terre des enfants superbement accoutrés, marchant en mesure,
avec une gravité parfaite, apportant des platées de poisson
bouilli, des viandes, des lampées d'huile, de la moelle de
renne, et, pour dessert, des myrtiles brouillées dans la
graisse et la neige. Les hôtes conviés à la solennité
consomment une telle quantité de provisions, que souvent la
fête est suivie d'une véritable famine--mais on n'en a que plus
d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse générale, après
laquelle chacun est gratifié d'une pincée de tabac[140].»
[Note 140: Dall.]
Les solennités de l'An Neuf ne sont pas toujours célébrées par les deux
sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fête à part--et
peine de mort pour les curieux ou les indiscrètes.
On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dépouillait
ses vêtements, même par les froids de plusieurs degrés. La nudité est le
vêtement sacré, l'homme le revêt pour approcher la divinité. Quand il
gèle à pierre fendre, les pas ne traînent guère, et la gesticulation
s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larvées. Le masque aveugle,
retenu par une courroie bouclée derrière la tête et un mors que crochent
les dents, empêche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds.
Il ne sert qu'une fois; après la solennité on le met en pièces. Tant
qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il représente,
génie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien
de lui ouvrir les yeux.
Agape ou sainte communion:
«Les jeunes gens se sont badigeonnés et mis en couleur;
marchant à la queue leu leu, ils quêtent de famille en famille,
emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orné de
gala, l'orchestre joue des mélopées monotones que l'assistance
accompagne. Arrivent les quêteurs, psalmodiant et sifflotant
aussi. Ils élèvent leur plat au-dessus de la tête, le
présentent aux points cardinaux en commençant par le Nord. Les
Quatre Vents sont invités par l'angakok, qui implore leur
bienveillance.
«Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger
en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes.
Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouchée
par-là, pensent à Sidné, lui demandent sa protection. Chacun
trempe son doigt dans la jarre, avale une gorgée, toujours en
invoquant Sidné, et en murmurant son propre nom, le lieu et
l'époque de sa naissance. Après quoi chacun offre à tout le
monde quelque chose à manger, persuadé que plus il se montrera
généreux, plus Sidné se montrera favorable[141].»
[Note 141: Hall.]
Mais qui est donc Sidné?
Sidné[142], la mère des Esquimaux et des hommes, est, en dernière
analyse, la Terre, génitrice de tous animaux, bêtes et gens. Avant
l'institution relativement moderne de la paternité, la maternité
existait; elle fut la première notion qui germa dans les cerveaux, au
moins dans les espèces vivipares. De même que l'enfant se fait une
poupée, de même notre espèce naissante se créa un monde fantastique,
image et reflet du monde réel, tel qu'il le concevait, et le fit
présider par une Mère, par une Cybèle. Sidné n'a pas encore été
détrônée; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de
côté.--Ces pauvres Hyperboréens sont encore si arriérés!
[Note 142: Nommée aussi _Arnarkouagsak_.]
Toutes ces populations célèbrent au nouvel an leurs Éleusinies,
ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Fêtes du
Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, à ces
Rogations de chasse, pompes du renouveau, observées jusque chez les
tribus bordières de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas
abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et
anglo-saxonnes.
[Note 143: Spix, und Martius, Bates.]
[Note 144: Adalbert Kühn.]
«A l'époque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un
déguisé en femme, vont de hutte en hutte éteindre toutes les
lumières, les rallumer à un feu vierge, s'écrient: «De soleil
nouveau, lumière nouvelle.»
En effet, d'année en année, les printemps produisent chacun sa
génération d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les
feux, toutes les lumières n'ont pas même vertu; il y a des époques de
disette ou d'abondance, des saisons fécondes ou stériles. L'homme
voudrait remédier à cette inégalité? corriger la veine? Il se met en
tête de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce désir naquit
l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent à favoriser la
production au grand profit de la consommation.
Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux
années, le ciel verse trois gouttes dans les éléments. La première tombe
dans l'air, y suscite la puissance créatrice; la seconde tombe dans
l'eau, de là entrera dans les veines des animaux pour réveiller l'amour;
la troisième tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].
[Note 145: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]
--C'est bien cela! disent les Hyperboréens, mais nous allons vous conter
la chose par le menu:
A l'an nouveau la Mère Gigogne du pôle monte de son taudis
enfumé, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre
sur le Midi, aspire l'air frais, éternue, renifle à plaisir.
