toujours agissant; en réalité, il ne compte plus. Tant qu'ils n'étaient
que des sauvages au milieu d'autres sauvages, leur population se
maintenait telle quelle, malgré la faible fécondité des femmes, malgré
les hasards des combats; mais quand du haut de leurs montagnes, ils
distinguèrent à l'horizon le panache des locomotives, leur arrêt de mort
fut prononcé. Pressée de jouir, dévorée de désirs, s'inventant des
besoins, notre civilisation extirpe les peuplades envahies, parce
qu'elles ne peuvent se plier, instantanément, à la transformation qui
lui a coûté une vingtaine de siècles. Or, les peuples chasseurs, tels
que les Peaux-Rouges, se montrent récalcitrants à notre culture. Non
qu'ils soient inintelligents, mais leur intelligence s'enferme de parti
pris dans une spécialité. Né chasseur, l'Apache mourra chasseur. De
plus, il est nomade, et, comme dit la sagesse des nations: pierre qui
roule n'amasse point de mousse. Tant que le corps n'a pas sa demeure
fixe, l'esprit difficilement trouvera son assiette, difficilement
s'habituera aux longues réflexions, aux patientes études qui arrachent à
la nature ses secrets. Sans y mettre la moindre sévérité, et sans tenir
à le «ravaler plus bas que la brute», on peut douter que l'intelligence
de l'Apache soit vraiment supérieure à celle du castor, ou même égale à
celle des fourmis qui savent récolter des grains, qui savent en semer,
nous dit-on.--A un de ces centaures, on demandait pourquoi il ne
plantait pas du maïs, pour se garantir des méchances de la chasse, ainsi
que le font, depuis temps immémorial, les Pueblos qu'il connaissait
bien.--«Planter du maïs? Pour que les camarades mangent la récolte sur
pied, avant qu'elle n'ait mûri[218]?»
[Note 218: Loew, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877.]
Ils ne savent pas, ils ne veulent pas cultiver, mais ils pillent ceux
qui cultivent, crime irrémissible. Les _farmers_ sont mécontents que le
gouvernement de Washington préconise--officiellement--une politique
humaine; qu'il cantonne les Apaches dans une partie du territoire qui
jadis leur appartenait en entier, et qu'il leur paye une annuité de
quinze cent mille francs, au grand profit des commissaires. Ils trouvent
qu'elles étaient plus viriles et plus décidées, les mesures du
gouverneur mexicain de Chihuahua, qui avait mis les scalps des pillards
à prix: 500 francs par adulte mâle; 250 francs par femme, et 125 francs
par enfant. Des chasseurs de chevelures se mirent en campagne,
apportèrent quantité de ces dépouilles, mais on se priva de leurs
services quand on s'aperçut qu'ils livraient trop de têtes suspectes;
les blancs étant plus faciles à assassiner que les Indiens[219].
L'Arizone, la Sonore, la Californie, décidèrent qu'on abattrait tout
Indien à portée de carabine. En 1864, des Visages Pâles organisèrent une
expédition contre les Payoutes, dont ils tuèrent deux cents individus en
une «battue splendide»; ils les forcèrent à se noyer dans le lac
d'Owen[220]. Deux ans après, les autorités de Humboldt City conclurent
un traité qui stipulait que les survivants eussent à vider le comté dans
les sept jours, sous peine de mort contre tous les retardataires:--«Ce
traité est on ne peut plus favorable aux Indiens», concluait le journal
du district. Le 30 avril 1871, après quelque conflit, les troupes
fédérales emmenaient des Apaches prisonniers. Ce fut une aubaine pour
les colons des alentours, qui se rassemblèrent de tous côtés, se
jetèrent sur les captifs, et en égorgèrent du coup une centaine.
[Note 219: Kendall.]
[Note 220: Loew.]
