Suivant une légende qu'il serait difficile de prouver ou de réfuter,

l'apôtre saint Thomas aurait abordé ces parages, où sa prédication lui

aurait valu les palmes du martyre. Ce qui est prouvé par le fait

suivant: au lieu du supplice, la terre resta rouge. Les pèlerins qui

s'administrent de cette argile sont aussitôt guéris de leurs fièvres et

autres maladies[242]; prodige semblable à celui de Tantah, en Égypte, où

tout un champ resta coloré du sang des martyrs, au nombre de

quatre-vingt mille, tous décollés au même endroit[243]. La gloire de

saint Thomas pénétra jusque dans la Gaule mérovingienne, et saint

Grégoire, écrivant en la cité de Tours, rapporte que dans la chapelle

mortuaire de l'apôtre

«... Une lampe, placée devant le tombeau, brûle jour et nuit,

sans mèche et sans être alimentée par de l'huile. Le vent ne

l'éteint pas, elle ne se renverse jamais, éclaire sans se

consumer. Car elle est entretenue par une vertu de l'apôtre,

inconnue à l'homme, mais où l'on sent la puissance

divine[244].»

[Note 242: Marco Polo.]

[Note 243: Paul Lucas.]

[Note 244: Gregorius Turonensis, _de Gloria Martyrum_, trad.

Bordier.]

Les voyageurs sont intéressants à entendre sur ces chrétiens, les

Thomistes, appelés aussi Jacobites. Ils ont quantité de livres qui

traitent de sortilèges, avec lesquels ils assurent que leurs prêtres

font tout ce qu'ils veulent, et que les diables leur obéissent[245]...

Ils invoquent les saints, prient pour les morts, mais ignorent le

Purgatoire. Leur eau bénite jouit de propriétés miraculeuses,--sans

doute, parce qu'elle a été mélangée de la susdite terre rouge,--ils

rejettent la transsubstantiation, communient avec de l'arrak en guise de

vin[246], avec du pain de froment levé, assaisonné d'huile et de sel, et

pour le consacrer, font tomber le gâteau sur l'autel, par un trou ménagé

dans le plafond.

[Note 245: Tavernier, _Voyages_, 1.]

[Note 246: Paoli.]

A l'instar de l'Église primitive, ils célébraient des agapes avec mets

non sanglants, riz, pâtes, miel, canne sucrée. Pour baptiser leurs

enfants, ils leur imprimaient sur le front le signe de la croix avec un

fer rouge,--on dit que les chrétiens d'Abyssinie conservèrent longtemps

cette coutume--et dès qu'ils les avaient ainsi marqués, fussent-ils

encore à la mamelle, ils les faisaient communier sous les deux

espèces[247]. Les prêtres sont appelés Kassanar[248], se marient et

portent longue barbe. Au Vendredi-Saint, ils crèvent les yeux à Judas

l'Iscariote; au dessert ils apportent un gâteau, tous y piquent le

couteau; et quand chacun y a été de son coup, mangent la pâtisserie. A

Pâques, les fidèles relatent leurs gros péchés de l'année sur des

morceaux de papier dont ils bourrent un canon de bambou; la décharge

disperse en l'air toutes les fautes de la communauté, et plus il n'en

sera question[249]. Le recensement de 1872 indiquait un chiffre de

quatre cent mille Jacobites[250].

[Note 247: R. P. Philippi, _Itinerarium Orientale_.]

[Note 248: Du syriaque _Quasi_, ecclésiastique, et du tamoul _Nar_,

_Naïr_, chef.]

[Note 249: Day, _The Land of The Permauls_.]

[Note 250: _Allgemeine Zeitung_, V. 1889.]

Au temps de leurs premières ferveurs, ces nouveaux convertis, imbus des

doctrines apportées de Syrie et d'Arménie, avaient pensé constituer au

Malabar un nouvel ordre de choses: abolir l'antique matriarcat,

inaugurer un patriarcat tout autrement rigoureux que le brahmanique. Ils

déclarèrent le sexe féminin déchu de tout droit à l'héritage, et leurs

descendants continuent à donner tout aux garçons, rien aux filles.

