On a prétendu que ce genre de vie avait été imaginé par les souverains

et les législateurs, afin de créer une aristocratie guerrière,

indifférente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition.

Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces

moeurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant

ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le

mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrément. Cette liberté de

moeurs est le privilège des classes dirigeantes, leur prérogative

essentielle. Un Naïr est bienvenu à se lier avec telle ou telle, une

Naïre accorde ses faveurs à qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas.

Il y a trois siècles, les mésalliés étaient tués ou assassinés par leurs

pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de

déshonneur. Ailleurs, l'adultère se commet d'individu à individu, ici de

caste à caste. «De noble seigneur à honneste dame», pour parler le

langage du sieur de Brantôme, rien qu'honnestetés; mais un manant s'en

mêler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie

personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir à lui

complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distinguât un

rustre et lui accordât ses faveurs.

* * * * *

Insistons sur les plus intéressants aspects de cette famille malabare,

restée si primitive encore: succession de mère en fille, et d'oncle aux

enfants de la soeur aînée[264]; la maison dirigée par la mère ou par la

plus âgée des filles;--la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou

inextricablement mêlées, grâce à l'institution des «ménages

sociétaires». Ainsi, telle femme est l'épouse de plusieurs hommes, qui

ont à leur tour chacun plusieurs maîtresses. En thèse générale, la

polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Naïrs de la

haute société; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les

charpentiers, fondeurs, orfèvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que

l'une est beaucoup plus fréquente que l'autre, tant au Malabar qu'en

plusieurs parties de l'Inde, et notamment à Ceylan[266]. La forme la

plus simple et la plus générale est la polyandrie adelphique, dans

laquelle plusieurs frères s'attachent à une seule femme. Les cinq

Pandouides avaient une épouse commune; ce qui n'empêchait pas chaque

frère de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais

les épouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprématie de

la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume étant

encore assez répandue, nous n'en citerons que des exemples du passé et

en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme était commune

à tous les frères[268];--Sparte, où il en était de même dans les

familles pauvres[269];--les Canaries[270].

[Note 264: Loi dite _Alya Santana_, Walhouse, _Journal of the

Anthropological Institute_, 1874.]

[Note 265: Jacolliot.]

[Note 266: Maha Bharata, _Adi Parva_.]

[Note 267: Duncan, _Historical Remarks_.]

[Note 268: Strabon.]

[Note 269: Polybe et Xénophon.]

[Note 270: Béthencourt.]

Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour

entretenir une femme; quant à leurs soeurs, elles vivent en hétaïres; et

par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être

mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante: la

conjugalité est ici dominée par la fraternité, ou si l'on préfère, par

l'adelphisme: les relations entre époux et épouse, entre amant et

maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et soeurs. Dans notre

milieu, et sous l'influence des «idées acquises», la chose paraît

inexplicable et presque contre nature; mais là-bas, on ne suppose pas

qu'il puisse en être autrement.

Donc, la mère règne et gouverne; elle a dans la maison pour premier

ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit

monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant,

lui-même, cédait le pas à son aînée; à plus forte raison

reconnaissait-il la primauté de sa mère, devant laquelle il n'osait

s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission,--telle était la

règle au palais et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères

obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes; avec lesquelles,

pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte

d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les

âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'aînée des cadettes, et

les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression répondant à notre

mot générique de soeur. Combien d'observateurs superficiels se

hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas

l'amour fraternel!

Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils

ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la

maison maternelle, emmenant sa soeur préférée pour lui donner la

direction du ménage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne,

devra à la belle-soeur soumission et respect. S'élève-t-il un conflit?

Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le

sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux

vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants; quels

qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas

même à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Naïrs,

l'amitié entre frère et soeur, chose durable. L'épopée des _Nibelungen_,

sous sa forme primitive[271], témoigne d'un semblable état de choses,

qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie--à preuve les

chants populaires--et chez les Yoroubas d'Abékouta, parmi lesquels les

droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père[272].

[Note 271: L'Islandaise. Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]

[Note 272: Townsend, _Journal des Missions évangéliques_.]

Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui; tout en

admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils

font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie

singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère,

en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant

aux héritages... Quel allègement!

* * * * *

Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution

qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser?

Pouvaient-ils reconnaître qu'ils s'étaient trompés?--Non, puisqu'ils

sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, de la dire bonne,

tout au plus, pour des peuples arriérés et des castes méprisables. Tant

qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne

leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à

trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance

double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays.

Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grâce de Dieu, se croyait

l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier

des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas

menti.--«C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter,

c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri,

monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces

Naïrs, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs ancêtres, ne

sont après tout que d'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence

surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe mortelle, nous

voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos

bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bontés, et ne dédaignons

point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever

au-dessus de l'animalité: il sied aux dieux de répandre leurs grâces

sans trop regarder où elles vont tomber. Car nous sommes vraiment

divins, ayant pour nom _Manoushya Devâh_, les dieux parmi les hommes.»

Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels

et spirituels? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis

six à sept siècles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au

nom du «Dieu qui vit à toujours», ayant de l'Éternel et de l'éternité

plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de

simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter

les faits accomplis.--Est-ce que les Brahmanes du Travancore se

flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont

déjà fait. Provisoirement, ils ont délégué le pouvoir militaire. Tout

jeune noble, en ceignant l'épée qui le fait chevalier, reçoit

l'injonction: «Protège les vaches, défends les Brahmanes!» Ils se disent

infiniment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils

n'accepteraient pas honneur et confort: _otium cum dignitate?_ Ils ont

enseigné bon peuple: «Si les Nambouris ont quelque déplaisir sur terre,

la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit.

«... Les plaines aux pieds des Ghâts émergèrent de la mer, par

ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous

condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles

cessaient d'être régies par des princes issus de semence

brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus à

l'érection de temples et à des fondations pieuses, d'où son nom

sacré de _Kerm Baoumi_, la Terre des bonnes oeuvres[273].»

[Note 273: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]

Autre légende[274] racontée pour la moralisation des masses: il s'agit

des Nagas, ou serpents;--les serpents terrigènes symbolisent la

population autochtone. Nous résumons:

[Note 274: Mahabharata, _Adi Parva_.]

«Les Nagas, maudits par leur mère, avaient été condamnés à

périr tous. On en faisait massacre, ils allaient être

exterminés jusqu'au dernier, quand se présenta le jeune prince

Astika, Brahmane par le père, Naga par la mère, investi par

conséquent de tous les droits, et de ceux donnés par le

patriarcat, et de ceux conférés par le matriarcat. Astika

s'apitoyant sur les misérables, obtint leur grâce, recueillit

leurs tristes débris. Un Fils de Soleil avait bien voulu

infuser de son sang généreux dans la race des ilotes, issue de

la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rédemption.»

Cette légende, évidemment inventée pour les besoins de la cause, donne

la clé de la politique brahmanique: Puisque ces naïves populations

matriarcales ne veulent connaître que la mère, nous les fournirons de

pères, si tel est notre intérêt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.

Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir à des

Naïres, à peine dignes de leur baiser humblement la main?

Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des maîtres en

casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des

théologiens pour manoeuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextérité, entre

des écueils où sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint à

tout dévot d'avoir un fils, pour que les mânes des ancêtres soient

sustentés par les sacrifices funèbres. La loi n'enjoint pas d'avoir

plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non

pas du devoir, mais de la volupté... Eh bien, cette lignée

surérogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes

inférieures. Puisque la transmission de la prêtrise s'effectue de

premier-né en premier-né, les Nambouris marieront leur aîné suivant les

rits consacrés. Quant aux cadets, ils ne perpétueront pas la race, ne

s'engageront pas dans les «justes noces», mais voudront bien contracter

quelques unions de courte durée avec des femmes étrangères; ils

honoreront de leur bienveillance quelques filles d'inférieure condition.

Un Brahmane donnera de la progéniture à une Naïre, jamais Naïr à fille

brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement

respecté, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.

Indifférents à la paternité qu'ils ignorent ou dédaignent de connaître,

les Naïrs qui ont un héritage à léguer,--que ce soit un trône, des

palais ou des propriétés territoriales,--ont été enseignés par une

longue tradition que les prêtres, sorciers très distingués, apportent

par leur magie toutes sortes de prospérités aux maisons dans lesquelles

ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient

amoindries si chaque génération ne leur apportait un influx de sang

sacré. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prêtres

cadets, beaux fils qui viennent munir d'héritiers les oncles à héritage.

Le prince régnant recevait avec faveur les jolis Éliaçin, les faisait

rafraîchir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils

voulaient bien faire à la maison. Puis il introduisait les muguets de

sacristie dans la salle où, parées de leur mieux, les attendaient déjà

la «Bibi» et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance,

se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de

lune; le printemps suivant voyait éclore une couvée de petits

Tambourans. Et la Bibi n'entendait point être négligée. La veille de ses

noces, elle avait été purifiée de ses fautes par un Brahmane[275],

lequel avait reçu quatre ou cinq cents ducats pour la corvée. Quand

l'époux allait en voyage, il la donnait en garde à des prêtres qu'il

remerciait à son retour de leur complaisance extrême[276]. Pedro Cabral

raconte[277] qu'à Calicut les deux épouses royales recevaient chacune

les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'eût pas suffi à

l'honneur du souverain.

