animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide.
Aussi ne dédaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur
profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les
mesquites, les courges et certaines fèves qui croissent spontanément.
Ils sèment quelques grains de maïs, mais la presque totalité de leur
nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, écureuils,
rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse délicatesse. On ne devient
difficile sur la qualité que lorsque la quantité abonde; il n'est de
choix que dans le superflu. Quand la nourriture est à bouche que
veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux énormes. Mais
en Apachie, la disette est l'état normal. Le trop court printemps est
suivi d'un long et brûlant été; bientôt les herbes sèchent, les
herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On
supporte stoïquement la famine, mais après la famine prolongée, la mort!
Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se
pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades,
chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent américain,
les Bédouins et les Kourdes sur le continent asiatique, à peu près sous
les mêmes latitudes. Montés sur des chevaux rapides,--ils sont nés
cavaliers,--nos affamés vont à la maraude; au nombre de trois ou quatre,
rarement plus d'une douzaine,--car il faut vivre en route,--ils
traversent d'énormes distances en quête de quelque proie; heureux quand
ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un
lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs
_tasajo_, lanières de viande desséchée au soleil; ils jeûnent, jusqu'à
ce que la bonne Providence les dirige sur une _rancheria_ isolée ou sur
une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils
ne peuvent faire autrement, ou si leur supériorité est évidente. Comme
le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des
journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au
moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes,
emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont
ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se
saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant
qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans
le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable
brûlant, vrais lacs de feu, «traversées de mort», _jornadas de muerte_,
comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers
ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris
pendant plusieurs jours d'un accès de folie. Les ravisseurs sont comme
chez eux dans le désert et la montagne, doublent, triplent les étapes.
Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bêtes
capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des
louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.
Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que
les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore
vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres
et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des
souffrances de la victime que le civilisé qui gobe une huître arrosée
d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier
quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir
calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce
au-dessus d'un brasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse
et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent
pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal,
tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'a abattu, réclame la robe ou
la toison.
Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui
risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des
mystères dionysiaques: initiés et initiées se jetant sur le chevreau,
symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants,
plongeant des mains sanglantes dans les viscères déchirés, et se
disputant le coeur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.
Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe
pour médiocre; aussi les Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait
n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les
Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons à manger, leur viande
ayant un goût trop salé.
En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait
supplanté la lance et les flèches, appointées avec des morceaux de bois
durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de
bronze, lequel aurait la dureté et l'élasticité de l'acier et qui serait
obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons
de ne pas en savoir davantage.
* * * * *
Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations
sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une
saison consacrée aux amours. D'après Bancroft, les Apaches proprement
dits se distinguent de leurs voisins plus civilisés par la chasteté
qu'ils imposeraient à leurs femmes avant et après le mariage. Ce n'est
pas que le mari ne puisse répudier sa femme au moindre caprice, et même
se faire rembourser du prix qu'il a payé pour elle; ce n'est pas que la
femme aussi ne puisse abandonner son époux; mais alors l'homme délaissé
se considère comme ayant reçu un affront qu'il faut laver dans le sang,
tout de suite. Sans plus tarder, il se jette à droite ou à gauche, va
tuer un homme à la cantonade. Pour la blessure faite à son orgueil,
quelqu'un mourra; l'offense était personnelle, la vengeance sera
impersonnelle; ce grand enfant ne voit là rien que de simple et de
légitime.
D'un autre côté, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage,
que les accouplements sont facultatifs, que même en certaines occasions
la promiscuité est générale. C'est clair et net, et notre autorité,
Schmitz, parle en témoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'être pas
inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communauté des femmes
n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expédition de
pillage, a le droit de s'adjuger, dépouille opime, une des captives.
S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la «part du
capitaine»; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre
pour femme à long terme, il lui rompra une flèche sur la tête: par cet
acte elle cesse d'être une personne et devient la chose du vainqueur.
Même symbolisme chez les Tatares nomades:
«Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le
lui mit autour du cou, fit voler une flèche au-dessus de sa
tête[198]....»
