Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la

métempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n'est qu'une

dissolution momentanée, elle dure le temps qu'il faut à l'âme chassée de

son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d'homme, de loup

ou de corbeau--il n'importe. Muer en cachalot... quelle félicité! Les

malades et les infirmes demandent souvent qu'on les tue au plus tôt,

pour renaître jeunes et vigoureux.

Suivant la croyance généralement adoptée, l'âme a le choix entre deux

séjours outre-tombe: celui d'en haut, _Coudli-Parmian_; celui d'en bas,

_Adli-Parmian_, au fond de la mer. Le dernier est le préférable de

beaucoup, dans une zone de ciel inclément et de terre inhospitalière, où

presque toute la nourriture vient de l'Océan. Les Guinéens, aussi,

croient savoir que les âmes continuent leur existence dans les

profondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il s'éloigne un peu des

côtes, le coeur lui manque quand il ne se sent plus à proximité des

morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les félicités

du paradis chrétien. On les interrompit:

[Note 165: Rink, Markham.]

--«Et les phoques? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous

des phoques dans votre ciel?

--Des phoques? Non certes. Que feraient les phoques là-haut?

Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les

chérubins et les séraphins, les Dominations et les Puissances,

les Douze Apôtres, les vingt-quatre vieillards...

--C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous?

--Des animaux, aucun... Si, cependant, nous avons l'Agneau,

nous avons un lion, un aigle, un veau... mais qui n'est pas

votre veau marin, nous avons...

--Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui

manque de phoques ne peut pas nous convenir!»

Au fond de l'Océan résident les bienheureux, les _arcissat_, recrutés

parmi les baleiniers héroïques, parmi les bons marins noyés dans la

tempête, parmi les hommes de coeur qui se sont suicidés plutôt que de

vivre à la charge de leur famille, parmi «les femmes bien tatouées»

mortes en couches, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la

maternité. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis

sous-marin s'ouvrent d'elles-mêmes. Mais le commun des martyrs n'y

pénètre que par le «sentier du Chien», chemin obscur, passant par les

fiords, par des fentes de rocher; il faut dévaler cinq jours durant; on

n'arrive que les membres meurtris et ensanglantés, si l'on arrive. Un

coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et

l'on choit dans quelque précipice. A certain moment, il faut se tenir en

équilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont,

pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues

avant d'arriver à la porte gardée par des chiens monstrueux! Les âmes se

guident par les sons d'un tambour magique qui résonne dans le lointain;

tant pis pour celles qui se dévoient, dévorées par des animaux

fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie

touche au port et va se loger sous la croûte de terre qu'elle habitait

quand elle avait un corps. Aléouts, Koloches, Taïtanes, tous ont leur

canton souterrain.

Combien plus facile la montée du ciel, vers lequel l'âme n'a qu'à se

laisser aller, en flottant comme une fumée! Mais les gens de coeur

réprouvent cette mollesse, préfèrent affronter les épouvantes du chemin

lugubre. De peur que le mourant ne défaille au dernier moment, les amis

l'arrachent à sa couche, le déposent à terre, et tout vivant, lui

plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la première

impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces

régions inférieures, où, dans les salles toujours tièdes et lumineuses

d'un kajim immense résonnent les tambourins éternels! Autour des énormes

piliers sur lesquels la terre est fondée, on saute, on joue aux barres,

on représente de splendides ballets. Et ces festins! ces mangaries! et

les cétacés, et les cachalots,--prodigieux autant que le Léviathan du

banquet d'Abraham,--qu'engloutiront les âmes esquimaudes![166]

[Note 166: Même récompense leur était dévolue par les Mexicains.]

Quelle différence entre l'Enfer souterrain, séjour de liesse, et

l'atmosphère, autre Océan, mais aux profondeurs stériles, déserts

immenses, hantés par la Famine! Les âmes flottent dans les nuages,

errent dolentes, affamées, transies, secouées et culbutées par les

intempéries, en danger d'être entraînées dans les tourbillons des

espaces célestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps

à autre; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrément; dans les

aurores boréales leurs innombrables multitudes courent et bondissent à

travers les cieux, rapides comme l'éclair. Divisées en deux camps, on

les a vues pousser, de-ci de-là, une tête de cétacé qui leur servait de

balle. Même elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors

en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artères la belle

liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle

bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle!

