Moins variée était la nourriture de leurs ancêtres, dont les _kjokken

mooeddings_, ou débris culinaires, amoncelés sur la plage, n'ont montré

à Dall que coquilles d'oeufs et mollusques. N'ayant trouvé dans ces amas

aucun fragment de lance, de flèche ou harpon, l'investigateur en conclut

que les aborigènes ignoraient jusqu'aux arts les plus rudimentaires. Il

s'autorisa du fait que nul objet portant trace ignée n'avait passé sous

ses yeux, pour refuser l'usage du feu à ces dénicheurs d'oeufs, à ces

mangeurs de moules et oursins. L'assertion est à noter, mais ne nous

paraît pas prouvée; la conséquence pourrait être plus grosse que les

prémisses. En tout état de cause, que soit récente ou éloignée l'époque

à laquelle les habitants de l'archipel Catherine ont appris à connaître

le feu,--aujourd'hui, ils l'obtiennent au moyen d'un archet,--il est

certain qu'ils ne font, comme tous leurs congénères inoïts, qu'un

médiocre état des aliments cuisinés, préférant à la modification par la

chaleur celle produite par le gel. Ils mangent cru, ils mangent glacé,

ils mangent pourri, ils mangent beaucoup; ne prisent aucune boisson

mieux que l'huile de phoque ou de baleine. Avec l'invasion des fourreurs

et traitants, la cuisson des viandes s'est introduite et propagée, mais

les vieillards d'Ounimak déplorent la décadence des saines traditions,

protestent contre une funeste innovation à laquelle ils attribuent la

faiblesse et la débilité des jeunes générations, les épidémies qui les

emportent. Par contre, c'est avec enthousiasme qu'ils acceptèrent les

liqueurs fortes, le premier présent que la civilisation fasse aux

barbares. Quant au tabac, chacun lui voua et lui conserve une passion

désordonnée: pour quelques filaments de l'herbe magique, dont ils

avalent la fumée pour n'en rien perdre, hommes et femmes donnaient tout:

leur nourriture et jusqu'à leur liberté.

* * * * *

L'habitation a l'importance d'un organe physiologique chez les

Esquimaux, qui ont à se défendre contre un climat meurtrier. Nous

changeons de vêtements selon la saison; eux ont l'habitation d'hiver et

l'habitation d'été. La plus petite, la moins soignée, est la demeure

estivale, la _barabore_, installée le plus souvent auprès d'une rivière

poissonneuse; elle peut ne consister qu'en une paillotte, un auvent, un

bateau renversé. Type général, une tente conique ou pyramidale, appuyant

sur une muraille basse, en terre et cailloux. Les Aléouts creusent un

trou assez profond, appliquent contre les parois des perches qui se

rejoignent par le sommet; ils les treillissent et les recouvrent d'une

couche épaisse de terre, laquelle ne tarde pas à se couvrir de gazon,

l'herbe faisant manteau. Une maison se confond avec les broussailles

environnantes, le village fait de loin l'effet de tombes dans un

cimetière[74]. Plusieurs n'ont pour ouverture qu'un trou ménagé au

faîte: cheminée, porte et fenêtre, tout ensemble. On entre par le toit,

et on se glisse en bas par un baliveau entaillé de coches. Où l'herbe

est trop rare, où l'on manque de bois, on construit la maison d'hiver

avec de la neige et de la glace reliées par des côtes de baleine;

l'entrée est une allée souterraine assez étroite, dans laquelle l'air

prend la température intermédiaire à celles du dedans et du dehors; une

toison d'ours fait portière. Les gaz viciés s'échappent--au moins en

partie--par une ouverture abritée sous des intestins de phoque,

nettoyés, huilés, solidement cousus, ayant la transparence du verre

dépoli. Sur le pourtour intérieur, des bancs étroits et bas, servant de

lits. Mobilier: une ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques

plats qui doivent leur netteté à la langue des chiens. Ces cabanes sont

chaudes à la condition que les habitants y soient entassés et pressés

les uns contre les autres; il en est qui ont une largeur de 7 à 10

mètres, une longueur de 30, parfois même de 100, mais elles abritent

alors une tribu, et jusqu'à plusieurs centaines de personnes. Ces grands

terriers connus sous divers noms[75], et plus particulièrement sous

celui de _kachim_, sont des maisons communes que possèdent la plupart

des Hyperboréens, et que l'on retrouve un peu partout[76]. Nous les

prenons pour des phalanstères primitifs, plus ou moins analogues aux

ruches et guêpiers, aux castorières, fourmilières, termitières et

«républiques» d'oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies

animales; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des

familles de rats, glomérer dans une caverne comme chauves-souris,

percher sur les mêmes arbres comme corbeaux et corneilles.

[Note 74: Langsdorf, Kittlitz.]

[Note 75: _Kagsse_, _kagge_, _karrigi_, _kachim_, _kogim_, dont on a

fait _casine_ ou _cassine_, _iglous_, _oulaas_, _iourte_, etc.]

