et les législateurs, afin de créer une aristocratie guerrière,
indifférente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition.
Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces
moeurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant
ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le
mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrément. Cette liberté de
moeurs est le privilège des classes dirigeantes, leur prérogative
essentielle. Un Naïr est bienvenu à se lier avec telle ou telle, une
Naïre accorde ses faveurs à qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas.
Il y a trois siècles, les mésalliés étaient tués ou assassinés par leurs
pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de
déshonneur. Ailleurs, l'adultère se commet d'individu à individu, ici de
caste à caste. «De noble seigneur à honneste dame», pour parler le
langage du sieur de Brantôme, rien qu'honnestetés; mais un manant s'en
mêler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie
personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir à lui
complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distinguât un
rustre et lui accordât ses faveurs.
* * * * *
Insistons sur les plus intéressants aspects de cette famille malabare,
restée si primitive encore: succession de mère en fille, et d'oncle aux
enfants de la soeur aînée[264]; la maison dirigée par la mère ou par la
plus âgée des filles;--la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou
inextricablement mêlées, grâce à l'institution des «ménages
sociétaires». Ainsi, telle femme est l'épouse de plusieurs hommes, qui
ont à leur tour chacun plusieurs maîtresses. En thèse générale, la
polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Naïrs de la
haute société; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les
charpentiers, fondeurs, orfèvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que
l'une est beaucoup plus fréquente que l'autre, tant au Malabar qu'en
plusieurs parties de l'Inde, et notamment à Ceylan[266]. La forme la
plus simple et la plus générale est la polyandrie adelphique, dans
laquelle plusieurs frères s'attachent à une seule femme. Les cinq
Pandouides avaient une épouse commune; ce qui n'empêchait pas chaque
frère de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais
les épouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprématie de
la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume étant
encore assez répandue, nous n'en citerons que des exemples du passé et
en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme était commune
à tous les frères[268];--Sparte, où il en était de même dans les
familles pauvres[269];--les Canaries[270].
[Note 264: Loi dite _Alya Santana_, Walhouse, _Journal of the
Anthropological Institute_, 1874.]
[Note 265: Jacolliot.]
[Note 266: Maha Bharata, _Adi Parva_.]
[Note 267: Duncan, _Historical Remarks_.]
[Note 268: Strabon.]
[Note 269: Polybe et Xénophon.]
[Note 270: Béthencourt.]
Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour
entretenir une femme; quant à leurs soeurs, elles vivent en hétaïres; et
par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être
mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante: la
conjugalité est ici dominée par la fraternité, ou si l'on préfère, par
l'adelphisme: les relations entre époux et épouse, entre amant et
maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et soeurs. Dans notre
milieu, et sous l'influence des «idées acquises», la chose paraît
inexplicable et presque contre nature; mais là-bas, on ne suppose pas
qu'il puisse en être autrement.
Donc, la mère règne et gouverne; elle a dans la maison pour premier
ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit
monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant,
lui-même, cédait le pas à son aînée; à plus forte raison
reconnaissait-il la primauté de sa mère, devant laquelle il n'osait
s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission,--telle était la
règle au palais et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères
obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes; avec lesquelles,
pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte
d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les
âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'aînée des cadettes, et
les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression répondant à notre
mot générique de soeur. Combien d'observateurs superficiels se
hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas
l'amour fraternel!
Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils
ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la
maison maternelle, emmenant sa soeur préférée pour lui donner la
direction du ménage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne,
devra à la belle-soeur soumission et respect. S'élève-t-il un conflit?
Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le
sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux
vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants; quels
qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas
même à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Naïrs,
l'amitié entre frère et soeur, chose durable. L'épopée des _Nibelungen_,
sous sa forme primitive[271], témoigne d'un semblable état de choses,
qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie--à preuve les
chants populaires--et chez les Yoroubas d'Abékouta, parmi lesquels les
droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père[272].
[Note 271: L'Islandaise. Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]
[Note 272: Townsend, _Journal des Missions évangéliques_.]
Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui; tout en
admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils
font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie
singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère,
en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant
aux héritages... Quel allègement!
* * * * *
Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution
qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser?
Pouvaient-ils reconnaître qu'ils s'étaient trompés?--Non, puisqu'ils
sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, de la dire bonne,
tout au plus, pour des peuples arriérés et des castes méprisables. Tant
qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne
leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à
trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance
double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays.
Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grâce de Dieu, se croyait
l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier
des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas
menti.--«C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter,
c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri,
monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces
Naïrs, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs ancêtres, ne
sont après tout que d'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence
surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe mortelle, nous
voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos
bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bontés, et ne dédaignons
point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever
au-dessus de l'animalité: il sied aux dieux de répandre leurs grâces
sans trop regarder où elles vont tomber. Car nous sommes vraiment
divins, ayant pour nom _Manoushya Devâh_, les dieux parmi les hommes.»
Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels
et spirituels? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis
six à sept siècles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au
nom du «Dieu qui vit à toujours», ayant de l'Éternel et de l'éternité
plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de
simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter
les faits accomplis.--Est-ce que les Brahmanes du Travancore se
flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont
déjà fait. Provisoirement, ils ont délégué le pouvoir militaire. Tout
jeune noble, en ceignant l'épée qui le fait chevalier, reçoit
l'injonction: «Protège les vaches, défends les Brahmanes!» Ils se disent
infiniment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils
n'accepteraient pas honneur et confort: _otium cum dignitate?_ Ils ont
enseigné bon peuple: «Si les Nambouris ont quelque déplaisir sur terre,
la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit.
«... Les plaines aux pieds des Ghâts émergèrent de la mer, par
ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous
condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles
cessaient d'être régies par des princes issus de semence
brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus à
l'érection de temples et à des fondations pieuses, d'où son nom
sacré de _Kerm Baoumi_, la Terre des bonnes oeuvres[273].»
[Note 273: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]
Autre légende[274] racontée pour la moralisation des masses: il s'agit
des Nagas, ou serpents;--les serpents terrigènes symbolisent la
population autochtone. Nous résumons:
[Note 274: Mahabharata, _Adi Parva_.]
«Les Nagas, maudits par leur mère, avaient été condamnés à
périr tous. On en faisait massacre, ils allaient être
exterminés jusqu'au dernier, quand se présenta le jeune prince
Astika, Brahmane par le père, Naga par la mère, investi par
conséquent de tous les droits, et de ceux donnés par le
patriarcat, et de ceux conférés par le matriarcat. Astika
s'apitoyant sur les misérables, obtint leur grâce, recueillit
leurs tristes débris. Un Fils de Soleil avait bien voulu
infuser de son sang généreux dans la race des ilotes, issue de
la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rédemption.»
Cette légende, évidemment inventée pour les besoins de la cause, donne
la clé de la politique brahmanique: Puisque ces naïves populations
matriarcales ne veulent connaître que la mère, nous les fournirons de
pères, si tel est notre intérêt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.
Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir à des
Naïres, à peine dignes de leur baiser humblement la main?
Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des maîtres en
casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des
théologiens pour manoeuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextérité, entre
des écueils où sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint à
tout dévot d'avoir un fils, pour que les mânes des ancêtres soient
sustentés par les sacrifices funèbres. La loi n'enjoint pas d'avoir
plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non
pas du devoir, mais de la volupté... Eh bien, cette lignée
surérogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes
inférieures. Puisque la transmission de la prêtrise s'effectue de
premier-né en premier-né, les Nambouris marieront leur aîné suivant les
rits consacrés. Quant aux cadets, ils ne perpétueront pas la race, ne
s'engageront pas dans les «justes noces», mais voudront bien contracter
quelques unions de courte durée avec des femmes étrangères; ils
honoreront de leur bienveillance quelques filles d'inférieure condition.
Un Brahmane donnera de la progéniture à une Naïre, jamais Naïr à fille
brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement
respecté, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.
Indifférents à la paternité qu'ils ignorent ou dédaignent de connaître,
les Naïrs qui ont un héritage à léguer,--que ce soit un trône, des
palais ou des propriétés territoriales,--ont été enseignés par une
longue tradition que les prêtres, sorciers très distingués, apportent
par leur magie toutes sortes de prospérités aux maisons dans lesquelles
ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient
amoindries si chaque génération ne leur apportait un influx de sang
sacré. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prêtres
cadets, beaux fils qui viennent munir d'héritiers les oncles à héritage.
Le prince régnant recevait avec faveur les jolis Éliaçin, les faisait
rafraîchir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils
voulaient bien faire à la maison. Puis il introduisait les muguets de
sacristie dans la salle où, parées de leur mieux, les attendaient déjà
la «Bibi» et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance,
se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de
lune; le printemps suivant voyait éclore une couvée de petits
Tambourans. Et la Bibi n'entendait point être négligée. La veille de ses
noces, elle avait été purifiée de ses fautes par un Brahmane[275],
lequel avait reçu quatre ou cinq cents ducats pour la corvée. Quand
l'époux allait en voyage, il la donnait en garde à des prêtres qu'il
remerciait à son retour de leur complaisance extrême[276]. Pedro Cabral
raconte[277] qu'à Calicut les deux épouses royales recevaient chacune
les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'eût pas suffi à
l'honneur du souverain.
