à rentrer dans le

désordre initial, n'était qu'une volonté plus forte fait l'ordre et le

maintient. L'humanité ne demanderait qu'à se vautrer dans les excès et à

rouler dans le crime, si les monarques n'étaient là pour réprimer les

cupidités et les violences, et pour imposer aux nations le frein des

lois. Dans ces conceptions-là, il n'est pas toujours facile de

distinguer entre le dieu qui délègue ses pouvoirs à l'homme, et l'homme

qui reçoit du dieu ses pouvoirs. Voilà pourquoi la doctrine indoue

enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son

roi[330]. Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait à la sage

Pénélope:--«Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en

abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs

portées, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout

cela[331].»--Telle est aussi l'opinion des Chinois, qui tiennent

l'empereur pour responsable des sécheresses et des inondations, des

vents et des gelées.

[Note 330: Mahabharata, II, 1205, IV, 931.]

[Note 331: _Odyssée_, XIX, 108.]

Mais en y réfléchissant mieux, nos modernes eux-mêmes se forgent-ils,

sur le principe d'autorité, des idées sensiblement supérieures à celles

des sauvages? Les théoriciens du droit divin n'ont-ils pas émis la

formule que leur monarque peut tout,--oui, tout? Et leurs rivaux, les

philosophes du droit constitutionnel, n'ont-ils pas émis l'axiome que

leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort? Parlerons-nous

du pontife siégeant au Vatican? N'avons-nous pas l'avantage de posséder,

en tout chef-lieu départemental, des magistrats incapables de condamner

un innocent, incapables de prononcer contre la vérité et la justice?

L'impeccabilité et l'infaillibilité dont ils jouissent, ne

constituent-elles pas l'essence de la divinité? Après tout,

l'infaillibilité en matière de lait et de caillé n'est pas moins

rationnelle que l'infaillibilité en matière de dogme ou de

responsabilité morale, et les bévues du fruitier, s'il en commet, ont de

moins fâcheuses conséquences. En tout état de cause, les monticoles des

Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La

définition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicité dont

nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur;--mais non, ils

étendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis

l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des

Couroumbas:

«Quoi! fit-il avec un haussement d'épaule. Ces Couroumbas

auraient une religion! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils

auraient des dieux!»

Tout naïfs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une

frivole sentimentalité. Ils ont compris la religion et la propriété

comme étant inséparables; celle-ci inspirant celle-là; leur Providence à

eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champêtre de

l'opulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si

on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les

Gréco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cité

antique[332]; et ils partageaient cette conviction avec les Aryas, qui

disaient crûment: Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas

de Dieu. Donc, «hommes, acquérez de la richesse, pour que vous puissiez

offrir aux dieux le soma, le beurre clarifié, de la

nourriture[333]».--Tshanda Gosaïn est un Dieu puissant, disent les

Paharis du Bengale, et il n'y a que les riches qui puissent s'adresser à

lui[334]. Les Karènes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs

Rogations.--«Sans porc à manger, sans arak a boire, comment prier?»

s'écriait un couli chinois[335].

[Note 332: Fustel de Coulanges.]

[Note 333: Wilson, _Vishnu Purana_.]

[Note 334: Dalton.]

[Note 335: Brau de Saint-Paul Lias.]

Tout comme les chrétiens du moyen âge engageaient, à l'occasion, leurs

sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la

disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre

dépôt de divinités, contre remise de vaches à clochettes et de

bouvillons sacrés. Le voyageur Marshall, curieux de contempler les

trésors de leurs basiliques, corrompit un Dieu qui avait pris ses

invalides:

«Il était vieux, ridé, ébouriffé, malpropre; pourtant le regard

austère et sombre, le sourcil rigide, le masque immobile et

solennel, marquaient un reflet de la divinité longtemps

exercée. Je l'invitai à dîner; sous l'influence du pain et du

sucre, délicatesses auxquelles il n'était pas habitué, sa

contenance devint moins sévère, il daigna être affable. Au

dessert la conversation s'engagea:

--«Est-il vrai que les Todas adorent le Soleil?

--«Tschak! Ces pauvres gens l'adorent en effet. Mais pas tous.

Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine

avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je

pas dieu moi-même?»

Et pour un léger pourboire, l'ex-cousin de l'auguste Titan se glissa

subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa

présence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles,

jarres, écuelles et cuillers. Il n'y avait que cela. L'indiscret fut

désappointé. Mais on l'eût fait entrer au Capitole de Rome, on eût

dévoilé devant lui les palladiums de l'acropole d'Athènes et de Mycènes,

on l'eût introduit dans les obscurs sanctuaires de Thèbes et d'Argos

qu'il n'eût pas vu davantage. Quoi qu'il en soit, ce Palal qui trichait

avec ses divins mystères, ce Palal croyait en lui-même, avait foi en sa

propre divinité.--Et pourquoi non? Les augustes qualités que chacun lui

reconnaissait, pourquoi les aurait-il déniées?

Certes, avec ces quelques bribes de renseignements, il serait facile à

un homme du métier de construire toute une théologie, et de les

développer en doctrines bien coordonnées.--Mais en aurait-il le droit?

Et les Todas comprendraient-ils grand'chose à la dogmatique mise sous

leur nom? Les Primitifs ont quelques idées rudimentaires, de vagues

aperceptions morales, religieuses et philosophiques, lesquelles, après

avoir été dégrossies, élucidées et groupées, donneraient un système, ni

meilleur ni pire que tant d'autres,--mais ce système, ils ne l'ont pas

élaboré, précisément parce qu'ils sont encore primitifs.

Les annonciateurs de l'Évangile ont peiné pendant deux générations pour

leur inculquer la notion du péché, ont prêché, reprêché les tourments de

l'enfer, le diable et l'éternité des peines. Mais voilà, ces pauvres

gens ne peuvent comprendre la possibilité de crimes irrémissibles,

protestent contre le ver qui ne meurt point et le feu qui ne s'éteint

point, contre les rancunes toujours dévorantes et les haines qui jamais

ne pardonnent. En fait de châtiments outre-tombe, ils n'ont encore voulu

accepter qu'un marais, où les coupables seront livrés aux sangsues, mais

seulement pour un temps proportionné aux fautes commises. Jusque-là ils

avaient pensé, comme les Badagas, que pour se débarrasser de ses fautes

il suffisait d'en charger une vache et son veau. O «Frayeur

d'Isaac![336]» Dieu de Bossuet, et toi, Christ de Calvin, quelle

naïveté! quelle ignorance!

[Note 336: _Exode._ XII. 53 XXXI.]

Cependant tous les actes de leur vie sont imprégnés de dévotion. Le Toda

s'incline devant le Soleil qui se lève à l'orient, s'incline devant la

Lune, met la main au front, et, se couvrant le nez avec le pouce, récite

une prière qui résume ses besoins, tous ses désirs, toutes ses

affections:

«Puissent nos garçons grandir et prospérer! Puissent nos hommes

se porter bien, ainsi que les vaches et les génisses! Puisse

chacun être en santé et avoir ses souhaits!»

Spectacle émouvant, raconte M. Marshall, quand le père de famille sort

au clair de lune et implore la bénédiction de l'astre, fontaine de

lumière. Avant de commencer le repas, chacun prend un morceau, le porte

aux tempes et le consacre en disant:--«Regarde, ô Seigneur!» puis le

dépose sur le sol, en offrande à Boumo-Taï, la Terre maternelle.