Physiciens de même force,

«les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que

dans la céleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent

d'une ivresse qui serait éternelle, si elle n'était interrompue

par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et

tant d'autruches que les plumes tombant en amas, forment les

nuages au-dessus de nos têtes[167].»

[Note 167: De Moussy, _Confédération argentine_.]

Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquin aléouts, ont

donné corps à ce catéchisme rudimentaire, l'ont développé en un système

subtil et compliqué:

Après le dernier soupir, l'organisme se décompose en ses éléments

premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilité aussi longtemps

qu'il conserve sa forme. L'âme, ténue et transparente comme l'air, mais

d'aspect tant soit peu grisâtre, se dédouble en Ombre et en Esprit: la

première se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces

aériens. Si nous interprétons correctement nos textes, l'Ombre des

Hyperboréens, vapeur du sang, paraît correspondre à la _psyché_

gréco-romaine, représenter l'espèce dans l'individu. Les Ombres restent

dans Coudli un temps quelconque,--les unes davantage, les autres moins,

puis rentrent dans le corps d'une femme, fréquemment avertie par songe,

et renaissent sur terre.--Quant à l'Esprit, il opère la respiration, il

constitue l'élément irréductible, le noyau de la personnalité. Par

l'Ombre, l'homme fait partie intégrante de l'humanité; par l'Esprit, il

s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit

le «vent frais» des Égyptiens, le _rouach_ de l'Ancien Testament, le

_pneuma_ du Nouveau, l'_aura_ des stoïciens. Sorti du grand réservoir

atmosphérique, il y rentrera. Tornasouk, l'Être Suprême, est appelé le

«Seigneur des Brises[168]». Ceux dont l'excellence native est prouvée

par une activité hors ligne, vont s'associer aux autres Esprits qui

demeurent par delà le firmament, sphère solide comme son nom l'indique,

calotte circulaire qui a la dureté et la couleur transparente de la

glace bleue, et qui tourne autour d'une montagne prodigieusement haute,

un Mérou situé tout au fond des régions polaires. Les Esprits, qui ont

appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se

mêler aux étoiles; car tous les astres furent des Inoïts. Quant au «moi»

des lâches, quant à celui des méchants sorciers, la tempête les balaie

et les pourchasse; le vent apporte leurs gémissements. Ils peuvent

s'obstiner dans leur déchéance, empirer leur misère, mais cela ne les

mènera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidité, perdent le

sentiment et finalement l'existence; l'air dont ils se composaient

rentre en des substances nouvelles.

[Note 168: _Sille minua, Sille nelegak._]

--Mais, ô docteur subtil, comment font vos bienheureux pour pérambuler

les étoiles en même temps que l'Élysée des abîmes marins? Comment

l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister séparément?

L'Hyperboréen balbutie: «Les pères nous ont enseigné ainsi.»--S'il eût

étudié dans nos écoles, il pourrait demander:

--Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule présent à la fois

dans l'Hadès et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos

angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homère

et Virgile?

* * * * *

Mieux que toute chose, le repos plaît aux Aléouts, le doux nonchaloir.

Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonnés, ils se plaisent à

contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore,

pour se donner un bain de lumière. Toujours est-il que, de grand matin

déjà, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages,

pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur échappent; de leur

direction, de leurs formes et nuances, ils déduisent le temps qu'il

fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils

ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans

souffler mot. En dépit des brumes et des vents glacés, ces rêveurs

indolents et mélancoliques connaissent le «kief» des Orientaux. La

paresse n'est point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et

conscience un travail considérable, s'ils en ont compris la nécessité;

mais ils prendront garde à ne dépenser en peine et en efforts que

l'indispensable, préférant, comme le sage Salomon, «une seule poignée

avec repos, à deux pleines poignées avec tracas et rongement d'esprit».

Doués d'une endurance à toute épreuve, ils résistent au froid, à la

faim, à la fatigue, avec un calme et une sérénité qui méritaient

l'admiration et leur ont valu le mépris. Tant qu'ils ne sont pas poussés

à bout,--et alors leur rage ne connaît aucune borne, et s'ils ne se

peuvent venger, ils se suicideront sans hésiter,--les Aléouts ont la

forte patience du boeuf, la douceur affectueuse de la vache; aussi

n'a-t-on pas manqué de dire que leur patience, attribut bestial, dérive

de l'insensibilité. La douleur serait bien vive et l'oppression bien

dure qui provoqueraient une plainte; la maladie n'arrache aucun soupir,

aucun gémissement.