[Note 198: Radloff, _Türkische Staemme Süd Sibiriens_. IV.]
Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de
leurs prisonnières, qu'ils disaient avoir gagnées «à la pointe de la
lance». Nous prenons sur le fait l'institution du mariage, en tant que
fait de capture et d'accaparement. De cette première appropriation les
autres suivront. Car ce n'est point la propriété qui procède de la
famille, comme les théoriciens l'affirmaient naguère _a priori_; c'est
la famille qui dérive de la propriété; la famille, son nom l'indique,
commença par n'être qu'un troupeau d'esclaves.
Bien que leurs mariages ne soient que rudimentaires, ils sont déjà
compliqués de certaines insanités. Les jeunes époux évitent la rencontre
de leurs beaux-parents: pendant la chasse, pour ne pas manquer le
gibier[199]; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas
infécondes. Malgré ces précautions, les femmes perdraient d'assez bonne
heure la faculté d'avoir des enfants[200].--A quel âge? Il serait
difficile de le préciser: elles savent à peine ce qu'est une année, et
s'inquiètent peu d'en compter le nombre.
[Note 199: Oviedo.]
[Note 200: Schmitz.]
D'une grossesse à l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois années
consacrées à l'allaitement du nourrisson. L'enfant reste avec la mère
jusqu'à ce qu'il cueille lui-même certains fruits, et qu'il ait attrapé
un rat sans le secours de personne. Après cet exploit, il va et vient
comme il lui plaît; il est libre et indépendant, maître de tous ses
droits civils et politiques, et ne tarde pas à se perdre dans le gros de
la horde. Les parents seraient mal venus à punir leurs garçons et à les
réprimander sévèrement. Chose aussi sérieuse n'a lieu qu'avec le
consentement de l'entière tribu, laquelle n'a point abdiqué ses droits
de paternité collective, ne les a pas encore délégués aux chefs de
famille en leur capacité individuelle. Elle n'use de son droit que
rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la férocité native
des gamins, férocité qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo
racontait que s'il se permettait de corriger son fils, celui-ci ne
manquerait pas de lui décocher une flèche de derrière un
arbre[201].--Pensez-y donc! il faut donner au jeune homme toutes les
vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains, à côté
du routier un soldat ne fait que piteuse figure[202]; encore le
militaire se vante-t-il le plus souvent de n'être pas tout à fait
étranger au noble métier du batteur d'estrade.
[Note 201: Bancroft, _Native Races_.]
[Note 202: Dixon, _White Conquest_.]
Un état social aussi primitif ne fait pas de place aux chétifs. Les
forts n'ont pas assez pour eux-mêmes, comment s'embarrasseraient-ils des
faibles? Cependant quelques éclopés des bagarres précédentes parviennent
à se maintenir pendant quelque temps; ils suivent comme ils peuvent les
expéditions, tant pis s'ils n'arrivent pas à temps pour avoir leur part
du pillage! _Tarde venientibus ossa_. Les traînards n'ont qu'à mourir.
Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus,
qui peuvent être plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus
robustes, des amis, les enfants peut-être, veulent bien dépêcher le
misérable d'un coup de lance ou l'étouffer en le mettant sur le dos,
puis, en passant au cou un bâton aux extrémités duquel pèseront deux
personnes de bonne volonté[203].
[Note 203: Bancroft.]
Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos
amis, les Tchouktches; ils retombent à la charge de la communauté;
celle-ci préfère qu'ils ne s'attardent point et qu'ils guérissent ou
disparaissent promptement. Elle s'emploie au rétablissement des
fiévreux, en dansant et chantant, en tambourinant des nuits entières;
procédé non moins rationnel et non moins efficace que de soulager les
pauvres et les indigents par des bals de bienfaisance.
Il arrive, mais rarement, qu'on se lamente pour un mort; il faut être de
marque pour avoir des obsèques qui comportent quelque solennité.
Généralement, le cadavre est empaqueté en des lanières de peau, porté
sur une colline et enfoui sur le versant exposé à l'Orient; on espère
sans doute que le soleil regardera le défunt, et le réveillera quand il
en sera temps.
