Malgré toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture sérieuse, ni

animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide.

Aussi ne dédaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur

profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les

mesquites, les courges et certaines fèves qui croissent spontanément.

Ils sèment quelques grains de maïs, mais la presque totalité de leur

nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, écureuils,

rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse délicatesse. On ne devient

difficile sur la qualité que lorsque la quantité abonde; il n'est de

choix que dans le superflu. Quand la nourriture est à bouche que

veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux énormes. Mais

en Apachie, la disette est l'état normal. Le trop court printemps est

suivi d'un long et brûlant été; bientôt les herbes sèchent, les

herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On

supporte stoïquement la famine, mais après la famine prolongée, la mort!

Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se

pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades,

chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent américain,

les Bédouins et les Kourdes sur le continent asiatique, à peu près sous

les mêmes latitudes. Montés sur des chevaux rapides,--ils sont nés

cavaliers,--nos affamés vont à la maraude; au nombre de trois ou quatre,

rarement plus d'une douzaine,--car il faut vivre en route,--ils

traversent d'énormes distances en quête de quelque proie; heureux quand

ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un

lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs

_tasajo_, lanières de viande desséchée au soleil; ils jeûnent, jusqu'à

ce que la bonne Providence les dirige sur une _rancheria_ isolée ou sur

une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils

ne peuvent faire autrement, ou si leur supériorité est évidente. Comme

le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des

journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au

moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes,

emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont

ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se

saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant

qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans

le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable

brûlant, vrais lacs de feu, «traversées de mort», _jornadas de muerte_,

comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers

ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris

pendant plusieurs jours d'un accès de folie. Les ravisseurs sont comme

chez eux dans le désert et la montagne, doublent, triplent les étapes.

Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bêtes

capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des

louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.

Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que

les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore

vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres

et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des

souffrances de la victime que le civilisé qui gobe une huître arrosée

d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier

quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir

calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce

au-dessus d'un brasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse

et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent

pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal,

tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'a abattu, réclame la robe ou

la toison.

Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui

risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des

mystères dionysiaques: initiés et initiées se jetant sur le chevreau,

symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants,

plongeant des mains sanglantes dans les viscères déchirés, et se

disputant le coeur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.

Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe

pour médiocre; aussi les Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait

n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les

Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons à manger, leur viande

ayant un goût trop salé.

En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait

supplanté la lance et les flèches, appointées avec des morceaux de bois

durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de

bronze, lequel aurait la dureté et l'élasticité de l'acier et qui serait

obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons

de ne pas en savoir davantage.

* * * * *

Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations

sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une

saison consacrée aux amours. D'après Bancroft, les Apaches proprement

dits se distinguent de leurs voisins plus civilisés par la chasteté

qu'ils imposeraient à leurs femmes avant et après le mariage. Ce n'est

pas que le mari ne puisse répudier sa femme au moindre caprice, et même

se faire rembourser du prix qu'il a payé pour elle; ce n'est pas que la

femme aussi ne puisse abandonner son époux; mais alors l'homme délaissé

se considère comme ayant reçu un affront qu'il faut laver dans le sang,

tout de suite. Sans plus tarder, il se jette à droite ou à gauche, va

tuer un homme à la cantonade. Pour la blessure faite à son orgueil,

quelqu'un mourra; l'offense était personnelle, la vengeance sera

impersonnelle; ce grand enfant ne voit là rien que de simple et de

légitime.

D'un autre côté, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage,

que les accouplements sont facultatifs, que même en certaines occasions

la promiscuité est générale. C'est clair et net, et notre autorité,

Schmitz, parle en témoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'être pas

inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communauté des femmes

n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expédition de

pillage, a le droit de s'adjuger, dépouille opime, une des captives.

S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la «part du

capitaine»; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre

pour femme à long terme, il lui rompra une flèche sur la tête: par cet

acte elle cesse d'être une personne et devient la chose du vainqueur.

Même symbolisme chez les Tatares nomades:

«Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le

lui mit autour du cou, fit voler une flèche au-dessus de sa

tête[198]....»

