d'une île inhabitée, dans laquelle ont été cachés les os d'un magicien
illustre. Le prophète dort du sommeil de la mort, mais ne fait que
dormir. Il est assis, raide et glacé, la tête masquée. Vêtu dans la
magnificence de l'appareil sacerdotal, les ailes d'une chouette ou d'un
hibou s'éploient au-dessus du bonnet; à la robe pendent marmousets en
ivoire, grelots et sonnettes, chaînettes et anneaux, tout un capharnaüm,
au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les
Génies des Éléments: serres d'aigle, dents de serpent, écailles de
poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui
s'entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux
est placé le tambour, l'indispensable tambour[124],--un ciel en
raccourci--sur lequel sont dessinés le cercle de l'Univers, la Croix des
Quatre-Vents, des figures magiques d'hommes et d'animaux; l'intérieur
abrite de petites poupées--autant d'esprits qui répondent chacun à
certains coups frappés d'une façon spéciale. L'adepte fait résonner
l'instrument, s'adresse au Voyant lui-même, interpelle l'auguste
prophète. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s'agitent, le
masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l'ôter:
il découvre la momie noire et grimaçante, hérissée et hideuse; il la
contemple et en est contemplé, les deux orbites profondes lui lancent
des jets de ténèbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l'épine
nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire:
«Que cela est bon!» Surcroît de politesse, il se crache dans les
paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme; ensuite, il
offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-être aussi, le foie d'un
ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le
corps et l'esprit. A l'aspect de ces friandises, les lèvres parcheminées
esquissent un rictus, les bâtonnets fichés dans la houppette du crâne
branlent de-ci de-là: il est bien reçu. A la douteuse clarté de la
mousse trempée dans une coquille d'huile, le maître et le disciple
conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le maître répond par
des écritures phosphorescentes dans le cerveau: à question nette et
claire, réponse lumineuse, mais l'hésitation n'obtient que des oracles
ténébreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune
homme; la transfusion est marquée par le transfert d'une dent que le
successeur extirpe de l'auguste mâchoire, et cache aussitôt dans sa
bouche. Cette dent, si un profane l'apercevait seulement, ou s'il
entrevoyait la langue de la mystérieuse loutre, il tomberait aussitôt
frappé d'aliénation. Même châtiment au profane qui aurait aperçu le
jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathée avait recueilli les
gouttes du Divin Sang.
[Note 124: _Boubène_, etc.]
[Note 125: Choriz, _Expédition Kotzebue_.]
--Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent précisément?
--Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la
pièce la plus résistante de l'organisme, et que l'on retrouvait encore
dans la cendre des bûchers, quand les os avaient disparu, la dent passe
chez plusieurs peuples primitifs pour être un siège de la vie. Les
rapaces ont leur force dans la mâchoire que les philosophes de la Nature
comparaient à deux bras céphaliques. Les molaires des victimes abattues
à la guerre ou à la chasse, faisaient le plus superbe collier que le
héros des temps jadis pût offrir à sa belle. La vipère concentre dans
ses crochets sa vie et sa colère, y verse l'essence de son chyle et de
ses humeurs, pourquoi l'homme n'en ferait-il pas autant? Le sorcier
n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi?
On raconte d'autres choses non moins étonnantes. Les sorciers
changeraient de sexe à leur gré, s'arracheraient un oeil pour l'avaler
ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand
mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le
plus sérieusement du monde avoir déjà fait plusieurs fois, dans les
conditions les plus héroïques, et même les plus extravagantes, nous
permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent à eux
un ours ou un morse, mais de préférence la Grande Baleine, laquelle ils
contraignent, par incantations, à ouvrir une large gueule dans laquelle
ils se précipitent. L'orque côtoie maint rivage, visite des îles
nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boréal,
où ils contempleront à loisir les mystères de l'autre monde. Combien de
temps y séjournent-ils? Ils ne le savent pas eux-mêmes, car la mesure du
temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce séjour, ils acquièrent
des facultés extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se
transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la
baleine dégorge sur la plage ces autres Jonas.
[Note 126: Krause, _Geographische Blaetter_, 1881.]
