Cruelle envers tant d'autres Primitifs, la civilisation n'a point été

mauvaise à ces pauvres Couroumbas. Elle transforme ce chasseur en

bûcheron, et ce bûcheron en charpentier; le mendiant passe gagne-petit,

puis domestique. Ils vont s'engager dans la plaine, où une vie plus

aisée et des moeurs plus douces les forment et dégrossissent. Les

employeurs se montrent satisfaits de leur service. Sauf que la

physionomie typique ne change pas d'une génération à l'autre, que les

membres restent quelque temps assez grêles,--l'ossature se modifiant

moins vite que la chair,--on les reconnaîtrait à peine. Plus de ventre

en marmite, plus de salive découlant des lèvres, plus d'yeux injectés,

ni de bouche béante. Quelques-uns se sont habillés, ont remplacé par des

ornements plus coûteux les graines rouges, les bracelets en fer mal

forgé, les chevillets de laiton ou de paille tressée. On s'émerveille de

voir un travail plus régulier, une nourriture plus abondante et saine

transformer si promptement l'extérieur de ces hommes et jusqu'à leur

physiologie.

Au pied des Nilgherris, presque perdus dans les hautes herbes du

marécage, grouillent les Iroulas, plus noirs[303], chétifs et malsains

même que les Couroumbas, avec lesquels on pourrait facilement les

confondre, sauf que ces malheureux ne s'adonnent à aucune culture, si

misérable soit-elle. Ils fabriquent des nattes d'osier, des paniers de

bambou, des corbeilles de jonc, qu'ils vendent dans la plaine, échangent

pour du menu grain, du sel et du poivre long; ils cueillent des baies et

des fruits, mangent des racines, attrapent des insectes et reptiles, des

oeufs, des petits oiseaux:--ils n'ont pas même d'arcs et de flèches.

Pendant deux ou trois mois les pousses du bambou sont leur grande

ressource; rat, chat ou renard, tout ce qu'ils peuvent mettre sous la

dent est de bonne prise, même la charogne. La jungle impose son

caractère à tout ce qui y vit, à tout ce qui en vit; aussi les tient-on

pour vils entre les vils, pour misérables entre les misérables.

[Note 303: _Iroula_, noirceur, obscurité, grossièreté, barbarie.

_Dictionnaire tamoul_.]

A l'instar des Couroumbas, ils se produisent comme bouffons, bateleurs

et comédiens, et on les paye en jus de palmier qu'ils boivent avec

excès. Dans leurs représentations, ils mettent en action certains

épisodes obscènes, et particulièrement les aventures du Krichna Govinda

séjournant parmi les bergères. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on

les enrôlât parmi les Vichnouïtes, en opposition aux Badagas qui

professent le sivaïsme.

Pour toute vêture, les Iroulas s'entortillent un chiffon autour des

reins; à défaut d'étoffes, les femmes recourent ou recouraient à quelque

feuillage, ce qui ne les empêche de tenir aux ornements. Avec de la

paille, ils tressent leurs cheveux en coiffure fantastique; encore avec

de la paille, ils adaptent aux oreilles, au cou, aux poignets et

chevilles, des gourdes sèches, contenant des noisettes et petits

cailloux qui tintinnent au rythme de leurs mouvements.

Nus comme la Vérité, ou à peu près, ils semblent incapables de mentir,

incapables de déguiser leurs sentiments; et la déclaration de ces

misérables est mieux crue que toutes les affirmations d'un Hindou, que

tous les serments d'un Brahmane. Les théoriciens du Progrès

expliquent-ils le pourquoi et le comment de cette anomalie?

Contrairement à ce qui se passe ailleurs, les veuves, fort recherchées

par les jeunes gens, se remarient plus facilement que les veufs. Les

parents se montrent affectionnés à leur progéniture, laquelle le leur

rend bien. Les enfants prennent le nom d'un grand-parent; souvent ils

attendent sa mort pour se faire appeler comme lui.

Très attachés à leur genre de vie, à leur race et au sol qui les a vus

naître,--où le patriotisme va-t-il se nicher?--les Iroulas tiennent à

dormir leur dernier sommeil en famille. Qui meurt à l'étranger demande à

être déposé dans une fosse à part, espérant qu'un ami recueillera

pieusement ses os, ira les réunir aux autres, dans l'ossuaire de la

tribu, tout au milieu de la forêt native.