«Contre les Apaches il n'y a pas plusieurs manières de
procéder: il faut une campagne bien raisonnée et patiemment
conduite. Dès qu'ils se montrent, qu'on les poursuive jusque
dans leurs montagnes, qu'on les traque dans leurs repaires,
pour les y enfermer et affamer. Qu'on obtienne leur reddition,
en leur montrant des drapeaux blancs ou autrement, et sitôt
pris, sitôt fusillés. Contre eux tout moyen est bon, qu'il
vienne de Dieu, qu'il vienne de l'homme. La méthode pourra
choquer un philanthrope;--pour un homme de fibre si molle
j'éprouve quelque pitié, mais aucun respect. Je lui conseille
de ne pas dépenser toute sa sympathie pour les Apaches, et d'en
garder pour les tigres et les serpents à sonnettes[221].»
[Note 221: Sylvester Mowry, _Arizona and Sonora_.]
Ces conseils étaient faciles à suivre. Les blancs recoururent à toutes
les trahisons, à toutes les cruautés. L'empoisonnement par la
strychnine[222], la dissémination de la petite vérole, autant de hauts
faits parmi nos pionniers, qui paradaient avec des brides décorées de
scalps qu'ils avaient eux-mêmes levés, avec des dents enfilées qu'ils
avaient arrachées à des femmes encore vivantes[223]. A Denver, certain
jour, un volontaire rentra portant au bout d'un bâton le coeur d'une
Indienne. Après l'avoir tuée d'un coup de feu, il lui avait ouvert la
poitrine, pour arracher le trophée que, dans les rues de la ville,
saluèrent les acclamations de quelques drôles. Un autre soir, on vit
arriver Jack Dunkier, de Central City, portant à sa selle une cuisse
d'Indien. Le personnage prétendait n'avoir pas eu d'autre nourriture
pendant deux jours. On n'en croyait pas un mot, mais cette fanfaronnade,
quel symptôme! Tel autre se vantait publiquement d'avoir grillé et mangé
des côtelettes humaines[224].
[Note 222: «_Strychniner_» mot, d'argot local, avec la
signification: «se débarrasser des Peaux-Rouges.» _Europa_, 1872.]
[Note 223: Pumpelly, _Across America and Asia_.]
[Note 224: _Le Monde Pittoresque_, 1883.]
Conclusion: En 1820, on évaluait à vingt mille les mâles adultes des
Apaches-apaches; cinquante ans après, le nombre n'était plus porté qu'à
cinq mille.
Voleurs de chevaux, voleurs de moutons, il ne leur sera pardonné que
lorsqu'ils auront été exterminés jusqu'au dernier. Ce que le
propriétaire de brebis hait le plus au monde, c'est le loup, même si le
loup a pris forme humaine. Race errante, affamée, altérée, race traquée
et poursuivie, race endurante, rusée et passionnée, indomptable à la
fatigue et à la souffrance, l'Apache, peuple loup, aura le sort du loup.
Le loup périra, mangé par le mouton: le mouton n'est point ce qu'un vain
peuple pense. Le mouton avance irrésistible, chassant devant lui les
tigres et les lions, chassant l'homme.
--L'homme?
--Oui, l'homme. Demandez à ces milliers d'Anglais, à ces milliers
d'Écossais, à ces milliers d'Irlandais, qui ont dû se jeter à la mer,
reculant devant les troupeaux de moutons que poussaient quelques nobles
lords, grands propriétaires.
LES NAÏRS
OU LA NOBLESSE GUERRIÈRE
ET
LA FAMILLE MATERNELLE[225]
[Note 225: Tant pour l'idée principale que pour la majeure partie
des documents à l'appui, la présente étude est tirée de la monographie
que M. Bachofen a publiée dans les _Antiquarische Briefe: la Famille
Maternelle chez les Naïrs_.]
Un bloc erratique en plein champ de blé, un menhir au milieu d'un
jardin, dressant sa tête de granit au-dessus des pervenches, clématites
et roses grimpantes, tels nous apparaissent les Naïrs, qui, dans un État
des mieux policés, ont conservé avec une ténacité singulière la coutume
de la Famille Maternelle, une des plus antiques dont nous ayons
connaissance, et sans laquelle nombre de Primitifs resteraient
inexplicables. Ces débris de préhistoire, enchâssés dans la civilisation
orientale, ne sont pas la moindre merveille du _Pays des diamants et
pierres précieuses_.