Restaurée, ravigotée, elle quiert sa grande lampe, la garnit,
versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout
déborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammèches et
gouttes brûlantes se font animaux qui respirent, herbes qui
verdoient, boutons qui fleurissent. Mère-Grand asperge les airs
qu'emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur volée;
Mère-Grand asperge les eaux, et poissons de frétiller. Quand la
Vieille est de bonne humeur, elle s'amuse au jeu, fait pleuvoir
le lard fondu; en tant que Mère Abonde elle fait foisonner
toute créature; mais quand elle se montre en Chiche Face,
vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi
conduite si dissemblable? C'est que la mémé est de bonne ou de
mauvaise humeur; de mauvaise, quand les poux et autres acarus
la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de
prévoir la chose, et dans la visite qu'ils lui font, de
l'égayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa
chevelure[146].
[Note 146: Rink.]
Ce thème mythique se prête à des variations nombreuses. Voyons celle des
Tchougatches:
«La fête était depuis longtemps attendue par l'école des
angakout, qui menaient les idoles s'entre-visiter[147] d'île en
île, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles
aux influences spirites, les vieux chamanes se sont préparés
par un long jeûne; les membres de leur famille n'ont rien mangé
depuis la veille, et même se sont fait vomir.
[Note 147: Cf. les _lectisternies_ romaines, les politesses que se
rendaient les patrons et patronnes des églises, villes et couvents au
moyen âge.]
«Au jour solennel la grand'salle du kajim, éclairée par nombre
de lampions, est envahie par des gars affublés d'oripeaux
excentriques, coiffés de chapeaux, bois ou jonc, façonnés en
becs, hures, mufles et gueules; ils imitent les cris et
mouvements des bêtes. Après un superbe vacarme, ils suspendent
à des cordes une centaine de vessies, prises à des animaux tous
tués à coups de flèche. Quatre oiseaux en bois sculpté: deux
perdrix, une mouette et une orfraie, la dernière à tête
humaine, sont articulés à la manière de pantins. On tire les
ficelles, et l'orfraie de secouer sa tête, la mouette de
claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les
perdrix d'agiter les ailes. Au centre de l'édifice, un pieu,
enveloppé d'herbages, personnifie Jug Jak, l'Esprit de la
mer[148]. A chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont
mis à flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte,
des victuailles, préalablement offertes à chacun des
Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par
l'assemblée, qui ne s'y ménage pas[149].»
[Note 148: Zagoskine, _Annales des Voyages_, 1850.]
[Note 149: Hall.]
Faut-il expliquer que les vessies, échauffées par la flamme, symbolisent
les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la
forêt et tous ses habitants? Qu'elles symbolisent l'esprit de vie[150]
qui entre dans les narines? N'avons-nous pas là dans les _Lettres à
Émilie_ que Flore est réveillée par Zéphyre?
[Note 150: Cf. Isaïe, 2, 22, Job, 27, 3.]
A leur _Coleda_, les Serbes font brûler une bûche de chêne, l'arrosent
de vin, la frappent en faisant voler les étincelles, et crient: «Autant
d'étincelles, autant de chèvres et brebis! Autant d'étincelles, autant
de cochons et de veaux! Autant d'étincelles, autant de réussites et
bénédictions[151]!»
[Note 151: Schwenck, _Mythologie der Slaven_.]
Nous avons sous les yeux une gravure[152] représentant une fête
anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La cérémonie esquimale s'y
retrouve en ses éléments essentiels. On danse autour d'un billot
flambant, le _Yule log_, au-dessus duquel rôtissent les porcs dont on va
se régaler. Hertha, et à ses côtés deux garçons affublés en corbeaux à
large bec, Hertha, arrive sur un char que traînent de robustes gaillards
muflés en ours. Suit le cortège: loups, sangliers, renards, cerfs
auxquels les chasseurs font fête; l'hypocras et l'hydromel coulent à
tirelarigot. De ces fêtes à nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age,
la transition est facile.
[Note 152: D'après un tableau de Corbould.]
Variante kolioutche:
Les officiants font leur entrée, s'annonçant comme chasseurs et gibier;
les premiers tout nus, mais armés de poignards en cuivre, à lame
brillante, les autres accoutrés en phoques à peau luisante et tachetée,
en poissons et volatiles, en loups et chiens fièrement panachés. Ils
tournent autour d'un grand feu allumé au milieu de la salle. Des souris,
des oiseaux empaillés avec soin sont suspendus à des ficelles[153].
