calcinés, sont déposés avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour
être suspendus à un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera
désormais le fantôme d'un Lare familier.
Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emportés:
l'âme qui vient d'abandonner la dépouille périssable est censée en avoir
recueilli la partie immatérielle. Les débris sans valeur, friperie
roussie et cramée, bracelets de fer tordus, couteaux ébréchés, anneaux
gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une
pierre est jetée par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le
Palal clôt la solennité, en jetant une poignée de grains sur les
fragments, puis reprend le chemin de l'étable, son sanctuaire, la foule
lui ouvrant un large passage. Après quoi, chacun s'incline, touche la
pierre du front et s'en va. Sitôt que l'assistance est hors de vue,
apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de
dépecer les carcasses.
Désormais, quand on s'entretiendra du défunt, on prendra soin de ne pas
prononcer son nom. La hutte élevée pour la crémation est détruite si
elle a été faite pour une femme. Elle est conservée, mais personne n'y
touche, si elle a servi pour un homme.
Cette première cérémonie est appelée celle des «Funérailles vertes»
parce qu'elle dispose des chairs encore fraîches. Les «Funérailles
sèches», celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres à la fois. On y
brûle les objets d'usage personnel: pots à lait, bâtons, habits, et
aussi des modèles de flûtes, d'arcs et de flèches,--modèles,
disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonné l'usage de ces
instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramassé les
débris calcinés et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis
le manteau sera accroché à la porte du Temple-Étable. Les morts entrent
ainsi parmi les divinités protectrices du clan.
A ces mânes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu.
Autrefois, on en a vu expédier une quarantaine en une seule fois; mais
l'autorité britannique a interdit l'immolation de plus de deux bêtes par
homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le
manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les
restes de l'ancien maître.
Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tressés en paille, en forme
de grands éteignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments
funéraires, parsemés dans la contrée, cromlechs et cercles de pierre
appelés par les Todas _p'hius_,--d'un mot signifiant urne, ou pot,--et
par les autres indigènes _Pandou Kolis_, les Tombes des Pandous.
Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des
tessons, des pointes de lances et de flèches, des clochettes, parfois
des pièces d'or, et des terres cuites, représentant divers animaux, tels
que paons, boeufs, tigres et antilopes[320].
[Note 320: Hough, Harkort.]
Le grand souci du mort a été de se faire suivre par des vaches qui le
nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matérialité
de cette âme qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches
maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections
embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, à bout d'arguments,
finissaient par dire:
«Tout ça, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les
pères ont enseigné ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons.
On vit de l'autre côté comme ici; cela est sûr, cela est
certain. Naître n'est point facile, mais une fois qu'on a
commencé à vivre, il n'y a qu'à continuer.»
Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court:
«Ça nous casse la tête. Mieux vaut ne rien penser et se tenir
tranquille. Assez comme ça!»
N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre préoccupation que leurs
troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalité bienheureuse:
bergers indolents, en de verdoyants pâturages ils guideront de superbes
taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est
qu'un passage, la seconde vie ne diffère en rien de la première. Am nor,
Outre-Tombe, est une contrée en tout semblable aux Nilgherris, sauf
qu'elle s'étend au loin[321], que les herbes sont plus hautes, et plus
gras les troupeaux. Entre le présent siècle et l'éternité, il est un
moment commun, le trépas; entre le monde terrestre et les régions au
delà, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre,
pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une
plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des âmes dont
la cérémonie des Funérailles sèches a rompu tous les liens avec la
terre. Du haut du précipice, les pauvrettes jettent un coup d'oeil sur
les prairies où paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le
village dont les fumées montent à travers les bouquets d'arbres, un long
regard sur la maisonnette chérie devant laquelle veaux, chiens et
enfants se houspillent, courent et bondissent pêle-mêle... Le soleil
s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dorées de l'occident... Après
lui les âmes font le saut; du pic elles plongent dans l'abîme, roulent
dans les profondeurs vertigineuses, jusqu'à ce qu'un flocon de vapeur
arrête leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent à
travers les flots aériens, se laissent glisser dans un sillage de
rayons, abordent les nuages blancs et roses, îles flottantes dans
l'océan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrière les
brumes violettes.
