Pendant la bagarre, le cadavre brûlait. Les fragments du crâne, les os

calcinés, sont déposés avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour

être suspendus à un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera

désormais le fantôme d'un Lare familier.

Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emportés:

l'âme qui vient d'abandonner la dépouille périssable est censée en avoir

recueilli la partie immatérielle. Les débris sans valeur, friperie

roussie et cramée, bracelets de fer tordus, couteaux ébréchés, anneaux

gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une

pierre est jetée par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le

Palal clôt la solennité, en jetant une poignée de grains sur les

fragments, puis reprend le chemin de l'étable, son sanctuaire, la foule

lui ouvrant un large passage. Après quoi, chacun s'incline, touche la

pierre du front et s'en va. Sitôt que l'assistance est hors de vue,

apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de

dépecer les carcasses.

Désormais, quand on s'entretiendra du défunt, on prendra soin de ne pas

prononcer son nom. La hutte élevée pour la crémation est détruite si

elle a été faite pour une femme. Elle est conservée, mais personne n'y

touche, si elle a servi pour un homme.

Cette première cérémonie est appelée celle des «Funérailles vertes»

parce qu'elle dispose des chairs encore fraîches. Les «Funérailles

sèches», celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres à la fois. On y

brûle les objets d'usage personnel: pots à lait, bâtons, habits, et

aussi des modèles de flûtes, d'arcs et de flèches,--modèles,

disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonné l'usage de ces

instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramassé les

débris calcinés et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis

le manteau sera accroché à la porte du Temple-Étable. Les morts entrent

ainsi parmi les divinités protectrices du clan.

A ces mânes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu.

Autrefois, on en a vu expédier une quarantaine en une seule fois; mais

l'autorité britannique a interdit l'immolation de plus de deux bêtes par

homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le

manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les

restes de l'ancien maître.

Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tressés en paille, en forme

de grands éteignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments

funéraires, parsemés dans la contrée, cromlechs et cercles de pierre

appelés par les Todas _p'hius_,--d'un mot signifiant urne, ou pot,--et

par les autres indigènes _Pandou Kolis_, les Tombes des Pandous.

Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des

tessons, des pointes de lances et de flèches, des clochettes, parfois

des pièces d'or, et des terres cuites, représentant divers animaux, tels

que paons, boeufs, tigres et antilopes[320].

[Note 320: Hough, Harkort.]

Le grand souci du mort a été de se faire suivre par des vaches qui le

nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matérialité

de cette âme qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches

maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections

embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, à bout d'arguments,

finissaient par dire:

«Tout ça, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les

pères ont enseigné ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons.

On vit de l'autre côté comme ici; cela est sûr, cela est

certain. Naître n'est point facile, mais une fois qu'on a

commencé à vivre, il n'y a qu'à continuer.»

Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court:

«Ça nous casse la tête. Mieux vaut ne rien penser et se tenir

tranquille. Assez comme ça!»

N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre préoccupation que leurs

troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalité bienheureuse:

bergers indolents, en de verdoyants pâturages ils guideront de superbes

taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est

qu'un passage, la seconde vie ne diffère en rien de la première. Am nor,

Outre-Tombe, est une contrée en tout semblable aux Nilgherris, sauf

qu'elle s'étend au loin[321], que les herbes sont plus hautes, et plus

gras les troupeaux. Entre le présent siècle et l'éternité, il est un

moment commun, le trépas; entre le monde terrestre et les régions au

delà, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre,

pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une

plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des âmes dont

la cérémonie des Funérailles sèches a rompu tous les liens avec la

terre. Du haut du précipice, les pauvrettes jettent un coup d'oeil sur

les prairies où paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le

village dont les fumées montent à travers les bouquets d'arbres, un long

regard sur la maisonnette chérie devant laquelle veaux, chiens et

enfants se houspillent, courent et bondissent pêle-mêle... Le soleil

s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dorées de l'occident... Après

lui les âmes font le saut; du pic elles plongent dans l'abîme, roulent

dans les profondeurs vertigineuses, jusqu'à ce qu'un flocon de vapeur

arrête leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent à

travers les flots aériens, se laissent glisser dans un sillage de

rayons, abordent les nuages blancs et roses, îles flottantes dans

l'océan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrière les

brumes violettes.

