rencontre de circonstances malheureuses peut faire tomber un héritage en
vacance. Que fera l'homme qui, n'ayant ni soeur ni neveux fils de soeur,
n'a pas d'héritier naturel?--Il adoptera une soeur qui perpétuera la
famille.--Et si la soeur nouvelle reste sans géniture?--Eh bien, qu'elle
en adopte à son tour!
A l'enfant qu'on lui apportera, la matrone tendra ses mamelles, ne
seraient-elles qu'enduites de lait. Ce lait, si l'estomac le garde,
l'adoption est définitive; mais s'il est rejeté ou si le sein n'est pas
pris, il faut se pourvoir ailleurs, chercher autre héritier, autre
héritière.
Ainsi constituée, la famille, pour peu qu'elle soit nombreuse, n'a guère
pour chefs que des vieillards.--Le Zamorin était le plus ancien d'une
parenté qui comptait près d'une centaine de membres. Souvent ses mains
affaiblies se fatiguaient à tenir les rênes du gouvernement; et,
préférant alors s'adonner à la dévotion, il confiait la direction des
affaires à un régent, assisté d'un conseil d'État, toujours composé de
cinq princes, héritiers présomptifs, et dont l'âge, par conséquent, se
rapprochait le plus du sien. Maintes fois le vieillard appelé au pouvoir
n'avait que le temps d'enterrer son prédécesseur, puis s'endormait du
dernier sommeil. Ces bonshommes étaient le plus souvent de caractère
pacifique; autant de gagné pour le peuple. Sans doute, plusieurs cas
d'imbécillité s'étaient présentés, depuis que les souverains ne se
poignardaient plus après douze ans de règne, mais on avait oublié de
s'en offusquer. Jamais un de ces princes Naïrs n'assassina qui lui
barrait le chemin du trône. Ce fait, on n'a pas manqué de le remarquer
dans l'Inde, où les dynasties se sont toujours entre-déchirées, donnant
aux gouvernés les exemples de frères égorgeant leurs frères, de fils se
rebellant contre leur père, de pères empoisonnant leurs fils ou les
faisant aveugler. Contraste facile à expliquer: le droit paternel
soulève de terribles ambitions, crée des inégalités, des disparates
extrêmes entre les plus proches. Le matriarcat, droit égalitaire,
n'incite point à haines ni à jalousie, tend à la paix et à la
tranquillité, fait les portions égales,--sauf qu'il avantage le plus
jeune en quelques endroits.
Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une
ironie dont il ne faut pas être dupe, ont appelé la _Terre des
Soixante-quatre abus_. Autant que la Chine, il mériterait d'être appelé
le «Pays de la piété filiale». Dans l'empire du Milieu, toutes les
institutions civiles et politiques dérivent du droit paternel; ici,
elles procèdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et
orgueilleux qu'ils sont, les Naïrs obéissent sans regret à la mère,
assistée de l'oncle et secondée par la soeur aînée; le trio gère la
propriété commune, à laquelle les participants rendent compte de leurs
faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garçons qu'il leur
faille se soustraire à la tutelle de «maman»; tant que tient «la vieille
branche», ils y restent accrochés.
Que sont loin de nous ces manières d'être et de sentir! Que de siècles
nous en séparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer
de Londres ou de Paris à Calicut et Cannanore.
LES MONTICOLES DES NILGHERRIS
PASTEURS, AGRICULTEURS ET SYLVESTRES
Vers la pointe de la péninsule indoue, à la rencontre des Ghâts de l'Est
avec les Ghâts de l'Ouest, se dresse le puissant massif des Nilgherris
ou Montagnes-Bleues. Les Anglais lui donnent le nom de _Hills_ ou de
collines, bien que l'arête faîtière, dont le Dodabetta est le point
culminant, ait encore une hauteur de cinq à huit mille pieds au-dessus
de la plaine. Grâce à cette élévation, cette région montagneuse jouit
d'un climat salubre et charmant; la température moyenne oscille autour
de 15 degrés centigrades. Après la saison pluvieuse, l'atmosphère se
montre d'une transparence et d'une pureté admirables; la végétation
repart, l'herbe monte, des fleurs à puissant coloris tranchent sur les
fougères, les arbres sont envahis par des plantes grimpantes.