[Note 321: _Am-nor_, _Huma-Norr_, _Om-Norr_, le Vaste Pays, Cfr. le
Hadès Eurynome avec Eurydice pour souveraine.]
En Polynésie, raconte Wyatt Gill, les âmes des guerriers s'élancent
aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortège d'Esprits,
accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaïki, séjour
de félicité, jardin des Hespérides.
Et dans les nébuleuses de la Voie Lactée, le brave Toda distingue
parfaitement les troupeaux de boeufs qui paissent les prés célestes
parsemés d'étoiles. Homère et Hésiode savaient aussi la plaine émaillée
d'asphodèles, où d'âge en âge, de siècle en siècle, la chèvre Amalthée,
le Bélier à toison d'or, Io, la plus belle des génisses, et le taureau
de Jupiter, broutent les fleurs étoilées de la Nuit, gardés par le
bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et
éternel regard.
* * * * *
Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préoccupations de
l'étable et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la
famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimité
absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de
sentir. Même aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique
traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs
passagères, même calme veiné de férocité. La voix sourde, profonde et
pectorale, imite à l'occasion les beuglements, ronflements et
mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de
Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux «armaillis des Colombettes».
Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la
Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du
caillé, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus
agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes
animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les
entoure d'un respect admiratif qui touche à l'adoration. Le pâtre les
guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur «parle
buffle», dit Marshall, a trouvé un langage bufalin:
«Enlevez-leur la vache, et du coup leur entière société se
détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent
leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda
rêve vache... Regardez bien! l'oeil vague, l'air absent, il
ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et
l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent
du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont
travaillé toute la journée.»
Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles,
ait été adorée sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la
religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.
«Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te
plais dans les crottins des brebis, qui aimes à t'enfoncer dans
les fientes des chevaux et des mulets...»
chantait un Orphée[322] au temps qu'Homère célébrait les divins
porchers[323]. Ce culte pour les bovidés n'a pas disparu autour de
nous,--sans parler du Veau d'or.--Un de nos «bons paysans» appellera le
vétérinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au médecin pour sa
femme. Dans une école d'Appenzell, un inspecteur en tournée interroge un
garçon à mine intelligente:
«Mon petit ami, tu sais la religion professée dans notre
canton, ses doctrines et ses pratiques?
«--Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'élève des vaches et la
production des fromages!»
[Note 322: _Fragmenta Orphei_, éd. Hermann.]
[Note 323: _Odyssée._]
Chaque village toda possède son troupeau sacré, conduit, non par un
taureau, mais par une «vache à cloche».
Ni la taille, ni la beauté, ni la qualité du lait, ne lui ont valu cette
distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre,
venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Même vieille, maigre ou
malade, elle n'est pas dépossédée de la royauté que symbolise la cloche
appendue à son cou. Si la vache maîtresse crève sans postérité, une
génisse lui succède, également issue d'une étable divine--divine,
disons-nous. La consécration est faite par le prêtre, qui, matin et
soir, pendant trois journées successives, a brandi la clochette avant de
l'attacher à l'héritière. Et d'une voix grave et caressante:
«Combien belle fut la mère! Que de lait elle donna! Ne sois pas
moins généreuse! Désormais, tu seras une divinité parmi nous.
Ne laisse point dépérir nos étables! Vêle mille veaux et
vaches!»