Les conquêtes des Portugais firent au début une haute position aux

confrères chrétiens, les _Nasarani_, lesquels, du reste, n'avaient pas

besoin d'être protégés. La commerçante Calicut devait sa prospérité, sa

puissance et sa richesse à sa tolérance envers tous les cultes: «Chacun

y vit en grande liberté de conscience», remarquait Pyrard, qui, parmi

les chrétiens d'Europe, n'avait pas été habitué à ce spectacle. En 1541,

survint l'étonnant François de Xavier, qui, assisté de quelques

compagnons seulement, et plus heureux que l'apôtre Thomas lui-même, fit

la plus merveilleuse pêche qui soit jamais entrée en la barque de saint

Pierre[251]: cinq cent mille hommes d'un coup de filet[252]. Maintes

fois il se plaignit d'avoir les bras cassés de fatigue,--baptêmes par

centaines et centaines,--il regrettait aussi de ne rien entendre à ce

que racontaient ses intéressants néophytes. Sans doute, la secte eût pu

constituer un parti puissant en faveur des Lusitaniens, asseoir

définitivement leur puissance, n'était que les chrétiens d'Occident se

mirent en devoir de tyranniser leurs frères d'Orient, de les traiter en

hérétiques, ni plus ni moins que les frères d'Abyssinie, non moins

miraculeusement retrouvés. Les Jacobites eurent l'impardonnable tort de

ne pas se soumettre immédiatement à l'évêque de Rome; ils s'obstinèrent

à refuser les nouvelles prières, liturgies et incantations latines

auxquelles ils n'entendaient goutte, à conserver leurs formulaires

syriaques auxquels ils ne comprenaient pas davantage, mais qu'ils

disaient avoir été dictés par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même; ils

se défendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force

et vertu, dès qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que

dans la prononciation. Des deux parts on s'entêtait le plus à ce que

l'on connaissait le moins.

[Note 251: Matthieu, IV, 19.]

[Note 252: Mrs. Guthrie, _My Year in an Indian Fort_.]

Les choses étaient bien gâtées, quand survinrent les Jésuites. La

Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et même les

prêtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident[253], s'habillaient

en brahmanes, mangeaient à la brahmane, marquaient du dégoût pour tout

ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et

coutumes des brahmanes, faisaient décider par un concile à leur dévotion

que le cordon sacré, porté par les brahmanes en leur qualité de

régénérés ou «deux fois nés», est dépourvu de toute signification

religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement

sociale. Eux-mêmes imaginèrent de se partager en jésuites de haute caste

et jésuites de basse caste; et quand un jésuite porté dans son palanquin

rencontrait un jésuite marchant à pied, les deux jésuites faisaient

semblant de ne point se connaître. S'évertuant à donner la couleur

brahmanique à leurs doctrines, ils forgèrent un cinquième livre des

Védas, qu'ils firent découvrir comme par hasard: toute la révélation

chrétienne y était contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes

christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits

brahmano-chrétiens et christiano-brahmaniques, qu'entre Christ et

Crichna on n'eût su distinguer. Aussi firent-ils des convertis par

milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le précepte donné par

l'apôtre saint Paul: «se faire tout à tous.»

[Note 253: R. P. Barreto, _Relation des Missions de la province de

Malabar_, Paris, 1645.]

Plus sévères, beaucoup plus sévères, les Carmes et Dominicains

réprimandaient cette conduite avec véhémence, ne ménageaient pas les

épithètes de fourbes et parjures. Le Saint-Siège ne savait à qui

entendre. Mais les uns et les autres s'accordaient pour traiter les

pauvres Jacobites avec une inflexible rigueur. Les exploits de la _Santa

Hermandad_ au Malabar et à Ceylan, les bûchers et les autodafés de Goa

sont tristement célèbres. Nombre de Jacobites se réfugièrent à

l'étranger, l'évêque s'échappa dans les montagnes, ce qui lui valut le

sobriquet de «prélat marron». L'Inquisition travailla si bien qu'elle

supprima la majeure partie des hérétiques, c'est-à-dire des chrétiens

primitifs.

