Mais sans banquet pas de vraie fête. Sortent comme de dessous

terre des enfants superbement accoutrés, marchant en mesure,

avec une gravité parfaite, apportant des platées de poisson

bouilli, des viandes, des lampées d'huile, de la moelle de

renne, et, pour dessert, des myrtiles brouillées dans la

graisse et la neige. Les hôtes conviés à la solennité

consomment une telle quantité de provisions, que souvent la

fête est suivie d'une véritable famine--mais on n'en a que plus

d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse générale, après

laquelle chacun est gratifié d'une pincée de tabac[140].»

[Note 140: Dall.]

Les solennités de l'An Neuf ne sont pas toujours célébrées par les deux

sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fête à part--et

peine de mort pour les curieux ou les indiscrètes.

On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dépouillait

ses vêtements, même par les froids de plusieurs degrés. La nudité est le

vêtement sacré, l'homme le revêt pour approcher la divinité. Quand il

gèle à pierre fendre, les pas ne traînent guère, et la gesticulation

s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larvées. Le masque aveugle,

retenu par une courroie bouclée derrière la tête et un mors que crochent

les dents, empêche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds.

Il ne sert qu'une fois; après la solennité on le met en pièces. Tant

qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il représente,

génie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien

de lui ouvrir les yeux.

Agape ou sainte communion:

«Les jeunes gens se sont badigeonnés et mis en couleur;

marchant à la queue leu leu, ils quêtent de famille en famille,

emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orné de

gala, l'orchestre joue des mélopées monotones que l'assistance

accompagne. Arrivent les quêteurs, psalmodiant et sifflotant

aussi. Ils élèvent leur plat au-dessus de la tête, le

présentent aux points cardinaux en commençant par le Nord. Les

Quatre Vents sont invités par l'angakok, qui implore leur

bienveillance.

«Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger

en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes.

Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouchée

par-là, pensent à Sidné, lui demandent sa protection. Chacun

trempe son doigt dans la jarre, avale une gorgée, toujours en

invoquant Sidné, et en murmurant son propre nom, le lieu et

l'époque de sa naissance. Après quoi chacun offre à tout le

monde quelque chose à manger, persuadé que plus il se montrera

généreux, plus Sidné se montrera favorable[141].»

[Note 141: Hall.]

Mais qui est donc Sidné?

Sidné[142], la mère des Esquimaux et des hommes, est, en dernière

analyse, la Terre, génitrice de tous animaux, bêtes et gens. Avant

l'institution relativement moderne de la paternité, la maternité

existait; elle fut la première notion qui germa dans les cerveaux, au

moins dans les espèces vivipares. De même que l'enfant se fait une

poupée, de même notre espèce naissante se créa un monde fantastique,

image et reflet du monde réel, tel qu'il le concevait, et le fit

présider par une Mère, par une Cybèle. Sidné n'a pas encore été

détrônée; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de

côté.--Ces pauvres Hyperboréens sont encore si arriérés!

[Note 142: Nommée aussi _Arnarkouagsak_.]

Toutes ces populations célèbrent au nouvel an leurs Éleusinies,

ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Fêtes du

Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, à ces

Rogations de chasse, pompes du renouveau, observées jusque chez les

tribus bordières de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas

abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et

anglo-saxonnes.

[Note 143: Spix, und Martius, Bates.]

[Note 144: Adalbert Kühn.]

«A l'époque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un

déguisé en femme, vont de hutte en hutte éteindre toutes les

lumières, les rallumer à un feu vierge, s'écrient: «De soleil

nouveau, lumière nouvelle.»

En effet, d'année en année, les printemps produisent chacun sa

génération d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les

feux, toutes les lumières n'ont pas même vertu; il y a des époques de

disette ou d'abondance, des saisons fécondes ou stériles. L'homme

voudrait remédier à cette inégalité? corriger la veine? Il se met en

tête de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce désir naquit

l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent à favoriser la

production au grand profit de la consommation.

Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux

années, le ciel verse trois gouttes dans les éléments. La première tombe

dans l'air, y suscite la puissance créatrice; la seconde tombe dans

l'eau, de là entrera dans les veines des animaux pour réveiller l'amour;

la troisième tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].

[Note 145: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]

--C'est bien cela! disent les Hyperboréens, mais nous allons vous conter

la chose par le menu:

A l'an nouveau la Mère Gigogne du pôle monte de son taudis

enfumé, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre

sur le Midi, aspire l'air frais, éternue, renifle à plaisir.