[Note 275: Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'_Oriental Christian

Spectator_, 1840]

[Note 276: Thomas Herbert, _Voyage_, etc.]

[Note 277: _Collecção de noticias._]

La haute noblesse entend toujours être bien pourvue. Et la petite

gentilhommerie réclame sa part. Les lévites se résignent... mais qu'il a

d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons

un peu: les danseuses des temples, hiérodules et bayadères, devoir

rigoureux, obligation sacrée;--les Tambourettes;--les princesses et les

belles de la cour;--les gentes dames et cointes bachelettes de la

province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes

prétentions, plus elles montrent d'attachement à la coutume. Les

naturalistes s'étonnent de l'empressement dévoué que mettent les

rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles, à élever l'oiselet

qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une

population sollicite le coucou. Après la petite noblesse, les caciques

de village font valoir leurs droits, les gros propriétaires ne veulent

point être oubliés, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes

de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent

les prêtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclésiastiques

d'âge moyen. Encore faut-il ajouter que les dévots personnages, après

avoir fait aux bonnes femmes la charité,--là-bas, le don amoureux se

demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur céleste,--requièrent

quelque aumône en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se

montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun

prétexte, un Naïr «de la haute» ne nouerait de relations avec une fille

ou une femme du commun; mais un prêtre se met au-dessus de cette

faiblesse, moitié faisant la charité, moitié la recevant. Les vieux

Nambouris fréquentent les paysannes et artisanes; sans grand zèle, il

est vrai, puisque les rustres et prolétaires sont le plus souvent

obligés de faire la besogne eux-mêmes. Cependant, à l'arrière de la

cabane une petite porte s'entr'ouvre dès que le religieux vient y

frapper. Même, on a l'attention de réserver pour son usage exclusif

quelques menus ustensiles en métal, car ils ne pourraient manger, boire

ni même se laver dans des vases contaminés par le contact des espèces.

Permis de toucher à la femme soudra, mais non point à la cruche qu'elle

rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au

missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix épouses sur les

bras.

[Note 278: _Journal des Missions évangéliques_, 1852.]

«Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des étalons pur sang auxquels

il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges

de caste inférieure. Le personnage vénérable court villes et

campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en étoffes; on

lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le

reste. Après un repas servi de mets délicats, il est conduit à

la couche nuptiale, où la vierge l'attend, couronnée de

fleurs.»

[Note 279: Dr Roberts, _De Delhi à Bombay, Maulaïsseur_.]

Celles qui ne sont pas admises à tant d'honneur demandent, en toute

humilité, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme

divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqué avec une goutte

de vermillon[281].

[Note 280: Picart, _Cérémonies religieuses_.]

[Note 281: Tavernier, _Voyages_, etc.]

Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est doué de

vertus régénératrices. Les prêtres itinérants de Siva, connus sous le

nom de _djaugoumas_, sont pour la plupart célibataires. Lorsque l'un

d'eux fait à une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les

mâles qui l'habitent sont obligés de sortir et d'aller loger ailleurs;

laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui

prolonge son séjour autant qu'il lui plaît[282]. Déjà l'_Adi Parva_ du

Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants héros

qui vont présenter leurs femmes et leurs filles, ornées et

magnifiquement vêtues, à un hermite dévot, riche en pénitences, pour

qu'il daigne leur accorder un fils de ses oeuvres. C'est, pour

commencer, l'auguste Pandou,--c'est le roi Bali,--c'est

Vitchitravirya,--c'est Vipaçman,--c'est Djarâsandha,--c'est

Bhima,--c'est Khounti bhodja--et il y en a d'autres.

[Note 282: Dubois, _Moeurs de l'Inde_, Cf. Herbert, _Voyage_, II.]