Les survivants accueillirent avec un soupir du soulagement les

Hollandais qui, en 1663, s'emparèrent du Malabar. L'archevêque s'enfuit

à son tour, mais en retroussant sa robe, lança les foudres de

l'excommunication sur son confrère, l'évêque syriaque, et sur tout le

vieux parti qui se réclamait de l'apôtre saint Thomas:

«Ah qu'il est beau de voir des frères,

D'un même amour unis entre eux!»

A leur tour, les Hollandais avancèrent avec leur dogmatique; ils

exigeaient des gardes champêtres et juges de paix une déclaration de

conformité à la Confession helvétique; même pour signer un simple bail à

ferme[254], il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire de Dordrecht

était répété sous les manguiers où jacassaient les perroquets, où

roucoulaient les pigeons.

[Note 254: _Journal des Missions évangéliques._]

Par-dessus vinrent les Anglais, qui à l'action des _dominies_

substituèrent celle des révérends et missionnaires anglicans. Mais leur

propagande manqua de zèle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur

tiédeur. En effet, les chrétiens disparaissaient comme par enchantement,

on n'en trouvait plus en des districts où jusque-là on les avait comptés

par milliers.

Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du

matriarcat. Malgré l'élan de sa première attaque, le christianisme

n'avait pas ébranlé l'antique institution; il est même permis de

supposer que s'il ne fit pas plus de progrès pendant une si longue

existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait

de la propriété, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait

la liberté et l'indépendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus

qu'ailleurs influentes et respectées; depuis temps immémorial, la

coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe féminin fût

condamnée à mort; seulement, dans les cas extrêmes, la criminelle était

vendue comme esclave, expédiée par delà les frontières.

Où la Croix avait échoué, l'Islam ne paraît pas avoir même essayé de

combattre. Nous avons déjà vu comment il s'était allié avec l'élément

indigène contre la domination brahmanique. Les rigoristes musulmans

n'ont pas cessé de reprocher aux Arabes du Malayalam la faiblesse de

leur prosélytisme, la tiédeur de leur opposition à un système évidemment

contraire à la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir

empêcher, ces immigrants avaient épousé des natives, fait naître la race

métisse des Mapillas[255], et adopté, sans paraître en souffrir,

l'hérédité suivant la ligne féminine, régime qui de l'oncle maternel

fait le chef de famille; et qu'ont également accepté les Musulmans des

Laquedives[256].

[Note 255: _Mapillas_, les notables.]

[Note 256: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_.]

* * * * *

Quelle était donc cette «famille maternelle» qui se maintint à travers

tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs siècles, cette famille

à laquelle les Naïrs et la plupart des enfants du Malabar se montraient

si fort attachés?

Depuis que les mémorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert à

la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous

l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que

l'humanité émergea des promiscuités premières. Longtemps on ignora la

paternité, longtemps la part que l'homme prend dans l'acte de la

génération passa pour secondaire ou pour impossible à déterminer. Ce fut

sous l'influence de la maternité, fait tangible, que s'élaborèrent et se

développèrent les notions de race, de famille, de partages et

d'hérédité.

Au début, toutes les femmes appartenaient à tous les mâles de la tribu,

indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre père que

l'ensemble des guerriers, il ne pouvait être distingué que par les

mères, d'où les clans maternels qui longtemps existèrent sans rivaux.