Quelques notions de métempsycose: certaines âmes vont animer des oiseaux
ou des serpents à sonnettes.
* * * * *
Ils possèdent le petit bagage intellectuel commun à la plupart des
Peaux-Rouges: la notion d'un Grand Esprit, peut-être même de plusieurs,
la tradition d'un déluge, diverses légendes. Ils vénèrent l'Ours, et
ceux de son totem n'en voudraient pas manger la viande; ils tiennent
pour sacrés le hibou, les oiseaux blancs, et l'aigle en premier lieu. Un
aigle immense et prodigieux en clignant de l'oeil lance les éclairs, et
en battant des ailes produit les éclats de la foudre. De lui sont issus
les Apaches, car il s'unit à leur mère-grand Istal Naletché, laquelle
donna le jour à Nahinec Gané et à Toubal Lichiné, ce dernier l'Ancêtre,
le héros qui avec ses flèches tua le serpent Python, au moment où le
monstre allait le dévorer[204]... C'est ainsi que les malheureux Apaches
racontent le grand mythe de l'Aigle et du Serpent, d'Ahi et d'Indra,
symbole antique et grandiose, qui appartient également à l'ancien monde
et au nouveau, sujet trop vaste et compliqué pour que nous puissions
l'aborder.
[Note 204: Malte-Brun, _Annales_, 1853.]
Des voyageurs ont refusé à ces hordes tout sentiment poétique ou
religieux. Ce n'est pas étonnant. En matière de conscience, les sauvages
se taisent autant qu'ils peuvent; ils n'aiment pas à s'expliquer sur
leurs choses intimes,--et les blancs nient imperturbablement tout ce
qu'ils n'ont pas vu, tout ce qu'ils n'ont pas su deviner.
Des missionnaires espagnols avaient essayé de convertir ces malheureux
Indiens, mais ont dû y renoncer par la raison qui fit échouer des
tentatives analogues sur les Tasmaniens, quand il en existait encore.
L'enseignement s'adressait à des intelligences bornées, dépourvues de la
faculté d'abstraction qu'une longue culture a développée chez nous.
Voyez donc l'embarras d'un honnête apôtre exposant la doctrine de la
Résurrection, dans une langue où l'idée d'âme n'a d'autre équivalent que
le mot «boyau»! Pour faire comprendre à ces sauvages qu'ils possèdent
une «âme immortelle», il était obligé d'expliquer qu'ils ont dans le
ventre une «tripe qui ne pourrit pas».--Il les faisait compter jusqu'à
dix, mais ne pouvait leur inculquer le dogme de la Trinité. Comment les
révérends pères auraient-ils traduit, dans une langue où le verbe _être_
n'existe pas, la célèbre définition de l'Éternel Jéhovah: «Je suis Celui
qui suis»?
Les Peaux-Rouges ne parlent que fort peu, et moins que tous autres les
Apaches, qui préfèrent s'exprimer par gestes. On en a observé qui,
accroupis autour du feu, entretenaient une longue conversation dans
laquelle ils ne faisaient que remuer les lèvres[205]; méthode que nous
venons d'adopter pour renseignement des sourds-muets. La langue apache
abonde en sons nasaux et gutturaux, en claquements de langue[206], que
les étrangers ne parviennent pas toujours à imiter; l'idiome est
décidément désagréable, et cependant les Mohaves, voisins immédiats, ont
un parler doux et sonore, harmonieux autant que l'italien ou le
japonais[207].--Notons en passant l'absence de toute salutation, de
toute formule de bienvenue ou d'adieu[208].
[Note 205: Coroados, Heusel, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1869.]
[Note 206: On essaie de les représenter par le signe t-ql]
[Note 207: Gatschet, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877. Buchner,
Schmitz.]
