La monogamie est de règle, mais avec de fréquentes exceptions: les

hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave

souci quand les temps sont durs. Le pêcheur, revenant avec barque

pleine, est tenu d'avoir l'oeil sur les filles qui ont perdu leur père,

de prendre en pitié les veuves qui allaitent: il aura des huttes

séparées, plusieurs ménages à pourvoir. C'est ainsi que la polyandrie

s'entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-là est plutôt une

obligation morale que la recherche d'un plaisir, et représente un

ensemble de charges qu'il faut du coeur pour accepter, et du caractère

pour porter jour après jour.

Du reste, ces Hyperboréens ne trouvent rien de choquant à ce qu'une

Aléoute déclare qu'un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la

Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial,

reconnaître son droit à prendre un amant en titre, quand il lui

plairait. De même, les filles aléoutes jouissant, pendant leur

damoiselat, d'une liberté dont elles usent largement, se réservent, aux

épousailles, la faculté d'avoir un sigisbé. Leur «adjudant[97]», terme

officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes

actives et passives, est tenu de contribuer à l'entretien du ménage et à

la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien

chanceuses, et jouissent d'une considération distinguée. La présence de

l'adjoint est de rigueur pendant l'absence du mari, lequel à son retour

patronne et protège le jeune homme, attend de lui la déférence que le

cadet doit à son aîné... Le cadet et l'aîné, c'est bien cela. En effet,

chez les Thlinkets, chez les Koloches, alliés de nos Aléouts, le

cavalier servant doit être un frère, ou tout au moins un proche parent

du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultère, est obligé de payer, à

la mode anglaise, une indemnité au mari; mais s'il est de sa famille, il

lui faudra se tenir à ses ordres, et à ceux de l'épouse, avec laquelle

l'union sera désormais légitime. Le susdit Thlinket venant à mourir, son

cadet épouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues

besognes les bons offices du troisième frère[99].

[Note 97: Bancroft, Venjaminof.]

[Note 98: Erman.]

[Note 99: Venjaminof.]

Que vous en semble? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbéat,

institution bizarre, dont on réprouvait l'immoralité, mais qu'on

n'expliquait guère? Le sigisbé est un «lévir», sa fonction est une

survivance des antiques «fréries» polyandriques, dont les traces sont

reconnaissables chez d'autres Esquimaux, et qu'on étudie sur le vif à

Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons restés en

dehors des grandes voies de communication internationale.

Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient être

fréquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regardés comme

le châtiment d'une conduite par trop irrégulière. Les maris d'Aléoutie,

bonasses à souhait, n'ont pas si mauvais goût que leurs voisins Korjaks,

lesquels obligent, dit-on, leurs femmes à se faire plus laides et plus

sales que nature[100], afin d'effaroucher les désirs illégitimes. Vertu

si cher achetée, vertu obtenue au prix du dégoût, serait-ce de la vertu?

[Note 100: Kraschenikof.]

Veufs et veuves se claquemurent dans l'obscurité pendant une quarantaine

de jours. La veuve, deuil durant, est considérée comme impure, et

renfermée dans une cabane particulière, où les aliments lui sont passés,

réduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main

nue[101]. On redoute évidemment que, par son intermédiaire, la mort

n'ait prise sur les vivants. Le polygame lègue un deuil plus sévère à

celle de ses épouses qui a vécu le plus longuement avec lui, à celle

surtout près de laquelle il vient à mourir.

[Note 101: Venjaminof.]

Nous préférerions nous en tenir là, mais le souci de la vérité nous

contraint d'ajouter que ces primitifs poussent l'ignorance du mal

jusqu'à l'immoralité, que leur innocence vraiment excessive se confond

avec le vice. Notez que les témoins à charge sont pour tout le reste

très favorables à ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l'admiration

en plus d'une circonstance. Un garçon joli de figure se montre-t-il

gracieux de maintien? La mère ne le laisse plus frayer avec les

camarades de son âge, le vêt et l'élève en fille; tout étranger se

tromperait sur son sexe; et vers les quinze ans on le vend pour somme

rondelette à quelque riche personnage. Les «choupan» ou adolescents de

cette espèce sont très recherchés par les Konyagas[102]. Par contre, on

rencontre çà et là dans les populations esquimaudes, ou esquimoïdes, et

notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et à la

maternité. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garçons,

adoptent les manières et le costume virils; courent le cerf, ne reculent

à la chasse devant aucun danger, à la pêche devant aucune fatigue[103].