Restaurée, ravigotée, elle quiert sa grande lampe, la garnit,

versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout

déborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammèches et

gouttes brûlantes se font animaux qui respirent, herbes qui

verdoient, boutons qui fleurissent. Mère-Grand asperge les airs

qu'emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur volée;

Mère-Grand asperge les eaux, et poissons de frétiller. Quand la

Vieille est de bonne humeur, elle s'amuse au jeu, fait pleuvoir

le lard fondu; en tant que Mère Abonde elle fait foisonner

toute créature; mais quand elle se montre en Chiche Face,

vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi

conduite si dissemblable? C'est que la mémé est de bonne ou de

mauvaise humeur; de mauvaise, quand les poux et autres acarus

la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de

prévoir la chose, et dans la visite qu'ils lui font, de

l'égayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa

chevelure[146].

[Note 146: Rink.]

Ce thème mythique se prête à des variations nombreuses. Voyons celle des

Tchougatches:

«La fête était depuis longtemps attendue par l'école des

angakout, qui menaient les idoles s'entre-visiter[147] d'île en

île, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles

aux influences spirites, les vieux chamanes se sont préparés

par un long jeûne; les membres de leur famille n'ont rien mangé

depuis la veille, et même se sont fait vomir.

[Note 147: Cf. les _lectisternies_ romaines, les politesses que se

rendaient les patrons et patronnes des églises, villes et couvents au

moyen âge.]

«Au jour solennel la grand'salle du kajim, éclairée par nombre

de lampions, est envahie par des gars affublés d'oripeaux

excentriques, coiffés de chapeaux, bois ou jonc, façonnés en

becs, hures, mufles et gueules; ils imitent les cris et

mouvements des bêtes. Après un superbe vacarme, ils suspendent

à des cordes une centaine de vessies, prises à des animaux tous

tués à coups de flèche. Quatre oiseaux en bois sculpté: deux

perdrix, une mouette et une orfraie, la dernière à tête

humaine, sont articulés à la manière de pantins. On tire les

ficelles, et l'orfraie de secouer sa tête, la mouette de

claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les

perdrix d'agiter les ailes. Au centre de l'édifice, un pieu,

enveloppé d'herbages, personnifie Jug Jak, l'Esprit de la

mer[148]. A chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont

mis à flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte,

des victuailles, préalablement offertes à chacun des

Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par

l'assemblée, qui ne s'y ménage pas[149].»

[Note 148: Zagoskine, _Annales des Voyages_, 1850.]

[Note 149: Hall.]

Faut-il expliquer que les vessies, échauffées par la flamme, symbolisent

les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la

forêt et tous ses habitants? Qu'elles symbolisent l'esprit de vie[150]

qui entre dans les narines? N'avons-nous pas là dans les _Lettres à

Émilie_ que Flore est réveillée par Zéphyre?

[Note 150: Cf. Isaïe, 2, 22, Job, 27, 3.]

A leur _Coleda_, les Serbes font brûler une bûche de chêne, l'arrosent

de vin, la frappent en faisant voler les étincelles, et crient: «Autant

d'étincelles, autant de chèvres et brebis! Autant d'étincelles, autant

de cochons et de veaux! Autant d'étincelles, autant de réussites et

bénédictions[151]!»

[Note 151: Schwenck, _Mythologie der Slaven_.]

Nous avons sous les yeux une gravure[152] représentant une fête

anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La cérémonie esquimale s'y

retrouve en ses éléments essentiels. On danse autour d'un billot

flambant, le _Yule log_, au-dessus duquel rôtissent les porcs dont on va

se régaler. Hertha, et à ses côtés deux garçons affublés en corbeaux à

large bec, Hertha, arrive sur un char que traînent de robustes gaillards

muflés en ours. Suit le cortège: loups, sangliers, renards, cerfs

auxquels les chasseurs font fête; l'hypocras et l'hydromel coulent à

tirelarigot. De ces fêtes à nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age,

la transition est facile.

[Note 152: D'après un tableau de Corbould.]

Variante kolioutche:

Les officiants font leur entrée, s'annonçant comme chasseurs et gibier;

les premiers tout nus, mais armés de poignards en cuivre, à lame

brillante, les autres accoutrés en phoques à peau luisante et tachetée,

en poissons et volatiles, en loups et chiens fièrement panachés. Ils

tournent autour d'un grand feu allumé au milieu de la salle. Des souris,

des oiseaux empaillés avec soin sont suspendus à des ficelles[153].