Toutes les initiations étant accomplies, les éducations faites et
parfaites, le magicien prend le nom d'angakok qui signifie «le Grand» ou
«l'Ancien», s'offre au peuple comme guide et instructeur. Dépourvu de
tout pouvoir officiel, il est consulté en toute affaire importante et
son conseil est toujours suivi. Chacun pourrait le braver, aurait droit
à le contredire, mais personne n'ose ou ne s'en soucie. D'attribution
spéciale, il n'en a point; mais il cumule toutes les influences:
conseiller public, juge de paix, expert universel, arbitre en affaires
publiques et privées, artiste en tout genre, poète, comédien, bouffon.
Réputé pour génie, et pour fou, tout au moins, son intelligence passe
pour tremper aux sources divines, et communiquer avec les puissances
supérieures. Il comprend tout le monde, personne ne prétend le deviner.
En dernière analyse, son pouvoir est celui d'un esprit supérieur sur les
esprits obtus; son secret est celui de la Galigaï: l'ascendant d'une
volonté forte sur une volonté faible. Il suffit qu'il soit supérieur,
incontestablement supérieur, pour que son entourage lui attribue la
toute-puissance. Il est médecin, parce que prêtre et thaumaturge, parce
qu'il a maints démons dans le cerveau, le coeur, le foie et les reins. A
lui d'être le Grand Pourvoyeur du peuple, d'attirer à l'encontre de la
fourche et de l'épieu tant le gibier de terre que le gibier de mer; à
lui de faire agir la pierre[127], don de l'Océan, grâce à laquelle la
baleine, les saumons et brochets courent s'enferrer dans le harpon; à
lui de porter une ceinture d'herbes tressées avec des noeuds, qui
assurent la victoire en toute rencontre; à lui d'assister la Lune en
travail. Lors des éclipses totales, la pauvre Lune perd tout à fait la
tête, s'égare dans les cieux, erre dans les rochers et fondrières; mais
alors son ami l'angakok la hèle, lui crie la route qu'elle doit prendre
pour se retrouver, lui chante des hymnes qui fortifient[128]. Contre les
méchants génies il part en guerre, cuirassé de formules, armé de charmes
divers, tels que becs de corbeau, incisives de renard, griffes d'ours,
et, si possible, quelque babiole du bric-à-brac européen. Pour chasser
le démon de la maladie, et pour tenir à distance les âmes errantes, il
exécutera des mouvements violents, des contorsions, sautera à travers un
vaste brasier, combattra la Mort à grands coups de massue, la mettra en
fuite[129].
[Note 127: _Tchimkieh._]
[Note 128: Venjaminof.]
[Note 129: Hyacinthe.]
En Esquimaudie comme chez nous, il y a la Magie Blanche et la Magie
Noire, les bons et les mauvais sorciers. Les mauvais profitent de leurs
accointances avec les morts peu recommandables, avec les esprits
dépourvus de délicatesse, pour servir les desseins malveillants, les
rancunes particulières, et perpétrer des mauvaisetés.
La vile multitude, dans l'autre monde comme en celui-ci, ne fait ni
grand bien ni grand mal, ne se manifeste que par de légers sifflements.
Plus robustes, ils cornent aux oreilles pour qu'on leur donne à manger;
tout à fait redoutables, ils «reviennent» sous forme corporelle; les
plus dangereux, fous ou insensés de leur vivant, ont exercé l'angakokat,
sont morts de mort violente. Les docteurs spirites de là-bas
recommandent à messieurs les assassins, sitôt le meurtre commis,
d'arracher le foie, siège de la force et de la vie, de le manger
palpitant encore: moyen d'échapper aux représailles de la victime, qui
autrement se démènerait en furie, entrerait dans le corps du meurtrier,
le ferait tourner en démon. Cela s'explique assez bien.
Grand truc pratiqué par tous les maléficiants du monde: s'emparer d'une
viande qu'a entamée la personne à qui l'on veut nuire; la mettre à
pourrir dans une tombe, pour que le mort, en la rongeant à son tour,
soit mis en communication avec l'individu trahi et dévore sa substance.
De là le nom donné au jeteur de sorts: «Celui qui fait dépérir[130].»
Cet artisan de malheur entre aussi en relation avec la Lune mauvaise, la
Lune en son décours, qui a la spécialité de tirer à elle les entrailles
des rieurs immodérés. Les victimes d'Hécate vampirisent les vivants,
sucent les viscères et organes vitaux; se transforment en une araignée,
visible à l'angakok, laquelle exhale son haleine empoisonnée dans les
intestins, y plonge de longues pattes noires et crochues.
[Note 130: _Kousouinak_, _Ilisitsout_, pluriel d'_Ilisitsok_.]
