portions. La maison va au plus jeune, qui logera et entretiendra les
femmes de la famille, leur vie durant. C'est le droit de «juvignerie»
qu'on retrouve en mainte contrée, chez les Mrus, les Kolhs et Cotas,
chez les Tatars, et, sans aller si loin, dans quelques cantons du
Périgord. Le «Borough English» de la Grande-Bretagne, ou la «coutume de
Ferrette», comme on dit en France, est fondée sur la préférence
naturelle que les mères et grands-parents éprouvent pour les plus
jeunes, tout spécialement confiés à leurs soins et à leur tendresse; le
«niais,» le «béjaune» est toujours le chéri de la mère; mais l'aîné a
généralement les préférences du père. La loi de Manou faisait de la
procréation du premier un devoir strict, une ordonnance religieuse,
abandonnant au bon plaisir la génération de tous les autres, les
désignant avec une pointe de dédain, comme les «enfants de l'amour». De
la sorte, le premier et le dernier venus ont un avantage sur les
intermédiaires, qui ont à trouver leur vie, l'aîné prenant la terre, et
l'ultime la maison. Au petit la maison, car le petit c'était la mère. En
effet, il arrivait mille fois qu'à la mort du pourvoyeur, le tout
dernier, faible nourrisson, n'eût été mis dehors que pour périr; la
maison était donc laissée à la veuve pour élever l'enfant, lequel,
parvenu à l'âge d'homme, était tenu d'y garder la mère, de lui faire une
existence heureuse. En définitive, le droit de juvignerie est un débris
de l'antique matriarcat.
Au septième mois de sa grossesse, la Todelle et son mari se rendent au
plus profond de la forêt; ils font choix d'un certain arbre sous lequel
ils allument une lampe--lumière et vie sont partout synonymes;--la femme
s'agenouille reçoit avec un profond respect un arc et des flèches
minuscules. Elle les dépose au pied de l'arbre, puis partage avec son
mari le repas du soir. Ensemble, sans autre abri que celui de la ramée,
ils passeront la nuit dans la forêt[312], mettant ainsi l'enfant sous la
protection des arbres et de leurs génies.
[Note 312: Marshall.]
Sitôt la parturition effectuée,--elle a toujours lieu en plein
air,--trois feuilles du susdit arbre sont présentées au père, qui, les
prenant pour coupes, verse dans la première quelques gouttes d'eau, dont
il humecte ses lèvres; et il transvase le restant dans les deux autres
feuilles; la mère boit sa part, et fait avaler la sienne au nouveau-né.
C'est ainsi que le Père, la Mère et l'Enfant, trinité première,
célèbrent leur première communion et boivent l'eau vivifiante, plus
sacrée que le vin, dans les feuilles de l'Arbre de Vie.
Dès le lendemain matin, la mère se transporte avec le nourrisson dans
une cabane au milieu du bois,--probablement sous les branches de l'arbre
mystique. Ils y restent jusqu'à lune nouvelle, soit d'un jour à quatre
semaines. Mais dès qu'elle a réintégré le logis, le père quitte à son
tour et va, lui aussi, vaguer toute une lune dans la forêt. Coutume que
nous rapprochons de la couvade.
Pourquoi l'enfant, fait archer avant sa naissance, doit-il ainsi
commencer la vie en sylvicole? Est-ce le vestige d'une époque depuis
longtemps oubliée, quand le Toda chassait dans les bois? Est-ce un
débris de l'antique et universelle légende, qui déclare les hommes issus
du chêne, de l'orme ou du sycomore, un souvenir de la tradition qui les
appelle Yggdrasil, l'yeuse, Askr, le frêne, Vidhr, le saule, Reynir, le
sorbier? qui les donne comme ayant germé d'une faîne, ou d'un pépin,
d'un gland ou d'une noix? Veut-on mettre le petit Todel en rapport de
sympathie avec les arbres, ces merveilleux colosses de végétation?
veut-on qu'ils communiquent à l'enfantelet: le «sal» de sa grâce et de
sa beauté, le «tek» de sa puissance et de sa longévité, le «_maoùa_» de
sa grâce superbe et de son enivrant parfum?