[Note 208: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]
Puisque la moralité, au moins dans ses lignes générales, se mesure au
développement de l'intelligence, on ne s'étonnera pas de la trouver
réduite ici à ses rudiments. Ces malheureux ne vivent guère que de
rapines; leurs maraudes se compliquent de rapt et de meurtre; leurs
combats sont moins des luttes que des assassinats. Rapines, meurtres et
massacres, ils en tirent gloire; méprisent les dégénérés, les esclaves
de leurs aises, tous ceux qui ne savent pas vivre dans la sauvage
indépendance des déserts. De tous les animaux, pensent-ils, les plus
forts et rapides, les plus beaux, sont les féroces et les ravisseurs, et
de toute notre espèce, le plus noble est celui qui fait la chasse à
l'homme.
On les traite de sournois et perfides, appellations qui les
flatteraient; mais ils protesteraient contre celle de lâches, qu'on leur
prodigue. Le courage et la lâcheté ne sont pas des faits d'ordre simple.
Certaines lâchetés comportent certains courages. Sans doute, ces truands
n'attaquent personne, tant qu'ils ne se croient pas les plus forts;
n'ayant aucun goût pour la haute lutte, ils préfèrent attirer l'ennemi
dans un piège, ou se jeter sur lui par derrière, procédé recommandé en
haute stratégie, pratiqué par tous les animaux de proie; ces chasseurs
ont appris du gibier à se dissimuler. S'ils font des prisonniers, ils
emmènent les filles et les femmes, et tout d'abord les jeunes garçons,
dont ils ont besoin pour remplir les vides que la mort ou les aventures
produisent dans leurs rangs, et que les naissances ne suffisent point à
combler, car elles sont peu nombreuses. Par suite des privations et de
la vie beaucoup trop rude qu'endurent les parents, les enfants naissent
moins robustes qu'on le suppose; rarement ils ont une constitution assez
bien trempée pour les mener jusqu'à quarante ans[209]. Plusieurs blancs
qu'ils avaient capturés et dont ils avaient apprécié la force ou la
valeur, ont été obligés de procréer un rejeton avec une fille de la
tribu, afin de conserver la bonne graine[210]. Mais le service rendu ne
les a pas toujours rachetés de la mort et des tortures; car ces sauvages
se délectent à faire subir aux prisonniers d'abominables supplices; ce
que Chateaubriand avait déjà raconté dans sa _Vierge des dernières
amours_.
[Note 209: Fossey, _Mexique_.]
[Note 210: Henry.]
Pour cruels, ils le sont. Constatons-le, sans les innocenter pour cela:
les supplices qu'ils infligent, ils savent les supporter. Et ils ne
trouvent pas mauvais qu'on les leur fasse subir, si par malheur ils se
sont laissé prendre. Il faut aussi mettre en ligne de compte qu'ils ont
pour distraction, à peu près unique, d'aboyer à la lune et qu'ils
éprouvent le besoin de quelques représentations plus émouvantes. N'en
ayant pas de simulées, ils se rabattront sur les réelles, car ils
manquent de théâtres pour drames et mélodrames. Eux aussi ont besoin de
contempler un héros aux prises avec l'adversité, «plaisir des dieux»
d'après la doctrine des Stoïciens, le plus beau spectacle qu'il soit
donné à l'homme de regarder. Ce qui explique aussi le succès des
autodafés et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux
hétérodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas
d'acteurs pour rire, ni de bourreaux délégués par la magistrature, sont
obligés de payer de leur personne, d'écorcher eux-mêmes le martyr, de
brûler eux-mêmes le délinquant à petit feu. Ne l'oublions pas: dès que
les fonctions réparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal
humain n'est pas encore satisfait; l'intelligence et l'imagination font
valoir leurs droits; la sensibilité ne veut pas rester inactive et
réclame sa quote-part d'émotions. Car «l'homme ne vit pas de pain
seulement».
En tant qu'individu, on ne peut pas être moins gêné que notre Apache de
toute espèce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce
soit; il fait toujours ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il peut. Dans
le cas d'une grande expédition, on se réunit sous le commandement d'un
camarade dont la supériorité personnelle s'impose et dont l'autorité
prend fin avec l'entreprise. Si les hostilités se prolongent, il va de
soi que l'influence du chef de guerre s'accroît souvent plus qu'on ne
voudrait[211]. Quelques tribus se prémunissent contre ce danger, en
reconnaissant une autorité purement morale à des _sachems_, ou Chefs de
la Paix, personnages toujours distincts des capitaines d'ordre
militaire; institution des plus intéressantes, mais qu'on ne saurait
étudier utilement dans ces hordes clairsemées.