Surgit une sourde et lente cantilène:
[Note 153: Wrangell, _Observations dans le N.-O. Amérique_.]
_Hi yangah yangeh,
Ha ha yangah_[154]
indéfiniment répétée, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace,
se rapproche, s'avive et s'accentue en éclats de tonnerre, puis s'arrête
brusquement. Un rideau se lève. Paraît un chamane, cheveux flottants,
figure masquée en mufle, manteau accoutré d'affiquets bizarres, de
colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les
spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des
chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque
aveugle. Soudain, il se met à courir dans le sens du soleil. Les
chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et
se lancent à sa poursuite comme une meute. L'autre détale, file comme le
vent. Il pressent les coups envoyés à son adresse, les esquive avec une
admirable agilité; son masque ne l'empêche pas de tourner et virer, de
sauter à droite, de bondir à gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison
qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives
étincelles.
[Note 154: Hooper's _Tuski_.]
Qu'est-ce que cela signifie?
Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour
reproduire son espèce; exploit que toute l'assistance fête par des
acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le
gibier se reproduise, que la race ne s'éteigne pas. Aussi les Esquimaux,
quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque
fragment d'un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une
pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit même où la bête
était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui
jettent quelques gouttes sur la tête; sans doute afin que l'âme se
réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande
fontaine des existences.--Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont
perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du
terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils
lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre
membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un
rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques
gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.
Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis
en scène; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le
coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la
continuation de l'espèce; une potée d'huile, une marmite de graisse a
flambé, illuminant la salle entière.
Au terme du mystère, quand le dernier acteur--un prêtre--vient d'être
expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l'avis
d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques
sont hantés par le génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent.
Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on
tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l'instant:
il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on
interroge, vite il répond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus
et incohérents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.
A la rigueur, il n'était pas indispensable que l'angakok mourût pour
servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert
toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées,
les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les étend,
mains attachées derrière le dos; tête entre jambes, à côté d'un tambour
et d'une peau étendue; puis, les lumières éteintes, on se retire en
fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif
tambouriner en invoquant son Génie, dont l'approche, indiquée par des
coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement
de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage; demandes et
réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières,
plus personne: le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la
cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance,
dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur
armoire.
Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reçu que de
prétendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles à contenter,
veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt
dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. Toutefois, ils
n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le
panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque
temps.
Ces drames sont avant tout, et d'un bout à l'autre, des opérations
magiques; insistons sur ce fait. Le sorcier «court le garou», se masque
de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les
animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces
cérémonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidné, le Soleil, source
de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes
générateurs. Ces Inoïts pourraient s'entendre avec les campagnards de
Suisse et d'Allemagne, allumant des feux de Pâques, lançant des disques
incandescents dans les airs, et faisant dévaler une roue enflammée du
haut d'une colline abrupte. A leur fête de Sada, sur tous les sommets,
les Persans aussi font flamber des bûchers, dans lesquels le roi, les
grands personnages, les notables, jettent des animaux, à la queue ou aux
pattes desquels ils ont attaché des brandons d'herbe sèche. Les
misérables créatures s'enfuient, portant la flamme par monts et par
vaux[155]. Symbole brutal et féroce d'un fait grandiose. La Bible
raconte l'espièglerie du héros qui lâcha dans les blés quantité de
renards qu'il avait liés deux à deux, torche brûlant en queue; légende
molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque évidemment la
chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-même, Samson ou le
Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en présence du
souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place
Saint-Jacques, un bûcher où périssaient des poulets et des chats.
Pratique semblable n'est peut-être pas tout à fait oubliée dans le Haut
Dauphiné.
[Note 155: Hyde, _Veterum Persarum religionis historia_.]
«De toutes les fêtes que j'ai vues, raconte Lucien[156] de
Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils célèbrent à
Hiérapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands
arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amène des
chèvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que l'on
suspend aux arbres. L'intérieur du bûcher est rempli d'oiseaux,
de vêtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de
toutes les contrées d'alentour, une multitude accourt à cette
fête, que les uns appellent le «Bûcher» et les autres la
«Lampe».
[Note 156: _De Deâ Syrâ._]
--«Voire, l'homme est plus un que divers.»
* * * * *
Ceci nous amène à parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire
des populations kadiakes et aléoutes avant l'invasion russe, les balles
explosibles et les harpons lancés par des canons.