L'ensorcelé, s'il en a la force, se présente à la porte du
mire-sorcier,--et crie:--«Hé! hé! on a besoin de toi!» L'homme de l'art
ne répond pas tout d'abord, se fait répéter l'appel: à la voix, à
l'accent du malade, il devine la maladie et même qui l'a envoyée. Car il
n'est indisposition qui ne soit provoquée par la haine de quelque
vivant, ou le souffle pestilentiel d'un mort dépiteux; même la fracture
d'un membre est attribuée à un esprit malveillant. L'angakok, sorcier
pour le bon motif, défend son peuple contre les multiples incursions des
démons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et
surtout de maladies cutanées que des civilisés attribueraient à la
malpropreté. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l'ignoble
tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, à
l'instar des _docteurs à poison_ bochimans[131]. Les Cambodgiens
aspergent également le démon de la petite vérole avec de l'urine, mais
cette urine est celle d'un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que
l'extrême Orient, les rustres slaves secouaient sur leur bétail des
herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l'urine, pour le préserver des
mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur
urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour détourner
les maléfices ou en empêcher l'effet. Le juge Paschase fit arroser de ce
liquide la bienheureuse sainte Luce, qu'il prenait pour une
sorcière[133]. L'angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours à un
procédé vraiment ingénieux: il attache à la tête du malade une ficelle,
la fixe par l'autre bout à un bâton qu'il lève, tâte, soupèse, tourne en
tous sens. Suivent diverses opérations ayant pour objet d'arracher à
l'araignée de malheur les chairs qu'elle dévore; il les nettoiera, les
raccommodera autant que faire se peut--d'où son nom: Ravaudeur des âmes.
[Note 131: Th. Halm, _Globus_, XVIII.]
[Note 132: Landas, _Superstitions annamites_.]
[Note 133: Thiers, _Des superstitions_.]
Une méchante sorcière, invisible mais présente, peut déjouer les efforts
du conjureur, et même lui communiquer la maladie et le rendre victime de
son dévouement; la magie noire peut se montrer plus puissante que la
magie blanche. Dès qu'il voit le cas désespéré, l'honnête angakok fait
appel, si possible, à un ou plusieurs confrères; ensemble, ces médecins
des âmes réconfortent le mourant; d'une voix solennelle ils vantent les
félicités du paradis, chantent en sourdine un cantique d'adieu qu'ils
accompagnent délicatement sur le tambour.
Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir
les prêtres d'une religion antérieure, dégradés en méchants sorciers.
Toujours est-il que les angakout, eux-mêmes, sont représentés comme
suppôts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthériens et
autres, qui déclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk,
le dieu esquimau, n'est autre que le grand Diable d'enfer.
* * * * *
L'hiver durant, on ne va pas toujours à la chasse de l'ours et du
renard; on n'est pas toujours à surprendre le pauvre phoque, quand il
met son nez hors de son trou pour respirer; on ne peut pas toujours
construire des barques, fabriquer des traîneaux ou raquettes. La vie ne
serait pas tenable si l'on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis
est pauvre et misérable, raison de plus pour l'égayer. L'Esquimau rit de
tout: rit de l'homme blanc, avec ses cent outils et ses mille
brimborions; il rit en se dégelant le nez et les mains en danger de
gangrène; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en
lubréfiant ses vêtements à l'intérieur et à l'extérieur; il rit et ne
demande qu'à rire. Les Inoïts n'ont guère d'autres plaisirs que ceux de
la société: ils ne s'en privent point. Le climat étant hostile, la terre
marâtre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s'entr'aider, voire
de s'entr'aimer. Ce que leur refuse l'extérieur, ils le demandent au
monde intérieur. Après tout, il n'est à l'homme meilleure compagnie que
l'homme; c'est en fréquentant ses semblables qu'il développe ses
qualités originales, ses plus hautes facultés. N'était que les tribus
esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres,
n'était qu'elles poussent le communisme très loin, leurs petites
républiques ne tarderaient pas à périr. Au fait, elles ne comprennent
rien encore au glorieux principe du «Chacun pour soi», aux éternelles
vérités de l'Offre et de la Demande. Elles n'ont pas prêté l'oreille aux
suaves «Harmonies» de la Rente et du Capital, modulées sur la lyre de
Bastiat.
