Deux années après l'expédition de Béring et Tchirikof, en 1741, le

sergent Bassof, stationné au Kamtschatka, construisit un bateau en os,

et cingla à la bonne fortune vers les îles Aléoutes. En 1745, un autre

Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et, à son retour, raconta

que les plus précieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de

loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses récits

merveilleux excitèrent l'enthousiasme de gens hardis, décidés à réussir

coûte que coûte. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours

plus nombreux se mirent à la tête des indigènes inoffensifs, et bientôt

les traitèrent en esclaves.

En 1764, le gouvernement russe concéda l'exploitation de l'archipel à

une compagnie dite «Sibéro-Américaine», dont le siège administratif et

politique devait être à Pétersbourg, et le comptoir principal à

Irkoutsk. Conçue sur le modèle de la Compagnie des Indes, elle se

proposait de conquérir les Kouriles et l'Archipel Aléoute, prendre pied

sur le continent américain, du 54e degré nord à la Mer glaciale,

comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concédait le

droit d'enrôler des soldats, de construire des forts, d'arborer

pavillon. Le tout, à charge de prélever au profit de la Couronne 10 p.

100 sur ses bénéfices nets, sans préjudice d'un tribut en pelleteries

que paieraient les naturels: «Dans le cuir d'autrui, large courroie!»

Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations

magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils; ils apportaient

les arts et l'industrie de l'Occident; ils apportaient les félicités

éternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des

haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures,

plusieurs choses utiles, d'autres que la nouveauté faisait paraître

admirables; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse,

l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son âme. Ils

passaient pour des êtres divins, et leur empereur pour le Dieu du

monde[178]. Vu les bienfaits que conférait leur seule présence, ils ne

pouvaient pas moins faire que de s'adjuger le territoire, imposer

quelques redevances. Et les Aléouts de livrer leurs fourrures, d'admirer

la générosité des étrangers. Un jour, les gens du comptoir intimèrent

l'ordre de remettre la moitié, ni plus ni moins, du produit des chasses

et des pêches, «pour mieux le répartir suivant les besoins»; les naïfs

obéirent, espérant que leurs hôtes procéderaient à la distribution avec

plus d'intelligence et d'équité qu'ils ne faisaient eux-mêmes. On devine

comment s'opéra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible

logicien, fit justice des réclamations. Sans doute, ce confiant abandon

était une sottise inexcusable. Mais admirez la différence d'homme à

homme, de sauvage à civilisé! Que l'Assistance publique demande

seulement aux Parisiens la moitié de tous leurs revenus, gains et

salaires, pour en faire profiter les pauvres, les nécessiteux et

supprimer la misère..... Comme on lui répondra!

[Note 178: _Tanakh Magugu._]

Leur pouvoir se consolidant, les Russes levèrent le masque du

philanthrope, rognèrent de saison en saison la part des affamés et

besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d'huile les barriques,

ils se firent aussi cruels que les _Conquistadores_ l'avaient été pour

amasser l'or. Le traitant tourna vite à l'assassin. On en vit qui

s'amusaient à ranger ces misérables païens en ligne serrée, et pariaient

à travers combien de têtes pénétreraient les balles de carabine[179].

Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des

pères et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se

passait. L'impératrice Catherine, très pieuse comme on sait, voulant

faire quelque chose, décida, en 1793, qu'on enverrait des missionnaires

à ces pauvres Aléouts, pour leur inculquer le christianisme, et des

galériens pour les initier à l'agriculture. Par le vaisseau _les

Trois-Saints_, elle leur dépêcha une cargaison de forçats; l'illustre

amie des philosophes et des économistes n'imaginait rien de mieux en

faveur des malheureux indigènes. Mais qui l'eût cru? Les choses allèrent

de mal en pis. En 1799, réorganisation de l'entreprise: afin d'accomplir

une oeuvre civilisatrice, s'il faut en croire la charte

officielle,--afin de promouvoir le commerce et l'agriculture,--afin de

faciliter les découvertes scientifiques,--afin de propager la foi

orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirmée dans ses droits et

privilèges, fut transformée en représentante et déléguée de la Couronne,

qui lui donna des soldats. Résister à ses agissements devenait un crime.