Ils se sont maintenus chez la plupart des peuplades sauvages ou

demi-barbares, ils étaient de règle chez les anciens Étrusques,

Campaniens, Athéniens, Argiens, Arcadiens, Pélages, Lyciens et Cariens,

pour ne nommer que ceux-là. Encore sous la trente-troisième année de

Ptolémée Philadelphe, la matronymie faisait loi en Égypte; les parties

qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de

leur mère, ne mentionnaient pas leur père; même le nouveau marié perdait

son nom pour prendre celui de sa femme[257], abandonnait à l'épouse tout

ce qu'il possédait, en prévision de la famille qu'elle donnerait; ne se

réservait rien en propre, demandant seulement à être entretenu jusqu'à

la fin de ses jours, puis enseveli d'une façon convenable.

[Note 257: Révillout, _Papyrus démotiques_.]

Telle famille, telle propriété. Quand la propriété prit forme et

consistance, la transmission s'opéra au profit de la lignée maternelle.

Le «matrimoine» précéda le «patrimoine». Point n'est besoin de rapporter

la «coutume de Barèges» ou celle des anciens Ibères. Ne sortons pas de

l'Inde anglaise:

«Les Nicobariens préfèrent avoir des filles que des garçons. Ce

n'est point à l'homme de choisir sa compagne et de la faire

entrer dans sa hutte, mais à la femme de se prendre un

compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que

des fils ont une triste vieillesse. Délaissés par leurs

garçons, les uns après les autres, ils s'éteignent dans la

solitude; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent

le centre d'une famille grandissante[258].»

[Note 258: Vogel, _Vom indischen Ocean bis zum Goldlande_.]

«Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mère

en fille. La femme, directrice de la communauté, vit sur sa

propriété et dans sa maison à elle; se choisit un époux à son

gré, ne regarde pas longtemps à divorcer. Il est vrai qu'elles

travaillent plus que les hommes; ce sont elles qui portent dans

de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays[259].»

[Note 259: Steel, _Journal of the Ethnological Society_, VII.

Campbell.]

«Les Pani Kotch, voisins des précédents, reconnaissent à leurs

femmes une situation privilégiée, qu'elles légitiment par un

travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe

masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter; à

elles de filer, de tisser, à elles aussi de brasser la bière;

elles ne se refusent à aucune corvée, ne laissant aux hommes

que les plus grossiers ouvrages. Les mères de famille marient

leur progéniture encore en bas âge; dépensent, aux repas des

fiançailles, moitié moins pour le conjoint que pour la

conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent

fort bien se trouver des époux; aux riches, les partis ne

manquent guère. Le préféré va vivre chez la belle-mère qui

règne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si

le consort se permet des dépenses auxquelles il n'a pas été

autorisé spécialement, il les soldera comme il pourra. On a vu

vendre pour esclaves des pères de famille, l'épouse se

refusant à payer les amendes qu'ils avaient encourues;--il lui

était loisible de convoler en secondes noces[260].»

[Note 260: Hodgson, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,

1849, Dalton.]

* * * * *

Nulle population ne s'est complu davantage que les Naïrs dans la famille

maternelle, ne l'a plus logiquement développée, en dépit des obstacles

accumulés contre cette institution par une race admirablement

intelligente, et qui, de plus, était servie par la victoire.

Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affinée,

comment eussent-ils renoncé à dominer, à exploiter des populations

simples et naïves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre ces deux

systèmes de filiation, la conciliation semblait impossible,

infranchissable. Ils tournèrent l'obstacle avec une ingéniosité, une

persévérance dignes d'une race sacerdotale. Ils étaient obligés de

reconnaître que décidément la population indigène ne voulait pas de leur

système familial. L'imposer à nouveau, impossible. Et cependant, leur

loi était formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le père

sans se frapper eux-mêmes de déshérence, sans avouer qu'ils s'étaient

trompés. Nous verrons comment ils s'y prirent.