Comme culte secondaire, ils révèrent des esprits et de petits dieux,

patrons des villages, protecteurs des sources, habitants des forêts et

cavernes; tels que le sylvain Betikhân, faune et chasseur. Ils jeûnent

pendant les éclipses. Les missionnaires leur ont fait dire que le

Créateur des mondes s'appelle Asoura-Souami, et qu'il est Feu-Lumière,

mais ils n'en savent pas davantage. Du sacrement d'ordination, les

théologiens todas enseignent, contrairement au dogme catholique, qu'elle

est muable, toujours révocable, ne vaut que par la fonction, qu'il est

loisible de la déposer, mais que pour la reprendre, il faut la

renouveler. Nous les renvoyons au concile de Trente. Comparée aux

grandes dogmatiques, ensemble complexe où la logique et le bon sens se

débattent dans un magma de mystères, dans un labyrinthe de métaphysique,

la religion que nous dirons «de la Vache» est d'une simplicité

rafraîchissante; sa bonhomie vous désarme. «Sans doute, disent ces

braves montagnards, notre religion n'est pas faite pour vous, mais elle

nous suffit, et nous la préférons à toute autre. Nous croyons en notre

Palal. La divinité que nous lui avons conférée, il l'exerce à notre

entière satisfaction,--et s'il nous mécontentait,--eh bien! nous lui

donnerions sa démission, nous en prendrions un autre!»

Cependant, la majesté de ses fonctions fait au dieu une vaste solitude;

son isolement rigoureux ne laisse pas que d'être pénible à la longue.

Prise au sérieux par tous, sa divinité le met en dehors de l'humanité.

On n'ose le regarder, on craint de le rencontrer. Débouté des joies de

la famille, forclos des relations avec les humains, il est enfermé dans

sa majesté comme dans une cage.

Quoi d'étonnant à ce qu'il se fatigue d'une sublimité trop rigide, et

que monté si haut il aspire à descendre? Il pourra prendre sa retraite

si quelqu'un veut occuper sa place; or, cette vie pénible et absorbante

dans son ennuyeuse uniformité n'est pas faite pour les ambitions

vulgaires. Le dieu qui abdique, résignant sans trop de regret l'empire

de l'étable et son infinie responsabilité, dépose le manteau de son

office, égide de sombre aspect comme celle de Jupiter. Il s'étire, se

secoue les membres et quitte le Saint des Saints, nu comme il était

entré, car le Toda, en son innocente simplicité, ne comprend pas que

celui auquel les intérêts de la communauté sont confiés, ait le temps de

soigner ses propres affaires, n'admet pas que la Providence réalise de

petits bénéfices.

Des Palals, démissionnaires et rentrés dans la condition de simples

mortels, sont tombés dans la nostalgie de la divinité perdue, ont voulu

remonter dans l'empyrée; à la première vacance, ils ont ressaisi leur

fonction, mais il leur a fallu repasser par les ennuis et toutes les

fatigues de l'investiture.

* * * * *

Passons aux Badagas.

Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en

excepterons pas même les monothéistes, sont greffées sur l'Animisme, ou

culte des démons, lesquels démons se confondaient à l'origine avec les

âmes des morts. Les génies hantent volontiers les pourlieux de leurs

anciennes demeures. Dans leur nombre il s'en trouve de bons et de

mauvais, ou, pour parler plus exactement, le même génie, mauvais envers

tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de

sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu l'attention de lui

préparer un domicile, sous forme d'amulettes, portées sur la personne.

Les enfants badagas sont assurés, contre les accidents généralement

quelconques, par des talismans pétris avec de la terre et de la cendre

prises aux bûchers. Les Todas qui ont passé dans l'autre vie se montrent

moins complaisants; du moins les survivants ferment soigneusement le

trou dans lequel ils ont enfoui les propres du défunt, y roulent une

pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent,

craignant d'être happés s'ils s'attardaient à regarder en arrière; car

l'Esprit, dans son premier dépit, et tant qu'il ne s'est pas fait à sa

nouvelle position, s'abandonne facilement à la propension fâcheuse de

tuer les gens, sans motif, malgré lui fort souvent, ou même par

affection. Quand éclate une épidémie, c'est le mort en dernier qui court

le pays, faisant des siennes.

Les Scythes et les Gaulois adoraient une épée. Les Badagas vénèrent le

couteau, depuis longtemps rouillé, avec lequel un de leurs héros s'était

ôté la vie. Les suicidés, les assassinés, les femmes mortes en couches,

les filles et garçons emportés avant d'avoir goûté les joies de

l'amour,--rappelez-vous la _Fiancée de Corinthe_, chantée par

Goethe,--ceux qui périssent prématurément, et en général les trépassés

par mort violente, ont la réputation d'être inquiets et chagrins,

rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance.