[Note 321: _Am-nor_, _Huma-Norr_, _Om-Norr_, le Vaste Pays, Cfr. le

Hadès Eurynome avec Eurydice pour souveraine.]

En Polynésie, raconte Wyatt Gill, les âmes des guerriers s'élancent

aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortège d'Esprits,

accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaïki, séjour

de félicité, jardin des Hespérides.

Et dans les nébuleuses de la Voie Lactée, le brave Toda distingue

parfaitement les troupeaux de boeufs qui paissent les prés célestes

parsemés d'étoiles. Homère et Hésiode savaient aussi la plaine émaillée

d'asphodèles, où d'âge en âge, de siècle en siècle, la chèvre Amalthée,

le Bélier à toison d'or, Io, la plus belle des génisses, et le taureau

de Jupiter, broutent les fleurs étoilées de la Nuit, gardés par le

bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et

éternel regard.

* * * * *

Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préoccupations de

l'étable et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la

famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimité

absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de

sentir. Même aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique

traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs

passagères, même calme veiné de férocité. La voix sourde, profonde et

pectorale, imite à l'occasion les beuglements, ronflements et

mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de

Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux «armaillis des Colombettes».

Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la

Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du

caillé, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus

agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes

animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les

entoure d'un respect admiratif qui touche à l'adoration. Le pâtre les

guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur «parle

buffle», dit Marshall, a trouvé un langage bufalin:

«Enlevez-leur la vache, et du coup leur entière société se

détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent

leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda

rêve vache... Regardez bien! l'oeil vague, l'air absent, il

ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et

l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent

du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont

travaillé toute la journée.»

Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles,

ait été adorée sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la

religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.

«Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te

plais dans les crottins des brebis, qui aimes à t'enfoncer dans

les fientes des chevaux et des mulets...»

chantait un Orphée[322] au temps qu'Homère célébrait les divins

porchers[323]. Ce culte pour les bovidés n'a pas disparu autour de

nous,--sans parler du Veau d'or.--Un de nos «bons paysans» appellera le

vétérinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au médecin pour sa

femme. Dans une école d'Appenzell, un inspecteur en tournée interroge un

garçon à mine intelligente:

«Mon petit ami, tu sais la religion professée dans notre

canton, ses doctrines et ses pratiques?

«--Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'élève des vaches et la

production des fromages!»

[Note 322: _Fragmenta Orphei_, éd. Hermann.]

[Note 323: _Odyssée._]

Chaque village toda possède son troupeau sacré, conduit, non par un

taureau, mais par une «vache à cloche».

Ni la taille, ni la beauté, ni la qualité du lait, ne lui ont valu cette

distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre,

venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Même vieille, maigre ou

malade, elle n'est pas dépossédée de la royauté que symbolise la cloche

appendue à son cou. Si la vache maîtresse crève sans postérité, une

génisse lui succède, également issue d'une étable divine--divine,

disons-nous. La consécration est faite par le prêtre, qui, matin et

soir, pendant trois journées successives, a brandi la clochette avant de

l'attacher à l'héritière. Et d'une voix grave et caressante:

«Combien belle fut la mère! Que de lait elle donna! Ne sois pas

moins généreuse! Désormais, tu seras une divinité parmi nous.

Ne laisse point dépérir nos étables! Vêle mille veaux et

vaches!»