Les montagnes abruptes se dressent en muraille coupée par de profondes
entailles. A la base, des bambousaies et jungles épaisses, retraite des
tigres, ours et sangliers. Aux marécages succèdent des prairies, puis on
entre dans la forêt. Au-dessus, des rochers à pic. Sur les plateaux, se
déroulent des collines aux flancs ombreux, sillonnées de vallons étroits
où courent des eaux limpides. On chemine par des parcs et des bosquets,
par des sentiers bordés de mûriers et d'églantiers, le long de prairies
où se vautrent les buffles; tout à coup, on se voit sur la lisière du
plateau. La vaste plaine s'étend au loin, nuancée, selon les cultures et
la forestation, de vert, de jaune et de violet, piquée de blanc par les
villes, fourmilières humaines, limitée à l'occident par la mer d'azur;
au midi montent les Cardamones délicatement bleutées. L'oeil s'emplit de
suaves clartés, plane sur l'étendue, plonge dans les profondeurs
éthérées, contemple l'innombrable variété des formes, des couleurs et
des mouvements. Au soir, la divine splendeur qui emplissait les cieux se
brise en couleurs éclatantes; l'or et l'orangé, le cramoisi, le ponceau
et le vermillon, passent par degrés aux nuances rosées et purpurines. Et
quand le soleil s'est engouffré dans l'Océan, la terre fatiguée d'éclat,
ivre de lumière, ramène sur ses membres voluptueux les voiles d'une
ombre transparente, s'enveloppe de silence. L'atmosphère est d'une rare
limpidité, les étoiles semblent être plus brillantes qu'ailleurs[292];
les constellations surgissent, semblables à des volées de lucioles, à
des tourbillons de pyrosomes et mouches d'or; l'univers infini,
qu'avaient caché les éblouissements du jour, apparaît en son auguste
majesté.
[Note 292: R. Burton, _Pilgrimage to Meccah_.]
* * * * *
Sur plusieurs versants des Nilgherris, les malades viennent en de
nombreux «sanitoires» se guérir de leurs fièvres et dysenteries.
Églantiers, vignes, orangers, pêchers, pruniers, pommiers, poiriers,
fraisiers, groseilliers, framboisiers, raves, choux, pommes de terre,
toutes les plantes d'Europe[293] prospèrent à côté de l'indigotier et du
pavot opiumifère, à côté de caféiers, théiers, et des cinchonas à la
bienfaisante écorce. Tôt ou tard, ces cultures et plantations changeront
le régime économique et social du pays, modifieront jusqu'à son
apparence physique, mais sera-ce pour l'embellir? Quoi qu'il en soit,
cette région ne peut manquer de voir son importance grandir, grâce à la
salubrité du climat, la fertilité du sol, la diversité de ses produits.
Déjà les routes se multiplient, aboutissant à la trouée de Coïmbatour,
qui ouvre sur l'intérieur de la péninsule.
[Note 293: Malte-Brun, _Annales_, 1820.]
On nous décrit ainsi les monticoles:
«Race chétive. Les hautes tailles atteignent 1m,58, les
moyennes 1m,52; les petites, celles de 1m,42, sont assez
nombreuses. Teint foncé. La chevelure, longue et hérissée chez
les femmes, tourne au laineux chez les hommes, dont la barbe
grisâtre a la rudesse des soies. Bouche petite, lèvres grosses.