[Note 211: Henry.]
Comme manifestation la plus élevée de la vie publique dans ces déserts,
ces primitifs célèbrent des néoménies. Autant qu'on peut le savoir, la
vénération de la Lune a partout précédé celle du Soleil. La nuit de la
fête, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons à ce propos
que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir
honoré le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionnés de
tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du
grain bouilli et fermenté[212]; s'ils ne fumaient et ne s'enivraient,
ils ne croiraient pas se préparer dignement à un acte religieux. Couchés
ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparition de la
reine des nuits. Dès qu'elle se montre à l'horizon, ils geignent en
choeur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes
de ces animaux ne tardent pas à leur répondre dans le lointain[213].
Cette parfaite imitation est la récompense d'une longue pratique.
Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul et même mot pour désigner
le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des
voyageurs ont même trouvé de l'analogie entre les langues de l'un et le
cri de l'autre[214]. Peu à peu les voix enflent, éclatent en jappements;
on dirait une meute en chasse, ou aboyant à la lune, ce qui est bien le
cas. Le concert continue par les rauquements du loup-hyène et de l'ours,
les bramements du cerf, les cris de tous les frères et cousins du monde
animal, les hennissements du cheval et du mulet, même les braiements de
l'âne, et tous alors de rire, ou plutôt de ricaner, car le rire implique
une mentalité peut-être supérieure à celle qu'ont atteinte ces sauvages
dégradés par la misère. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent
guère portés à la gaieté; ceux de l'Amérique du nord passent pour
mélancoliques, et ceux de l'Amérique du sud pour tristes:
[Note 212: Henry.]
[Note 213: Tiswin, Murphy, _Indian affairs_, 1857.]
[Note 214: Oscar Loew, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877.]
«L'Indien est toujours triste. Triste à l'église, triste en
sellant son cheval, triste en s'accroupissant sur le seuil de
la salle, triste en buvant, triste en dansant, triste en
courtisant sa belle; même sa chanson d'amour n'est qu'un
gémissement[215].»
[Note 215: Wiener, _Pérou_.]
Cependant, d'acte en acte, de scène en scène, les cris se sont faits
plus désordonnés, et la boisson aidant, la représentation dégénère en
charivari, lequel ne cesse qu'au matin.
Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette représentation un
acte religieux, un vrai mystère. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel
pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le
gibier abonde, prospère et se laisse prendre. Nous prenons cette
solennité pour un équivalent de la «Danse du Bison» décrite par Catlin,
et pratiquée par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges,--de la
fête «des Vessies», à laquelle nous avons assisté chez les Aléouts--des
réjouissances «du cerf[216]» que les anciens Romains déguisés en bêtes,
sauvages, célébraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle
année. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent
longtemps à s'en déshabituer, sous la pression de l'Église chrétienne,
laquelle par ses conciles et synodes, ses homélies et pénitentiaires ne
cessait d'admonester et de châtier les superstitieux qui «à Noël ou
jours autres», s'entêtaient à «courir les génisses[217]», faire le daim
ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les
mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en
donnent alors à coeur-joie. Tous les bons sujets et boute-en-train du
village se mettent dans la peau et le caractère de quelque animal, et la
bande joyeuse, accompagnée de musiciens, fait le pèlerinage des
cabarets. En tête, comme de juste, l'Ours dansant avec la dame son
épouse, au milieu d'oursons folâtrant et d'oursonnes folichonnant. Puis
le seigneur Boeuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la
nombreuse famille de veaux et de velles. Ensuite le Loup, la Louve et
les louveteaux, le Renard, la Renarde et les renardins... on voit la
kyrielle qui suit--la marche est fermée par un chameau de bosse
majestueuse.
[Note 216: _Solemnitas Cervuli_, d'après Denys d'Halicarnasse.]
[Note 217: Saint Firmin, cité dans _Mélusine_, II.]
* * * * *