Ainsi s'étagent sur les flancs des Montagnes Bleues diverses populations

caractérisées par leur habitat, leurs occupations et leur nourriture. En

haut les Todas, exclusivement bergers et galactophages,--puis les

Badagas, agriculteurs, qui ont aussi des troupeaux et ne dédaignent pas

la chasse.--Viennent ensuite les Cotas, petits ouvriers et artisans, et

enfin les sylvicoles, Couroumbas et Iroulas, essentiellement chasseurs,

mais vagabonds aussi, voleurs et artistes, mendiants et sorciers.

* * * * *

Et leurs demeures?

Les Iroulas gîtent dans la jungle, en des bauges; s'abritent dans une

caverne ou sous une saillie de rocher; se font des paillotes et gourbis.

Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village,

nous le dirions à peine un hangar. Une chaumine, longue de dix à douze

mètres, haute de cinq pieds environ; les parois, des bambous entrelacés

de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une

claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un

carré où l'on s'accroupit, car il n'y a pas la place de s'étendre. Pour

batterie de cuisine, une demi-douzaine de plats et de gourdes. Faire

bouillir le riz, luxe tout récent; naguère encore, on le grillait sur

une pierre rougie.

L'habitation toda, déjà plus civilisée, peut passer pour luxueuse en

comparaison. Chaque famille a la sienne, toujours ombragée par des

arbres séculaires, se composant essentiellement d'un toit en paille, de

forme ogivale, percé d'une ouverture pour le passage de la fumée.

L'espace abrité, large de cinq à six mètres carrés, haut de sept pieds à

la partie centrale, doit suffire à cinq ou six personnes; lesquelles

entrent et sortent par un trou de ratière, ras le sol. Cette habitation

est nommée mand ou parc, d'après l'enclos à côté, où les animaux

piétinent à mi-jambe dans les bouses accumulées.

Le village badaga, longue maison élevée en bois et argile, recouverte de

roseaux et branchages, avec un auvent sur toute la façade qui peut avoir

cinquante mètres de long, est spacieuse et confortable relativement.

Jamais elle ne regarde le nord-est.

Le missionnaire Metz, qui les prêcha et évangélisa pendant une

quarantaine d'années, avec plus de zèle que de succès, explique leur nom

par «Gens du nord»; il suppose que leur immigration remonte à trois

siècles, et qu'ils sont originaires des montagnes de Mysore. On en a

inféré qu'ils ont une origine scythique, et l'hypothèse a presque acquis

l'autorité d'un fait. Elle ne nous gêne point,--mais le nord mentionné

par la légende est-il celui des géographes? «Au nord, disent les Badagas

s'élève le Kaylasa, notre Mérou et résidence de Siva; au nord l'infini

ouvre sur le royaume des Ombres. De quatre hommes envoyés vers les

points cardinaux, trois revinrent, mais non pas celui qui avait marché

sous le regard de l'Étoile Polaire.» Chez les nations chrétiennes, le

mot d'Orient suggère une vague idée de Paradis et de jardin d'Éden. Pour

les Badagas, tout ce qui est grand et puissant vient du septentrion; la

Mère des Vaches-déesses habitait l'Am nor avant d'aller chez les Todas.

Est-ce que les ancêtres Badagas n'auraient pas suivi la vache? Ne

seraient-ils pas sortis du Paradis? Entre les invisibles monts du

Kaylasa et du Kanagiri coule le fleuve redouté, limite entre le monde

des vivants et le monde des morts. Les Badagas n'aiment pas à regarder

de ce côté.

Chaque famille dispose de trois chambrettes, dont la première, sur la

rue, s'ouvre facilement aux amis et voisins. Elle donne accès à un

réduit avec baignoire qui ne chôme guère, tout Badaga ayant la louable

habitude de s'octroyer un bain avant le repas de midi. Une pièce

latérale contient le foyer et la réserve aux provisions. Elle est

inaccessible à quiconque n'est pas du ménage. Même l'épouse n'y saurait

entrer quelque temps avant et après ses couches; on craindrait que son

état de faiblesse, que l'impureté dont elle passe pour être affectée,

n'amoindrissent les vertus du feu, ne diminuent la vertu nutritive des

aliments.