Ainsi le principe archaïque de la filiation maternelle a été par les
Todas mieux conservé dans la famille divine que dans leur famille
civile, où elle n'a laissé que des traces indistinctes. Parmi les
bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la
belle mine, sont gardés pour faire souche; on ne les donne jamais aux
Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si
nobles êtres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle
race; le bétail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a
meilleur lait, et son cuir est recherché. Avant de présenter le taureau
reproducteur à ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre
heures dans la retraite et le jeûne, on le purifie, on le sacramente. Le
respect témoigné au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majesté qui
entoure ses épouses, et tout spécialement la Reine Mère, guide du
troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la préséance appartient
aux femelles.
Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie,
mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire.
La tribu entière possède une bouverie centrale, sanctuaire de la nation,
son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses
espérances. Elle est fière de ses étables et fruitières, ses cathédrales
à elle, ses églises métropolitaines; plusieurs contiennent des reliques,
apportées de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosité
sacrilège des Européens a surpris la vue: clochettes sans battant,
barattes à beurre, eustaches à manche de bois, doloires et serpettes.
Tenu à distance, le peuple ne les a jamais contemplés et les tient en
profonde vénération. Vaches, dieux et clochettes, il les réunit en une
sacro-sainte trinité, plus mystérieuse que la nôtre, en fait une seule
et même hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer.
L'animal et la divinité, le cuivre, le prêtre et le vacher, tout cela
s'appelle DER. Symbole, sacrement, espèces, signe et chose signifiée: le
fidèle les englobe pêle-mêle sous un seul et même nom, les confond dans
le même acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est
trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit
intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux;
prétentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie
la logique; il présume systématiser l'intuition mystique et définir
l'indéfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'éternel, rédige
l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop
naïve, trop sincère pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intègre, il
ne l'a pas enfermée en des restrictions et des négations; elle déborde,
et jamais il ne lui a signifié: Jusque-là et pas plus loin! Que lui
importent le pourquoi et le comment?
Devant la masure qui contient le trésor sacré, on prend rendez-vous pour
régler les disputes, pour faire des déclarations solennelles qui valent
toutes les signatures et parafes d'actes minutés par-devant greffiers et
notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer à la
parole donnée devant un sanctuaire d'où ils tirent chaque jour la vie et
la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des
conversations oiseuses. Au moyen âge ne jugeait-on pas des différends
devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, siège sous le porche de
la cathédrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrêt n'a été
encore enfreint depuis des siècles.
Les desservants de ces églises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais
tous «pasteurs» dans le sens littéral. On les a pris dans la caste
sacerdotale des Péikis, «fils de dieux», Nazarènes, auxquels il est
interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Très-Haut
ne sont redevables de leurs fonctions à aucune instruction supérieure, à
aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dépourvue de
mystères proprement dits, n'a pas de doctrine ésotérique; ses dévots ne
lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Légende Dorée.
Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut
l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des
prêtres, même absents, on ne parle qu'à voix basse, on les désigne par
leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant
d'entrer dans les ordres. Leur père ne leur adresse pas la parole sans
se prosterner; personne n'oserait toucher à leurs ustensiles ni à leurs
vêtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les
approcher, son souffle ternirait leur pureté. Si, par hasard, ils
sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse
les yeux humblement jusqu'à ce qu'ils aient passé. Afin qu'ils vaquent à
leurs devoirs sans arrière-pensée, un célibat leur est imposé, aussi
rigoureux que celui des grands-prêtres dans les pagodes indoues; les
femmes se tiennent à distance respectueuse: cent pas au moins. A grande
laiterie, large zone de tabou.
Néanmoins, quand les travaux de jour sont terminés, quelque distraction
est accordée, la porte s'entre-bâille sur le monde, autrement ces
victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se délassent
à écouter les citoyens, qui, appuyés ou accroupis à proximité, traitent
les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien
d'intervenir dans les discussions. Le _Palal_, ou «Grand Laitier»,
pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face des
acolytes; son second, le _Kavilal_, pâtre ou berger, n'ose lui adresser
la parole, l'assiste avec une réserve extrême. A son tour, le _Kavilal_
reçoit les respects des _Palkarpals_ ou trayeurs, des _Vorchals_ ou
feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un
célibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.
Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu
lui-même, oui, pour un Dieu en personne. Avant son élévation à la
divinité, le pauvre diable n'avait peut-être pas de quoi manger à sa
suffisance. Mais dès qu'il a endossé le pallium et bu la liqueur sacrée,
il a monté plus haut que l'humanité. Pendant la semaine de son
initiation, il médite ses futurs devoirs, accroupi dans la forêt, au
bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil
sur la peau, dépouillant avec ses vêtements les affections terrestres et
toutes préoccupations mondaines. S'il gèle sur ces hauteurs, tant pis.
Cependant, la dernière nuit, il lui est permis, et même enjoint,
d'allumer un feu par le frottement de bûchettes. Chaque soir, le
Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrés une écuellée de
lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste
sacré, le tude[324]. Tout en récitant des _mantras_ ou incantations, il
concasse l'écorce, exprime la sève, s'en barbouille tout le corps,
mélange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage à son front et
l'avale. Le matin, à midi, et le soir, il se frotte avec l'écorce humide
et se baigne dans une eau vive. Après s'être pénétré, une semaine
durant, de la liqueur végétale, que nous tenons pour un succédané du
merveilleux soma, le Palal est définitivement transmué, sa chair est
pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'_ichor_ ou
sang divin. Circonstance à noter: il n'a reçu l'investiture de qui que
ce soit, pas même d'un prédécesseur; ce Dieu ne relève de personne, il
s'est sacré lui-même.
[Note 324: _Meliosma simplicifolia._ Alias, _Millingtonia_.]
Les Cotas, pour les quelques bestiaux qu'il leur est permis d'élever, se
sont mis à l'école des Todas. Leur Grand Laitier doit l'auréole qui
entoure sa personne à la ceinture ou au diadème qu'il s'est fabriqué en
effilochant les guenilles d'un vêtement porté par l'auguste Palal. De
plus, il s'est baigné, il s'est frotté sept fois, avec la sève de sept
arbrisseaux différents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes; il
s'imprégnait de leurs vertus à l'intérieur et à l'extérieur. Mais que
nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le maître.
Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer dans une
indolente fainéantise. A lui de presser les mamelles sacrées des vaches
nombreuses, à lui de traire le matin, et à la vêprée. Il a pour
l'assister, les Kavilals, Vorchals et Palkarpals. Traire est son
occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que
les Todas le prennent pour leur Être Suprême. Nous disons: suprême. Ils
l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant
peu pratiques des divinités translunaires qui ne nous entendent pas
toujours, en prennent à leur aise. Se souciant peu d'un dieu
impersonnel, être de raison, pure métaphysique, ils se sont donné un
Dieu de leur race, chair de leur chair, os de leurs os, Dieu-Homme et
Homme-Dieu.
Par son entremise, le peuple entretient de bonnes relations avec le
Soleil, la Lune et les Vents, converse avec les puissances du ciel, de
la terre et de l'Am nor, invisibles, mais toujours présentes. Avec elles
le Palal entre en communication. Quand il s'est réveillé de son
sommeil,--il dort comme tout le monde,--quand il s'est relevé de sa
couche, disons-nous, il salue la nature et dit Bonjour! Calme et
tranquille, il jette sur ses entours le regard paisible de l'être qui a
le «Bon OEil». Grâce aux rayons qui émanent de son front, les veaux
prospèrent, les cornes durcissent, les pis gonflent, les herbes montent
et les arbres fruitent. Le «Mascot» se lave les mains et la face--bon
exemple;--il se frotte les dents de la main gauche,--les Todas, simples
mortels, se les frottent de la main droite,--puis il transforme une
feuille en lampe à cinq becs qu'il allume après l'avoir emplie de beurre
clarifié.--Pourquoi?--Pour inviter son frère le Soleil à donner au monde
sa lumière. Ce devoir accompli, d'un geste auguste, il saisit... un
trident? les carreaux de la foudre?--une baguette blanche, mince et
fragile, sceptre pacifique, prend un seillon, et va aux vaches qui,
rangées d'elles-mêmes, l'attendent devant la porte. Le Palal étend sa
baguette,--la Westphalie et la Normandie ont encore de vieux paysans qui
racontent merveilles d'un certain bâton de sorbier ou de genévrier dont
il faut «toucher» les vaches malades,--le Palal promène lentement sur
les chefs cornus sa gaule qu'il fait tourner de droite à gauche.
