sergent Bassof, stationné au Kamtschatka, construisit un bateau en os,
et cingla à la bonne fortune vers les îles Aléoutes. En 1745, un autre
Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et, à son retour, raconta
que les plus précieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de
loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses récits
merveilleux excitèrent l'enthousiasme de gens hardis, décidés à réussir
coûte que coûte. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours
plus nombreux se mirent à la tête des indigènes inoffensifs, et bientôt
les traitèrent en esclaves.
En 1764, le gouvernement russe concéda l'exploitation de l'archipel à
une compagnie dite «Sibéro-Américaine», dont le siège administratif et
politique devait être à Pétersbourg, et le comptoir principal à
Irkoutsk. Conçue sur le modèle de la Compagnie des Indes, elle se
proposait de conquérir les Kouriles et l'Archipel Aléoute, prendre pied
sur le continent américain, du 54e degré nord à la Mer glaciale,
comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concédait le
droit d'enrôler des soldats, de construire des forts, d'arborer
pavillon. Le tout, à charge de prélever au profit de la Couronne 10 p.
100 sur ses bénéfices nets, sans préjudice d'un tribut en pelleteries
que paieraient les naturels: «Dans le cuir d'autrui, large courroie!»
Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations
magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils; ils apportaient
les arts et l'industrie de l'Occident; ils apportaient les félicités
éternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des
haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures,
plusieurs choses utiles, d'autres que la nouveauté faisait paraître
admirables; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse,
l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son âme. Ils
passaient pour des êtres divins, et leur empereur pour le Dieu du
monde[178]. Vu les bienfaits que conférait leur seule présence, ils ne
pouvaient pas moins faire que de s'adjuger le territoire, imposer
quelques redevances. Et les Aléouts de livrer leurs fourrures, d'admirer
la générosité des étrangers. Un jour, les gens du comptoir intimèrent
l'ordre de remettre la moitié, ni plus ni moins, du produit des chasses
et des pêches, «pour mieux le répartir suivant les besoins»; les naïfs
obéirent, espérant que leurs hôtes procéderaient à la distribution avec
plus d'intelligence et d'équité qu'ils ne faisaient eux-mêmes. On devine
comment s'opéra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible
logicien, fit justice des réclamations. Sans doute, ce confiant abandon
était une sottise inexcusable. Mais admirez la différence d'homme à
homme, de sauvage à civilisé! Que l'Assistance publique demande
seulement aux Parisiens la moitié de tous leurs revenus, gains et
salaires, pour en faire profiter les pauvres, les nécessiteux et
supprimer la misère..... Comme on lui répondra!
[Note 178: _Tanakh Magugu._]
Leur pouvoir se consolidant, les Russes levèrent le masque du
philanthrope, rognèrent de saison en saison la part des affamés et
besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d'huile les barriques,
ils se firent aussi cruels que les _Conquistadores_ l'avaient été pour
amasser l'or. Le traitant tourna vite à l'assassin. On en vit qui
s'amusaient à ranger ces misérables païens en ligne serrée, et pariaient
à travers combien de têtes pénétreraient les balles de carabine[179].
Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des
pères et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se
passait. L'impératrice Catherine, très pieuse comme on sait, voulant
faire quelque chose, décida, en 1793, qu'on enverrait des missionnaires
à ces pauvres Aléouts, pour leur inculquer le christianisme, et des
galériens pour les initier à l'agriculture. Par le vaisseau _les
Trois-Saints_, elle leur dépêcha une cargaison de forçats; l'illustre
amie des philosophes et des économistes n'imaginait rien de mieux en
faveur des malheureux indigènes. Mais qui l'eût cru? Les choses allèrent
de mal en pis. En 1799, réorganisation de l'entreprise: afin d'accomplir
une oeuvre civilisatrice, s'il faut en croire la charte
officielle,--afin de promouvoir le commerce et l'agriculture,--afin de
faciliter les découvertes scientifiques,--afin de propager la foi
orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirmée dans ses droits et
privilèges, fut transformée en représentante et déléguée de la Couronne,
qui lui donna des soldats. Résister à ses agissements devenait un crime.