Poitrine plate, de faible circonférence; épine dorsale quelque
peu concave. Longs bras, courtes jambes. Genoux tournés en
dehors. Ongles imparfaitement développés. «La race autochtone
de l'Inde méridionale, prononce Huxley, a une frappante
ressemblance avec les indigènes de l'Australie.» Même profil,
même front en surplomb, même chevelure molle et luisante.
Arrachez leurs loques, mettez-les tout nus, vous ne les
distingueriez.»
Ce portrait, dans ce qu'il a de peu flatteur, s'applique sans conteste
aux misérables Iroulas et Couroumbas, aux Cotas à un moindre degré, pas
du tout aux Badagas, gros de la population, encore moins aux Todas. Ici,
comme en beaucoup d'autres endroits, le genre de vie et l'état social
l'emportent sur les questions de race et d'origine. Le signalement,
assez correct en ce qui concerne les sylvicoles, devient inexact pour
les artisans, faux pour les agriculteurs et bergers.
Les Todas[294] habitent, au nombre d'un millier, la partie supérieure
des Nilgherris, en des hameaux clairsemés. Ils se disent les premiers
habitants du sol.
[Note 294: _Tudas_, _Toders_, _Todaurs_, _Thautawers_.]
Ils font plaisir à voir. Couleur chocolat clair, comme les montagnards
du Béloutchistan. Taille haute, bien proportionnée, de 1m,725 le plus
souvent. Membres robustes et musculeux, les extrémités n'ayant rien de
la délicatesse et de la gracilité indoues. Traits réguliers. Les yeux
bruns, vifs et d'un étonnant éclat, ont une expression pleine
d'intelligence, souvent douce et mélancolique, laquelle rappelle le
regard du chien. Chez quelques individus, à la moindre surexcitation,
les yeux étincellent comme des diamants. Physionomie juive--on n'a pas
manqué de découvrir que ces figures, dissemblables à celles des voisins,
appartenaient aux descendants des dix tribus perdues d'Israël.--Nez
aquilin, lèvres épaisses. Barbe bouclée, chevelure abondante, formant
couronne[295]. Le système pileux, remarquablement développé, les
distingue de l'Indou[296] et du Dravidien. Leur longévité l'emporte de
beaucoup sur celle des Européens, mais on a cru remarquer qu'à manger
trop d'opium, ils perdaient de leur fécondité[297].
[Note 295: Caldwell.]
[Note 296: Quatrefages.]
[Note 297: Caldwell.]
Leur ton de voix est calme et grave; chez les femmes un gracieux
enjouement remplace la solennité. Ils parlent une langue dravidienne, de
forme archaïque, saupoudrée de sanscrit. Habitués à s'appeler et à se
répondre d'une colline à l'autre, leur voix est forte et leur
prononciation sifflante.--«Le vent parle canara[298].»
[Note 298: Pope, _Outlines of Tuda Grammar_.]
On ne peut qu'être frappé du goût et de la simplicité de leur costume.
Ils ont grand air quand ils se drapent dans leur façon de toge qui
laisse un bras et une cuisse à nu. Grand dommage qu'ils ne se baignent
ni ne se lavent. Les Todelles se tatouent menton, seins, bras, jambes et
pieds, les enjolivent de cercles et de carrés, d'anneaux et de
bâtonnets.
Le caractère répond au physique. Ils plaisent par un fond de bonne
humeur, par leur franchise joviale, la liberté et l'originalité des
allures, non moins que par la patience, l'affabilité, la politesse et
l'agrément d'une conversation toujours aimable et polie, jamais
bouffonne:
«Nous ne pouvions nous empêcher de les aimer, dit Breeks. Ils
s'amusaient fort de nos idiosyncrasies britanniques, en riaient
sans se gêner, ne se pensant en rien inférieurs à nous.»
Somme toute, les voyageurs ont été très favorables au Toda, au moins
tant qu'il était lui-même, et que l'immigration étrangère ne l'avait pas
envahi. Mais les missionnaires lui en veulent de ce qu'il n'a mis aucune
complaisance à se laisser convertir, parlent de ce peuple comme de
«beaux animaux, indolents et fainéants».