[Note 76: Dans les deux Amérique, la Malaisie, l'Inde,

l'Indo-Chine.]

A la grande question qui, en ethnologie, se pose aux détours de route:

«L'individu est-il antérieur à la société, ou la société est-elle

antérieure à l'individu?» la réponse semblait naguère des plus faciles,

et l'on répétait couramment la leçon officielle: le premier individu se

dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et

vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle

s'élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait

par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la

géologie et la paléontologie aidant, on s'aperçut qu'il fallait reléguer

parmi les contes de fées la théorie d'un homme surgissant au milieu du

monde, à la manière d'un Robinson abordant son île déserte. En dehors de

ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi

indépendamment de sa fourmilière, autant qu'une abeille reste abeille

quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isolé, on le

voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes. Donc,

jusqu'à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres

débutèrent par la vie collective, qu'ils dépendaient de leur milieu

autant et plus que nous. Contrairement à l'idée que l'individu est père

de la société, nous supposons que la société a été mère de l'individu.

La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie

collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était

l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants; les hommes

chassaient même proie et la dévoraient ensemble à l'instar des loups;

tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte à

croire qu'à l'origine le collectivisme était à son maximum et

l'individualisme au minimum.

N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante

qui s'y rattache: chez nos Hyperboréens, comme chez nombre de primitifs,

tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des

demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la

besogne, depuis les fondements jusqu'au faîte, les maris n'intervenant

que pour apporter les matériaux à pied d'oeuvre. Le fait avait été

souvent signalé, comme prouvant l'indolence insigne de ces mâles

incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus

faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l'hypothèse que

le premier architecte a été la femme. A la femme, pensons-nous, l'espèce

est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée des enfants et du

bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite

famille: le nid pour la couvée fut peut-être une fosse tapissée de

mousse; à côté, elle dressa une perche avec de larges feuilles, étagées

par le travers; et quand elle imagina d'attacher trois à quatre de ces

perches par leurs sommets, la hutte fut inventée, la hutte, le premier

«intérieur».--Elle y déposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la

hutte s'éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un

foyer.--N'a-t-on pas dit Prométhée le «Père des hommes», pour faire

entendre que l'humanité commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait

été l'origine du feu, il est certain que la femme a toujours été la

gardienne et la conservatrice de cette source de vie.--Voici qu'un jour,

à côté d'une biche que l'homme avait tuée, la femme vit un faon qui la

regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son

sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant! Le petit

animal s'attacha à elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle éleva et

apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n'est

pas tout: à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme

s'occupait de la petite, ramassait oeufs, insectes, graines et racines.

De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelques-unes, qu'elle

avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructifièrent. Ce

que voyant, elle en sema d'autres et devint la mère des peuples

cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient

aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous

tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments

primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu'une femelle

humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus

faibles qu'elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que

poursuivre et tuer; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément.

Lui, bête féroce par instinct, elle, mère par fonction.

A l'époque des pêches et des chasses, les Aléouts envoyaient souvent

leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand

kachim. Non qu'il fût prohibé de passer la nuit auprès de sa légitime,

mais ce devait être en catimini, et il fallait être de retour une ou

deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vêtu de sa robe de

cérémonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77].

Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons

communes se désagrégèrent sous l'influence des ménages particuliers,

quand même elles n'eussent pas été battues en brèche par des étrangers

se disant porteurs d'une civilisation supérieure, c'est-à-dire d'armes

perfectionnées.

[Note 77: Bancroft, _Native Races of America_.]

Dans ces bâtiments qui subsistent encore, la partie médiane est libre et

appartient à tous; les côtés sont divisés de distance en distance par

une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment; on

dirait une écurie avec double rangée de boxes; chaque ménage y dispose

d'un espace qui nous paraîtrait à peine suffisant pour un seul cheval:

sur le carré que prendrait un de nos meubles, père, mère et la géniture

s'entassent autour de la lampe. Toute famille possède barque sur mer et

lampe au kachim. Pour économiser le terrain, on dort, soit dans une

niche creusée en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les

talons, le menton sur les genoux, dans l'attitude que nombre de

primitifs donnent toujours à leurs cadavres. Dall, qui a passé au tamis

«les débris de cuisine», et les décombres de plusieurs kachims

préhistoriques, est persuadé que ces demeures étaient habitées

simultanément par les vivants et par les morts. Si l'un des occupants

venait à mourir, sous sa place accoutumée, on creusait un trou, on l'y

déposait, on le recouvrait de terre; deux pieds d'argile séparaient les

habitants des deux mondes... Il se peut.

Point d'autre feu que la flammule des lampes destinées à fondre la glace

pour en faire de l'eau potable; la chaleur de tous ces corps vivants

resserrés sur un petit espace,--il est tel de ces enclos qu'on dit

habité par deux à trois cents personnes,--suffit pour faire monter la

température à un degré si élevé, que tout ce monde, hommes et femmes,

filles et garçons, se débarrassent de leurs vêtements.