Les Aléouts qu'on lui avait livrés comme sujets, elle les traita en
esclaves; sans leur donner aucune rémunération ni même les nourrir, elle
les accablait de corvées. Quand ils apportaient les pelleteries exigées,
ils n'avaient fait que leur devoir, et malheur à eux s'ils ne
l'accomplissaient pas[180]! Malgré les efforts des missionnaires, parmi
lesquels le brave père Innocent Veniani, l'évangélisation n'avançait
guère. Voilà qu'on imagina d'exempter les néophytes de toute redevance
pendant trois années consécutives. Miracle! Ce fut une Pentecôte
nouvelle, la grâce s'épancha à flots, la vérité illumina les coeurs, les
multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l'éternelle félicité
était dédaignée, tant qu'elle ne donnait pas une couverture et un
couteau pour arrhes; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles
et six hameçons[181].
[Note 179: Sauer, Billing's _Expedition_, append. 56. Sabalischin,
_Sibirische Briefe, Moskauer Zeitung_.]
[Note 180: Von Kittlitz, _Denkwürdigkeiten_, etc.]
[Note 181: Golovnine.]
Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Très
Honorables; ils qualifiaient d'Honorables leurs principaux employés, et
daignaient donner du «Demi-Honnêtes» à leurs écrivains et comptables,
appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice,
déclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait être mauvais
sujet, aventurier de vilaine espèce. Au dire de Langsdorf:
«Les Aléouts sont commandés par quelques _promyschlenik_[182],
scélérats ignares et malveillants, que des crimes multipliés
ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plaît
et n'ont aucun compte à rendre. Une peste terrible ferait moins
de ravages que cette administration-là.»
[Note 182: _Aventuriers._]
Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages
et fut hébergé de comptoir en comptoir, n'osait dire la vérité, mais la
laissait deviner:
«La Compagnie russo-américaine exige le service d'une moitié de
l'entière population masculine, âgée de 18 à 50 ans. Le travail
est entièrement gratuit. Elle engage aussi quelques salariés.
Pendant six mois les hommes vont sur mer à la chasse des
animaux marins, et pendant les six autres mois courent le
renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre
comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins
les plus indispensables de la famille.»
Trois générations de chrétiens et de civilisateurs suffirent pour
épuiser le pays et le saigner à blanc. Les îles étaient riches en
animaux à fourrure, donc il fallait exterminer les animaux à fourrure.
Des seules îles de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins,
pendant les trente années qui suivirent la découverte[183]. On tua tant,
que certaine année[184], environ 800,000 peaux étaient entassées dans
les magasins, et comme on n'en avait pas l'écoulement, on en brûla la
majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce
pillage finit par coûter au delà de ce qu'il rapportait; «l'affaire ne
payait plus», et en 1867, l'on vendit l'Aléoutie aux États-Unis, avec ce
qu'elle contenait encore d'Aléouts.
[Note 183: 1787-1817.]
[Note 184: 1803.]
Que feront les Américains de ce nouveau territoire dont ils ont
maintenant la responsabilité? Comment traiteront-ils les indigènes?--A
la façon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter
l'infortunée peuplade, ils ne pourraient: elle agonise déjà. Mais s'ils
veulent adoucir sa fin, qu'ils se hâtent.
Affamée, fatiguée, surmenée, la population a pris l'existence en dégoût.
Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir?
Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordèrent les
civilisés, escortés de leurs bienfaits, les Aléouts nombraient cent
mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre
nous paraît très exagéré. L'évaluation, peut-être encore trop forte,
donnée par Chélikof en 1791, portait cinquante mille âmes, dont le père
Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les
registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et,
dans ce total, comprenant les Russes et les métis, les Aléouts
proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le
changement de suzeraineté n'a point apporté, ne pouvait apporter
d'amélioration immédiate. Ainsi chez les Oulongues, visités par Dall,
sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalité est de 130
pour une nativité de 100. Les Aléoutes sont peu fécondes. On s'accorde à
dire que la race entière des Esquimaux dépérit rapidement, sauf
peut-être dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark
veille avec une sollicitude paternelle.