«Ils ne cherchent la compagnie de personne, restent immobiles
pendant des heures, les yeux perdus dans le bleu, rêvassant à
la façon de leurs buffles, n'ayant en fait d'intelligence que
de l'instinct.»
Si le niveau intellectuel n'est pas très élevé, au moins la sottise et
la niaiserie leur sont inconnues. Tous bâtis sur le même modèle, chacun
connaît par intuition les pensées et sentiments d'autrui. D'une
simplicité presque innocente, il leur est, ou leur était, impossible de
se dérober à une question gênante par une fin de non-recevoir, encore
moins par un mensonge; il n'y avait qu'à les interroger pour leur faire
dire, bon gré mal gré, tout ce qu'ils savaient.
«Bergers», comme dit leur nom tamil, bergers depuis siècles incomptés,
bergers de coeur et d'âme, les Todas sont incapables de prendre autre
chose au sérieux que le soin de leurs bêtes; ils disparaîtront avant de
s'être intéressés à l'agriculture et à l'industrie. Ils ne vivent guère
que de lait, comment penseraient-ils à autre chose qu'aux vaches? Ils ne
consomment qu'une très faible quantité de farineux, soutirés aux
Badagas, à titre de redevance plus ou moins gracieusement consentie aux
suzerains et premiers occupants du sol. Ils ont la tradition que jadis
leurs ancêtres se sustentaient de racines, et encore aujourd'hui ils se
montrent assez friands des bulbes de l'_Orchis mascula_. Reconnaissants
envers la vache qui les fait vivre, ils n'oseraient la tuer; ils aiment
trop leurs taureaux et génisses pour les abattre, ne mangent de leur
viande qu'aux banquets funéraires. Ce n'est point que la chair leur
répugne en elle-même. Qu'un étranger leur donne de la venaison, ils s'en
pourlèchent les doigts, le festin fait date; longtemps après ils se
complaisent à en rappeler les incidents.
On s'étonne qu'ils ne se soient pas mis à élever chèvres, porcs, moutons
et volailles, à l'instar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de
boeufs et rien que de boeufs! Et que ce soit par indolence ou pour autre
motif, ils veulent rester ce qu'ils sont.
Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou
défensive, ne recourt pas même à la lance, à un simple pieu pointu. Ses
ancêtres, cependant, maniaient l'arc et la flèche. On ne le voit pas
nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre
oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours;
mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont forcée. Les
exercices violents lui répugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni à la
canne ou à la boxe, pas même à la lutte ni à la course.
Aucune répression judiciaire. La seule pénalité connue atteint le
débiteur; lorsqu'il tarde trop à rembourser, le créancier le charge
d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisément le poids de
son obligation. Les disputes sont soumises au prêtre-berger, sans appel.
Contre l'invasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs
et rôdeurs, ces innocents se défendent en faisant la porte de leurs
maisons si basse qu'il faut y entrer à quatre pattes. Les enfants,
réfléchis comme ne sont pas les nôtres, ne se battent ni ne se
querellent, ne se prennent jamais aux cheveux.
Haut montés au-dessus des plaines torrides de l'Inde, les Todas occupent
comme une Suisse tropicale; retranchés dans leurs pâturages, entichés de
leurs traditions, se complaisant dans leurs coutumes, ils se sont tenus
jusqu'à présent en dehors de toute influence étrangère. Ce canton
montagneux forme comme une île ethnique, mieux protégée, mieux respectée
que si elle émergeait des vastes mers de l'Océan.
* * * * *
Les Badagas[299], que les Todas saluent du titre de beaux-pères,
politesse à laquelle ceux-ci répondent en leur passant la main sur la
tête, sont les vrais maîtres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une
trentaine d'années, une population de vingt à vingt-cinq mille âmes
distribuées en trois centaines de villages.