N'ayant rien mis sous la dent depuis trois à quatre jours, cet homme

peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge:--«Tu

souffres?»--Il ne répond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement.

Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un piège à loup ou

renard. Le fer barbelé ne peut être retiré qu'à travers le membre; ils

subissent l'opération sans geste d'impatience, au besoin, l'exécutent

tout seuls. Du reste, ces blessures, traitées par la diète et le repos,

ne tardent pas à guérir.

A la différence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se

talochent; leur dépit ne se manifeste que par des observations

désagréables à l'adresse des parents. D'ailleurs, à se chamailler on

serait empêché, les termes d'injure et d'insulte faisant défaut à la

langue. Mais il y a été pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui

s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes

outrageants, tiré du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilités

s'engageaient de tribu à tribu, la plus enragée dressait une embuscade,

tentait un mauvais coup, le réussissait ou non, puis battait en

retraite. Pareilles attrapades n'étaient point fréquentes, puisque le

père Veniani ne vit pas une seule rixe à Ounalaska, pendant dix ans de

séjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent

d'armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les

combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu'un seul cas

de meurtre; personne ne frayait avec son auteur, chacun l'évitait.

Pacifiques à l'excès, ils se soumettront à qui voudra les commander,--il

leur est pourtant très désagréable d'obéir,--mais de lutter et se

quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d'une

façon plus tranchée qu'il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d'un

avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent:

«Explique tes raisons. Peut-être sais-tu du nouveau?»--Ces naïfs osent à

peine engager une affaire d'achat ou de vente pour leur propre compte;

modestes à l'excès, ils ne peuvent, sans malaise, s'entendre louer, et

rougissent jusqu'aux oreilles si on les complimente devant un ami; par

contre, des reproches devant un étranger les mettront en fureur. Avec

toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits,

d'abominables colères:

«Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour décharger le

bateau; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les

épaules, quand Charley, sans motif apparent, d'un coup

vigoureux, lui déchargea son harpon dans le dos; heureusement

que la pointe s'arrêta dans l'épaisseur des habits. L'autre se

retourna sans mot dire, dégagea le harpon, et reprit sa marche.

Quand ils s'en prennent à leurs épouses, ils saisissent le

premier objet qui leur tombe sous la main: couteau, pierre ou

hache, et le lancent sur leur moitié,--ils en font autant à

leurs chiens. Quoique souvent maltraitée, la femme est l'objet

d'une affection réelle et constante[169]».

[Note 169: Hall.]

Explique qui pourra ces contradictions et ces inégalités de caractère.

Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait

vécu de longues années chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter

leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bonté.

«Jugez de leur probité. Nous avions déchargé tout un attirail:

bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins,

lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux

représentaient des trésors; ils n'y touchèrent pas, bien que

toute cette marchandise restât à l'abandon, sans aucune garde

ou surveillance[170].»

[Note 170: _Id._]

«Assailli par une tempête, le capitaine d'un bateau, qui avait

des marchandises à transporter par delà le détroit de Béring,

jetait ses matelots par-dessus bord, l'un après l'autre, sans

qu'ils y trouvassent rien à redire. Ne s'étaient-ils pas

engagés d'honneur à remettre la cargaison à bon port[171]?»

[Note 171: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]

Tout individu qui recueille du bois flotté, ou quelque lais de naufrage,

n'a qu'à mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et à la fixer

par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu'il lui plaira. Qu'on

découvre une cache de viande, on n'y touchera pas, quelle que soit la

disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont

le même respect pour les provisions qu'ils trouvent accrochées à un

arbre.

Honnêteté et véracité sont soeurs. L'Aléout, incapable de mentir,

accablerait de son dédain l'homme qu'il surprendrait en mensonge, de la

vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincérité, il considère comme ne

lui appartenant plus l'objet qu'il a promis; il le met de côté et,

quelque besoin qu'il en ait, ne se l'empruntera même pas. Refuser un de

ses présents, surtout s'il est peu considérable, c'est montrer qu'on ne

l'aime pas.