[Note 198: Radloff, _Türkische Staemme Süd Sibiriens_. IV.]

Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de

leurs prisonnières, qu'ils disaient avoir gagnées «à la pointe de la

lance». Nous prenons sur le fait l'institution du mariage, en tant que

fait de capture et d'accaparement. De cette première appropriation les

autres suivront. Car ce n'est point la propriété qui procède de la

famille, comme les théoriciens l'affirmaient naguère _a priori_; c'est

la famille qui dérive de la propriété; la famille, son nom l'indique,

commença par n'être qu'un troupeau d'esclaves.

Bien que leurs mariages ne soient que rudimentaires, ils sont déjà

compliqués de certaines insanités. Les jeunes époux évitent la rencontre

de leurs beaux-parents: pendant la chasse, pour ne pas manquer le

gibier[199]; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas

infécondes. Malgré ces précautions, les femmes perdraient d'assez bonne

heure la faculté d'avoir des enfants[200].--A quel âge? Il serait

difficile de le préciser: elles savent à peine ce qu'est une année, et

s'inquiètent peu d'en compter le nombre.

[Note 199: Oviedo.]

[Note 200: Schmitz.]

D'une grossesse à l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois années

consacrées à l'allaitement du nourrisson. L'enfant reste avec la mère

jusqu'à ce qu'il cueille lui-même certains fruits, et qu'il ait attrapé

un rat sans le secours de personne. Après cet exploit, il va et vient

comme il lui plaît; il est libre et indépendant, maître de tous ses

droits civils et politiques, et ne tarde pas à se perdre dans le gros de

la horde. Les parents seraient mal venus à punir leurs garçons et à les

réprimander sévèrement. Chose aussi sérieuse n'a lieu qu'avec le

consentement de l'entière tribu, laquelle n'a point abdiqué ses droits

de paternité collective, ne les a pas encore délégués aux chefs de

famille en leur capacité individuelle. Elle n'use de son droit que

rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la férocité native

des gamins, férocité qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo

racontait que s'il se permettait de corriger son fils, celui-ci ne

manquerait pas de lui décocher une flèche de derrière un

arbre[201].--Pensez-y donc! il faut donner au jeune homme toutes les

vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains, à côté

du routier un soldat ne fait que piteuse figure[202]; encore le

militaire se vante-t-il le plus souvent de n'être pas tout à fait

étranger au noble métier du batteur d'estrade.

[Note 201: Bancroft, _Native Races_.]

[Note 202: Dixon, _White Conquest_.]

Un état social aussi primitif ne fait pas de place aux chétifs. Les

forts n'ont pas assez pour eux-mêmes, comment s'embarrasseraient-ils des

faibles? Cependant quelques éclopés des bagarres précédentes parviennent

à se maintenir pendant quelque temps; ils suivent comme ils peuvent les

expéditions, tant pis s'ils n'arrivent pas à temps pour avoir leur part

du pillage! _Tarde venientibus ossa_. Les traînards n'ont qu'à mourir.

Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus,

qui peuvent être plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus

robustes, des amis, les enfants peut-être, veulent bien dépêcher le

misérable d'un coup de lance ou l'étouffer en le mettant sur le dos,

puis, en passant au cou un bâton aux extrémités duquel pèseront deux

personnes de bonne volonté[203].

[Note 203: Bancroft.]

Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos

amis, les Tchouktches; ils retombent à la charge de la communauté;

celle-ci préfère qu'ils ne s'attardent point et qu'ils guérissent ou

disparaissent promptement. Elle s'emploie au rétablissement des

fiévreux, en dansant et chantant, en tambourinant des nuits entières;

procédé non moins rationnel et non moins efficace que de soulager les

pauvres et les indigents par des bals de bienfaisance.

Il arrive, mais rarement, qu'on se lamente pour un mort; il faut être de

marque pour avoir des obsèques qui comportent quelque solennité.

Généralement, le cadavre est empaqueté en des lanières de peau, porté

sur une colline et enfoui sur le versant exposé à l'Orient; on espère

sans doute que le soleil regardera le défunt, et le réveillera quand il

en sera temps.