Les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de
ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prêtres brasseurs; les Todas
des Nilgherris leurs divins fromagiers; nos Aléouts, les Koniagas et
autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la
confraternité que des individus ayant passé par des épreuves
redoutables, initiés dans les traditions et légendes du puissant cétacé,
le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et
une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, monté sur
son petit bateau en peau de phoque, alla seul à la rencontre de l'énorme
animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait à bout
de le tuer[157],--à ce que racontent les indigènes; mais nous
soupçonnons qu'ils relataient là un exploit de magicien. Ce personnage
lançait sur la baleine un dard fadé, nous dit-on, puis s'enfermait dans
une cabane isolée, où il passait trois fois vingt-quatre heures sans
manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gémissements(?) de la
baleine blessée, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrième jour
retournait à la mer. S'il trouvait la bête morte, il se hâtait
d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur
que sa magie ne portât préjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait
encore, quelque faute avait été commise, et il rentrait en sa hutte pour
recommencer la conjuration[158].
[Note 157: De Mofras, _Exploration de l'Orégon_.]
[Note 158: Venjaminof.]
La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient
d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul
alors n'aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques,
n'aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.
Mais pour être divins, ils n'étaient pas immortels. A leur décès, les
confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils étaient
d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon préféré;
le conservait en manière de talisman. D'autres déposaient dans une
cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau
courante. La veille d'une expédition, les compagnons visitaient leur
_Campo Santo_, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le
liquide qu'avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du
défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les
multiples superstitions de la nécromancie.
Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des héros défunts qui se
communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs
qualités nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre,
emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien; mesure de
prudence: on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa
victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants
propagent la faim-valle, appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne
peut s'assouvir. Un conte inoït[160] dit l'histoire d'un scélérat qui
viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta
certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de
folie, se jeta sur sa femme qu'il déchira à belles dents; dévora ses
enfants, dévora ses chiens; on le tua, autrement, il eût dévoré tout le
monde.
[Note 159: _Journal des Missions évangéliques_, 1881.]
[Note 160: Rink, _Eskimo Tales_.]
Aux temps de la barbarie chrétienne, les églises s'entre-dérobaient les
trésors qu'elles présentaient à la vénération des fidèles, chipaient une
boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle
de saint Pierre. De même en Aléoutie, des amateurs furettent après les
corps sacrés des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les
confréries volent les confréries. Telle famille possède dans son
sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine,
secret transmis par le père à ses fils. Foin de la moralité vulgaire! Il
serait honteux de voler une fourrure, exécrable d'emporter un morceau de
corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des
saints patrons et génies protecteurs, par ruse ou par violence[161].
[Note 161: Cf. _Juges_, XVII, XVIII.]
Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de
tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknành, dont une loge ou
confrérie avait fait son champ de repos. Ces sépultures, toujours
reléguées au loin, étaient cachées en des falaises abruptes ou au sommet
de collines à peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les
antiques ruines du Pérou, découvrit dans une anfractuosité de roche
plusieurs momies qu'on y avait cachées en se laissant glisser par des
cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait
sauter. Les croyances analogues créent des pratiques analogues.
D'Orbigny et Dall croient avoir remarqué qu'il répugne aux Aléouts de
mettre les cadavres en contact immédiat avec le sol; il ne serait donc
pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de
mousses sèches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une
fissure de roc, ou hissés dans une manière de barque montée sur pieux.
Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les
genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchés de
leur long, ou fichés debout, cuirassés dans une armure de bois, la tête
cachée derrière un masque figuré, qui protège les vivants contre les
yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas
de les fermer, il faut encore les aveugler. Était-ce le motif qui
portait aussi des Assyriens, plusieurs Égyptiens[163], quelques
Grecs--au moins ceux de l'antique Mycènes--à masquer leurs morts?
coutume qu'on retrouve chez les Denè Dindjié[164] et les nègres
d'Australie, avec lesquels les Aléouts ont des ressemblances si
nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois.
[Note 162: 1872-1873.]
[Note 163: Ebers, l'_Égypte_.]
[Note 164: Petitot.]
* * * * *
La mère, qui perd son nourrisson, dépose le pauvre «papouse» dans une
boîte élégamment ornée qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long
temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlève les
moisissures, la désinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs
tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'état.
Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent
dans le nôtre. Immortel le ciron, éternels les moustiques. Le mort se
fait suivre de tout son attirail de pêche; il s'en servira. Les outils
et vêtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent
en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire
la tristesse.