[Note 299: _Badagan_, _Baddagar_, _Badacars_, ou _Vadaccars_, de
_Vadacu_, le nord, appelés aussi _Marver_, les laboureurs.]
Jusqu'à ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu'à
l'agriculture, mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et
prospèrent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des
taxes légères.
Les Badagelles manipulent avec soin le crâne des nourrissons qu'elles
tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirâtre,
médiocre en somme, la race est fort inférieure à celle des Todas. Les
femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des poètes, en ce
qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de
derrière. Les filles signalent leur entrée dans la nubilité en se
barbouillant le visage d'une boue épaisse. Les hommes ne se tatouent
pas; le principal ornement de leurs épouses consiste en pointillés sur
le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui
d'une divinité sans doute. La marque est obligatoire au front,
facultative aux épaules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit
fréquemment illustrées de croix,--rien de chrétien,--de soleils à huit
rayons, ou de neuf ocelles en carré, représentant chacun quelques
centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le système des
castes.
L'esprit des castes n'est pas nécessairement celui de l'envie à l'égard
des classes supérieures. Ayant à peine la conscience de leur infériorité
vis-à-vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de
leurs énormes avantages sur les individus moins bien placés. Les Todas
qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de
mariage, ont pour le Badaga un mépris que le Badaga rend au Cota, le
Cota au Couroumba, le Couroumba à l'Iroula, et l'Iroula à quelque brute.
Et les Badagas eux-mêmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre à
la première, il faut gravir dix-sept degrés.
Un patrice Chittré, pressé par la faim, avisa de s'asseoir à côté d'un
populacier qui était à manger son repas. Terrible fut le scandale. Le
personnage oublieux à ce point du décorum fut mis au ban de l'opinion,
obligé de s'aller noyer. Ce Chittré appartenait à la caste
troisième.--Jugez de l'orgueil affiché par les deux premières! Un de la
Pretintaille querellait des «espèces», quand il se sentit rudement
secoué par un de ces manants, saisi par le collier, orné du lingam
nobiliaire. Stupéfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et
s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique événement, sa famille passa
pour déchue, et ses descendants n'épousèrent plus que Badagots et
Badagottes de bas lignage. Autre exemple: Tout un clan fut dégradé,
parce que le fils du chef, amoureux d'une roturière, avait goûté à une
viande qu'elle lui présentait.
Caste à part, les Badagas se montrent courtois envers leurs égaux,
affectueux envers les frères et amis, déférents envers les vieillards,
tendres et affectueux pour les enfants.--Revers de la médaille: on les
accuse de fausseté envers les étrangers, on leur reproche l'avarice et
la dureté, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de
l'opium les rend facilement paresseux, inféconds, frivoles et légers,
incapables de longue attention, les énerve de corps et d'esprit.
Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de
formuler un jugement définitif sur un individu, combien plus lorsqu'il
s'agit d'organismes collectifs! Il est aisé de louer, de blâmer les
peuples, nations et tribus, quand on ne les connaît pas, mais, après les
avoir pratiqués, qui oserait?
Nous serons brefs sur les Cotas[300], lesquels tiennent le milieu entre
les Badagas déjà laids, et les Couroumbas encore plus laids.
[Note 300: _Kutas_, _Kothurs_, les tueurs de vache, _Kohatars_.]
Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas
agriculteurs, auprès desquels ils s'emploient comme tisserands,
charpentiers, forgerons, orfèvres, maçons, ouvriers généralement
quelconques. Ils se livrent à quelques petites cultures, élèvent
quelques bestiaux, mais jusqu'à ces derniers temps n'osaient les
multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne
voulaient permettre.
Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils
connaissent la faim autrement que par ouï-dire. Aussi leur grande fête
de mars, au commencement de leur année, est célébrée par une forte
mangeaille, mieux que cela, par une agape, conçue dans l'esprit
communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue à une
collecte pour acheter dans la plaine des grains, des légumes et du
sucre. Ces victuailles sont exposées devant le hangar qui tient lieu de
temple. L'officiant supplie les dieux de nourrir le peuple jusqu'à la
moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dépose les
aliments tout préparés, afin que la Terre les bénisse, et leur
communique les vertus du croît. Il les distribue à l'assistance,
présente à chacun sa part. Bienvenus sont les passants et étrangers. On
mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu'à
minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu'à pleine lune, on se donne
plaisir et bon temps. Avant de retourner à leurs occupations
accoutumées, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y
fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien
commencer.
Passons aux Couroumbas[301] qui, au nombre de deux mille environ,
habitent la jungle, les endroits les plus malsains de la forêt, les
marécages qu'une chaleur torride assèche et empoisonne. On les a souvent
comparés aux Weddas[302]. Nourris d'une façon misérable et même
répugnante, ce qui étonne, ce n'est point qu'ils soient chétifs et
rabougris, mais qu'ils vivent âge d'homme et même perpétuent leur race.
On prétend qu'ils tombent malades s'ils séjournent dans un pays salubre,
que nul étranger ne dormirait dans leurs camps sans être attaqué de
fièvre.
[Note 301: Ou _Couroumunbars_, mot qu'on explique par les _têtus_ ou
_opiniâtres_.]
[Note 302: _Vyâdha_, chasseur.]
Autour de leurs huttes, des lopins de terre portent comme à regret
quelques racines et de pauvres légumes. La terre ne manquerait pas à
fertiliser et assainir: cependant, aux moissons certaines, ils préfèrent
le gibier incertain. De temps à autre, ils incendient un coin de forêt,
grattent la surface avec une houe de rien, ou avec un bâton pointu. Dans
le sol ainsi fouillé, ils déposent des semences qu'ils ont mendiées, ou
obtenues comme salaire de leurs petits travaux et services; mais ils
n'auraient su les prélever sur la récolte précédente, encore moins les
acheter, car argent ni monnaie ne sont pas de leur compétence. Les
grains mûrs, une bande d'amis va en faire cueillette; la horde envahit
un champ, pille et gaspille. Après la saison d'abondance, les familles
se dispersent à la recherche de baies et racines, à la chasse du cerf
tacheté, du chat sauvage, des serpents et insectes qu'ils sont habiles à
surprendre, prompts à croquer. Ils recueillent de la cire et du miel
qu'ils vont échanger chez les voisins.
La plupart des petites compagnies se mettent sous la conduite d'un chef
qui fonctionne comme arbitre et apaise les disputes. On le salue en
laissant tomber la tête contre la poitrine, et il fait le geste de la
relever en la prenant entre les mains.
Volontiers bûcherons, ils manient avec adresse la hache et la serpe,
éclaircissent les taillis, équarrissent le bois, travaux qu'ils
préfèrent à tous autres. Quand la faim presse, les hommes et les femmes
se séparent; ces dernières vont dans les villages todas et badagas
mendier mets avariés, déchets divers, jusqu'à l'eau dans laquelle a cuit
le riz; en retour, elles se chargent de petits ouvrages, comme moudre et
vanner les grains. Les maris et les garçons s'enfoncent dans la jungle,
séjour de prédilection, refuge dans l'adversité, premier et dernier
asile. Tout en chapardant par-ci par-là, ils exercent l'office de
bouffons, conjureurs de tigres, sorciers et diseurs de bonne aventure,
ressemblant en cela à nos Tsiganes qui vivent aussi des produits de
leurs petites industries et surtout de maraude, vagabondant de village
en village, de forêt en forêt. Des Couroumbas, craints autant que
méprisés, le nom est venu à signifier méfait, méchef et maléfice:
Le pauvre Suisse qu'on rapine,
Voudrait bien que l'on décidât,
Si Rapinat vient de rapine,
Ou rapine de Rapinat.