Les Naïrs aiment leur famille plus qu'autre chose au monde, en font le

but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour

répréhensible l'homme qui, de propos délibéré, refuserait d'être père et

se priverait des doux soucis que les enfants coûtent à élever; ils

s'indignent contre la fille qui se refuse à être mère[261]; ils vouent à

de terribles châtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit

l'espèce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se

présenter devant saint Pierre qui les reçut avec honneur dans le paradis

chrétien; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le

pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzième année et même

auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fête, qui

est célébrée en grande pompe. Ont été convoqués musiciens et comédiens,

saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont présents, les parents et amis

venus de près ou de loin. L'oncle et les frères de la mariée reçoivent

les visiteurs, les présentent à la mère et aux soeurs, parées de leurs

plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui a choisi pour

époux font leur entrée. En grande cérémonie on leur passe au cou une

chaîne d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchaînés l'un à l'autre

ils vont et viennent devant l'assemblée. Après quelques tours de

promenade, on les délivre, mais tout aussitôt l'époux noue à la gorge de

l'épousée un _tali_, l'équivalent indou de notre anneau de mariage.

C'est un cordon auquel on a attaché quelque bagatelle symbolique: ici

une pierre précieuse, là une feuille d'or enroulée en cornet, et

traversé par un fil de soie. Sitôt le tali attaché, les jeunes gens sont

déclarés unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. Après

quatre ou cinq jours de festivités, les gens de la noce sont congédiés,

même le nouvel époux. On le remercie poliment du service rendu:

[Note 261: «Si une fille, arrivée à l'époque où les signes de

nubilité se manifestent, vient à mourir sans avoir eu commerce avec un

homme, les préjugés de la caste exigent que le corps inanimé soit soumis

à une copulation monstrueuse.» Abbé Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

--«Nous vous remboursons vos dépenses, nous vous faisons cadeau d'un

habillement complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de

francs, après quoi, vous êtes tenu d'honneur à ne plus encombrer de

votre présence l'appartement conjugal.»

Un demi-Brahmane, quelque Franciscain ou Capucin, comme on dirait chez

nous, consent parfois à faire lui-même et en personne la remise du tali;

mais cet honneur fait à l'épousée, il se refuse à l'oeuvre maritale,

pour laquelle consommer on appelle un entrepreneur payé à forfait. Marco

Polo, que ces épousailles émerveillaient fort, raconte en substance:

«Les Patamares, faquins et ouvriers du port, embauchés pour la

besogne, marchandent leur service, débattent la rémunération;

mais s'ils tiennent trop haut les prix, on s'adresse à des

Arabes et étrangers, qui, travaillant gratis et sans se faire

prier, seraient préférés à tous autres, s'ils savaient

s'éloigner à temps. Plus d'un voyageur bien fait et d'aspect

agréable a été surpris par la proposition qu'on lui faisait

d'épouser, sur l'heure, quelque charmante créature; mais après

le mariage, la famille lui tirait la révérence en lui faisant

comprendre qu'il y aurait indiscrétion à rester plus longtemps,

et danger à revenir.--Cependant la mariée portera toute la vie

le précieux tali autour du cou et ne le quittera que si l'homme

qui le lui a remis vient à mourir. Alors elle prendra le deuil,

se purifiera, se baignera, et tout sera dit.»

Cela ressemble peu, il font l'avouer, aux larmoyantes histoires qu'on

nous avait contées de la «veuve du Malabar».

Arrêtons-nous, un instant, pour constater que ces curieux mariages sont

évidemment un reliquat de l'époque brahmanique, alors que les

conquérants s'évertuaient à imposer leurs institutions à une peuplade

qui n'en avait cure. Peut-être, les habitants, chefs de famille,

étaient-ils malmenés, s'ils ne prouvaient avoir satisfait aux

prescriptions du mariage légal? Ils en prenaient bravement leur parti et

se mariaient pour la forme, le fiancé et la fiancée s'accordant à ne pas

prendre au sérieux l'engagement contracté. L'officier d'état civil

exigeait un billet de mariage?--On lui apportait son billet. Mais aucune

police ne pouvait forcer les nouveaux époux à se prendre en affection,

ne pouvait contraindre le père à s'inquiéter d'enfants qui lui étaient

indifférents. On avait beau le déclarer auteur authentique de sa

progéniture; il haussait les épaules. Car la paternité ne compte pour

rien en ces pays où tous les enfants ont une mère, mais point de père.