Quelques notions de métempsycose: certaines âmes vont animer des oiseaux

ou des serpents à sonnettes.

* * * * *

Ils possèdent le petit bagage intellectuel commun à la plupart des

Peaux-Rouges: la notion d'un Grand Esprit, peut-être même de plusieurs,

la tradition d'un déluge, diverses légendes. Ils vénèrent l'Ours, et

ceux de son totem n'en voudraient pas manger la viande; ils tiennent

pour sacrés le hibou, les oiseaux blancs, et l'aigle en premier lieu. Un

aigle immense et prodigieux en clignant de l'oeil lance les éclairs, et

en battant des ailes produit les éclats de la foudre. De lui sont issus

les Apaches, car il s'unit à leur mère-grand Istal Naletché, laquelle

donna le jour à Nahinec Gané et à Toubal Lichiné, ce dernier l'Ancêtre,

le héros qui avec ses flèches tua le serpent Python, au moment où le

monstre allait le dévorer[204]... C'est ainsi que les malheureux Apaches

racontent le grand mythe de l'Aigle et du Serpent, d'Ahi et d'Indra,

symbole antique et grandiose, qui appartient également à l'ancien monde

et au nouveau, sujet trop vaste et compliqué pour que nous puissions

l'aborder.

[Note 204: Malte-Brun, _Annales_, 1853.]

Des voyageurs ont refusé à ces hordes tout sentiment poétique ou

religieux. Ce n'est pas étonnant. En matière de conscience, les sauvages

se taisent autant qu'ils peuvent; ils n'aiment pas à s'expliquer sur

leurs choses intimes,--et les blancs nient imperturbablement tout ce

qu'ils n'ont pas vu, tout ce qu'ils n'ont pas su deviner.

Des missionnaires espagnols avaient essayé de convertir ces malheureux

Indiens, mais ont dû y renoncer par la raison qui fit échouer des

tentatives analogues sur les Tasmaniens, quand il en existait encore.

L'enseignement s'adressait à des intelligences bornées, dépourvues de la

faculté d'abstraction qu'une longue culture a développée chez nous.

Voyez donc l'embarras d'un honnête apôtre exposant la doctrine de la

Résurrection, dans une langue où l'idée d'âme n'a d'autre équivalent que

le mot «boyau»! Pour faire comprendre à ces sauvages qu'ils possèdent

une «âme immortelle», il était obligé d'expliquer qu'ils ont dans le

ventre une «tripe qui ne pourrit pas».--Il les faisait compter jusqu'à

dix, mais ne pouvait leur inculquer le dogme de la Trinité. Comment les

révérends pères auraient-ils traduit, dans une langue où le verbe _être_

n'existe pas, la célèbre définition de l'Éternel Jéhovah: «Je suis Celui

qui suis»?

Les Peaux-Rouges ne parlent que fort peu, et moins que tous autres les

Apaches, qui préfèrent s'exprimer par gestes. On en a observé qui,

accroupis autour du feu, entretenaient une longue conversation dans

laquelle ils ne faisaient que remuer les lèvres[205]; méthode que nous

venons d'adopter pour renseignement des sourds-muets. La langue apache

abonde en sons nasaux et gutturaux, en claquements de langue[206], que

les étrangers ne parviennent pas toujours à imiter; l'idiome est

décidément désagréable, et cependant les Mohaves, voisins immédiats, ont

un parler doux et sonore, harmonieux autant que l'italien ou le

japonais[207].--Notons en passant l'absence de toute salutation, de

toute formule de bienvenue ou d'adieu[208].

[Note 205: Coroados, Heusel, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1869.]

[Note 206: On essaie de les représenter par le signe t-ql]

[Note 207: Gatschet, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877. Buchner,

Schmitz.]