L'esprit du suicidé hante la lame sanglante, y fait élection de

domicile. Elle sera portée en triomphe, et on la placera dans une

chapelle où une lampe brûlera nuit et jour.

Une Bagadelle raconta avoir vu une pierre suinter du sang. La nouvelle

fut reçue avec enthousiasme; justement, le dieu du village venait d'être

volé par des voisins jaloux[337]. Nul doute que la pierre sanguinolente

ne donnât asile à l'âme d'un assassiné. Or, il n'est démon plus actif et

robuste que celui d'un individu tué en pleine vigueur, encore exaspéré

par le meurtre dont il a été la victime. Un dieu méchant est préféré par

la raison qui fait au paysan rechercher un féroce chien de garde pour

l'enchaîner à la porte. Donc, le caillou fut érigé en saint patron.

[Note 337: Cf. _Juges_, 81.]

Les démons délivrent des oracles, à époques fixes ou quand ils sont

requis spécialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les

tambourins s'excitent. Le «médium» arrive, et tous de faire silence pour

le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre

infernal, porté par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrétien.

Nu, sauf une étroite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient,

jette les bras avant arrière, saute, rue, bondit et virevolte à l'instar

des derviches tourneurs; au beau moment, il marche sur des charbons. De

longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'accélère et

les cris se font plus perçants; on lui donne du sang à boire. Soudain,

il est comme secoué, tremble par tout le corps; les yeux lui sortent de

la tête, prennent un éclat sauvage. Le dieu l'a saisi, le tient fixe,

rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophétique. Le voilà qui exhorte

les assistants, délivre des oracles; répond aux questions sur l'un et

l'autre monde. Puis, brusquement, il clôt la consultation, dit avoir

faim, avoir soif. S'il est un dieu considérable, on lui sert du lait de

coco et une friture de riz; un diablotin se contentera d'un peu de

viande et d'arak.

En toute occasion, le problème est le même: décider le démon évoqué,

celui de la peste ou de la fièvre typhoïde, celui des rats ou des

chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de l'arbre ou

du rocher,--à entrer dans le corps du danseur[338]; une fois qu'il y

sera logé, on aura sur lui quelque action, il sera possible de

l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse;

sauf à le tromper et le berner, si l'on peut, à le mettre dehors,

quelquefois même à le torturer pour se venger des maladies et

souffrances qu'il a infligées. Les Todas ont-ils à régler des différends

relatifs aux femmes ou au bétail,--les seules choses dont ils

s'inquiètent,--ils s'adressent à un de leurs sous-laitiers, qui, bon gré

mal gré, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie,

roule les yeux--épuisante besogne;--la bave et la sueur lui coulent sur

le corps. Alors le démon prononce des oracles, d'autant plus profonds

qu'ils sont moins compréhensibles.

[Note 338: Monier Williams.]

Le démonisme, malgré sa cruauté et sa brutalité innées, n'a pas aux

Nilgherris le caractère repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces

potentats d'outre-tombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se

contentent d'un casuel modeste: lait, fruits et volailles; dans les pays

chauds, l'appétit se modère. L'orgiasme démonique prend le caractère des

populations ambiantes. Relativement bénin chez les buveurs de lait,

ailleurs il se glorifie d'être cannibale, et s'enivre aux potations de

sang; partout, cependant, les performances ont un air de parenté.

«Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon

entier à cuire dans une chaudière. L'enragé chamane saisit un

enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta,

tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tête

dans le chaudron bouillant, il retira une lanière de viande

avec les dents:--Pour le petit minet! Il replongea pour l'autre

minet, replongea pour Bibi, le Vieux Tigre[339].»

[Note 339: Dennys, _Folklore in China_.]

C'est par le démonisme que s'expliquent les mystères de Zagreus, et, en

général, tous les rites chthoniques et bachiques. Si nous ne

connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mère,

nous pourrions nous en faire une idée suffisamment exacte en visitant

les Ghâts, les Nilgherris et les Vindhyas:

«Mainte fois, quand, suivant la coutume anglo-indienne, je

chevauchais avant le lever du soleil, j'ai rencontré leurs

bandes revenant de la fête nocturne. Haute et belle race que

ces habitants de la côte occidentale. Quand je regardais les

torches flamber sous les pins, et ces femmes couronnées de

fleurs, drapées à l'antique dans un vêtement à vives couleurs,

il me semblait voir Bacchantes et Ménades, le Cithéron

frémissant au bruit des clairons et cymbales[340].»