[Note 102: Ross.]

[Note 103: Bancroft.]

Les jolis jeunes gens dont il a été question se consacrent volontiers à

la prêtrise, et, leur fraîcheur passée, entrent dans les ordres, qui

leur coûtent ainsi beaucoup moins à acquérir qu'à leurs confrères. De

tout temps il y eut affinité marquée entre le mignon et le servant des

autels, entre la prostituée et la pallacide. Dans les temples de

l'antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire paraît avoir été

flanqué de chapelles fleuries, boudoirs parfumés, où nichaient sur de

moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de

charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c'est-à-dire de

leurs ministres, en attendant que pleinement initiés aux rites sacrés,

ils devinssent, à leur tour, chefs de culte, et préposés aux mystères.

Le hiérophante aimait à se faire servir par les hiérodules et les

bayadères. L'hétaïrisme est né à l'ombre des autels. «Presque tous les

hommes, dit Hérodote[104], sa mêlent avec les femmes dans les édifices

sacrés, hormis les Grecs et les Égyptiens.»

[Note 104: _Euterpe._]

--«Hormis la Grèce?... Et que se passait-il à Corinthe?--Hormis

l'Égypte? Et Bubastis et Naucratès! Et l'Aphrodite d'Abydos qui portait

le vocable significatif de _Pornè_[105].--Aussi Juvénal se permettait de

demander: Quel est le temple où les femmes ne se prostituent pas?»

[Note 105: Athénée, XIII, 5.]

A Jérusalem, le roi Josias détruisit dans le temple de Jéhovah les

cellules qu'habitaient les efféminés[106] et les femmes qui tissaient

les tentes d'Ashéra[107]. On sait les prodigieux débordements qui

avaient lieu dans les «verts bosquets» et les «hauts lieux» de la

«Grande Déesse». La coutume était si bien enracinée que, dans la grotte

de Bethléem, ce qui s'accomplissait jadis au nom d'Adonis, s'accomplit

aujourd'hui par les pèlerins chrétiens au nom de la vierge Marie; et les

hadjis musulmans font de même dans les sanctuaires de La Mecque[108].

Dans les pagodes «sentines de vice», viennent des femmes stériles,

faisant voeu de s'abandonner à un nombre déterminé de libertins; et

d'autres, pour donner à la déesse du lieu des témoignages de leur

vénération, se prostituent en public, aux portes mêmes de la maison

divine[109]. Les prêtresses de Juidah enlèvent les filles des familles

les plus distinguées, et, après des épreuves rigoureuses, en font des

courtisanes, instruites dans les arts de la volupté[110]. A Bornéo, le

Dayak, qui se fait prêtre, prend un nom et des vêtements féminins,

épouse simultanément un homme et une femme: le premier, pour le protéger

et l'accompagner en public; la seconde, pour lui donner des

distractions[111].

[Note 106: Les _Kedeschim_. Consulter sur ce mot les Encyclopédies

bibliques. Exemple: _Dizionario Ebreo_: Kadessa, _santa e meretrice_;

Kadeschud, _postribolo e sacristia_.]

[Note 107: II _Rois_, 23, 7. Voir Soury, _la Religion d'Israël_.]

[Note 108: Sepp, _Heidenthum und Christenthum._]

[Note 109: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

[Note 110: Lindemann, _Geschichte der Meinungen_.]

[Note 111: Bishop of Labuan, _Transactions of the Ethnological

Society_, II.]