[Note 185: Le recensement américain opéré en 1880 sur le territoire
d'Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Aléouts, et 16,303 Inoïts,
éparpillés dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du
Kouskokolm, du Youkon, du Béring septentrional et de la côte arctique.]
Sur les Inoïts fait ravage la consomption, qui tue à elle seule plus
d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible fléau,
jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout à
côté, les Peaux-Rouges sont détruits par la petite vérole, triste cadeau
des Visages Pâles.
[Note 186: Hall.]
Pourquoi cette action funeste du civilisé sur le sauvage?--D'autres
apprécieront les causes physiologiques; examinons quelques-unes des
causes morales qui amènent ce résultat.
Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilisé, tout
grossier et ignorant qu'il soit, les Russes n'eurent qu'à se montrer
pour s'emparer de tout un archipel et réduire toute sa population en
servitude.
--L'Aléout était donc lâche et indigne de la liberté?
--Non pas. Écoutez le témoignage que donne à sa race un des hommes qui
la connaissent le mieux:
«Les Inoïts sont des Inoïts, Inoïts ils resteront.
L'indépendance est le trait essentiel de leur caractère; ils ne
supportent jamais la contrainte, quels engagements qu'ils aient
pris ou qu'on leur ait fait prendre. Nés libres, sur une terre
sauvage, ils veulent aller et venir à leur guise, jamais ils ne
se laisseront mener à la baguette[187].»
[Note 187: Hall.]
--Les Aléouts, cependant, se sont laissé mener à la baguette?...
--A la baguette.... cela mérite explication. Les Russes eussent
volontiers joué du knout et de la plète nationale sur ces fantasques
insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indifférence, et qui,
sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bâton. C'est parce
que les Russes prétendaient les mener à la baguette que les Aléouts
meurent ou sont morts. La vie sans liberté ne leur offrant aucun charme,
ils pensèrent s'enfuir dans l'autre monde, pour échapper aux tâcherons
et aux exacteurs. Ils avaient commencé par se donner sans réserve, mais
n'avaient pas pensé que ce serait pour être fouettés. Dociles et
disciplinables à un rare degré, ils avaient accepté la direction
d'hommes dont ils s'exagéraient la supériorité, et qu'ils prenaient pour
des frères aînés. Que n'eussent accompli des hommes intelligents et bons
avec ces volontés qui s'offraient de si bonne grâce! Mais quoi! des âmes
et des coeurs? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que
peaux de martre et de renard[188].
[Note 188: Voir Sproat, Rink et Bastian qui développent la même
idée.]
Généralisons la question:
Dans les luttes pour l'existence, à travers lesquelles l'humanité se
fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont égorgées par les
vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu
partout, au contact des blancs, se détraquer les systèmes politiques et
sociaux, les anciennes coutumes tomber en désuétude, les distinctions
antérieures devenir sans objet. Ce que les indigènes avaient pris
jusque-là pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, était
transformé en diables d'enfer; la conscience troublée ne se
reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et
l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafoués par un
paltoquet d'outre-mer, se sentaient dégradés, avaient perdu toute
volonté, toute dignité devant le pistolet, tonnerre de poche; les
sorciers eux-mêmes avaient perdu la tête, reconnaissant leur ridicule
impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier
tombaient paralysés devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses
flèches, un héros n'était plus qu'un sot en face d'une carabine. En
perdant toute confiance en eux-mêmes, ils perdaient le plaisir de vivre
et jusqu'à leur tempérament. Plus de joie ni de gaieté, plus de chants
ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes.
Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphère
épaisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funéraire...
celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].
[Note 189: Dall.]
La civilisation moderne, irrésistible quand elle détraque et désorganise
les sociétés barbares, se montre d'une singulière maladresse à les
améliorer. C'est faute de bonté, faute d'humanité. Notre génie ne se
montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et
patient, si bien porté à la justice et à l'équité, mais ne savoir que
subjuguer et fustiger, que décimer et détruire! Ce petit monde avait la
gaieté, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu'à travailler pour
vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et dès que
notre progrès l'accointa, le voilà triste et morose. Ce peuple est
toujours un enfant, mais un enfant désabusé; nous l'avons découragé par
tant d'injustices, tant troublé, tant affolé que nous avons brisé le
grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des
Guanches, naguère un des échantillons les mieux réussis de l'espèce.