Surgit une sourde et lente cantilène:

[Note 153: Wrangell, _Observations dans le N.-O. Amérique_.]

_Hi yangah yangeh,

Ha ha yangah_[154]

indéfiniment répétée, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace,

se rapproche, s'avive et s'accentue en éclats de tonnerre, puis s'arrête

brusquement. Un rideau se lève. Paraît un chamane, cheveux flottants,

figure masquée en mufle, manteau accoutré d'affiquets bizarres, de

colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les

spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des

chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque

aveugle. Soudain, il se met à courir dans le sens du soleil. Les

chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et

se lancent à sa poursuite comme une meute. L'autre détale, file comme le

vent. Il pressent les coups envoyés à son adresse, les esquive avec une

admirable agilité; son masque ne l'empêche pas de tourner et virer, de

sauter à droite, de bondir à gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison

qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives

étincelles.

[Note 154: Hooper's _Tuski_.]

Qu'est-ce que cela signifie?

Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour

reproduire son espèce; exploit que toute l'assistance fête par des

acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le

gibier se reproduise, que la race ne s'éteigne pas. Aussi les Esquimaux,

quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque

fragment d'un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une

pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit même où la bête

était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui

jettent quelques gouttes sur la tête; sans doute afin que l'âme se

réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande

fontaine des existences.--Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont

perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du

terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils

lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre

membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un

rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques

gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.

Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis

en scène; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le

coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la

continuation de l'espèce; une potée d'huile, une marmite de graisse a

flambé, illuminant la salle entière.

Au terme du mystère, quand le dernier acteur--un prêtre--vient d'être

expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l'avis

d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques

sont hantés par le génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent.

Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on

tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l'instant:

il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on

interroge, vite il répond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus

et incohérents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.

A la rigueur, il n'était pas indispensable que l'angakok mourût pour

servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert

toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées,

les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les étend,

mains attachées derrière le dos; tête entre jambes, à côté d'un tambour

et d'une peau étendue; puis, les lumières éteintes, on se retire en

fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif

tambouriner en invoquant son Génie, dont l'approche, indiquée par des

coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement

de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage; demandes et

réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières,

plus personne: le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la

cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance,

dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur

armoire.

Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reçu que de

prétendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles à contenter,

veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt

dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. Toutefois, ils

n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le

panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque

temps.

Ces drames sont avant tout, et d'un bout à l'autre, des opérations

magiques; insistons sur ce fait. Le sorcier «court le garou», se masque

de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les

animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces

cérémonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidné, le Soleil, source

de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes

générateurs. Ces Inoïts pourraient s'entendre avec les campagnards de

Suisse et d'Allemagne, allumant des feux de Pâques, lançant des disques

incandescents dans les airs, et faisant dévaler une roue enflammée du

haut d'une colline abrupte. A leur fête de Sada, sur tous les sommets,

les Persans aussi font flamber des bûchers, dans lesquels le roi, les

grands personnages, les notables, jettent des animaux, à la queue ou aux

pattes desquels ils ont attaché des brandons d'herbe sèche. Les

misérables créatures s'enfuient, portant la flamme par monts et par

vaux[155]. Symbole brutal et féroce d'un fait grandiose. La Bible

raconte l'espièglerie du héros qui lâcha dans les blés quantité de

renards qu'il avait liés deux à deux, torche brûlant en queue; légende

molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque évidemment la

chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-même, Samson ou le

Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en présence du

souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place

Saint-Jacques, un bûcher où périssaient des poulets et des chats.

Pratique semblable n'est peut-être pas tout à fait oubliée dans le Haut

Dauphiné.

[Note 155: Hyde, _Veterum Persarum religionis historia_.]

«De toutes les fêtes que j'ai vues, raconte Lucien[156] de

Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils célèbrent à

Hiérapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands

arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amène des

chèvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que l'on

suspend aux arbres. L'intérieur du bûcher est rempli d'oiseaux,

de vêtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de

toutes les contrées d'alentour, une multitude accourt à cette

fête, que les uns appellent le «Bûcher» et les autres la

«Lampe».

[Note 156: _De Deâ Syrâ._]

--«Voire, l'homme est plus un que divers.»

* * * * *

Ceci nous amène à parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire

des populations kadiakes et aléoutes avant l'invasion russe, les balles

explosibles et les harpons lancés par des canons.