[Note 275: Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'_Oriental Christian
Spectator_, 1840]
[Note 276: Thomas Herbert, _Voyage_, etc.]
[Note 277: _Collecção de noticias._]
La haute noblesse entend toujours être bien pourvue. Et la petite
gentilhommerie réclame sa part. Les lévites se résignent... mais qu'il a
d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons
un peu: les danseuses des temples, hiérodules et bayadères, devoir
rigoureux, obligation sacrée;--les Tambourettes;--les princesses et les
belles de la cour;--les gentes dames et cointes bachelettes de la
province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes
prétentions, plus elles montrent d'attachement à la coutume. Les
naturalistes s'étonnent de l'empressement dévoué que mettent les
rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles, à élever l'oiselet
qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une
population sollicite le coucou. Après la petite noblesse, les caciques
de village font valoir leurs droits, les gros propriétaires ne veulent
point être oubliés, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes
de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent
les prêtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclésiastiques
d'âge moyen. Encore faut-il ajouter que les dévots personnages, après
avoir fait aux bonnes femmes la charité,--là-bas, le don amoureux se
demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur céleste,--requièrent
quelque aumône en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se
montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun
prétexte, un Naïr «de la haute» ne nouerait de relations avec une fille
ou une femme du commun; mais un prêtre se met au-dessus de cette
faiblesse, moitié faisant la charité, moitié la recevant. Les vieux
Nambouris fréquentent les paysannes et artisanes; sans grand zèle, il
est vrai, puisque les rustres et prolétaires sont le plus souvent
obligés de faire la besogne eux-mêmes. Cependant, à l'arrière de la
cabane une petite porte s'entr'ouvre dès que le religieux vient y
frapper. Même, on a l'attention de réserver pour son usage exclusif
quelques menus ustensiles en métal, car ils ne pourraient manger, boire
ni même se laver dans des vases contaminés par le contact des espèces.
Permis de toucher à la femme soudra, mais non point à la cruche qu'elle
rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au
missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix épouses sur les
bras.
[Note 278: _Journal des Missions évangéliques_, 1852.]
«Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des étalons pur sang auxquels
il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges
de caste inférieure. Le personnage vénérable court villes et
campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en étoffes; on
lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le
reste. Après un repas servi de mets délicats, il est conduit à
la couche nuptiale, où la vierge l'attend, couronnée de
fleurs.»
[Note 279: Dr Roberts, _De Delhi à Bombay, Maulaïsseur_.]
Celles qui ne sont pas admises à tant d'honneur demandent, en toute
humilité, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme
divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqué avec une goutte
de vermillon[281].
[Note 280: Picart, _Cérémonies religieuses_.]
[Note 281: Tavernier, _Voyages_, etc.]
Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est doué de
vertus régénératrices. Les prêtres itinérants de Siva, connus sous le
nom de _djaugoumas_, sont pour la plupart célibataires. Lorsque l'un
d'eux fait à une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les
mâles qui l'habitent sont obligés de sortir et d'aller loger ailleurs;
laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui
prolonge son séjour autant qu'il lui plaît[282]. Déjà l'_Adi Parva_ du
Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants héros
qui vont présenter leurs femmes et leurs filles, ornées et
magnifiquement vêtues, à un hermite dévot, riche en pénitences, pour
qu'il daigne leur accorder un fils de ses oeuvres. C'est, pour
commencer, l'auguste Pandou,--c'est le roi Bali,--c'est
Vitchitravirya,--c'est Vipaçman,--c'est Djarâsandha,--c'est
Bhima,--c'est Khounti bhodja--et il y en a d'autres.
[Note 282: Dubois, _Moeurs de l'Inde_, Cf. Herbert, _Voyage_, II.]