Revenons à nos Aléouts. Dès que l'ordination a été conférée au lévite,

sitôt que le choupan a mué en angakok, la tribu lui confie les filles le

mieux en point, par les grâces du corps et du caractère; il parfera leur

éducation,--les perfectionnera dans la danse et autres arts d'agrément,

et, enfin, les initiera aux plaisirs de l'amour. Si elles se montrent

intelligentes, elles deviendront mires et mèges, prêtresses et

prophétesses. Les kachims d'été, qui sont fermés aux femmes du commun,

s'ouvriront à deux battants devant elles. On est persuadé que ces filles

seraient d'une fréquentation malsaine, si elles n'avaient été purifiées

par le commerce d'un homme de Dieu.--Les braves gens! Et l'on a prétendu

qu'ils manquaient de religion!

* * * * *

Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inoïts

révèrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et

banquises; présentent leurs respects à toute chose inconnue ou

dangereuse. Leur chamanisme ou théorie magique est identique en

substance à la doctrine professée par les populations de l'Asie et de

l'Amérique septentrionales; il a été développé dans la suite des temps

avec une rigueur surprenante, si bien que l'institution des _poulik_,

des _angakout_[113], et _jossakids_, forme, avec les doctrines et

traditions qui l'accompagnent, le lien moral des tribus éparpillées sur

cet immense territoire.

[Note 112: _Inoe._]

[Note 113: _Angakok_, sorcier, pluriel _Angakout_.]

Tout le monde n'est pas apte au saint ministère; pour devenir angakok il

faut une vocation bien déterminée, de plus, un caractère et un

tempérament que n'a pas tout le monde. Les prêtres en fonctions ne

recrutent point leurs élèves au hasard; ils les choisissent de bonne

heure, garçons ou filles, ne s'arrêtant pas au sexe; plus intelligents

en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui

s'adressaient à des époux particulièrement qualifiés, leur demandant un

sujet d'élite, à former, même avant sa naissance, par une éducation

appropriée et un entraînement spécial. Le père et la mère du futur

sorcier jeûneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes,

en éviteront d'autres, supplieront les ancêtres d'envelopper le précieux

rejeton de toute leur sollicitude. Sitôt née, la petite créature sera

aspergée d'urine, de manière à l'imprégner de son odeur

caractéristique,--c'est décidément leur eau bénite. Ailleurs, la barbe,

la chevelure, l'entière personne des rois et sacrificateurs sont ointes

d'huiles prises dans de saintes ampoules; ailleurs, elles sont beurrées

et barbouillées de bouse soigneusement étendue. Chacun son goût. On

requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses

gestes et sa démarche, il s'annonce comme étant pétri d'une autre pâte

que le commun des mortels; car il aura pour principal titre: celui qui a

été mis à part[114]: _Sacer esto!_ Façonné par les abstinences et les

veilles prolongées, par la dure et la gêne, il faut qu'il apprenne à

supporter stoïquement la douleur, à dominer ses besoins physiques, à

faire que le corps obéisse sans murmure aux ordres de l'esprit.

[Note 114: _Imaïnac_, ou _Inguitsout_: Cf. le Nazaréat juif, et les

_Actes des Apôtres_, XII, 2.]

Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux

prophètes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice fréquente la

solitude. Il erre[115], par les longues nuits, à travers les plaines

silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il écoute le

vent gémir sur la banquise désolée; au large, comme un troupeau d'ours

blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend

grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l'Océan noir,

sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée,

nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, énormes

masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs

opalines tremblant à l'entour; spectacles d'outre-tombe; magnificences

dignes d'une autre planète, comme on en voit peut-être dans Uranus ou

Saturne: les aurores boréales, occasion recherchée pour «avaler de la

lumière[116]», car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes

les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune

homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se

livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents

d'électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les

geysers d'étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les

clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes

s'entre-choquent dans les airs, l'éther palpite, et ses pulsations sont

des coruscations et des flamboiements.

[Note 115: Semblablement, les Polynésiens appellent leurs prêtres

_Haaropo_ ou _promeneurs de nuit_ (Moerenhout).]

[Note 116: Bastian.]

[Note 117: Terme franco-canadien.]