Les marchés se font par intermédiaire. Tant que dure la négociation, le

vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et réciproquement. «Par

timidité», nous dit-on. Et si c'était par gentilhommerie? et pour mieux

assurer l'équité des transactions? Ils s'abstiennent de traiter aucune

affaire quand un membre de la communauté est malade[172]. Serait-ce par

égard pour celui qui souffre, sentiment raffiné des convenances? La

femme reste en dehors de toute affaire commerciale; on la veut au-dessus

de tout soupçon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes,

ni même avec d'autres femmes.

[Note 172: Rink.]

La théorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale; le

capital se reproduisant à perpétuité et multipliant par le travail

d'autrui... quelle monstruosité pour ces gens de bonne volonté, qui

prêtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n'ont pas un besoin

immédiat, auxquels il ne vient pas même l'idée de se faire indemniser,

si l'emprunteur a perdu ou endommagé l'objet! Bien plus, qu'un chasseur

ne puisse relever les pièges qu'il a tendus, qui les ira visiter aura le

gibier. Pour prendre du poisson, les étrangers eux-mêmes peuvent

profiter des barrages qu'ils n'ont ni établis ni installés. Que diraient

de ces moeurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon? Tout gibier

exceptionnel, gros comme la baleine, ou d'espèce rare, appartient à la

communauté; on s'arrange de manière que tous y participent. Il est rare

qu'un chef de famille possède autre chose qu'une barque et un traîneau,

ses vêtements, ses armes et quelques outils.

Communistes sans le savoir, les Inoïts n'ont que les rudiments de la

propriété privée qu'ils savent pourtant si bien respecter. Vivant en des

plaines de neige, vaquant en compagnie à la plupart de leurs travaux sur

la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu'on ne saurait découper en

lots et lopins, parceler en domaines, le partage égalitaire qu'ils font

de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils

périraient les uns après les autres. Tout phoque capturé est réparti, au

moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S'ils ne

font pas les portions strictement égales, c'est qu'ils attribuent les

plus grosses aux enfants; les adultes n'ont plus rien depuis longtemps,

que les mioches reçoivent encore quelque chose.

Le fond du caractère est si bien communiste, que tout Esquimau qui

arrive à posséder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout

distribuer, disant, lui aussi, qu'il est plus heureux de donner que de

recevoir. La scène ci-après se passe sur les bords du Youkon:

«Tous les voisins avaient été invités. Jeux, chants, danses et

banquets durèrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes

provisions épuisées, l'hôte et l'hôtesse, vêtus de neuf, se

mirent à faire des présents, donnant à chaque ami ce qu'ils

pensaient lui convenir. Ils distribuèrent de la sorte 10

fusils, 10 habillements complets, 200 brasses de perles

enfilées et des pelus en quantité: 10 de loup, 50 de biche, 100

de phoque, 200 de castor, 500 de zibeline, et de nombreuses

couvertures. Après quoi, l'hôte et l'hôtesse dépouillèrent

leurs costumes, dont ils firent aussi présent, se rhabillèrent

avec des guenilles, et pour terminer firent une petite

harangue: «Nous vous avons témoigné notre affection. Maintenant

nous sommes plus pauvres qu'aucun de vous et ne le regrettons

pas. Nous n'avons plus rien. Votre amitié nous suffit!»

Chacun fit un geste de remerciement, et se retira en silence. La fête

avait coûté quinze années de travaux, d'économies et de privations[173].

La famille n'avait pas tout perdu, puisqu'elle avait gagné l'estime et

la reconnaissance de ses concitoyens; ce qu'elle avait dépensé

matériellement lui était rendu en honneur et en considération. Qui a

montré tant de munificence et de générosité, devient une sorte de

personnage consulaire, est consulté dans les cas difficiles, et

lorsqu'il a parlé, nul ne se permet de contredire[174].

[Note 173: Dall.]

[Note 174: Wrangell, _Observations sur le N.-O. Amérique_.]

Et leur hospitalité! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud,

sous la même couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec émotion,

comment un jour qu'il était revenu tout transi, une vieille maman prit

ses pieds glacés, et après les avoir bien frottés, les mit dans sa gorge

pour les mieux réchauffer.