Ainsi le principe archaïque de la filiation maternelle a été par les

Todas mieux conservé dans la famille divine que dans leur famille

civile, où elle n'a laissé que des traces indistinctes. Parmi les

bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la

belle mine, sont gardés pour faire souche; on ne les donne jamais aux

Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si

nobles êtres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle

race; le bétail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a

meilleur lait, et son cuir est recherché. Avant de présenter le taureau

reproducteur à ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre

heures dans la retraite et le jeûne, on le purifie, on le sacramente. Le

respect témoigné au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majesté qui

entoure ses épouses, et tout spécialement la Reine Mère, guide du

troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la préséance appartient

aux femelles.

Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie,

mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire.

La tribu entière possède une bouverie centrale, sanctuaire de la nation,

son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses

espérances. Elle est fière de ses étables et fruitières, ses cathédrales

à elle, ses églises métropolitaines; plusieurs contiennent des reliques,

apportées de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosité

sacrilège des Européens a surpris la vue: clochettes sans battant,

barattes à beurre, eustaches à manche de bois, doloires et serpettes.

Tenu à distance, le peuple ne les a jamais contemplés et les tient en

profonde vénération. Vaches, dieux et clochettes, il les réunit en une

sacro-sainte trinité, plus mystérieuse que la nôtre, en fait une seule

et même hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer.

L'animal et la divinité, le cuivre, le prêtre et le vacher, tout cela

s'appelle DER. Symbole, sacrement, espèces, signe et chose signifiée: le

fidèle les englobe pêle-mêle sous un seul et même nom, les confond dans

le même acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est

trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit

intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux;

prétentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie

la logique; il présume systématiser l'intuition mystique et définir

l'indéfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'éternel, rédige

l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop

naïve, trop sincère pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intègre, il

ne l'a pas enfermée en des restrictions et des négations; elle déborde,

et jamais il ne lui a signifié: Jusque-là et pas plus loin! Que lui

importent le pourquoi et le comment?

Devant la masure qui contient le trésor sacré, on prend rendez-vous pour

régler les disputes, pour faire des déclarations solennelles qui valent

toutes les signatures et parafes d'actes minutés par-devant greffiers et

notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer à la

parole donnée devant un sanctuaire d'où ils tirent chaque jour la vie et

la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des

conversations oiseuses. Au moyen âge ne jugeait-on pas des différends

devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, siège sous le porche de

la cathédrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrêt n'a été

encore enfreint depuis des siècles.

Les desservants de ces églises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais

tous «pasteurs» dans le sens littéral. On les a pris dans la caste

sacerdotale des Péikis, «fils de dieux», Nazarènes, auxquels il est

interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Très-Haut

ne sont redevables de leurs fonctions à aucune instruction supérieure, à

aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dépourvue de

mystères proprement dits, n'a pas de doctrine ésotérique; ses dévots ne

lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Légende Dorée.

Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut

l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des

prêtres, même absents, on ne parle qu'à voix basse, on les désigne par

leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant

d'entrer dans les ordres. Leur père ne leur adresse pas la parole sans

se prosterner; personne n'oserait toucher à leurs ustensiles ni à leurs

vêtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les

approcher, son souffle ternirait leur pureté. Si, par hasard, ils

sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse

les yeux humblement jusqu'à ce qu'ils aient passé. Afin qu'ils vaquent à

leurs devoirs sans arrière-pensée, un célibat leur est imposé, aussi

rigoureux que celui des grands-prêtres dans les pagodes indoues; les

femmes se tiennent à distance respectueuse: cent pas au moins. A grande

laiterie, large zone de tabou.

Néanmoins, quand les travaux de jour sont terminés, quelque distraction

est accordée, la porte s'entre-bâille sur le monde, autrement ces

victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se délassent

à écouter les citoyens, qui, appuyés ou accroupis à proximité, traitent

les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien

d'intervenir dans les discussions. Le _Palal_, ou «Grand Laitier»,

pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face des

acolytes; son second, le _Kavilal_, pâtre ou berger, n'ose lui adresser

la parole, l'assiste avec une réserve extrême. A son tour, le _Kavilal_

reçoit les respects des _Palkarpals_ ou trayeurs, des _Vorchals_ ou

feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un

célibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.

Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu

lui-même, oui, pour un Dieu en personne. Avant son élévation à la

divinité, le pauvre diable n'avait peut-être pas de quoi manger à sa

suffisance. Mais dès qu'il a endossé le pallium et bu la liqueur sacrée,

il a monté plus haut que l'humanité. Pendant la semaine de son

initiation, il médite ses futurs devoirs, accroupi dans la forêt, au

bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil

sur la peau, dépouillant avec ses vêtements les affections terrestres et

toutes préoccupations mondaines. S'il gèle sur ces hauteurs, tant pis.

Cependant, la dernière nuit, il lui est permis, et même enjoint,

d'allumer un feu par le frottement de bûchettes. Chaque soir, le

Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrés une écuellée de

lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste

sacré, le tude[324]. Tout en récitant des _mantras_ ou incantations, il

concasse l'écorce, exprime la sève, s'en barbouille tout le corps,

mélange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage à son front et

l'avale. Le matin, à midi, et le soir, il se frotte avec l'écorce humide

et se baigne dans une eau vive. Après s'être pénétré, une semaine

durant, de la liqueur végétale, que nous tenons pour un succédané du

merveilleux soma, le Palal est définitivement transmué, sa chair est

pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'_ichor_ ou

sang divin. Circonstance à noter: il n'a reçu l'investiture de qui que

ce soit, pas même d'un prédécesseur; ce Dieu ne relève de personne, il

s'est sacré lui-même.

[Note 324: _Meliosma simplicifolia._ Alias, _Millingtonia_.]

Les Cotas, pour les quelques bestiaux qu'il leur est permis d'élever, se

sont mis à l'école des Todas. Leur Grand Laitier doit l'auréole qui

entoure sa personne à la ceinture ou au diadème qu'il s'est fabriqué en

effilochant les guenilles d'un vêtement porté par l'auguste Palal. De

plus, il s'est baigné, il s'est frotté sept fois, avec la sève de sept

arbrisseaux différents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes; il

s'imprégnait de leurs vertus à l'intérieur et à l'extérieur. Mais que

nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le maître.

Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer dans une

indolente fainéantise. A lui de presser les mamelles sacrées des vaches

nombreuses, à lui de traire le matin, et à la vêprée. Il a pour

l'assister, les Kavilals, Vorchals et Palkarpals. Traire est son

occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que

les Todas le prennent pour leur Être Suprême. Nous disons: suprême. Ils

l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant

peu pratiques des divinités translunaires qui ne nous entendent pas

toujours, en prennent à leur aise. Se souciant peu d'un dieu

impersonnel, être de raison, pure métaphysique, ils se sont donné un

Dieu de leur race, chair de leur chair, os de leurs os, Dieu-Homme et

Homme-Dieu.

Par son entremise, le peuple entretient de bonnes relations avec le

Soleil, la Lune et les Vents, converse avec les puissances du ciel, de

la terre et de l'Am nor, invisibles, mais toujours présentes. Avec elles

le Palal entre en communication. Quand il s'est réveillé de son

sommeil,--il dort comme tout le monde,--quand il s'est relevé de sa

couche, disons-nous, il salue la nature et dit Bonjour! Calme et

tranquille, il jette sur ses entours le regard paisible de l'être qui a

le «Bon OEil». Grâce aux rayons qui émanent de son front, les veaux

prospèrent, les cornes durcissent, les pis gonflent, les herbes montent

et les arbres fruitent. Le «Mascot» se lave les mains et la face--bon

exemple;--il se frotte les dents de la main gauche,--les Todas, simples

mortels, se les frottent de la main droite,--puis il transforme une

feuille en lampe à cinq becs qu'il allume après l'avoir emplie de beurre

clarifié.--Pourquoi?--Pour inviter son frère le Soleil à donner au monde

sa lumière. Ce devoir accompli, d'un geste auguste, il saisit... un

trident? les carreaux de la foudre?--une baguette blanche, mince et

fragile, sceptre pacifique, prend un seillon, et va aux vaches qui,

rangées d'elles-mêmes, l'attendent devant la porte. Le Palal étend sa

baguette,--la Westphalie et la Normandie ont encore de vieux paysans qui

racontent merveilles d'un certain bâton de sorbier ou de genévrier dont

il faut «toucher» les vaches malades,--le Palal promène lentement sur

les chefs cornus sa gaule qu'il fait tourner de droite à gauche.