Déjà le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti

en la présence de Sidné, la Démêter esquimaude, il l'a devinée au

frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui

picotait la peau et hérissait les cheveux; maintes fois, il a distingué

ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retentissant

comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien,

mais auxquels l'oreille du vulgaire est toujours restée sourde. Il voit

des astres inconnus aux profanes; à Sirius, Algol et Altaïr, il demande

le secret des destins, il devine ce que pensent l'Aigle, le Cygne, la

Grande Ourse, qui écoutent les Inoïts, les regardent faire, mais se

taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements,

et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumière en lui-même. Il passe

par la série des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas

dégagé du fardeau de lourde matière et d'épaisse ignorance, avant que la

Lune ne l'ait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les

yeux. Enfin, son propre Génie, évoqué des insondables profondeurs de

l'être, lui apparaît[118], ayant franchi les immensités des cieux,

remonté à travers les abîmes de l'Océan. Blanc, pâle et solennel, le

fantôme dira: «--Me voici. Que veux-tu?» S'unissant au Sosie

d'outre-tombe, l'âme de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant

le corps à volonté, elle voguera dans l'univers, rapide et légère. Libre

à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les

mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et

d'esprit non affiné.

[Note 118: Même croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les

Kamtchadales Charlevoix, _Journal_.]

Il n'y a pas que l'angakok idéal pour passer par cette éducation, et

cette discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et

inspirés, tous ont cherché Dieu dans le désert, se sont réfugiés dans la

solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints

anges, pensent les autres; ils se sont enfoncés dans l'auguste silence

pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en choeur, pour distinguer

les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs

qu'exhale la goutte de rosée avant de n'être plus; ineffables harmonies

qu'éteignent le fracas des rues et des marchés, les hurlements des

batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités,

ses mouvements intimes se dérobent à notre perception qu'émousse le

tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver

soi-même, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule.

Jusqu'à ce qu'on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles,

on n'est, on ne sera qu'un enfant. On ne comprend rien au monde, tant

que penché sur son âme on n'en a pas mesuré les sombres profondeurs,

tant qu'on n'a pas écouté les échos de la pensée s'engouffrant en chutes

toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre

par delà d'autres horizons.

Mais il faut aux poumons de l'air à brûler, aux estomacs des aliments à

digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à

s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait

sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports

d'action et de réaction dont se compose l'existence. Donc, l'angakok ne

s'absentera de la communauté que par intervalles, il participera aux

expéditions de chasse et de pêche, exercera peut-être quelque industrie,

ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les

agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage

pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient à côté, regarde de haut.

A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et

excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rêve, s'il est présent

ou absent, sage ou aliéné. Il prend les abstractions pour des réalités

et les réalités pour des abstractions, se crée des sympathies, des

antipathies à lui. Il éparpille son âme dans les buissons, mais fait

entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le

paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il

supporte l'insupportable; il se fait une manière à lui d'entendre et de

comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue

nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les

choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire; les secrets de

l'éternité lui deviennent familiers à mesure qu'il néglige les

vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double,

perçoit les objets extérieurs, et en outre la réflexion qu'ils

projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des

Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et

profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même,

les chimères extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre

et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d'une

façon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophètes ont dû

se repaître de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et

s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vérités éternelles, il leur a

fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une métaphysique, mélangée

d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingénieux

système, qui rend l'aberration plausible, déraisonne avec méthode,

prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique,--le

tout sous le nom de religion.

Frères ou cousins germains de ces angakout sont les _jossakids_ indiens,

les _chamanes_ de Sibérie, les _joguis_ et _fakirs_ de l'Inde, les

derviches tourneurs, les _engaka_ Bantou, les _piodjis_ australiens, les

ascètes et sorciers _tutti quanti_. L'objet de leur ambition est

l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans

l'Ame universelle,--bref, la vie religieuse par excellence, dont les

manifestations, réputées miraculeuses, rentrent toutes, malgré la

diversité du détail, dans la catégorie du «Mal Sacré»; relèvent de la

physiologie névrotique, beaucoup étudiée, encore très obscure. Sans

prétendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux

ont travaillé à se faire une existence en dehors de l'hygiène et du bon

sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violentée et

irritée; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est

souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgré leur apparence endormie