[Note 208: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]

Puisque la moralité, au moins dans ses lignes générales, se mesure au

développement de l'intelligence, on ne s'étonnera pas de la trouver

réduite ici à ses rudiments. Ces malheureux ne vivent guère que de

rapines; leurs maraudes se compliquent de rapt et de meurtre; leurs

combats sont moins des luttes que des assassinats. Rapines, meurtres et

massacres, ils en tirent gloire; méprisent les dégénérés, les esclaves

de leurs aises, tous ceux qui ne savent pas vivre dans la sauvage

indépendance des déserts. De tous les animaux, pensent-ils, les plus

forts et rapides, les plus beaux, sont les féroces et les ravisseurs, et

de toute notre espèce, le plus noble est celui qui fait la chasse à

l'homme.

On les traite de sournois et perfides, appellations qui les

flatteraient; mais ils protesteraient contre celle de lâches, qu'on leur

prodigue. Le courage et la lâcheté ne sont pas des faits d'ordre simple.

Certaines lâchetés comportent certains courages. Sans doute, ces truands

n'attaquent personne, tant qu'ils ne se croient pas les plus forts;

n'ayant aucun goût pour la haute lutte, ils préfèrent attirer l'ennemi

dans un piège, ou se jeter sur lui par derrière, procédé recommandé en

haute stratégie, pratiqué par tous les animaux de proie; ces chasseurs

ont appris du gibier à se dissimuler. S'ils font des prisonniers, ils

emmènent les filles et les femmes, et tout d'abord les jeunes garçons,

dont ils ont besoin pour remplir les vides que la mort ou les aventures

produisent dans leurs rangs, et que les naissances ne suffisent point à

combler, car elles sont peu nombreuses. Par suite des privations et de

la vie beaucoup trop rude qu'endurent les parents, les enfants naissent

moins robustes qu'on le suppose; rarement ils ont une constitution assez

bien trempée pour les mener jusqu'à quarante ans[209]. Plusieurs blancs

qu'ils avaient capturés et dont ils avaient apprécié la force ou la

valeur, ont été obligés de procréer un rejeton avec une fille de la

tribu, afin de conserver la bonne graine[210]. Mais le service rendu ne

les a pas toujours rachetés de la mort et des tortures; car ces sauvages

se délectent à faire subir aux prisonniers d'abominables supplices; ce

que Chateaubriand avait déjà raconté dans sa _Vierge des dernières

amours_.

[Note 209: Fossey, _Mexique_.]

[Note 210: Henry.]

Pour cruels, ils le sont. Constatons-le, sans les innocenter pour cela:

les supplices qu'ils infligent, ils savent les supporter. Et ils ne

trouvent pas mauvais qu'on les leur fasse subir, si par malheur ils se

sont laissé prendre. Il faut aussi mettre en ligne de compte qu'ils ont

pour distraction, à peu près unique, d'aboyer à la lune et qu'ils

éprouvent le besoin de quelques représentations plus émouvantes. N'en

ayant pas de simulées, ils se rabattront sur les réelles, car ils

manquent de théâtres pour drames et mélodrames. Eux aussi ont besoin de

contempler un héros aux prises avec l'adversité, «plaisir des dieux»

d'après la doctrine des Stoïciens, le plus beau spectacle qu'il soit

donné à l'homme de regarder. Ce qui explique aussi le succès des

autodafés et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux

hétérodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas

d'acteurs pour rire, ni de bourreaux délégués par la magistrature, sont

obligés de payer de leur personne, d'écorcher eux-mêmes le martyr, de

brûler eux-mêmes le délinquant à petit feu. Ne l'oublions pas: dès que

les fonctions réparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal

humain n'est pas encore satisfait; l'intelligence et l'imagination font

valoir leurs droits; la sensibilité ne veut pas rester inactive et

réclame sa quote-part d'émotions. Car «l'homme ne vit pas de pain

seulement».

En tant qu'individu, on ne peut pas être moins gêné que notre Apache de

toute espèce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce

soit; il fait toujours ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il peut. Dans

le cas d'une grande expédition, on se réunit sous le commandement d'un

camarade dont la supériorité personnelle s'impose et dont l'autorité

prend fin avec l'entreprise. Si les hostilités se prolongent, il va de

soi que l'influence du chef de guerre s'accroît souvent plus qu'on ne

voudrait[211]. Quelques tribus se prémunissent contre ce danger, en

reconnaissant une autorité purement morale à des _sachems_, ou Chefs de

la Paix, personnages toujours distincts des capitaines d'ordre

militaire; institution des plus intéressantes, mais qu'on ne saurait

étudier utilement dans ces hordes clairsemées.