Les Aléouts qu'on lui avait livrés comme sujets, elle les traita en

esclaves; sans leur donner aucune rémunération ni même les nourrir, elle

les accablait de corvées. Quand ils apportaient les pelleteries exigées,

ils n'avaient fait que leur devoir, et malheur à eux s'ils ne

l'accomplissaient pas[180]! Malgré les efforts des missionnaires, parmi

lesquels le brave père Innocent Veniani, l'évangélisation n'avançait

guère. Voilà qu'on imagina d'exempter les néophytes de toute redevance

pendant trois années consécutives. Miracle! Ce fut une Pentecôte

nouvelle, la grâce s'épancha à flots, la vérité illumina les coeurs, les

multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l'éternelle félicité

était dédaignée, tant qu'elle ne donnait pas une couverture et un

couteau pour arrhes; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles

et six hameçons[181].

[Note 179: Sauer, Billing's _Expedition_, append. 56. Sabalischin,

_Sibirische Briefe, Moskauer Zeitung_.]

[Note 180: Von Kittlitz, _Denkwürdigkeiten_, etc.]

[Note 181: Golovnine.]

Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Très

Honorables; ils qualifiaient d'Honorables leurs principaux employés, et

daignaient donner du «Demi-Honnêtes» à leurs écrivains et comptables,

appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice,

déclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait être mauvais

sujet, aventurier de vilaine espèce. Au dire de Langsdorf:

«Les Aléouts sont commandés par quelques _promyschlenik_[182],

scélérats ignares et malveillants, que des crimes multipliés

ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plaît

et n'ont aucun compte à rendre. Une peste terrible ferait moins

de ravages que cette administration-là.»

[Note 182: _Aventuriers._]

Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages

et fut hébergé de comptoir en comptoir, n'osait dire la vérité, mais la

laissait deviner:

«La Compagnie russo-américaine exige le service d'une moitié de

l'entière population masculine, âgée de 18 à 50 ans. Le travail

est entièrement gratuit. Elle engage aussi quelques salariés.

Pendant six mois les hommes vont sur mer à la chasse des

animaux marins, et pendant les six autres mois courent le

renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre

comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins

les plus indispensables de la famille.»

Trois générations de chrétiens et de civilisateurs suffirent pour

épuiser le pays et le saigner à blanc. Les îles étaient riches en

animaux à fourrure, donc il fallait exterminer les animaux à fourrure.

Des seules îles de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins,

pendant les trente années qui suivirent la découverte[183]. On tua tant,

que certaine année[184], environ 800,000 peaux étaient entassées dans

les magasins, et comme on n'en avait pas l'écoulement, on en brûla la

majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce

pillage finit par coûter au delà de ce qu'il rapportait; «l'affaire ne

payait plus», et en 1867, l'on vendit l'Aléoutie aux États-Unis, avec ce

qu'elle contenait encore d'Aléouts.

[Note 183: 1787-1817.]

[Note 184: 1803.]

Que feront les Américains de ce nouveau territoire dont ils ont

maintenant la responsabilité? Comment traiteront-ils les indigènes?--A

la façon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter

l'infortunée peuplade, ils ne pourraient: elle agonise déjà. Mais s'ils

veulent adoucir sa fin, qu'ils se hâtent.

Affamée, fatiguée, surmenée, la population a pris l'existence en dégoût.

Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir?

Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordèrent les

civilisés, escortés de leurs bienfaits, les Aléouts nombraient cent

mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre

nous paraît très exagéré. L'évaluation, peut-être encore trop forte,

donnée par Chélikof en 1791, portait cinquante mille âmes, dont le père

Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les

registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et,

dans ce total, comprenant les Russes et les métis, les Aléouts

proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le

changement de suzeraineté n'a point apporté, ne pouvait apporter

d'amélioration immédiate. Ainsi chez les Oulongues, visités par Dall,

sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalité est de 130

pour une nativité de 100. Les Aléoutes sont peu fécondes. On s'accorde à

dire que la race entière des Esquimaux dépérit rapidement, sauf

peut-être dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark

veille avec une sollicitude paternelle.