et leur physionomie apathique, des lucidités singulières, des

perceptions d'une acuité surprenante; on dirait leur âme absente, mais

ils éprouvent des sensations d'une délicatesse extraordinaire,

d'inexplicables accès de force et de vigueur, des sensibilités et des

insensibilités qui passent créance. En même temps ils croient aux

persécutions de démons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et

même les égorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent à leur

obéir. Dans leurs accès prophétiques, ils se livrent à des contorsions

extravagantes, à des mouvements désordonnés et convulsifs, poussent des

hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain; une voix rauque sort

d'une bouche écumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent;

et souvent, ils deviennent aveugles à la suite de congestions[119]. Ils

passent par des fatigues et des épuisements dont on ne se fait pas idée;

ils sont harassés par toutes les fibres du corps, exténués par chaque

fibrille du cerveau[120]. Quoi d'étonnant à ce qu'ils soient tristes et

mélancoliques, enclins aux idées noires! «Leur physionomie communique à

l'âme un sentiment pénible et profond[121].» On observe chez eux une

crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu'à la vue d'un cadavre,

et cependant ils versent dans les pensées de suicide. Hall raconte:

[Note 119: Venjaminof, traduit par Erman.]

[Note 120: Wrangell, _Observations_, etc.]

[Note 121: Hyacinthe, _le Chamanisme en Chine_.]

«La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accès que je

pris d'abord pour une crise d'épilepsie. Elle éclata en cris

sauvages, familiers, paraît-il, à ceux qui pratiquent la

sorcellerie. Tous alors de redoubler d'efforts. Sa voix

vagissait étrangement; de ses lèvres partaient comme des

pétards. Les matelots répondaient en choeur. Sa mélodie

s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus

sauvage; en même temps elle poussait à la rame, déployait une

vigueur surhumaine. De retour au camp, la représentation reprit

dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes

chantant, et les hommes répondant. Cela dura plusieurs heures,

et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant.»

Autre observation:

«Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand

éclata un cri retentissant. Rapides comme la pensée, mes Inoïts

sautèrent de leurs sièges, se jetèrent sur les longs couteaux

qui se trouvaient par là, les fourrèrent dans une cachette. A

peine avaient-ils repris place qu'un angakok se glissa en

rampant par l'étroite entrée. Se traînant sur les genoux, il

tâtait devant lui, et tout aveuglé par une tignasse qui lui

ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le

garde-manger. N'y trouvant pas ce qu'il cherchait, il tourna

tête sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je

demandai:

«--Et s'il avait trouvé un couteau?

«--Un couteau? il s'en serait donné quelque part. Ils ont de

ces idées-là. Ça les prend de temps en temps.»

Quand le novice a tout à fait dépouillé le vieil homme, fait de son

corps le temple d'un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut

héberger légion, il appelle par son nom le génie de son choix, le somme

de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait

inutilement, il renoncerait au métier, car sans _tornac_ il n'y a ni

prophétie ni miracle. Ce n'est pas à dire qu'il eût perdu tout son temps

et sa peine. Les études, la forte discipline par lesquelles il a passé,

lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s'obtient

l'inspiration.

[Note 122: _Inoe, Torenac._]

L'esprit invoqué fait rencontrer à son protégé un animal démonique:

fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu'il le tue, l'écorche et revête

sa dépouille, grâce à laquelle il obtient la faculté de «courir», à

l'instar de nos garous et versipelles. Il s'appropriera, comme un

trésor, la langue de la bête, en fera sa «médecine», son grigri

personnel. Évidemment, le choix de cet organe est symbolique; on a

deviné ou l'on s'est souvenu qu'il est l'instrument du Verbe,

manifestation de la Raison... sans que nous voulions insinuer que ces

pauvres angakout aient fréquenté l'école d'Alexandrie.

[Note 123: Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille.

Milford, _Tales of Japan_.]

Autres procédés:

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 6 / 28 段