Les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de

ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prêtres brasseurs; les Todas

des Nilgherris leurs divins fromagiers; nos Aléouts, les Koniagas et

autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la

confraternité que des individus ayant passé par des épreuves

redoutables, initiés dans les traditions et légendes du puissant cétacé,

le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et

une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, monté sur

son petit bateau en peau de phoque, alla seul à la rencontre de l'énorme

animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait à bout

de le tuer[157],--à ce que racontent les indigènes; mais nous

soupçonnons qu'ils relataient là un exploit de magicien. Ce personnage

lançait sur la baleine un dard fadé, nous dit-on, puis s'enfermait dans

une cabane isolée, où il passait trois fois vingt-quatre heures sans

manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gémissements(?) de la

baleine blessée, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrième jour

retournait à la mer. S'il trouvait la bête morte, il se hâtait

d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur

que sa magie ne portât préjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait

encore, quelque faute avait été commise, et il rentrait en sa hutte pour

recommencer la conjuration[158].

[Note 157: De Mofras, _Exploration de l'Orégon_.]

[Note 158: Venjaminof.]

La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient

d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul

alors n'aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques,

n'aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.

Mais pour être divins, ils n'étaient pas immortels. A leur décès, les

confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils étaient

d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon préféré;

le conservait en manière de talisman. D'autres déposaient dans une

cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau

courante. La veille d'une expédition, les compagnons visitaient leur

_Campo Santo_, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le

liquide qu'avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du

défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les

multiples superstitions de la nécromancie.

Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des héros défunts qui se

communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs

qualités nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre,

emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien; mesure de

prudence: on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa

victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants

propagent la faim-valle, appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne

peut s'assouvir. Un conte inoït[160] dit l'histoire d'un scélérat qui

viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta

certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de

folie, se jeta sur sa femme qu'il déchira à belles dents; dévora ses

enfants, dévora ses chiens; on le tua, autrement, il eût dévoré tout le

monde.

[Note 159: _Journal des Missions évangéliques_, 1881.]

[Note 160: Rink, _Eskimo Tales_.]

Aux temps de la barbarie chrétienne, les églises s'entre-dérobaient les

trésors qu'elles présentaient à la vénération des fidèles, chipaient une

boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle

de saint Pierre. De même en Aléoutie, des amateurs furettent après les

corps sacrés des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les

confréries volent les confréries. Telle famille possède dans son

sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine,

secret transmis par le père à ses fils. Foin de la moralité vulgaire! Il

serait honteux de voler une fourrure, exécrable d'emporter un morceau de

corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des

saints patrons et génies protecteurs, par ruse ou par violence[161].

[Note 161: Cf. _Juges_, XVII, XVIII.]

Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de

tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknành, dont une loge ou

confrérie avait fait son champ de repos. Ces sépultures, toujours

reléguées au loin, étaient cachées en des falaises abruptes ou au sommet

de collines à peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les

antiques ruines du Pérou, découvrit dans une anfractuosité de roche

plusieurs momies qu'on y avait cachées en se laissant glisser par des

cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait

sauter. Les croyances analogues créent des pratiques analogues.

D'Orbigny et Dall croient avoir remarqué qu'il répugne aux Aléouts de

mettre les cadavres en contact immédiat avec le sol; il ne serait donc

pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de

mousses sèches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une

fissure de roc, ou hissés dans une manière de barque montée sur pieux.

Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les

genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchés de

leur long, ou fichés debout, cuirassés dans une armure de bois, la tête

cachée derrière un masque figuré, qui protège les vivants contre les

yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas

de les fermer, il faut encore les aveugler. Était-ce le motif qui

portait aussi des Assyriens, plusieurs Égyptiens[163], quelques

Grecs--au moins ceux de l'antique Mycènes--à masquer leurs morts?

coutume qu'on retrouve chez les Denè Dindjié[164] et les nègres

d'Australie, avec lesquels les Aléouts ont des ressemblances si

nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois.

[Note 162: 1872-1873.]

[Note 163: Ebers, l'_Égypte_.]

[Note 164: Petitot.]

* * * * *

La mère, qui perd son nourrisson, dépose le pauvre «papouse» dans une

boîte élégamment ornée qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long

temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlève les

moisissures, la désinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs

tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'état.

Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent

dans le nôtre. Immortel le ciron, éternels les moustiques. Le mort se

fait suivre de tout son attirail de pêche; il s'en servira. Les outils

et vêtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent

en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire

la tristesse.

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 8 / 28 段