[Note 185: Le recensement américain opéré en 1880 sur le territoire

d'Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Aléouts, et 16,303 Inoïts,

éparpillés dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du

Kouskokolm, du Youkon, du Béring septentrional et de la côte arctique.]

Sur les Inoïts fait ravage la consomption, qui tue à elle seule plus

d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible fléau,

jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout à

côté, les Peaux-Rouges sont détruits par la petite vérole, triste cadeau

des Visages Pâles.

[Note 186: Hall.]

Pourquoi cette action funeste du civilisé sur le sauvage?--D'autres

apprécieront les causes physiologiques; examinons quelques-unes des

causes morales qui amènent ce résultat.

Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilisé, tout

grossier et ignorant qu'il soit, les Russes n'eurent qu'à se montrer

pour s'emparer de tout un archipel et réduire toute sa population en

servitude.

--L'Aléout était donc lâche et indigne de la liberté?

--Non pas. Écoutez le témoignage que donne à sa race un des hommes qui

la connaissent le mieux:

«Les Inoïts sont des Inoïts, Inoïts ils resteront.

L'indépendance est le trait essentiel de leur caractère; ils ne

supportent jamais la contrainte, quels engagements qu'ils aient

pris ou qu'on leur ait fait prendre. Nés libres, sur une terre

sauvage, ils veulent aller et venir à leur guise, jamais ils ne

se laisseront mener à la baguette[187].»

[Note 187: Hall.]

--Les Aléouts, cependant, se sont laissé mener à la baguette?...

--A la baguette.... cela mérite explication. Les Russes eussent

volontiers joué du knout et de la plète nationale sur ces fantasques

insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indifférence, et qui,

sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bâton. C'est parce

que les Russes prétendaient les mener à la baguette que les Aléouts

meurent ou sont morts. La vie sans liberté ne leur offrant aucun charme,

ils pensèrent s'enfuir dans l'autre monde, pour échapper aux tâcherons

et aux exacteurs. Ils avaient commencé par se donner sans réserve, mais

n'avaient pas pensé que ce serait pour être fouettés. Dociles et

disciplinables à un rare degré, ils avaient accepté la direction

d'hommes dont ils s'exagéraient la supériorité, et qu'ils prenaient pour

des frères aînés. Que n'eussent accompli des hommes intelligents et bons

avec ces volontés qui s'offraient de si bonne grâce! Mais quoi! des âmes

et des coeurs? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que

peaux de martre et de renard[188].

[Note 188: Voir Sproat, Rink et Bastian qui développent la même

idée.]

Généralisons la question:

Dans les luttes pour l'existence, à travers lesquelles l'humanité se

fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont égorgées par les

vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu

partout, au contact des blancs, se détraquer les systèmes politiques et

sociaux, les anciennes coutumes tomber en désuétude, les distinctions

antérieures devenir sans objet. Ce que les indigènes avaient pris

jusque-là pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, était

transformé en diables d'enfer; la conscience troublée ne se

reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et

l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafoués par un

paltoquet d'outre-mer, se sentaient dégradés, avaient perdu toute

volonté, toute dignité devant le pistolet, tonnerre de poche; les

sorciers eux-mêmes avaient perdu la tête, reconnaissant leur ridicule

impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier

tombaient paralysés devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses

flèches, un héros n'était plus qu'un sot en face d'une carabine. En

perdant toute confiance en eux-mêmes, ils perdaient le plaisir de vivre

et jusqu'à leur tempérament. Plus de joie ni de gaieté, plus de chants

ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes.

Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphère

épaisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funéraire...

celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].

[Note 189: Dall.]

La civilisation moderne, irrésistible quand elle détraque et désorganise

les sociétés barbares, se montre d'une singulière maladresse à les

améliorer. C'est faute de bonté, faute d'humanité. Notre génie ne se

montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et

patient, si bien porté à la justice et à l'équité, mais ne savoir que

subjuguer et fustiger, que décimer et détruire! Ce petit monde avait la

gaieté, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu'à travailler pour

vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et dès que

notre progrès l'accointa, le voilà triste et morose. Ce peuple est

toujours un enfant, mais un enfant désabusé; nous l'avons découragé par

tant d'injustices, tant troublé, tant affolé que nous avons brisé le

grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des

Guanches, naguère un des échantillons les mieux réussis de l'espèce.