Donner un nom, autre affaire importante. Le père enveloppe l'enfant dans
son manteau, l'apporte à la grande étable; sans entrer, se tenant à
distance respectueuse, il salue le sanctuaire par un geste solennel,
tire le petit de sa cachette qui l'abritait du maloeil et des coups
d'air, l'élève bien en face du hangar, où sont parqués les dieux du
peuple, puis l'incline lentement, du front lui fait toucher la
poussière. Tandis qu'il gît à terre, il prononce le nom, se met à prier:
«Que descende la bénédiction sur nos enfants! Que prospèrent les veaux,
les vaches et le peuple entier!» Les noms masculins sont tous empruntés
à des choses divines, telles que les étables et les fontaines. Quant aux
filles, la mère leur attribue sans grand apparat l'appellation qui lui
convient.
Les nourrissons sont sevrés lorsqu'ils ont trente-six mois révolus, pas
avant; fréquemment, on les laisse téter jusque dans leur sixième année.
Descendons maintenant chez nos amis les agriculteurs. Le bambin badaga
n'est guère mieux prisé qu'une «bébête», tant que la mère n'a pas avalé
quelques pincées de cendre, et un morceau brûlé d'_acorus calamus_,
lesquels ingrédients communiquent au lait nous ne savons quelles
propriétés. Le marmot ingurgite de l'_assa foetida_, et un scrupule de
certain magma, réputé divin, qu'on trouve de loin en loin dans les
entrailles d'un taureau; cette sécrétion ressemble assez à ces
prétendues pierres de bézoar, auxquelles notre moyen âge attribuait de
mirifiques vertus.
On a des jours fastes et des jours néfastes: les enfants qui naissent à
la pleine ou à la nouvelle lune passent pour être venus à male heure. On
se débarrasse de la vache qui a vêlé un vendredi et de son veau.
Du vingtième au trentième jour, la famille reconnaît l'enfant. Les
frères de la mère se réunissent,--de la mère, notez bien;--le plus âgé
le prend dans ses bras, lui perce les oreilles, le «nomine» à haute
voix.
Grande fête le jour qu'on rase la tête du garçon pour la première fois.
* * * * *
Après le besoin purement animal du manger et du boire, nul n'est plus
profondément ressenti que celui des émotions. Quant aux besoins
intellectuels, ils ne surgissent qu'en dernier lieu. La douleur est plus
facile à faire naître que le plaisir; dans le clavier des sensations,
les touches de la souffrance sont plus accessibles, nombreuses et
variées que toutes autres. Les peuples le savent bien, même les peuples
enfants. L'homme primitif saisit avidement les occasions de se repaître
des douleurs d'autrui, et, s'il ne peut faire autrement, des siennes
propres. En conséquence, la justice n'a guère été jusqu'à présent qu'un
système de peines et supplices. La religion,--prétexte à macérations et
tortures,--regrettant que la vie terrestre n'eût pas assez de
souffrances, a imaginé les tourments éternels. Les fêtes natales et
nuptiales, elles aussi, n'ont point été exemptes de cruauté, et maintes
fois on a pris occasion des obsèques pour verser le sang et infliger des
douleurs. Celles que nous allons raconter chez les Todas et les Badagas
comptent parmi les plus innocentes, mais sont bien calculées pour
exciter l'émotion. Pourvu qu'on soit ému, peu importe, semblerait-il,
que la sensation soit agréable ou désagréable. Chez les Primitifs, la
distinction entre le plaisir et la peine, la douleur et la joie, est
moins marquée que chez nos civilisés. A leurs enterrements, nos
monticoles chantent et dansent, dépensent toutes les provisions qu'ils
peuvent avoir, passent du rire aux pleurs et des sanglots à la folle
gaieté. Sont-ils réjouis? Sont-ils chagrins? Qui le sait? Ainsi les
Todas se réunissent chez un ami, l'embrassent, une demi-douzaine à la
fois, le font disparaître au milieu d'une pyramide qu'ils forment en
collant leurs têtes contre la sienne, puis chantent, pleurnichent,
geignent et crient. Un groupe hurle et se lamente: hi hi! hi! hi! Un
autre groupe lui répond par des intonations plus sourdes encore, Ihi!
hi! hi! Vous croiriez que l'homme qu'on visite est malade, qu'il va
mourir ou s'en aller pour longtemps? Pas du tout, il revient de voyage,
et on se réjouit de le revoir sain et sauf.