On croit que nous exagérons?--Eh bien, passons la frontière, et entrons

en Birmanie, où les grandes familles ont un directeur de conscience,

auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: «hommage lui est fait

de la fleur virginale», suivant l'expression officielle. La première

nuit de l'épousée cambodgienne appartenait ou appartient encore au

prêtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi déranger de ses prières

pour la première venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par

des cadeaux généreux et de magnifiques présents; en pareille matière, il

n'y a pas à lésiner. Les familles bourgeoises s'y prennent à l'avance

pour économiser la somme requise; les pauvres la ramassent par

souscriptions, ou de bonnes âmes l'avancent sans intérêt, sachant qu'il

leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les îles Philippines

possédaient naguère de ces prêtres qu'on payait assez cher pour leur

complaisance[284].--Les santons Yézids, qui rendent même service,

passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En Égypte maint sale et

vilain derviche est sollicité par des zélatrices, assailli par une

troupe de dévotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille

ne se mariait pas avant d'avoir passé une nuit dans le temple avec le

prêtre[287]. Mais arrêtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux

qu'on épuise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous

l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges,

qu'elles prenaient pour des êtres semi-divins[288], donnant des plaisirs

raffinés et une progéniture supérieure.

[Note 283: _Relation chinoise_, traduction Abel de Rémusat.--Lassen,

_Indische Alterthumskunde_.--Adolf Bastian.]

[Note 284: Démeunier, l'_Esprit des usages_.]

[Note 285: Creagh, _Armenians, Koords and Turks_.]

[Note 286: _Mémoires du chevalier d'Arvieux._]

[Note 287: Bancroft, _The Native Races of America_. Andagoya.]

[Note 288: Lucien, _Alexandre_.]

C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un

peuple qui avait pourtant réussi à s'affranchir de leur joug politique.

Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de génération en

génération, leurs bâtards tiennent en main le sceptre du royaume.

* * * * *

Dans les conditions décrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs

hommes se succéder dans la compagnie de leur mère, paraître puis

disparaître, s'attachent à leur oncle maternel, comme au vrai

représentant de la famille; ils s'attachent à lui bien plus qu'à leur

propre père, quand même ce dernier les aurait élevés, rare occurrence

parmi les classes élevées.--«Dans la philoprogéniture de nos moralistes

européens, tout est étrange pour un Naïr, l'idée et la chose. Il est

enseigné dès la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent

que le père; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre

fils[289].»

[Note 289: Rich. Burton, _History of Sindh_.]

A Ceylan, grand déversoir de la population tamoule, le terme d'oncle

passe pour plus honorable que celui de père; on s'adresse aux sorciers

et danseurs du diable en les qualifiant d'«oncles, oncles vénérés[290]»,

titre équivalent à celui qui a cours ailleurs de Pères, Révérends

Pères.--La «loi népotique» régit la succession au trône de Travancore,

bien que le Maharadja se donne lui-même pour un Kchattrya[291]. Même

régime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins

partagent souvent leur héritage par moitié entre fils et neveux. Mais

nous n'allons pas énumérer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et

hors de l'Inde, règlent la succession d'oncle à neveu, ou sous la forme

plus archaïque de mère à fille. Un homme qui perdrait à la fois son fils

et son neveu,--supposons qu'ils soient emportés par une

épidémie,--passerait pour dénué de sentiment naturel, s'il manifestait

autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'eût-il jamais vu

ce neveu, eût-il vu naître son fils et lui eût-il prodigué ses soins.

Nous avons pris un cas extrême; mais le plus souvent, l'oncle maternel

est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, après les avoir

conseillés et dirigés sa vie durant, leur lègue son avoir. Dans le

langage familier, les enfants appellent l'oncle: «celui qui nourrit», et

le père: «celui qui habille». Prise à la lettre, cette désignation

serait souvent inexacte, car tel père subvient à la nourriture en même

temps qu'à la vêture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle

l'emporte sur le père. Le premier «apanage». Le second fait cadeau des

«épingles». L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux

et nièces par égales portions. Quant à la terre, elle est transmise par

les femmes; la mère la lègue à la fille aînée, sauf à celle-ci d'en

confier l'exploitation au frère plus âgé, qui répartit les produits

entre les membres de la famille.

[Note 290: John Callaway, _The Practices of a Capua, or Devil

Priest_.]

[Note 291: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_. Marumakkatayam

Law.]

Malheur pire que la mort s'il faut aliéner le _matrimoine_. On n'en a

que de rares exemples. La cession est ainsi symbolisée: le vendeur verse

sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise à la terre

aliénée. Autant que possible ledit matrimoine reste entier à travers les

âges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi

de morcellement, les frères s'arrangent à vivre dans la «frérière,» ou

maison commune.--Quelques auteurs estiment que la succession va des

enfants de la soeur aînée à ceux de la deuxième, puis à ceux de la

troisième, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est

réglé entre cousins par la date stricte des naissances.

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 14 / 28 段