[Note 211: Henry.]

Comme manifestation la plus élevée de la vie publique dans ces déserts,

ces primitifs célèbrent des néoménies. Autant qu'on peut le savoir, la

vénération de la Lune a partout précédé celle du Soleil. La nuit de la

fête, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons à ce propos

que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir

honoré le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionnés de

tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du

grain bouilli et fermenté[212]; s'ils ne fumaient et ne s'enivraient,

ils ne croiraient pas se préparer dignement à un acte religieux. Couchés

ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparition de la

reine des nuits. Dès qu'elle se montre à l'horizon, ils geignent en

choeur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes

de ces animaux ne tardent pas à leur répondre dans le lointain[213].

Cette parfaite imitation est la récompense d'une longue pratique.

Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul et même mot pour désigner

le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des

voyageurs ont même trouvé de l'analogie entre les langues de l'un et le

cri de l'autre[214]. Peu à peu les voix enflent, éclatent en jappements;

on dirait une meute en chasse, ou aboyant à la lune, ce qui est bien le

cas. Le concert continue par les rauquements du loup-hyène et de l'ours,

les bramements du cerf, les cris de tous les frères et cousins du monde

animal, les hennissements du cheval et du mulet, même les braiements de

l'âne, et tous alors de rire, ou plutôt de ricaner, car le rire implique

une mentalité peut-être supérieure à celle qu'ont atteinte ces sauvages

dégradés par la misère. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent

guère portés à la gaieté; ceux de l'Amérique du nord passent pour

mélancoliques, et ceux de l'Amérique du sud pour tristes:

[Note 212: Henry.]

[Note 213: Tiswin, Murphy, _Indian affairs_, 1857.]

[Note 214: Oscar Loew, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877.]

«L'Indien est toujours triste. Triste à l'église, triste en

sellant son cheval, triste en s'accroupissant sur le seuil de

la salle, triste en buvant, triste en dansant, triste en

courtisant sa belle; même sa chanson d'amour n'est qu'un

gémissement[215].»

[Note 215: Wiener, _Pérou_.]

Cependant, d'acte en acte, de scène en scène, les cris se sont faits

plus désordonnés, et la boisson aidant, la représentation dégénère en

charivari, lequel ne cesse qu'au matin.

Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette représentation un

acte religieux, un vrai mystère. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel

pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le

gibier abonde, prospère et se laisse prendre. Nous prenons cette

solennité pour un équivalent de la «Danse du Bison» décrite par Catlin,

et pratiquée par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges,--de la

fête «des Vessies», à laquelle nous avons assisté chez les Aléouts--des

réjouissances «du cerf[216]» que les anciens Romains déguisés en bêtes,

sauvages, célébraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle

année. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent

longtemps à s'en déshabituer, sous la pression de l'Église chrétienne,

laquelle par ses conciles et synodes, ses homélies et pénitentiaires ne

cessait d'admonester et de châtier les superstitieux qui «à Noël ou

jours autres», s'entêtaient à «courir les génisses[217]», faire le daim

ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les

mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en

donnent alors à coeur-joie. Tous les bons sujets et boute-en-train du

village se mettent dans la peau et le caractère de quelque animal, et la

bande joyeuse, accompagnée de musiciens, fait le pèlerinage des

cabarets. En tête, comme de juste, l'Ours dansant avec la dame son

épouse, au milieu d'oursons folâtrant et d'oursonnes folichonnant. Puis

le seigneur Boeuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la

nombreuse famille de veaux et de velles. Ensuite le Loup, la Louve et

les louveteaux, le Renard, la Renarde et les renardins... on voit la

kyrielle qui suit--la marche est fermée par un chameau de bosse

majestueuse.

[Note 216: _Solemnitas Cervuli_, d'après Denys d'Halicarnasse.]

[Note 217: Saint Firmin, cité dans _Mélusine_, II.]

* * * * *

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 11 / 28 段