Une Badagelle vient de trépasser. Suivons ses funérailles: la fête ne
durera pas moins de trois jours.
A l'entrée du village s'élève un eucalypte, arbre sacré, devant lequel
on a dressé une sorte d'autel, flanqué d'une pierre levée, haute de cinq
pieds; le tout enclos par un guilgal ou cercle de galets. Le cadavre,
couché sur un lit à dais et orné de feuillage, est mis à l'ombre du
grand arbre, et l'on apporte des provisions de voyage: riz par
corbeilles, lait par terrines. Des grains par poignées sont jetés au feu
et distribués aux assistants; les pauvres et les étrangers en emportent
des tistères pleines.
Nous sommes au matin de la première journée. Voici qu'apparaît une
procession. En tête marchent des musiciens Cotas. Les parents et amis
défilent, touchent du pied un angle de la bière. Tout poudreux
eux-mêmes, ils aspergent la défunte de poussière, se prosternent en
gémissant. Les femmes se jettent sur leur ancienne compagne,
l'apostrophent en pleurant, lui font jaillir de leur lait dans la
bouche. Toutes les vaches de la famille suivent, pour que la morte se
repaisse de leur vue une dernière fois, dise adieu à ce que le monde a
de meilleur et de plus beau. En queue du cortège, des garçons tiennent
leurs mains jointes, appuient contre leur front une serpe frais émoulue.
Chacun s'arrête, laisse tomber quelque peu de terre sur la face de la
trépassée, salue profondément et se retire. Par ces couteaux ouverts sur
le front ils s'offrent en sacrifice: nul doute que ce sinistre symbole
ne rappelle une atroce réalité du temps jadis.
Ces génuflexions et lamentations servent de prélude à la «Braille» ou
«Huchée». Se donnant une apparence terrible, lançant leurs bras en
avant, fermant les poings avec violence, se jetant à terre et se
relevant soudain, des hommes robustes font mine de lutter avec les
démons qui sont censé entraîner l'âme du défunt. Les ravisseurs sont
repoussés, les affligés font trêve aux sanglots et aux gémissements, et
comme secoués par une étincelle électrique, balladent des bras,
trémoussent des jambes. La danse, d'abord lente et incertaine,
s'accélère et s'accentue, dégénère en chahut, en cancan échevelé. Mainte
spectatrice, tranquille jusque-là, s'affole et se précipite dans le
tourbillon. Emporté par le délire, son vis-à-vis dépouille ses
vêtements, les change pour ceux d'une femme, gesticule d'une façon
obscène. Tout cela, nous explique-t-on, pour assister la défunte, lui
communiquer des forces, lui en faire provision abondante. Elle en a,
elle en aura grand besoin dans le grand voyage. D'abord, il lui faut se
hisser jusqu'au pic du Kaylasa; ensuite, il lui faudra cheminer à
travers marécages et précipices, effectuer le difficile passage du
Fleuve de la Mort. Sur ce fleuve est tendu un mince fil; toute âme s'y
aventure, avant de pénétrer jusqu'à sa dernière demeure. Gare qu'elle ne
glisse et trébuche! Nulle, non pas même la plus juste, la meilleure,
n'est sûre de ne pas sombrer, de ne pas périr dans l'effrayante
traversée[313]. Elle affrontera l'Orque et deux démons, Gueule en
Boisseau et Bec de Corbel, l'un qui avale, l'autre qui déchire. Avec les
efforts et les poussées, en gigotant et se trémoussant, on aide la
défunte à s'accrocher au soleil, à gravir après lui, cahin caha, l'âpre
côte du firmament.
[Note 313: Graul, _die Westküste Ostindiens_.]
Cette superstition nous paraît absurde et fantastique;--pourtant, elle
n'est pas étrangère à l'Europe. Certains Valaques ne veulent point
d'obsèques dans les heures matinales, précisément pour épargner à l'âme
la rude montée jusqu'au zénith; ils craignent, sans doute, qu'elle ne
s'épuise à suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle
risque moins de s'égarer et de tomber, défaillante, en proie aux
vampires qui la guettent.