Pour cette même raison, et autres analogues, l'abord de la fruiterie

commune est interdit aux étrangers, lesquels pourraient la contaminer de

leur souffle, refusé aux villageoises qui pourraient être porteuses

d'influences débilitantes. Le lait est l'objet de précautions

extraordinaires, imitées des Todas; on n'oserait le bouillir, ni le

mettre sur le feu, de peur de causer des inflammations à la vache; ce

qui, en parenthèse, explique l'origine du fameux précepte mosaïque: «Tu

ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère[304].» Les veaux

premiers-nés sont tenus dans une étable spéciale, pour être mieux

protégés, contre les malices des jeteurs de sorts. Un prêtre seul a

droit de goûter au lait de la vache primipare. Les Badagas, Sivaïtes,

disions-nous, adorent leur dieu sous la forme du taureau Bassava[305].

L'attachement, qu'ils portent à leurs troupeaux, sans égaler celui des

étonnants Todas, constitue une religion véritable, un culte passionné

même fanatique. Il y a quelques années, les Cotas des environs voulurent

posséder eux aussi du gros bétail, clos en des pacages, mais force leur

fut d'abandonner ce projet, sous les menaces des Todas et des Badagas.

Ces peuplades dévotes ne pouvaient supporter l'idée qu'une race impure

s'arrogeât un droit de propriété sur des animaux d'un sang aussi pur que

taureaux et génisses; elles ne pouvaient admettre que des hommes de vile

extraction et d'ignoble vie usurpassent les saintes fonctions de

trayeurs de vaches. Chose fort pénible que de voir le voisin s'enrichir!

Les compères Couroumbas sont aussi de cet avis, s'il est vrai qu'ils ont

tué des camarades coupables de s'être, à la façon des hamsters, creusé

des caches à provisions.--Mais, sans doute, les enfouisseurs qui ne

voulaient point partager leur abondance avaient, en temps de disette,

vécu sur l'association. Prenant sans rendre, ils se comportaient en

voleurs de la pire espèce, et leur exécution était légitime, autant que

celle décrétée à Jérusalem par les apôtres contre Ananias et

Saphira[306], les faux dévoués. Fourbe et traître, qui, dans la vie

communautaire, sournoisement s'amasse un magot.

[Note 304: Exode, 23, 19.]

[Note 305: Ou _Barsappa_.]

[Note 306: _Actes des Apôtres_, V.]

* * * * *

Le Couroumba qui prend femme se fournit d'une pièce d'étoffe neuve à

offrir en présent. Avec les amis et amies, on mange plus copieusement

que d'habitude, on danse et on s'amuse, on se baigne de compagnie, puis,

tout est dit.

Quant aux Iroulas, ils se marient devant une fourmilière, sans doute

pour gagner par son influence une puissante fécondité, une postérité

innombrable. Après avoir allumé un morceau de camphre, le futur passe

une ficelle au cou de l'épousée et l'emmène. Un somptueux dîner de noces

coûte rarement plus de deux francs cinquante.

Pour ce qui est des cérémonies nuptiales, les Badagas, non plus, ne

déploient pas un luxe exagéré. Chez la fiancée on danse et se divertit;

quelqu'un lui jette, en présage de bon augure, une potée d'eau sur la

tête, sa belle-mère lui met un collier de perles argentées. En un jour

réputé propice, elle est escortée à sa maison nouvelle, y entre sous des

rameaux fleuris; les parents la remettent à qui de droit, se lavent les

mains et s'en vont, abdiquant ainsi toute responsabilité.

Si le futur est trop fier pour aller lui-même quérir sa promise, on

prend la peine de la lui conduire. Elle se prosterne devant le nouveau

seigneur et maître qui lui pose flegmatiquement le pied sur la nuque, en

disant: «Longue vie je te souhaite! Apporte-moi de l'eau!»--Elle obéit,

revient avec une cruche pleine, et affaire terminée. Cependant, elle

n'aura droit au titre officiel d'épouse qu'après avoir mené à bien une

première grossesse. Si elle porte son fruit pendant sept mois sans

qu'accident survienne, on procède au mariage définitif. Un repas réunit

les deux familles, après lequel le père prend le bras à la jeune femme

qui se lève, appelle l'attention, montre son ventre rebondi. Le jeune

homme s'avance,--«Permets-tu que je passe ce cordon au cou de ta

fille?--Oui!» répond le beau-père. Le cordon passé, les «justes noces»

sont accomplies; l'enfant sera reconnu pour légitime. On apporte un

plat; parents et amis y déposent des piécettes. Tel jeune homme,

difficile à satisfaire, tente trois, quatre épreuves avant de trouver

chaussure à son pied. Après les mariages à l'essai, il y a les mariages

temporaires; et comme si tout cela ne suffisait point, les divorces sont

d'une extrême facilité[307].