Simples, heureux, innocents, ils avaient mérité qu'on donnât à leurs
îles le nom de «Fortunées». Nous les supprimâmes--pourquoi et comment?
Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Aléouts, on entendra
dire:--«Quel dommage!»
LES APACHES
CHASSEURS NOMADES ET BRIGANDS
Le nom d'Apaches est le terme générique qu'on donne à plusieurs tribus
indiennes de l'Amérique du nord, parmi lesquelles divers auteurs
comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les
Yumas, les Yampas, et les Athapaskes méridionaux, se subdivisant
eux-mêmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros,
Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Piñaleños, Coyoteros, Gileños,
Mimbreños. Les Apaches proprement dits se sont eux-mêmes donné
l'appellation de _Shis Inday_ ou hommes des bois. Ils parcourent, plutôt
qu'ils n'habitent, le vaste territoire à limites indécises, qui, des
rives du Grand-Lac Salé au nord, descend vers Chihuahua au sud, et
s'étend de la Californie et du Sonore à l'ouest, jusque dans le Texas et
le Nouveau Mexique à l'est; il est sillonné par le Rio Grande qui
débouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila
qui se déversent dans le Pacifique. Région rocailleuse, élevée de 700 à
2,000 mètres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coupés de
cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant,
qu'ont érodés les eaux. Au-dessus des plateaux s'élèvent de nombreux
pics détachés, très escarpés, excessivement froids en hiver; pour la
plupart émergeant de forêts, refuge des hommes et des bêtes. Pendant une
dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des
ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne,
puis, à l'entrée de la nuit, le froid tombe subitement des étoiles. Les
violents écarts de température provoquent des bouffées de vent qui
soulèvent des tourbillons d'une poussière alcaline, irritant les yeux et
les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en
octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientôt après les
fissures des rochers et des dépressions de terrain fleurissent et
verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs
retraites et derrière se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyène, et
l'Apache, redoutable aux hommes et à tous les animaux.
[Note 190: _Antilocapra americana_, Beard.]
* * * * *
C'est une belle bête féroce que l'Apache, nous pensons aux les Apaches
granivores, ou plutôt omnivores. Les Navajos, les Mohaves, les
Comanches, qui se donnent une nourriture assez variée, grâce à leur
agriculture naissante, sont presque tous hauts de six pieds, les femmes
n'étant pas de moins belle venue. La poitrine et les bras vigoureusement
musclés, les extrémités fines, des traits souvent agréables, de grands
yeux d'un noir brillant, d'un éclat singulier et d'un pouvoir de vision
vraiment extraordinaire, la figure assez large, constituent un superbe
ensemble. Le teint parcourt toutes les nuances du brun clair au brun
foncé en passant par le brique rouge; les cheveux sont noirs, et, détail
à noter, la barbe n'est pas mal fournie. On les a souvent donnés pour
les plus beaux échantillons de l'espèce humaine.
On n'en dirait pas autant des Apaches proprement dits, presque
exclusivement carnivores, et qu'on nous donne pour laids et
désagréables: masque impassible, traits ridés et flétris; figure large,
nez aplati, pommettes saillantes, bouche trop fendue, lèvres minces,
regard de travers. Les yeux légèrement obliques et dont l'éclat vitré
rappelle ceux du coyote, sont plus brillants que ceux de la plupart des
Indiens du nord. Les cheveux d'un noir mat, jamais peignés, retombent
sur les épaules en soies épaisses; autrement, ils sont à peu près
glabres. A côté de leurs grands voisins, ils paraissent rabougris, leur
taille moyenne n'étant que de cinq pieds cinq pouces.[191]
[Note 191: La taille de dix-huit Apaches et Tontos, mesurés par Ten
Kate, variait entre 1,67m et 1,84m. _Société Anthropologique,
Bulletin_, 1883.]