Quoiqu'il en soit, quand l'astre superbe, âme du monde, est parvenu au
plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des
Nilgherris, l'âme badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont
Kaylasa, n'aura plus loin à marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se
reposera en attendant qu'elle ait été annoncée à qui de droit, que le
portier ait reçu permission d'ouvrir. En bas, le vacarme s'arrête; on
s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus
quittent et s'en retournent.
On n'est qu'à la moitié de la cérémonie. Le corps n'a pas encore été
transporté à sa dernière demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne
puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre,--les malintentionnés s'y
emploient. Pour le quart d'heure, l'âme est en attente, ignorant
l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait
munie du péage que réclamera le portier. Dès qu'un mourant tombe en
agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la
force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras.
L'obole à Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les
campagnes de France.
Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les épaules et se
mettent en marche, précédés par les musiciens. Rangées à droite et à
gauche, les femmes avec leurs éventails émouchent le cadavre. Devant le
cortège, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent
sur le sol de tout leur long.--Pourquoi? On ne le dit pas.--C'est
toujours à côté d'un ruisseau qu'a lieu l'incinération du corps. Le
grabat est déposé sur le bûcher avec divers objets d'ornement ou d'usage
domestique que la fumée emportera. L'homme est muni d'un arc, d'une
brassée de flèches et d'un bâton de voyage; il n'a point oublié sa
gourde précieuse ni sa flûte fidèle. Des mortiers et pilons à grains
sont compris dans le déménagement, ainsi que plusieurs objets auxquels
il est permis de substituer des imitations peu coûteuses. Les morts
n'ont plus cure d'instruments matériels, d'outils lourds et pesants;
dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le
savait bien.
Pour que les juges d'outre-tombe reçoivent le défunt avec bienveillance,
il est nécessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une
cérémonie dont les missionnaires chrétiens se sont plu à relever la
ressemblance avec les rits mosaïques, dits de la «vache rousse» et du
«bouc Hazazel». Les péchés d'Israël étaient transportés sur la vache
qu'on brûlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au désert[314].
Certains montagnards de la Chine vouent à la Peste un homme qui la fait
entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit
hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et délits sur un
malheureux qui se laisse immoler à condition que la communauté pourvoie
aux besoins de sa famille[315]. Les Todas ont une vache expiatoire
qu'ils égorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les Gonds
passent leurs crimes et délits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font
envoler dans les jungles; de même, les Badagas font endosser les fautes
du défunt et de ses ancêtres à un veau qu'ils poursuivent ensuite à
coups de trique, jusqu'en pleine forêt. Notez que ce veau, appelé
Bassava et par lequel ils font piétiner leurs péchés, est une
incarnation de Vandi, le propre fils du dieu Siva[316]. Le coupable
prend ainsi le juge pour répondant, le criminel s'identifie avec le
punisseur des torts, lequel, saura toujours se tirer d'affaire. Triomphe
de la subtilité humaine que cette manière de régler les comptes avec sa
conscience!
[Note 314: _Nombres_, XVI et XIX.]
[Note 315: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]
[Note 316: Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]
Les officiants se postent devant le bûcher, et, tenant le veau par les
cornes, récitent une liturgie[317] que nous abrégeons:
[Note 317: Graul, _die Westküste Ostindiens_.]
«Mada, notre soeur, quitte le monde où l'on meurt, entreprend
le voyage, le grand voyage. Mada est morte. Mais voici Bassava.
Sur le jeune taureau, issu de Barrigé, la vache bariolée, nous
mettons les mille et huit péchés qu'a commis Mada, et tous les
péchés de sa mère, et tous les péchés de son grand-père, et
tous les péchés de sa grand'mère, de son arrière-grand-père et
de toute sa famille.
«Qu'a fait Mada? Elle a péché, elle a lourdement péché. Et
voici les péchés qu'elle a commis:
«Mada a fait des frères se quereller.
«Mada a empoisonné le manger d'autrui.
«Mada a égaré qui lui demandait la route.
«Mada a refusé du riz à l'affamé.
«Mada a chassé de son foyer le voyageur transi.
«Mada a jeté des épines sur le chemin.
«Mada a déchiré avec colère le vêtement pris aux ronces.
«Mada a déraciné l'arbre solitaire.
«Mada a troué la muraille du réservoir pour faire échapper
l'eau.
«Mada a bu au ruisseau sans saluer ni remercier.
«Mada a craché dans les fontaines.