On croit que nous exagérons?--Eh bien, passons la frontière, et entrons
en Birmanie, où les grandes familles ont un directeur de conscience,
auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: «hommage lui est fait
de la fleur virginale», suivant l'expression officielle. La première
nuit de l'épousée cambodgienne appartenait ou appartient encore au
prêtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi déranger de ses prières
pour la première venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par
des cadeaux généreux et de magnifiques présents; en pareille matière, il
n'y a pas à lésiner. Les familles bourgeoises s'y prennent à l'avance
pour économiser la somme requise; les pauvres la ramassent par
souscriptions, ou de bonnes âmes l'avancent sans intérêt, sachant qu'il
leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les îles Philippines
possédaient naguère de ces prêtres qu'on payait assez cher pour leur
complaisance[284].--Les santons Yézids, qui rendent même service,
passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En Égypte maint sale et
vilain derviche est sollicité par des zélatrices, assailli par une
troupe de dévotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille
ne se mariait pas avant d'avoir passé une nuit dans le temple avec le
prêtre[287]. Mais arrêtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux
qu'on épuise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous
l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges,
qu'elles prenaient pour des êtres semi-divins[288], donnant des plaisirs
raffinés et une progéniture supérieure.
[Note 283: _Relation chinoise_, traduction Abel de Rémusat.--Lassen,
_Indische Alterthumskunde_.--Adolf Bastian.]
[Note 284: Démeunier, l'_Esprit des usages_.]
[Note 285: Creagh, _Armenians, Koords and Turks_.]
[Note 286: _Mémoires du chevalier d'Arvieux._]
[Note 287: Bancroft, _The Native Races of America_. Andagoya.]
[Note 288: Lucien, _Alexandre_.]
C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un
peuple qui avait pourtant réussi à s'affranchir de leur joug politique.
Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de génération en
génération, leurs bâtards tiennent en main le sceptre du royaume.
* * * * *
Dans les conditions décrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs
hommes se succéder dans la compagnie de leur mère, paraître puis
disparaître, s'attachent à leur oncle maternel, comme au vrai
représentant de la famille; ils s'attachent à lui bien plus qu'à leur
propre père, quand même ce dernier les aurait élevés, rare occurrence
parmi les classes élevées.--«Dans la philoprogéniture de nos moralistes
européens, tout est étrange pour un Naïr, l'idée et la chose. Il est
enseigné dès la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent
que le père; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre
fils[289].»
[Note 289: Rich. Burton, _History of Sindh_.]
A Ceylan, grand déversoir de la population tamoule, le terme d'oncle
passe pour plus honorable que celui de père; on s'adresse aux sorciers
et danseurs du diable en les qualifiant d'«oncles, oncles vénérés[290]»,
titre équivalent à celui qui a cours ailleurs de Pères, Révérends
Pères.--La «loi népotique» régit la succession au trône de Travancore,
bien que le Maharadja se donne lui-même pour un Kchattrya[291]. Même
régime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins
partagent souvent leur héritage par moitié entre fils et neveux. Mais
nous n'allons pas énumérer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et
hors de l'Inde, règlent la succession d'oncle à neveu, ou sous la forme
plus archaïque de mère à fille. Un homme qui perdrait à la fois son fils
et son neveu,--supposons qu'ils soient emportés par une
épidémie,--passerait pour dénué de sentiment naturel, s'il manifestait
autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'eût-il jamais vu
ce neveu, eût-il vu naître son fils et lui eût-il prodigué ses soins.
Nous avons pris un cas extrême; mais le plus souvent, l'oncle maternel
est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, après les avoir
conseillés et dirigés sa vie durant, leur lègue son avoir. Dans le
langage familier, les enfants appellent l'oncle: «celui qui nourrit», et
le père: «celui qui habille». Prise à la lettre, cette désignation
serait souvent inexacte, car tel père subvient à la nourriture en même
temps qu'à la vêture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle
l'emporte sur le père. Le premier «apanage». Le second fait cadeau des
«épingles». L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux
et nièces par égales portions. Quant à la terre, elle est transmise par
les femmes; la mère la lègue à la fille aînée, sauf à celle-ci d'en
confier l'exploitation au frère plus âgé, qui répartit les produits
entre les membres de la famille.
[Note 290: John Callaway, _The Practices of a Capua, or Devil
Priest_.]
[Note 291: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_. Marumakkatayam
Law.]
Malheur pire que la mort s'il faut aliéner le _matrimoine_. On n'en a
que de rares exemples. La cession est ainsi symbolisée: le vendeur verse
sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise à la terre
aliénée. Autant que possible ledit matrimoine reste entier à travers les
âges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi
de morcellement, les frères s'arrangent à vivre dans la «frérière,» ou
maison commune.--Quelques auteurs estiment que la succession va des
enfants de la soeur aînée à ceux de la deuxième, puis à ceux de la
troisième, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est
réglé entre cousins par la date stricte des naissances.