Quand il rentre avec ses seaux pleins, il libationne aux dieux, ses amis

et compagnons, à la Terre bénigne; il asperge chaque clochette. Ces

clochettes «fades» venues de l'Am nor sont en relation sympathique avec

l'animal qui les porte: ayant du précieux liquide plus qu'elles n'en

peuvent contenir, les pis devront gonfler et déborder.

Remercions ces excellents Todas d'avoir érigé devant nos yeux l'image

d'un «Dieu qui fraye avec les hommes et marche devant leur face». Ce

Dieu, ils l'ont fait berger, étant bergers eux-mêmes. D'autres dieux on

n'en manquait pas: des méchants et terribles, des mangeurs d'hommes et

buveurs de sang; des massacreurs et exterminateurs. Même quelques-uns

avaient travaillé à métier utile: parmi lesquels, des laboureurs et

semeurs comme le vieux Saturne, des potiers comme Kneph ou des forgerons

comme Ilmarinen. Le Dieu préconisé par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de

Genève, est un horloger, qui a établi le monde à la façon d'un

chronomètre. Mais le Dieu laitier, fromager et fabricant de beurre, la

conception est originale.

Les souverains qui régnaient sur le Nil, autant «d'épiphanies» ou

apparitions divines. Sous l'empire romain, les artistes donnaient aux

dieux et déesses les traits du monarque régnant et de son épouse:

flatterie de haut goût que de représenter Apollon sous les traits

d'Octave ou de consacrer à Octave des statues du bel Apollon. Les divins

Césars,--Caligula ou Héliogabale,--les divins Césars ne mouraient pas,

mais entraient en apothéose. Et combien de cabocères négrillons, combien

de Soulouque café au lait que leurs peuples tiennent pour des dieux,

pour de vrais dieux! Dieu, ce roi du Loango, qui commande à la foudre et

à la pluie. Son grand-oncle, du côté maternel, avait créé le ciel avec

son armée d'étoiles, la terre avec la mer, les montagnes et les fleuves.

Au cacique, qui, en 1729, régnait dans une forêt du Marañon, un

missionnaire se disait l'ambassadeur du grand Dieu des chrétiens,

montrait un crucifix.--«Qu'ai-je à faire de ton Dieu pâle? Je suis Dieu

moi-même, et Fils du Soleil. Chaque nuit mon esprit voyage de la terre

au ciel, où je vaque à l'administration de l'univers[325].» Le gaillard

croyait en sa propre divinité. Un de ses confrères, potentat en quelque

endroit perdu de la Magdalena, racontait gravement avoir créé le monde.

[Note 325: Bastian, _Culturlaender Americas_.]

«Le Dieu qu'ils adorent en Californie, est différent dans

chaque village. Ils choisissent eux-mêmes un vieil Indien

qu'ils élèvent à cette haute dignité... pour obtenir de la

pluie, un temps favorable pour les moissons et autres

faveurs... Ils lui offrent des sacrifices, les prémices de la

récolte et du gibier. Quand il y a guerre, ils placent le

vieillard sur un monticule, au milieu d'une enceinte, faite de

pieux fortement attachés, et dans laquelle ils pénètrent au

moyen d'un souterrain, dont l'ouverture est à quinze vares de

la palissade, de sorte qu'ils sont toujours en communication

avec leur dieu, auquel ils portent des vivres, et qu'ils

défendent contre les attaques des ennemis[326].»

[Note 326: Don Pedro Fages, _Voyage en Californie_.]

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 18 / 28 段