[Note 307: Metz.]

Telles sont les formes ordinaires du mariage, mais la plus considérée

est celle du rapt, qu'ambitionnent les filles romanesques. Les premières

épousailles avaient, en effet, lieu de cette façon; hache en main, nos

arrière-grands-pères obtenaient la main de nos arrière-grand'mères. En

matière de femmes, longtemps l'axiome fut indiscutable; «La propriété,

c'est le vol.»

Le jeune Badagot qui n'a pu obtenir la personne de son choix, fait

assavoir qu'il l'aura ou se suicidera. Ce qu'entendant, des amis le

mettent à leur tête, au besoin, vont chercher du renfort chez les Todas,

reviennent avec une bande de robustes gaillards. L'enlèvement réussit le

plus souvent; si la belle, par hasard, ne trouvait pas l'aventure de son

goût, elle aviserait bientôt à s'empoisonner.

Si la femme avorte, les époux, afin de prévenir la répétition de ce

malheur, s'adressent à nous ne savons quel dieu, lui offrent des noix de

coco, lui promettent un petit parasol d'argent; la femme présente à Siva

des ex-voto, s'engage à lui dresser une pierre levée, comme celles qu'on

rencontre fréquemment dans le pays. A ce propos, les charrues mettent

souvent à nu des hachettes en silex que les Badagas prennent pour une

production naturelle du sol, «jeu de la Nature».

La femme inféconde, dont le ciel persiste à ne pas exaucer les voeux,

engage son mari à faire une adoption, laquelle s'effectue par un curieux

symbole: le père passe la jambe par-dessus la tête de l'enfant qu'on

vient de lui apporter. D'ordinaire, la bréhaigne va chercher sa cadette,

la fait accepter pour épouse en second; autrement, elle irait porter sa

honte et son chagrin dans la maison paternelle; heureuse encore si vient

l'y prendre quelque veuf avec famille à élever, ou quelque vieillard

sans ménagère.

En tout état de cause, le conjoint conserve la prérogative de renvoyer

la conjointe qui aurait cessé de plaire, fût-elle féconde; libre à lui

de convoler en autant de noces nouvelles qu'il voudra. Il use rarement

de ce droit, et, si la première alliance a donné lignée, il se tiendra

pour satisfait. En somme, les liens du ménage n'entravent pas d'une

façon gênante les mouvements ni du Badaga ni de la Badagelle. La mariée,

si elle se déplaît au logis, peut s'en aller, pourvu qu'elle abandonne

les enfants. Le mari, lui restituera les quatre sous qu'elle peut avoir

apportés; elle retourne tranquillement chez son père, et attend les

propositions de nouveaux amateurs.

L'épouse incomprise menace parfois de s'ôter la vie; menace qu'on ne

traite pas à la légère, car on se suiciderait facilement, chose insolite

chez les primitifs. A ces dames, à ces demoiselles il coûte peu de

cueillir du pavot, de le sucer, pour s'endormir du dernier sommeil.

Elles prennent de cette médecine: la fille, si on prétend lui imposer un

mari qui ne lui agrée point; la femme, si elle veut se faire regretter.

De temps à autre, des veuves se font une belle réputation en

s'étranglant sur la tombe de leur défunt. C'est mourir glorieusement, et

l'on y gagne d'être invoquée par les épouses comme divinités tutélaires.

Les Chinoises ont de ces idées-là.

Todas et Todelles, gens prudents, ne se marient non plus qu'à bonnes

enseignes. Faut d'abord que le jeune homme règle avec le beau-père; or,

les femmes sont chères là-bas. S'est-on accordé, futur et future sont

mis sous verrou. La belle-mère passe des vivres. Après vingt-quatre

heures elle débarre, et si le proposant n'a pas su plaire, il reçoit son

congé, en attendant les quolibets des camarades.