Quand il rentre avec ses seaux pleins, il libationne aux dieux, ses amis
et compagnons, à la Terre bénigne; il asperge chaque clochette. Ces
clochettes «fades» venues de l'Am nor sont en relation sympathique avec
l'animal qui les porte: ayant du précieux liquide plus qu'elles n'en
peuvent contenir, les pis devront gonfler et déborder.
Remercions ces excellents Todas d'avoir érigé devant nos yeux l'image
d'un «Dieu qui fraye avec les hommes et marche devant leur face». Ce
Dieu, ils l'ont fait berger, étant bergers eux-mêmes. D'autres dieux on
n'en manquait pas: des méchants et terribles, des mangeurs d'hommes et
buveurs de sang; des massacreurs et exterminateurs. Même quelques-uns
avaient travaillé à métier utile: parmi lesquels, des laboureurs et
semeurs comme le vieux Saturne, des potiers comme Kneph ou des forgerons
comme Ilmarinen. Le Dieu préconisé par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de
Genève, est un horloger, qui a établi le monde à la façon d'un
chronomètre. Mais le Dieu laitier, fromager et fabricant de beurre, la
conception est originale.
Les souverains qui régnaient sur le Nil, autant «d'épiphanies» ou
apparitions divines. Sous l'empire romain, les artistes donnaient aux
dieux et déesses les traits du monarque régnant et de son épouse:
flatterie de haut goût que de représenter Apollon sous les traits
d'Octave ou de consacrer à Octave des statues du bel Apollon. Les divins
Césars,--Caligula ou Héliogabale,--les divins Césars ne mouraient pas,
mais entraient en apothéose. Et combien de cabocères négrillons, combien
de Soulouque café au lait que leurs peuples tiennent pour des dieux,
pour de vrais dieux! Dieu, ce roi du Loango, qui commande à la foudre et
à la pluie. Son grand-oncle, du côté maternel, avait créé le ciel avec
son armée d'étoiles, la terre avec la mer, les montagnes et les fleuves.
Au cacique, qui, en 1729, régnait dans une forêt du Marañon, un
missionnaire se disait l'ambassadeur du grand Dieu des chrétiens,
montrait un crucifix.--«Qu'ai-je à faire de ton Dieu pâle? Je suis Dieu
moi-même, et Fils du Soleil. Chaque nuit mon esprit voyage de la terre
au ciel, où je vaque à l'administration de l'univers[325].» Le gaillard
croyait en sa propre divinité. Un de ses confrères, potentat en quelque
endroit perdu de la Magdalena, racontait gravement avoir créé le monde.
[Note 325: Bastian, _Culturlaender Americas_.]
«Le Dieu qu'ils adorent en Californie, est différent dans
chaque village. Ils choisissent eux-mêmes un vieil Indien
qu'ils élèvent à cette haute dignité... pour obtenir de la
pluie, un temps favorable pour les moissons et autres
faveurs... Ils lui offrent des sacrifices, les prémices de la
récolte et du gibier. Quand il y a guerre, ils placent le
vieillard sur un monticule, au milieu d'une enceinte, faite de
pieux fortement attachés, et dans laquelle ils pénètrent au
moyen d'un souterrain, dont l'ouverture est à quinze vares de
la palissade, de sorte qu'ils sont toujours en communication
avec leur dieu, auquel ils portent des vivres, et qu'ils
défendent contre les attaques des ennemis[326].»
[Note 326: Don Pedro Fages, _Voyage en Californie_.]