Ce n'est pas que la filiation fût toujours incertaine. Il est des

princesses, hautes et puissantes dames, qui se permettent la fantaisie

d'avoir un amant en titre, et même de n'en avoir qu'un seul. A Cannour,

Buchanan alla présenter ses respects à la Bibi, qui l'accueillit fort

bien et lui présenta le père de ses enfants. Au dîner de gala qui fut

donné au voyageur, le mari de la reine mangeait à l'office. Les princes

et rois avaient des maîtresses sur la fidélité desquelles ils pouvaient

compter et qu'ils gardaient la vie durant; mais les enfants, réputés de

sang non royal, appartenaient à la famille de la mère et à celle-là

seulement. Jusqu'ici, nous avions cru que, de toutes les joies, celles

de la paternité sont les plus douces et profondes... Voici des hommes

qui les ignorent. Nous avions cru la paternité un sentiment naturel...

Elle n'est qu'une idée acquise.

Partout ailleurs, le mariage est ou a été la prise de possession de la

femme par l'homme. La coutume malabare[262] fait exception à la règle;

les noces n'interviennent que pour émanciper la femme et l'introduire

dans le monde. Pour gagner l'indépendance elle prend maître; le contrat

de servitude en main, elle acquiert la liberté de sa personne. Pourvu

qu'elle porte son _tali_ au cou, elle est affranchie du lien conjugal.

Ce n'est pas la première fois qu'on a vu un symbole verser en son

contraire, une institution se dénaturer et changer du tout au tout. Mais

reprenons le fil:

[Note 262: Connue sous le nom de _Marrou Moka tayoum_.]

L'épouse émancipée demeure chez sa mère, au besoin chez un de ses

frères, à moins qu'elle ne préfère s'installer dans ses meubles. Elle

entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra, mais avec

son mari légal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait point. Les

premières présentations sont faites par ses deux protecteurs, la mère et

l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, où la progression vers la

famille paternelle est plus avancée, les convenances ne permettent guère

à la dame d'avoir plus d'un galant à la fois. Mais dans le sud, dont

nous décrivons plus particulièrement la coutume, la femme est d'autant

plus considérée qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas

au delà de dix à douze; car il y a des bornes à tout. Suivant les

convenances réciproques, chacun est l'hôte privilégié pendant

vingt-quatre heures, une semaine, une décade ou une demi-décade. Le roi

du jour veut-il écarter les visiteurs, se débarrasser des importuns? A

la porte, il accroche son bouclier, fiche son épée[263] ou son couteau;

on sait ce que cela veut dire.

[Note 263: Thévenot, _Voyage_, V.]

Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plaît. Le

semainier d'un groupe est libre de postuler les mêmes fonctions en tous

autres endroits; il se présente, est agréé ou refusé, va, vient, sort,

rentre. Où il y a gêne, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces

sociétés à capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux

dépenses de l'établissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons,

qui à l'écurie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant

favorisé, est chargé du vêtement, article qui peut ne pas monter bien

haut, car sous cet agréable climat le monde s'habille peu; moins on est

vêtue, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand

soin de leur chevelure; on vante leur taille élégante, leur aspect

décent et agréable, l'amabilité de leurs manières. En principe, les

cadeaux ne sont pas coûteux; il est admis qu'on doit aux belles faire

une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles étaient

habituées, mais pas davantage, car elles veulent s'amuser, mais non

s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les

cavaliers à leur tour sont libres d'avoir autant de maîtresses, chez

lesquelles ils répartissent leur stock de vêtements, armes, chevaux et

objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui

avait fait présent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et

cherche fortune ailleurs.

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 13 / 28 段