Si on se convient de part et d'autre, le beau-père, en signe d'adoption,

pose le pied sur la tête[308] du garçon, comme s'il déclarait: «Tu es

mon fils, tu t'es trouvé à mes pieds, comme le petit tombé aux talons de

la mère qui vient d'accoucher.» Cet hommage est exigé du jeune homme une

seule fois, mais la femme le devra présenter, en mainte occasion, à ses

beaux-parents, aux vieillards de la maison, aux frères du mari. Tous lui

mettront le pied droit, puis le gauche sur la nuque; ensuite, l'homme le

plus âgé de la maison la relèvera, en lui touchant le front de la main

droite, autre signe d'adoption.

[Note 308: Cérémonie dite de l'_Ada Buddiken_.]

Par cet acte symbolique, l'étrangère acceptée comme fille par ceux qui

ont autorité dans la maison, se reconnaît la servante, l'humble

servante, voire «la fille à tout faire». En effet, la polyandrie règne

chez les Todas, comme au Tibet et au Petit-Tibet, comme chez les Courgs,

Naïrs et Tayeurs du Malabar, comme chez les Cingalais et tant d'autres.

La polyandrie todique a gardé distinctes les traces de l'antique

adelphogamie, en vertu de laquelle tout un groupe de frères épousait

tout un groupe de soeurs. Le fils aîné fait son choix, prend la fille

qui lui convient. A mesure que les cadets atteignent la majorité, ils

acquièrent droit conjugal, deviennent conjointement responsables du

parfait payement de la somme consentie au beau-père. La ménagère,

littéralement mise en actions, vit tour à tour pendant un mois avec

chacun des associés, lesquels se répartissent les enfants comme suit: le

chef de la communauté prend l'aîné, le deuxième frère prend le deuxième

mioche, et ainsi de suite. Détail significatif, tous les oncles sont

traités de «petits pères». Génitrices, géniture et bétail, tout est

commun dans le _mand_; la femme étant possédée, et ne possédant rien.

Pour s'être approprié l'épouse et son croît, lesdits sociétaires n'ont

pourtant pas acquis la jouissance exclusive de sa personne. En

compensation de sa multiple servitude, elle a droit, pour son compte

particulier, à prendre un cavalier servant; le plus souvent, quelque

jeune homme qui n'a pu trouver à se marier, par suite de la paucité des

partis. La plus grande harmonie règne d'ailleurs dans ces familles

étrangement composées[309]. On prétend même qu'il est loisible à la

Todelle de se donner autant de sigisbés qu'on lui impose d'époux,

lesquels se traiteraient toujours courtoisement. La chose mériterait

abondantes confirmations; sur une pratique paradoxale on devrait

prodiguer les détails. Malheureusement, la pudeur britannique s'y est

opposée, les auteurs[310] qui nous donnent ces précieux renseignements

ne le font qu'à regret, sèchement, brièvement, en protestant qu'on ne

saurait s'appesantir sur pareilles immoralités; d'autres se bornent à

dire qu'on ne peut même mentionner les turpitudes dont ces créatures se

rendent coupables, turpitudes qui probablement ne sont autres que des

unions entre frères et soeurs, entre demi-frères et soeurs, tout au

moins[311].

[Note 309: King.]

[Note 310: Hough, Harness.]

[Note 311: Marshall.]

Ce n'est pas que les Todelles ne pensent être modestes et convenables

autant que qui que ce soit. Seulement elles avaient libellé à leur guise

le Code des convenances et la _Civilité puérile et honnête_. Elles

mettaient de la réserve, voire de la pruderie, à ne se laisser approcher

par personne autre que leurs maris et leurs galants; même elles se

récriaient si des proches frôlaient leurs habits. Cela se doit dire au

passé, car depuis que messieurs les étrangers affluent dans ce pays si

beau, si salubre, on entend dire que les Todas, généreux et

désintéressés quand ils ne connaissaient aucun argent, mettent de l'eau

dans leur lait qui a cessé d'être exquis, mendient des sous, des cigares

et de l'eau-de-vie; que femmes et filles, adonnées à une vile

prostitution, sont rongées par les maladies syphilitiques. Comme

toujours, il a suffi que les civilisés se montrassent pour avilir et

empoisonner les populations qui les avaient accueillis avec amitié et

bonne volonté.