Du cap Comorin à Mangalore, entre les Ghâts et la mer des Indes, s'étend
le Malabar ou Malayalam, mot tamoul signifiant une «bande de terrain au
pied des montagnes». Peu de plaines, sol très accidenté. Le paysage
ressemble fort à celui qu'on admire tant aux Sandwich et autres îles de
l'Océanie[226]. Des pluies abondantes donnent au «jardin de la
Péninsule» une végétation vigoureuse. De la moindre motte sort une
fleur, même le sable verdoie. Les vagues de la mer baignent les pieds
des cocotiers; au-dessus des rizières, sur chaque butte, sur chaque
éminence, s'élèvent des bosquets d'arbres: mangotiers, bambous,
bananiers gigantesques, catchous à fleurs rouges, pipoulas au frémissant
feuillage, papayers à grandes feuilles palmées, disposées en
verticilles.
[Note 226: Clements Markham.]
Au milieu de cette verdure, des pagodes et des maisonnettes blanches,
au-dessus desquelles l'aréca[227], le plus gracieux des palmiers,
balance ses palmes plumulées à tout souffle de vent. Entre les rizières
et les champs de cannes on traverse des allées d'ananas et d'aloës; on
entre dans le plus petit village par de magnifiques avenues d'arbres au
bienfaisant ombrage. La nature se montre belle, le ciel clément et la
terre généreuse. Pour parler comme Firdousi, «la chaleur est fraîche,
tiède la froidure.» Nulle part l'homme n'a moins de droits à se dire et
à se sentir malheureux.
[Note 227: _Areca betel_, _jacktree_, nommé _jaqua_ par les
Portugais, du tamoul _choulaka_.]
* * * * *
Le sol fertile, qui produit tant de fleurs resplendissantes et de fruits
savoureux, donne naissance à de beaux types humains, à des hommes bien
faits, des femmes bien tournées. Population mêlée. Le commerce et la
petite industrie ont enrichi le Malabar, et dans cette autre Phénicie
attiré de nombreux immigrants. Sur un fond indigène, plus ou moins
dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont
fixés dans les ports que fréquentent les Européens. Les Portugais
vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont
jusqu'à nouvel ordre.
Les aborigènes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la
race guerrière et aristocratique des Naïrs[228]. Quoique de souche
soudra, disent les brahmines, ils se sont faits officiers militaires et
civils, administrateurs de toute catégorie. Avec leurs sous-castes, ils
formaient naguère le cinquième de la population. Venaient en dernier
lieu la peuplade rustique des Tchermour[229], ou autochtones, et comme
intermédiaires, les Tirs[230], émigrés de Ceylan, dit-on, pépinière
d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis un temps
immémorial, serfs et clients des Naïrs, leurs métayers ou fermiers. Tout
modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun
vêtement au-dessus de la ceinture; disant qu'elles ne sont pas des
prostituées pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont
une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme
bonnes et nourrices, ont maintes fois essayé de leur faire porter fichu,
au nom du décorum britannique, mais ont trouvé la ferme résistance
qu'elles eussent elles-mêmes opposée, si on leur eût demandé d'aller
dévêtues par voies et par chemins. Dans ce même Malabar, à la fin du
siècle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre à s'habiller les
Malai Coudiacrou qui gagnent leur vie à extraire le jus des palmiers; il
leur offrit même de les fournir de toile tous les ans aux frais de
l'État. Les pauvres gens exposèrent qu'ils ne pourraient jamais se faire
à l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances
restant sans effet, ils se décidèrent en masse à quitter le pays. Ce
qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans
leurs forêts[231]. Du reste, les Naïrs, eux aussi, se couvrent très
parcimonieusement; les femmes, même les princesses, à peine plus que les
hommes[232].
[Note 228: _Naïrs_, _Nayeurs_, _Naïmar_, les guides, chefs ou
conducteurs.]
[Note 229: _Tcher_, terre, _mour_, _moucoul_, enfants.]
[Note 230: _Tayeurs_, _Tayar_ ou _Chogans_, _Chagoouâns_, _Chanars_,
serviteurs, ou _Tchanars_ (démonolâtres).]