Les Aléouts commencent en novembre leurs festivités et les continuent
jusqu'à la fin de janvier. De village à village ils s'invitent à des
festins pantagruéliques à bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent
le ventre souvent, ne connaissent pas félicité supérieure à celle de
faire bombance, se gorger d'huile, de viandes crues et saignantes. Dans
les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d'agilité;
les hommes faits, les vieillards jouent à divers jeux avec des figurines
d'ivoire représentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux; ils
apprennent facilement les échecs, les dames et les dominos. Ils
discutent les événements du jour, le tribunal de l'opinion publique
connaît des infractions aux bonnes moeurs et coutumes. Rarement elle
sévit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu'on aurait
frappés à mort. Il y a quelques exemples de meurtre; le plus proche
vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau
talion, plusieurs villages évoquaient l'affaire, et les notables
exécutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent
n'intervient que pour ajuster les différends, expliquer les malentendus.
Les discussions sont promptement écartées, la communauté sent
parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile,
elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun.
Les affaires pourtant ne s'arrangent pas toujours d'elles-mêmes, les
griefs peuvent être profonds. De peur que les dépits rentrés
n'aigrissent le caractère, on convient de les produire en public, de les
mettre hors. L'offensé fait savoir qu'en tel jour il servira un plat de
sa façon à certain camarade: il y aura lutte poétique entre les
adversaires; Bertrand de Born prépare son sirvente et Bertrand de
Ventadour sa canzone: ils chanteront leur pièce satyrique, la
déclameront, la mimeront, la danseront, assistés par des seconds dûment
préparés, qui, au besoin, les remplaceraient; ils accompagnent les
refrains, font résonner le tambour aux bons endroits. L'assemblée écoute
avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant,
intimement persuadée que le bon droit et le mérite artistique vont de
pair; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une énergie
et une hauteur d'accent à laquelle la mauvaise foi ne saurait s'élever.
A y regarder de près, c'est d'une ordalie qu'il s'agit, autrement
humaine et raisonnable que ces «jugements de Dieu» par le fer rougi, le
plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes
hosties. Semblable coutume n'est point inconnue dans le haut pays
bavarois, où mainte fête du saint patron est égayée par deux coqs de
village qui se provoquent à un _gsangl_. Les Sakalaves de Madagascar ont
aussi leur _zibé_.
L'inculpé inoït qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande,
avant la rencontre, à se réconcilier avec son adversaire, auquel il
dépêche un ambassadeur vêtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bâton
décoré de plumes, signe du héraut, pour demander quelle réparation il
exige. Quelle qu'elle soit, l'offenseur se fait un point d'honneur
d'offrir davantage.--«Tu n'avais demandé qu'un paquet de tabac; le
voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de
phoque»; toutes choses que l'autre n'accepte que pour les distribuer aux
témoins de la réconciliation. Les nouveaux amis échangent leurs
vêtements, se prennent par la main, ouvrent une danse à laquelle se
mêlera le monde.
Tous les Hyperboréens, cependant, ne passent pas leur colère en
chansons, n'exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries:
alors, plus de lutte poétique, mais un duel vulgaire; plus de
troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et
Koloches purgent leurs querelles en combat singulier; ils se rembourrent
d'épaisses toisons ursines, calfeutrées de mousse par surcroît;
s'enveloppent d'une cuirasse fabriquée avec de petites bûchettes reliées
ensemble; se coiffent d'un casque en bois sur lequel ils ont adapté le
blason familial. Ainsi accoutrés, ils luttent longuement à coups de
couteau, et pour plus de solennité, les seconds accompagnent la passe
d'armes d'une sorte de cantilène. Moins grandioses sont les tournois à
coups de poing: les champions sont assis, se faisant face; l'un frappe,
l'autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manière à le
savourer, et à jouir de tout son effet; ils prennent bien leur temps,
montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d'endurance. Cela dure
jusqu'à ce qu'un des combattants se déclare satisfait[134], ou que les
assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin.
[Note 134: Richardson, _Polar Regions_.]