Nous disions donc que, dans les temps jadis, l'aîné, en achetant une

fille, acquérait, pour la communauté dont il était chef, le droit de

prendre dans les prix doux toutes les cadettes, à mesure qu'elles

devenaient nubiles. Cependant, la seconde était plus particulièrement

attribuée au second frère, et ainsi de suite. Dans ce système de

«fraternité matrimoniale», terme de Lubbock, ou pour employer le langage

de Linné, dans cette adelphogamie polyandro-polygynique, chaque femme

avait plusieurs maris, tous frères, et chaque mari plusieurs femmes,

toutes soeurs. Mais, par la suite des temps, des restrictions

s'introduisirent. Se trouvant suffisamment pourvus avec une femme

collective, les époux permirent aux belles-soeurs de se marier au

dehors. Les temps étaient durs, on visait à l'économie; trois hommes

voyaient à se contenter de deux filles, ou cinq de trois. Trop haut

cotées par leurs auteurs, ces dernières devinrent de difficile défaite;

comme chez les Khonds, les Radjpoutes et tant d'autres, s'introduisit

l'abominable infanticide féminin. Naturellement, la mère ou ses amies

étaient chargées de l'odieuse besogne. On interrogeait une Todelle, qui

répondit:

«Nous ne tuons jamais les garçons. Pour les filles, c'est

différent, et encore, ne tuons-nous que des fortes et robustes,

mais quant à toucher aux malingres ou déformées, ce serait

péché!»

Des rachitiques ou mal venues, il n'y en avait guère, cependant. Donc,

on gardait l'aînée, mais on se défaisait de la plupart des autres,

qu'une vieille étouffait dans du lait, ou avec un linge, ou qu'elle

déposait à la porte de la grande étable pour que les animaux, à leur

sortie tumultueuse, les écrasassent sous les pieds. Les petits cadavres

étaient enterrés, jamais brûlés. Certes, il y a des malthusiens autres

que les ouailles du Révérend Malthus, apôtre de l'Évangile selon

Manchester.

Le gouvernement anglais interdit sévèrement l'infanticide. Marshall,

après recherches minutieuses, déclare que ce crime a disparu, constate

un fait singulier: la natalité féminine, loin de balancer, ou à peu près

la natalité masculine, n'atteint que la proportion de 70 pour 100;

anomalie qu'il explique par la prédominance que de longues générations

auraient donnée aux familles qui produisaient, par hasard, moins de

filles que de garçons. La tendance aurait été fixée et nous aurions,

dans les Todas, une variété productrice de mâles. Du reste, le même fait

se présenterait, dit-on, dans tous les pays d'infanticides féminins. On

croit avoir des raisons suffisantes pour affirmer qu'en pays de

polyandrie, il y a excès de naissances masculines; excès de naissances

féminines dans les contrées où règne la polygamie. La nature semblerait

s'accommoder à nos caprices. Ces problèmes ne sont qu'indiqués, la

démographie ne possède pas des documents suffisants pour les résoudre.

Quoi qu'il en soit, la peuplade diminue constamment, et nombreuses sont

les raisons qu'on assigne à cette décroissance. Une période est assignée

aux espèces animales et végétales: la famille Toda a fait son temps.

Le système adelphogamique s'en va, lui aussi; présentement, il n'est

Toda tant soit peu à son aise qui ne veuille avoir sa femme à lui tout

seul; le mariage polyandrique n'est que pour les plus indigents.

Cependant le lévirat, dernier corollaire de cette coutume, le lévirat

que l'histoire de Booz et de Ruth a rendu familier aux juifs et aux

chrétiens, reste en vigueur aux Nilgherris, où la veuve a toujours le

droit de se faire épouser par un beau-frère. De manière ou d'autre,

celles qui ne sont pas trop défraîchies, trouvent à se remarier, et la

veuve de trente ans, qui refuserait de convoler en noces nouvelles,

serait montrée au doigt: «Elle est folle!» dirait-on. Il faut dire que

jamais Toda n'a maltraité Todelle. En pays de polyandrie, un mari butor

ou brutal est chose inconnue. Cette remarque n'est point pour faire

l'apologie de l'institution.

Les mariages entre proches n'ont eu aucune fâcheuse conséquence pour

cette peuplade, laquelle, pratiquant l'endogamie la plus étroite depuis

des siècles, jouit d'une constitution athlétique, d'un physique

agréable, est renommée pour la douceur des moeurs, la paix et la

tranquillité de son existence.

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 16 / 28 段