Simples, heureux, innocents, ils avaient mérité qu'on donnât à leurs

îles le nom de «Fortunées». Nous les supprimâmes--pourquoi et comment?

Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Aléouts, on entendra

dire:--«Quel dommage!»

LES APACHES

CHASSEURS NOMADES ET BRIGANDS

Le nom d'Apaches est le terme générique qu'on donne à plusieurs tribus

indiennes de l'Amérique du nord, parmi lesquelles divers auteurs

comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les

Yumas, les Yampas, et les Athapaskes méridionaux, se subdivisant

eux-mêmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros,

Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Piñaleños, Coyoteros, Gileños,

Mimbreños. Les Apaches proprement dits se sont eux-mêmes donné

l'appellation de _Shis Inday_ ou hommes des bois. Ils parcourent, plutôt

qu'ils n'habitent, le vaste territoire à limites indécises, qui, des

rives du Grand-Lac Salé au nord, descend vers Chihuahua au sud, et

s'étend de la Californie et du Sonore à l'ouest, jusque dans le Texas et

le Nouveau Mexique à l'est; il est sillonné par le Rio Grande qui

débouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila

qui se déversent dans le Pacifique. Région rocailleuse, élevée de 700 à

2,000 mètres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coupés de

cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant,

qu'ont érodés les eaux. Au-dessus des plateaux s'élèvent de nombreux

pics détachés, très escarpés, excessivement froids en hiver; pour la

plupart émergeant de forêts, refuge des hommes et des bêtes. Pendant une

dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des

ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne,

puis, à l'entrée de la nuit, le froid tombe subitement des étoiles. Les

violents écarts de température provoquent des bouffées de vent qui

soulèvent des tourbillons d'une poussière alcaline, irritant les yeux et

les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en

octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientôt après les

fissures des rochers et des dépressions de terrain fleurissent et

verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs

retraites et derrière se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyène, et

l'Apache, redoutable aux hommes et à tous les animaux.

[Note 190: _Antilocapra americana_, Beard.]

* * * * *

C'est une belle bête féroce que l'Apache, nous pensons aux les Apaches

granivores, ou plutôt omnivores. Les Navajos, les Mohaves, les

Comanches, qui se donnent une nourriture assez variée, grâce à leur

agriculture naissante, sont presque tous hauts de six pieds, les femmes

n'étant pas de moins belle venue. La poitrine et les bras vigoureusement

musclés, les extrémités fines, des traits souvent agréables, de grands

yeux d'un noir brillant, d'un éclat singulier et d'un pouvoir de vision

vraiment extraordinaire, la figure assez large, constituent un superbe

ensemble. Le teint parcourt toutes les nuances du brun clair au brun

foncé en passant par le brique rouge; les cheveux sont noirs, et, détail

à noter, la barbe n'est pas mal fournie. On les a souvent donnés pour

les plus beaux échantillons de l'espèce humaine.

On n'en dirait pas autant des Apaches proprement dits, presque

exclusivement carnivores, et qu'on nous donne pour laids et

désagréables: masque impassible, traits ridés et flétris; figure large,

nez aplati, pommettes saillantes, bouche trop fendue, lèvres minces,

regard de travers. Les yeux légèrement obliques et dont l'éclat vitré

rappelle ceux du coyote, sont plus brillants que ceux de la plupart des

Indiens du nord. Les cheveux d'un noir mat, jamais peignés, retombent

sur les épaules en soies épaisses; autrement, ils sont à peu près

glabres. A côté de leurs grands voisins, ils paraissent rabougris, leur

taille moyenne n'étant que de cinq pieds cinq pouces.[191]

[Note 191: La taille de dix-huit Apaches et Tontos, mesurés par Ten

Kate, variait entre 1,67m et 1,84m. _Société Anthropologique,

Bulletin_, 1883.]