A part les vices et dérèglements sexuels, ces braves gens ont réalisé

l'idéal ébionite. Ce sont vraiment les «pauvres», les «simples de

coeur», dont l'_Imitation de Jésus-Christ_ prêche l'exemple; «les gueux»

de Béranger, «les gueux qui s'aiment entre eux».

Qui a, partage avec qui n'a rien. L'affamé, sans mot d'excuse, ni parole

de prière, va s'asseoir à côté de celui qui mange, met la main au plat.

Les Européens, toujours défiants et prompts aux jugements sévères, ne

pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces moeurs de

communistes. En effet, les innocents, dans leurs premières visites aux

navires, faisaient comme chez eux, attrapaient ce qui leur plaisait,

l'emportaient, pensant qu'il n'y avait que la peine de prendre.

S'apercevant que les étrangers trouvaient cette conduite détestable, ils

restituèrent ce qu'ils s'étaient indûment approprié, se mirent en frais

pour rentrer en grâce.

«Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus

de moralité qu'aucune autre race.»

Des missionnaires grecs--nous honorons leur sincérité--avouèrent que les

Aléouts ne pouvaient que perdre au changement qu'on leur proposait, et

que leur conversion au christianisme serait peu désirable[175].

L'exemple n'est pas tout à fait isolé; d'honnêtes évangélistes danois en

dirent autant des Nicobariens, et s'en retournèrent.

[Note 175: Bastian, _Rechtsverhaeltnisse_, LXXIX.]

Chose singulière! les Grecs et les Romains s'épanchaient en éloges sur

les hommes par delà les vents du nord, «les Hyperboréens sans reproche»,

qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur

douceur et leurs moeurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la

légende; sauf que les _hyperborei campi_ et les _hyperboreæ oræ_

d'Horace et de Virgile étaient supposés se trouver sous «un ciel où le

soleil ne se couchait pas», ce qui à la rigueur pourrait s'expliquer par

le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette légende soit

aucunement fondée en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte

de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le

voeu secret de tous les coeurs, n'est pas une triste duperie, que la

fraternité entre les hommes n'est point une chimère. Convaincus qu'il

est possible de réaliser leur idéal, des fervents ont raconté, ils ont

même cru, que leur rêve avait déjà reçu accomplissement, que cela

s'était vu... Où?--Bien loin, bien loin, à tous les bouts du monde--chez

les Hyperboréens--chez les gymnosophistes de l'Inde--chez les

Éthiopiens--dans le royaume du Prêtre Jean--dans celui de l'Eldorado--et

aussi dans l'abbaye de Thélème.

* * * * *

--Et rien du gouvernement?

--En effet, nous l'avions oublié. Ce qui nous excuse, c'est que les

Aléouts n'en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus

s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obéissait. Les baleiniers

et les angakout exerçaient une influence prédominante, en vertu de leur

intelligence et de leur bravoure reconnues pour supérieures; mais

quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards

aussi se géraient en conseillers publics; on s'en rapportait à eux,

parce qu'on le voulait bien. Les îles importantes, les grandes

agglomérations, étaient arrivées à une manière de représentant. Un

_Tajoun_[176], président élu, centralisait les informations, gouvernait

à la papa. On l'exemptait des corvées, et des rameurs étaient attachés à

son bateau d'office, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il

possédait quelques esclaves qu'on immolait à sa mort pour lui tenir

compagnie; les Koloches n'ont pas encore abandonné la coutume. Les

prérogatives du Tajoun n'étaient guère qu'honorifiques. S'il était

désigné pour diriger une expédition de pêche, l'entreprise terminée,

adieu le commandement, car «notre ennemi, c'est notre maître». Les

légendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurpé

le pouvoir; elles célèbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs

publics[177].

[Note 176: Ou _Taljoun_, _Toïôn_]

[Note 177: Rink.]

En somme, l'Esquimau n'est point dépourvu d'ambition, mais il recherche

moins la domination que la supériorité, il préfère la direction au

commandement. Il n'a pas besoin, comme nous, d'une autorité devant

laquelle il faille trembler, il n'arme pas la Justice d'un glaive,

l'Autorité d'une massue aux clous d'airain. Sans prisons ni gendarmes,

sans huissiers ni recors, comment fait-il donc? Pauvre sauvage, ne le

voilà-t-il pas bien à plaindre!

* * * * *

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 9 / 28 段