«Mada a uriné dans le feu.
«Mada a fienté à la face du soleil[318].
«Mada s'est faite accusatrice de ses frères.
«A sa soeur, Mada a montré les dents.
«Mada a levé le pied contre sa mère.
«Mada se couchait sur un tapis, quand le beau-père n'avait pas
de quoi s'asseoir.
«Mada, pour fêter des étrangers, mettait ses parents à la
porte.
«Mada forniquait avec son gendre.
«Mada regardait la moisson du prochain avec un oeil envieux.
«Mada convoitait la vache du voisin.
«Mada a déplacé une borne.
«Mada a labouré avec un taureau trop jeune.
«Mada a tué un serpent, a tué un lézard.
«Mada a tué une vache.»
A chaque énonciation, l'assistance répète d'une voix sourde et
gutturale: _Ce qui est un péché... ce qui est un péché_...
[Note 318: Ces derniers passages pourraient figurer dans la liturgie
des anciens Perses ou dans celle des Esséniens.]
Certes, la pauvre défunte n'avait point commis les innombrables délits
qu'on lui impute, mais on les énonce en bloc pour n'en omettre aucun.
D'ailleurs, tel crime non perpétré peut avoir existé en intention. Cette
litanie rappelle la «confession des Quarante-deux Coulpes», mise par le
_Rituel funéraire_ dans la bouche du défunt, qui se présentait devant
les quarante-deux juges de l'Amenti égyptien. L'âme s'y défendait aussi
d'avoir commis vol, adultère ou meurtre, d'avoir profané les choses
saintes, d'avoir fait pleurer le prochain...
«Que les mille et huit péchés de Mada retombent sur Bassava!
Sur Bassava tous les péchés de ses parents! Sur Bassava tous
les péchés de ses ancêtres!»
Et le choeur:
«Que toutes nos iniquités tombent aux pieds du Buffle, et qu'il
les foule sous son dur sabot! Sur Bassava tous les péchés de
Mada! Qu'ils disparaissent, qu'ils disparaissent et qu'on ne
les voie plus!»
Et tous de se jeter sur le veau qu'ils poussent, frappent et
pourchassent: «Loin! loin d'ici! loin! bien loin!» et l'animal, étourdi
par le bruit et les coups, détale affolé, court à la forêt. Maintenant
que les péchés de Mada courent la brousse, emportés par le Bassava qu'on
ne reverra plus, la morte a passé sainte, et l'assistance entonne la
litanie de ses vertus:
«Mada baisait le pied de son père, le genou de sa mère.»
Le choeur avec conviction:
«_Ce qui est un acte méritoire!_
«Mada se prosternait devant la lune.
«Mada ouvrait ses mains devant le soleil.
«Mada a protégé le boeuf qu'on poursuivait.
«Mada a donné asile à la vache pourchassée.
«Mada donnait du riz à sac plein.
«Mada donnait du beurre, un beurre abondant comme la pluie.»
«_Acte méritoire, acte méritoire!_»
Puis une femme se lève, célèbre les hautes qualités de la morte. Elle
parle d'abondance, les commères l'interrompent, complètent le
panégyrique:--«Toujours bonne mère...--Oui, oui!--Que d'aumônes elle a
distribuées!...--Oui, oui!» L'émotion gagne la foule assemblée, les voix
s'entrecoupent de sanglots; les vieilles se désolent, les enfants
hurlent. Tout ce monde évente et émouche le visage pâli, offre à la
défunte les dernières douceurs: tabac, bétel, poivre, sucre d'orge.
Mais il se fait tard, il faut en finir. Les célébrants réclament le
silence, et tendant les bras vers le septentrion:
«Ouvre-toi, grande bouche du sépulcre!
«Mada passera le fleuve qui sépare le monde des vivants et le
monde des morts!
«Sur le pont, passe, ô Mada, et que le fil ne casse pas!
«Devant Mada, ferme, ô dragon, ton effrayante gueule!
«Que les rocs ne barrent point à Mada le séjour des
bienheureux!
«Que les piliers incandescents ne lui brûlent pas les mains!
«Qu'elle ne soit point arrêtée par la muraille d'or aux
colonnes d'argent!
«Huis éternels, devant Mada, élevez, élevez vos linteaux!»