[Note 231: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]
[Note 232: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]
Outre leur physionomie particulière, et certains détails du costume, les
brahmanes se reconnaissent à la houppette de cheveux qu'ils portent en
avant, houppette que tous autres rejettent en arrière. Les Naïrs se
rasent la tête, ne ménageant qu'une boucle étroite et mince, nouée au
bout, qu'ils étendent à plat sur le crâne; les femmes ont le bon sens de
respecter leur longue chevelure, d'un noir éclatant. Teint brun olive,
extrémités fines, taille élégante, maintien noble, port distingué. C'est
une race bien venue, qui, au dire de Richard Burton, ressemble
singulièrement aux portraits qu'on donnait, à la fin du dernier siècle,
comme représentant les insulaires du Pacifique.
Les Naïrs de l'ancien type, autant de guerriers spartiates, autant de
chevaliers d'une Cour d'Amour. Tous savaient au moins lire et écrire;
mais leur principale éducation se faisait au gymnase et à la salle
d'armes, où ils apprenaient à mépriser la fatigue, à ne pas se soucier
des blessures, à montrer un courage indomptable qui souvent frisait la
témérité et même la folie. Ils allaient au combat presque nus, jetaient
avec une égale virtuosité leur lance en avant et en arrière, tiraient de
l'arc avec une telle adresse, qu'il leur arrivait de piquer une seconde
flèche dans la première[233]. Leur agilité extraordinaire les faisait
redouter dans les combats des forêts et jungles. Ils se vouaient à la
mort sans trop se faire prier, et alors un seul tenait pied contre cent.
Ceux que le prince attachait à sa personne tenaient à honneur de ne pas
lui survivre. Écoutons Pyrard qui les vit en leur beau temps:
[Note 233: Graul, _Reise nach Ost Indien_.]
«Les Naires... sont tous seigneurs du pays, et vivent de leurs
revenus et de la pension que le roi leur donne. Ce sont les
hommes les plus beaux, mieux formez et proportionnez que je vis
jamais; ils sont de couleur basannée et olivastre, et tous de
taille haute et alaigre; au demeurant, les meilleurs soldats du
monde, hardis et courageux, fort adroits à manier les armes,
avec une telle dextérité et souplesse de membres qu'ils se
plient en toutes les postures qu'on sçaurait dire, de sorte
qu'ils esquivent et parent subtilement tous les coups qu'on
pourrait leur porter, et se lancent contre leurs ennemis en
même temps[234].»
[Note 234: _Voyage_ de François Pyrard (au commencement du XVIIe
siècle).]
En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil
n'était pas mince. Tout individu de caste inférieure qui se serait
permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils étaient
sous l'obligation de le tuer, ou de périr eux-mêmes[235]. Aujourd'hui
encore, quand la police leur donne à garder des prisonniers de la plèbe,
il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent
qu'à maintenir les distances[236]; on dirait qu'ils les redoutent. Ils
ont refusé bataille à des ennemis jugés trop inférieurs: on leur eût
manqué de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu'à la fin
du dernier siècle, un prince eût craint de les offenser mortellement en
leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats,
des pas grand'chose. Cette vanité n'est point le fait des seuls Naïrs,
toutes les armes aristocratiques en ont leur dose:
[Note 235: Thévenot.]
[Note 236: Day, _The Land of the Permauls_.]
«A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, après
avoir renversé quelques hommes d'armes, les laissèrent de côté,
ne voulant combattre qu'entre gentilshommes[237]... Ils
s'indignèrent que la première charge dirigée contre eux n'eût
pas été faite par des chevaliers, ainsi qu'il était convenable,
mais par des gens de Soissons, menés par un certain Garin. Ils
montrèrent une répugnance extrême à se défendre, car c'est la
dernière honte pour des hommes issus d'un sang illustre, d'être
vaincus par des enfants du peuple. Ils demeuraient donc
immobiles à leur poste[238].»
[Note 237: Rigord, _Vie de Philippe-Auguste_.]
[Note 238: Guillaume le Breton, _la Philippide_.]
Interdit de mettre un Naïr en prison. D'une accusation qui l'atteignait
il se justifiait par l'ordalie,--saisissait un fer rouge et le portait à
quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante,--allait
prendre un bain dans un étang d'alligators. L'accusation était-elle
prouvée? Des envoyés du roi avaient mission de le tuer où ils le
trouvaient; sauf à laisser l'ordre, piqué dans le cadavre.