Les cactus mettent un cheval ou un mulet tout en sang, avant d'entamer

l'Apache. Son tégument épais le rend peu sensible à l'action des

intempéries. Par le soleil le plus ardent, ils vont et viennent sans

aucune protection; mais quand ils ont le loisir de prendre leurs aises,

ils s'enveloppent, à la mode des Australiens et Andamènes, la tête d'une

calotte de boue qui leur procure une agréable fraîcheur et les

débarrasse de la vermine; pour les mêmes raisons, ils s'enduisent le

corps d'une couche fangeuse. Ils se donnent généralement des mocassins,

modeste luxe, pour se protéger les pieds contre les épines, et à cet

effet, la forte semelle remonte en pointe large et recourbée. Quant aux

vêtements proprement dits, ils s'en affublent, moins par hygiène, encore

moins par pudeur, que par vanité et coquetterie, pour se faire valoir:

les hommes, par quelque trophée de meurtre et de rapine; les jeunes

femmes, par une loque de couleur, par un jupon d'écorce, par une toison

qu'elles ont ornée de barres et de lignes, industrieusement assouplie en

la frottant de cervelle. Quelques-unes se tatouent au menton; la suprême

élégance est de se barbouiller avec des couleurs criardes. Les ablutions

ne mettent nullement ce maquillage en danger, car on ne se baigne que

pour l'agrément, et l'eau n'abonde point. Soit à cause de leur

malpropreté, soit parce qu'ils ne se nourrissent que de chair, et

principalement de celle du cheval, de l'âne et du mulet, ces Apaches,

qui nous remettent en mémoire les hippophages de Solutré, dont les

ossements ont été trouvés mélangés à ceux de cinquante à cent mille

chevaux[192], ces Apaches, disons-nous, exhalent une pénétrante odeur

équinée, surtout quand ils sont échauffés. Les montures rebroussent

chemin dès qu'elles l'éventent[193]. Constatons une fois de plus que la

propreté du corps est le plus souvent un signe de civilisation déjà

avancée. A l'époque de la puberté, on arrache les sourcils aux filles,

poil à poil, et bientôt après, on les débarrasse même des cils.--Est-ce

pour les embellir[194]?

[Note 192: _Bulletin de la Société d'anthropologie_, 1874.]

[Note 193: Bancroft. L'odeur de fauve qu'émettent les

Néo-Calédoniens semble persister, malgré tous les soins de propreté.--V.

Patouillet, _Trois ans en Nouvelle-Calédonie_.]

[Note 194: Crémony.]

Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrés de charognes infectes

et de matières fécales, sont formées de gaules ou de branches

entrelacées de broussailles et de feuillage, qu'on recouvre de peaux,

gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se réfugient

volontiers dans les cavernes, où ils font de grands feux, et tout en

sueur, se couchent sur la pierre fraîche, ce qui leur vaut d'être

décimés par les rhumatismes et les pneumonies[195]; une large blessure

leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent à leur aise qu'à l'air

libre; ils se sentent oppressés sous un toit, enfermés entre des

murailles; ils ne jouissent réellement de la vie que dans leurs

expéditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial,

ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y

dormir quelques heures.

[Note 195: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]

* * * * *

Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amérique du nord; en troupeaux

innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des

Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du

blanc les a exterminés dans toute la partie du midi, fortement entamés

dans les régions septentrionales, et, par cela même, affamé les

populations qui s'en nourrissaient.--«Tuez les bisons, disait un

gouvernant des Visages Pâles, vos balles feront ricochet sur l'Indien.»

Si bien que l'Apache est réduit le plus souvent à «la petite chasse».

Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il

immobilise son corps brunâtre derrière des roches ou des broussailles

grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les

transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se déguiser en

yuccas; en rase campagne s'étendre sous une couverture de laine grise,

qu'ils avaient si bien tachetée de terre, que des soldats envoyés à leur

poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces

mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de

l'Australie.

[Note 196: Crémony.]

[Note 197: Bastian, _Culturvoelker Amerika's_.]

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 10 / 28 段