[Note 340: Walhouse.]

La vie ascétique menée par les divins bergers, la persuasion qu'ils sont

les frères et compères du soleil, valent à ces Todas la crainte et le

respect des étrangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cessé de

payer les petits boisseaux de grains que réclament les soi-disant

suzerains du sol, n'était que de temps à autre un Palkarpal descend des

hauts sommets. Chacun tombe devant lui, la face contre terre; il

commande et tous obéissent, craignant qu'il ne déchaîne le farcin et la

clavelée sur les troupeaux. Nul n'oserait lui déplaire.

Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda

respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga

redoute l'un et l'autre; berger et agriculteur tout ensemble, il craint

tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme,

toujours affamé, qui passe pour un fauve plutôt que pour un homme. A le

rencontrer inopinément, des enfants ont été pris de convulsions, des

femmes sont tombées mortes dans la forêt. Par surcroît, le Badaga doit

encore se garer de l'humble Iroula. La divinité émane la crainte comme

le soleil, ses rayons. Les enfants d'Israël juraient par le Seigneur des

Épouvantements; ils disaient en tremblant qu'«on ne peut voir l'Éternel

et vivre».

_Primus in orbe deos fecit timor._

Puissant est le démon qui regarde par l'oeil avide du Couroumba. Voilà

pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son officiant ordinaire,

bien qu'il ait dans sa propre cité les Harouarous, la sixième des

dix-huit castes, tribu de lévites, servants du taureau Bassava, prêtres

du temple conique qui contient la pierre _maha linga_, figuration du

phallus divin. Ces Couroumbas de malheur possèdent tout un trésor

d'incantations, de prières et de charmes. Lors de la moisson, ils

prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afin de

faire déborder les greniers. Les Harouarous sont influencés par les

Brahmanes, qu'ils imitent ou singent; mais, précisément parce qu'ils ont

des prétentions, parce que leur chamanisme s'est infusé de

respectabilité, ils ont moindre succès que les abjects sorciers des

entours. C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de

préférence[341], parce qu'il passe pour mieux familiarisé avec les

habitudes des mauvais génies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs,

le démonisme plaît aux esprits incultes; il a d'autant plus de séduction

qu'il se montre barbare et déraisonnable.

[Note 341: Dalton.]

Donc, le Couroumba est un jeteur de sorts. Il a maléficié la géline qui

crève de la pépie, il a enguignonné le veau qui ne profite pas, maraillé

la vache qui maigrit. Qu'un homme vienne à mourir, sa maladie est le

fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se réunirent pour les

exterminer, mais les maudits échappèrent dans les bois. Redoutés de

tous, ils ont tout à redouter; leur vie est en danger perpétuel. A

chaque instant, une bande irritée peut les assaillir, impatiente de

venger quelque prétendu méfait. Nul d'entre eux qui n'ait été maltraité,

quelque peu lapidé. Autant de sévices, autant de titres d'honneur; ils

sont flattés qu'on leur attribue un pouvoir qu'ils voudraient bien

posséder. Comme les sorciers normands, ils «aiment mieux passer pour

exercer une industrie de fripons, que de laisser croire qu'ils font un

métier de dupes[342].» Flattés de la mauvaise réputation dont ils

jouissent, ils s'offrent à dénouer ce qu'ils passent pour avoir noué, à

retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jetés.--Le froment est niellé

et les troupeaux ont la clavelle? La tête est endolorie et l'estomac

embarrassé? Un de ces coquins survient, offre d'évincer le démon--comme

cela se trouve... il est de ses amis particuliers!--il chassera

Belzébuth par Belzébuth.--Les insectes ravagent les emblavures? Le

remède est tout trouvé: qu'un Couroumba se mette à quatre pattes et

beugle comme un veau.

[Note 342: Bosquet, _la Normandie romantique_.]

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 19 / 28 段