* * * * *
Les Inoïts n'ont pas, comme nous, fractionné leur art en poésie, en
danse et en musique; à peine s'ils le distinguent de leur religion, ou
de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive,
ressemble peu à nos religions abstraites, fortement travaillées par la
métaphysique. Les primitifs n'ont pas coupé leur être en deux tronçons:
leur vie profane est pénétrée et tout imprégnée de vie religieuse; par
contre, leur religion est indissolublement liée aux fortes réalités de
l'existence quotidienne. Nos évêques excommuniaient naguère les danseurs
et les danseuses de l'Opéra, leur refusaient la sépulture en terre
sainte; crieraient au sacrilège si un autre David[135] se mettait à
danser devant le Saint Sacrement. Mais un Aléout ne comprendrait pas
qu'on adorât son Tornarsouc autrement qu'avec des trémoussements de
jambes. Ce que la poésie est à la prose, la danse l'est au geste.
Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils émanent de l'intelligence et
de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir
qu'avec la langue et les lèvres; le geste, en tant qu'expression
immédiate du sentiment, précède le langage articulé; d'où l'importance
de la danse et de la pantomime chez les sauvages.
[Note 135: II Sam., VI, 14.]
La danse, geste cadencé auquel tout le corps participe, est l'art
suprême par excellence, le langage des populations primitives. L'Aléout,
plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra
reproduire par des mouvements physiques les agitations de son âme, ses
joies et ses chagrins, ses craintes et ses espérances; il passe du sacré
au profane, du pathétique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par
la parodie. En effet, tout artiste se plaît à courir le cycle entier, à
jouer toute la gamme du sentiment, même à railler les êtres qu'il
redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux.
Racontons une fête donnée aux Mahlémoutes de Chaktolik par les
Mahlémoutes d'Ounahlaklik:
«Tout un village avait été invité par un village, chaque
famille avait ses hôtes qu'elle traitait de son mieux.
«Quatorze acteurs, danseurs réputés, firent les frais de la
première soirée. Ils débouchèrent par le passage souterrain, se
rangèrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les
acteurs, nus jusqu'à la ceinture, portaient un diadème fiché de
grandes plumes, qui leur retombaient sur les épaules; des
queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos;
gants brodés, bottes agrémentées de fourrures multicolores. Les
dames avaient revêtu un maillot collant, en peau de renne
blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque
ayant la finesse et l'éclat du collodion, soit en membranes de
poisson, jouant une soie transparente, lamée d'argent. Les
belles Aléoutes n'en sont pas à apprendre que la demi-nudité
montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont
orné leur vêtement de broderies et verroteries en couleur,
tressé dans leur chevelure des lanières blanches brillantées de
nacre, ganté des gants blancs de neige en peau de faon, avec
fourrures au poignet; leur main balance une longue penne
d'aigle ou de cygne.
«Attention! les vieillards, suivis du choeur, s'installent avec
leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilène d'ancien
style, grave et mesurée, lente et monotone; les airs modernes
ont plus de légèreté et de frivolité. Le menuet,--oui, c'est un
menuet,--mérite l'admiration des connaisseurs par la précision
du rythme, la sûreté des danseurs, la grâce modeste des
danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs
plumes.
«Suit un ballet: l'_Heureux Chasseur_, scène à deux
personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se
baigne, se lisse les plumes, becquète par-ci, pigoche par-là.
L'archer le guette, approche à pas furtifs. Un de ses
mouvements effarouche la bestiole, qui détale. Mais une flèche
siffle, l'atteint en plein vol. La blessée se raidit contre la
douleur, voltige en lacets désordonnés, et va choir dans une
broussaille. Avec son aile brisée, elle fait face à l'ennemi,
pique du bec, griffe des ongles, jusqu'à ce que perdant sang et
souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son
plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante
et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse
avec ferveur.»
Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aléoute de l'apologue
d'Éros, d'Éros qui a décoché sa flèche d'or sur la charmante colombe
d'Aphrodite? Les Dindjié racontent que la Gélinotte Blanche se
métamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les
Indiens ont aussi la légende d'Osséo, qui, se promenant dans l'Étoile du
Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva être une fille
avec une flèche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe
Mikaïlof Ivanovitch Potok courait après une cygnelle et la tira:
«Tombèrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle
des vierges[138].»--«Je suis le faucon, tu es la palombe», chante
l'éternel amoureux des poésies populaires.
[Note 136: Petitot, _Monographie des Dèné Dindjié_.]
[Note 137: Schoolcraft, _Algic Researches_.]
[Note 138: Bistrom, _das Russische Volksepos_.]
«Peu à peu les spectateurs s'échauffent, accompagnent du geste.
On produit des chansons de circonstance: événements
contemporains, batailles et traités de paix, aventures de
chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139].
L'enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements.
[Note 139: Venjaminof.]