Un homme approche, tenant une torche enflammée qu'il applique au bûcher
en détournant la tête.
Le lendemain, les parents se rasent barbe et cheveux, rassemblent les
cendres, les portent au ruisseau, et recouvrent de grosses pierres les
os non brûlés. Les gens de peu reçoivent alors la permission de fouiller
le foyer pour retirer les bijoux en débris.
A chaque anniversaire, les amis chantent et dansent devant le petit tas
des restes mortuaires. De temps à autre, ils interrompent leurs
saltations pour se rouler dans la cendre et s'y cacher la figure. La
cérémonie, entremêlée de repas copieux, dure de trois à quatre jours, se
termine par une orgie que les missionnaires disent impossible à raconter
et qui a, sans doute, pour objet de vivifier l'âme errante, de la mettre
en vigueur.
Passons maintenant aux proches voisins des Badagas: Le Toda, qui se sent
mourir, n'entend pas quitter le monde comme un faquin ou un homme de
peu; il lui déplairait de s'en aller contraint et forcé. Pour faire ses
adieux aux amis et connaissances, il s'accoutre de ses plus beaux
vêtements, se couvre de colliers et bijoux qui ne le quitteront avant
qu'il trépasse ou guérisse. On a vu des malades se relever, rassembler
leurs dernières forces, se faire braves et parader de porte en porte,
ornés de toute leur quincaillerie, drapés dans leur belle toge, dans le
luxe d'un manteau neuf, les mains aux poches qu'on garnit de sucre, blé
rôti et autres petites friandises,--puis, les visites terminées, ils
rentraient chancelants, tombaient en agonie. Ils préfèrent
n'entreprendre le grand voyage qu'en un jour faste: dimanche, jeudi ou
samedi. Mais la mort ne consulte pas toujours leurs convenances, se
permet de les emmener trop tôt.
Dans une hutte près la bergerie, le cadavre est exposé. Ils couvrent le
mort d'un manteau de cérémonie, le mettent debout, les uns le tenant à
droite, les autres à gauche. On amène les troupeaux, une clochette sans
battant est attachée au cou des bêtes et on leur crie: «Suivez votre
maître!»
Les affligés creusent un trou, et rejetant les mottes sur le défunt et
son bétail, s'écrient: «Retournez à la terre!» Au défilé des vaches et
taureaux, des veaux et génisses, chaque animal marche entre deux hommes
qui le mènent par les cornes. Sur la bête qui passe, on lève le bras
raidi, on fait toucher les fronts avec un geste qui explique la locution
du droit romain: «Le mort saisit le vif.»--Et cette autre du droit
canon: «Les biens de mainmorte.»
Sur le bûcher, composé de sept essences de bois, on étale plusieurs
objets, propriété personnelle du décédé, quelques comestibles, sans
oublier une cruche d'eau. On allume un feu par la friction de bûchettes
sacrées. Tant que la flamme s'éprend, le corps est balancé par trois
fois, puis couché et retourné la face vers le sol: attitude classique
des victimes vouées aux dieux infernaux.
«Sois tranquille! Sois tranquille! nous te pourvoirons de
taureaux et de génisses! Puissent tous les péchés t'être
pardonnés! Va sans crainte, va! tu ne manqueras jamais de lait
à boire!»
Au dernier moment, on coupe une boucle de cheveux sur la tête que la
fumée enveloppe déjà. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure à
mi-longueur, de geindre, de hurler, de se lamenter, deux à deux, front
contre front.
Une ou deux vaches sont amenées; hommes et jeunes gens se mettent après,
les saisissent par les cornes, les poussent, les repoussent, les
frappent, les rouent de coups, et finissent par les abattre sans armes
autres que des bâtons noueux[319]. Les pauvres animaux, traités
jusque-là avec une affectueuse mansuétude, résistent comme ils peuvent,
parviennent parfois à encorner et piétiner quelques assaillants, qui ne
s'épargnent pas à crier et s'agiter, à frapper, s'enivrant de bruit, de
tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses bêtes ont succombé,
tous de se précipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les
flancs navrés, la tête meurtrie; les assommeurs semblent maintenant
n'avoir eu au monde rien de plus cher que leurs victimes.
[Note 319: Coutume que nous retrouvons chez les Betsilés de
Madagascar.]