«Honneur et galanterie! Amour et bataille! Mon épée et ma maîtresse!»
prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point
d'honneur. Détail à noter: les parties intéressées ne vidaient pas
toujours leur querelle en personne; des amis l'épousaient à leur place,
surtout si l'affaire en question était d'ordre civil et engageait des
intérêts considérables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient
leur escrime, pourvoyaient à leurs propres affaires; la rencontre
pouvait même être ajournée à douze ans, dernier terme. Ces affaires
d'honneur, et en général les duels judiciaires, procuraient un revenu au
roi, arbitre officiel dont l'intervention était payée suivant la fortune
des litigants.
Jadis au Malayalam, on s'était précautionné contre le danger que l'État
tombât en des mains séniles, et qu'un maniaque décidât des affaires les
plus importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait
parachevé douze ans de règne ne les dépassât pas d'un jour; il fallait
que le Fils du Soleil entrât en son repos, après avoir travaillé pendant
tout un cycle. A la dernière heure, il présentait au peuple son
successeur, se poignardait ensuite.
La coutume avait sa raison d'être, puisque d'autres populations, en
Afrique notamment, l'ont mise en vigueur. Mais les autocrates, on le
devine, goûtent le système médiocrement, le tournent, s'ils peuvent. Le
souverain des Toltèques avait obtenu une latitude très raisonnable:
avant de le faire périr, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans
de règne, toute la durée du cycle mexicain. Le boeuf Apis jouissait de
sa divinité pendant vingt-cinq ans.
De magnifiques fêtes, un grand jubilé étaient annoncés, à Calicut, pour
clore dignement la carrière du monarque. Au grand jour, le roi
inaugurait lui-même ses obsèques, et, marchant en tête d'une procession,
composée des plus grands dignitaires, descendait au rivage. Quand ses
pieds avaient touché l'eau, il jetait bas ses armes, déposait sa
couronne, dépouillait ses vêtements, s'asseyait sur un coussin, croisait
les bras. Sur ce, quatre Naïrs qu'il avait instamment priés de lui
rendre un dernier service,--celui de l'égorger,--prenaient un bain dans
la mer, tout à côté du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les
habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau
parfumée, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de:
«Allez-y!» les champions se précipitaient sur les gardes disposés en
épais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille,
tâchaient de se frayer un passage jusqu'à l'homme assis sur le coussin.
Incroyable ou non, la légende affirme que, plus d'un de ces désespérés
plongea son épée dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite
sur le trône qu'il avait si bien gagné: «Ote-toi que je m'y
mette!»--Après tout, si le prince était impopulaire, les régiments
désaffectionés, décidés à faire preuve de maladresse...
* * * * *
Il paraît que, dans les temps anciens, les Aryas envoyèrent au Malayalam
des colonies conduites par des prêtres, qui s'emparèrent du pays et
asservirent les habitants, sans rencontrer de résistance sérieuse.
Combien la conquête fut facile, les légendes le font deviner en montrant
Vichnou faisant, à leur rencontre, surgir la terre du sein des flots.