Les cactus mettent un cheval ou un mulet tout en sang, avant d'entamer
l'Apache. Son tégument épais le rend peu sensible à l'action des
intempéries. Par le soleil le plus ardent, ils vont et viennent sans
aucune protection; mais quand ils ont le loisir de prendre leurs aises,
ils s'enveloppent, à la mode des Australiens et Andamènes, la tête d'une
calotte de boue qui leur procure une agréable fraîcheur et les
débarrasse de la vermine; pour les mêmes raisons, ils s'enduisent le
corps d'une couche fangeuse. Ils se donnent généralement des mocassins,
modeste luxe, pour se protéger les pieds contre les épines, et à cet
effet, la forte semelle remonte en pointe large et recourbée. Quant aux
vêtements proprement dits, ils s'en affublent, moins par hygiène, encore
moins par pudeur, que par vanité et coquetterie, pour se faire valoir:
les hommes, par quelque trophée de meurtre et de rapine; les jeunes
femmes, par une loque de couleur, par un jupon d'écorce, par une toison
qu'elles ont ornée de barres et de lignes, industrieusement assouplie en
la frottant de cervelle. Quelques-unes se tatouent au menton; la suprême
élégance est de se barbouiller avec des couleurs criardes. Les ablutions
ne mettent nullement ce maquillage en danger, car on ne se baigne que
pour l'agrément, et l'eau n'abonde point. Soit à cause de leur
malpropreté, soit parce qu'ils ne se nourrissent que de chair, et
principalement de celle du cheval, de l'âne et du mulet, ces Apaches,
qui nous remettent en mémoire les hippophages de Solutré, dont les
ossements ont été trouvés mélangés à ceux de cinquante à cent mille
chevaux[192], ces Apaches, disons-nous, exhalent une pénétrante odeur
équinée, surtout quand ils sont échauffés. Les montures rebroussent
chemin dès qu'elles l'éventent[193]. Constatons une fois de plus que la
propreté du corps est le plus souvent un signe de civilisation déjà
avancée. A l'époque de la puberté, on arrache les sourcils aux filles,
poil à poil, et bientôt après, on les débarrasse même des cils.--Est-ce
pour les embellir[194]?
[Note 192: _Bulletin de la Société d'anthropologie_, 1874.]
[Note 193: Bancroft. L'odeur de fauve qu'émettent les
Néo-Calédoniens semble persister, malgré tous les soins de propreté.--V.
Patouillet, _Trois ans en Nouvelle-Calédonie_.]
[Note 194: Crémony.]
Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrés de charognes infectes
et de matières fécales, sont formées de gaules ou de branches
entrelacées de broussailles et de feuillage, qu'on recouvre de peaux,
gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se réfugient
volontiers dans les cavernes, où ils font de grands feux, et tout en
sueur, se couchent sur la pierre fraîche, ce qui leur vaut d'être
décimés par les rhumatismes et les pneumonies[195]; une large blessure
leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent à leur aise qu'à l'air
libre; ils se sentent oppressés sous un toit, enfermés entre des
murailles; ils ne jouissent réellement de la vie que dans leurs
expéditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial,
ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y
dormir quelques heures.
[Note 195: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]
* * * * *
Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amérique du nord; en troupeaux
innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des
Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du
blanc les a exterminés dans toute la partie du midi, fortement entamés
dans les régions septentrionales, et, par cela même, affamé les
populations qui s'en nourrissaient.--«Tuez les bisons, disait un
gouvernant des Visages Pâles, vos balles feront ricochet sur l'Indien.»
Si bien que l'Apache est réduit le plus souvent à «la petite chasse».
Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il
immobilise son corps brunâtre derrière des roches ou des broussailles
grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les
transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se déguiser en
yuccas; en rase campagne s'étendre sous une couverture de laine grise,
qu'ils avaient si bien tachetée de terre, que des soldats envoyés à leur
poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces
mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de
l'Australie.
[Note 196: Crémony.]
[Note 197: Bastian, _Culturvoelker Amerika's_.]