Les nouveaux venus n'eurent pas à partager avec les Kchatryas ou
guerriers, qui, ailleurs, balançaient le pouvoir des Brahmanes et les
obligeaient à soutenir une lutte séculaire, dans laquelle les triomphes
alternaient avec de cruels revers. Mais il y a danger à vaincre trop
aisément. N'ayant à compter ni avec des ennemis ni avec des rivaux, les
conquérants tournèrent leur activité et leur savoir-faire les uns contre
les autres. Des prêtres-seigneurs querellaient des seigneurs-prêtres;
les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-détruisaient, et,
après s'être mutuellement affaiblis, ils furent obligés d'accepter la
souveraineté d'un prince temporel résidant à Qadesh. Les théocraties
sont coutumières de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les
dissensions intestines avaient relevé peu à peu l'élément indigène qui
donna naissance à l'aristocratie militaire, dite des Naïrs. Des
commerçants arabes s'établissaient dans les ports, s'enrichissaient en
même temps que le pays dont ils firent un entrepôt des marchandises
d'Europe et d'Afrique, du Deccan, de la Perse et de la Chine. Peu à peu,
ils déplacèrent dans le Malayalam le centre de gravité, firent pencher
la balance du pouvoir. En tant que sectaires de l'Islam, ils
s'entendaient mieux avec les indigènes qu'avec les Brahmanes, entichés
de leur orthodoxie védantique. Si bien qu'une révolution éclata dans la
seconde moitié du XIIe siècle. Le petit peuple, l'aristocratie
locale, les commerçants étrangers, combinant leurs efforts, renversèrent
le régime prêtre. Tcher Rouman, personnage historique ou légendaire,
dont le nom indique un représentant des «hommes du sol», assembla des
armées, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale
porta la peine de l'orgueil qui l'avait empêchée de se fondre avec la
nation; la nation secoua son joug, l'obligea de s'avouer vaincue et
d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts,
sous douze gouverneurs, siégeant en douze villes, dont la plus ancienne,
Quilon, fut réservée aux Brahmanes, matés désormais, qui acceptaient ou
faisaient semblant d'accepter le nouvel état de choses. La Cannanore de
nos cartes, Nannour, d'où était partie la révolution, prit un caractère
essentiellement indigène. Une treizième cité, Coricot ou Calicut[239],
fut fondée, et mise à part, pour devenir le magasin arabe, le quartier
général de la confédération nouvelle, et la résidence du président qui
prit le nom de Grand Tamoul[240]. La succession au trône qui jusque-là
s'était effectuée de père en fils, suivant le droit des conquérants, fut
désormais rendue au fils de la soeur, conformément au droit primitif.
[Note 239: D'où sortirent les premières étoffes de _calicot_.]
[Note 240: Ou _Tambouri_, _Tamouri_, qui nous est mieux connu sous
la forme arabisée de _Zamorin_. Les princes s'appelèrent _Tambouran_ et
les princesses _Tambouretti_.]
On devine que la révolution qui mit fin au régime brahmanique prenait
ses origines dans l'ordre social. Jusque-là deux systèmes avaient été en
lutte irréconciliable pendant une longue suite de générations: le
Patriarcat des races privilégiées, et le Matriarcat, essentiellement
populaire et démocratique. Ainsi, les Brahmanes, malgré leur force et
leur adresse, ne purent imposer définitivement à leurs sujets du Malabar
la coutume qui trace la démarcation entre deux mondes: celui des peuples
qui ont une histoire, et celui des peuples qui n'en ont pas. Il semble
que la grande coutume, sur laquelle nos civilisations modernes sont
fondées, eût dû s'imposer elle-même, ou se faire accepter sans grands
combats, si elle eût vraiment possédé la supériorité qu'elle s'attribue.
Mais n'anticipons pas sur les explications que nous donnerons ci-après.
La révolution populaire triompha du système aristocratique; elle fit
plus, elle se maintint, et le pays entra dans une ère de prospérité. A
la fin du XIIIe siècle, Marco Polo s'émerveillait de la richesse des
villes, de la richesse des campagnes; prospérité que Camoëns et les
Portugais admiraient encore au milieu du XVIe siècle.
«A Calicut, le Samori ou Zamorin est l'un des plus grands et
des plus riches princes de l'Inde. Il peut mettre en armes
150,000 Naïres, sans compter les Malabares et Mahométans, tant
de son royaume, que de tous les pirates et corsaires du pays,
qui sont sans nombre. Tous les roys Naïres de cette côte sont
ses vassaux, lui obéissent, et cèdent à sa grandeur, excepté
celui de Cochin, avec lequel il a presque toujours la guerre,
depuis que les Portugais sont à Cochin[241].»
[Note 241: _Voyage_ de François Pyrard.]
L'arrivée des Portugais, leur invasion pacifique d'abord, porta un
premier coup à l'existence de la confédération; que, par la suite,
désagrégèrent et démantelèrent les Hollandais, les Français et enfin les
Anglais auxquels réussit la conquête totale.
* * * * *
Trois religions s'employèrent dans le Malabar contre la famille
maternelle: celle de Brahma, celle de l'Évangile, celle de Mahomet.