Rien ne nous étonne davantage, nous autres policés, vieux d'une

civilisation de trente siècles ou environ, que l'absence de pudeur, que

l'innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperboréens,

accoutumés à la nudité presque constante dans la maison commune, se

baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer à mal.

Il n'est fonction physiologique ou besoin naturel qu'ils aient gêne à

satisfaire en public.--«Une coutume n'a rien d'indécent, quand elle est

universelle», remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78].

Ajoutez que l'Aléout, curieux personnage, se montre parfois d'une

réserve qui nous étonne et nous scandalise presque; ainsi devant un

étranger il n'oserait adresser la parole à sa femme, ni lui demander le

moindre service.

[Note 78: Dall.]

Quoique généralement malpropres, ces gens ont, comme les autres Inoïts

et la plupart des Indiens, la passion des bains de vapeur, pour lesquels

le kachim a son installation toujours prête. Avec l'urine qu'ils

recueillent précieusement pour leurs opérations de tannage, ils se

frottent le corps; l'alcali, se mélangeant avec les transpirations et

les huiles dont le corps est imprégné, nettoie la peau comme le ferait

du savon; l'odeur âcre de cette liqueur putréfiée paraît leur être

agréable, mais elle saisit à la gorge les étrangers qui reculent

suffoqués, et ont grand'peine à s'y faire[79].

[Note 79: Zagoskine.]

--Horreur!

--Horreur! oui, pour ceux qui ont un pain de savon sur leur table à

toilette; mais pour ceux qui ne possèdent pas ce détersif?--Et ceux,

celles qui le possèdent, ignorent peut-être que même les gants, articles

de grand luxe et de haute élégance, faits pour recouvrir de blanches

mains et des bras dodus, sont imbibés d'un jaune d'oeuf largement

additionné dudit liquide ambré; préparation indispensable, paraît-il,

pour donner aux peaux la souplesse et l'élasticité requises. Longtemps

cette même substance communiqua aux croûtes du hollande leurs belles

couleurs orangées, et au tabac de Virginie quelque chose de son arome

pénétrant[80]. Encore aujourd'hui, dans plusieurs pays civilisés,--à

Paris même,--de nombreux individus, inhabitués à la glycérine mousseuse

et au lait d'amandes amères, entretiennent un préjugé en faveur de la

lotion aléoute, qui nettoierait mieux qu'aucune autre substance, et même

entretiendrait la santé; assertion contestée par les médecins qui

attribuent à cette eau de toilette certains cas d'empoisonnement et

d'ophtalmie purulente. La coutume était universelle.--«Nettoyer ses

dents avec de l'urine, mode espagnole», dit Érasme[81]. Les Espagnols la

tenaient de leurs ancêtres préhistoriques:

[Note 80: Malte-Brun, _Annales_, XIV. _Description de la Guyane_.]

[Note 81: _De civilitate morum puerilium._]

«Pour se laver et se nettoyer les dents, les Cantabres, hommes

et femmes, emploient l'urine qu'ils ont laissée croupir dans

des réservoirs[82].

[Note 82: Strabon, III, IV, 16.]

«Bien que soigneux de leurs personnes et propres dans leur

manière de vivre, les Celtibères se lavent tout le corps

d'urine, s'en frottent même les dents, estimant cela un bon

moyen pour entretenir la santé du corps[83].»

[Note 83: Diodore, V, 33.]

_Nunc Celtiber, in celtiberiâ terrâ,

Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane

Dentem atque russam defricare gingivam[84]._

[Note 84: Catulle, _Épigrammes_, 39.]

Nul ne s'étonnera que les Ouahabites[85] et les Ougogos de l'Afrique

orientale[86] en fassent toujours autant. Mais on a ses préférences.

Ainsi Arabes et Bédouins recherchent l'urine des chamelles[87]. Les

Banianes du Momba se lavent la figure avec de l'urine de vache, parce

que, disent-ils, la vache est leur mère[88]. Cette dernière substance

est aussi employée par les Silésiennes contre les taches de

rousseur[89]. Les Chewsoures du Caucase la trouvent excellente pour

entretenir la santé, et développer la luxuriance de la chevelure. A

cette fin ils recueillent soigneusement le purin des étables, mais le

liquide encore imprégné de chaleur vitale passe pour le plus énergique.

Les trayeuses flattent la bête, lui sifflent un air, chatouillent

certain organe, et au moment précis avancent le crâne pour recevoir le

flot qui s'épanche; la mère industrieuse fait inonder la tête de son

nourrisson en même temps que la sienne[90].

[Note 85: Krapf, _Reise in Ost Afrika_.]

[Note 86: Maltzan, _Wallfahrt nach Mekka_.]

[Note 87: Von Seetzen.]

[Note 88: Krapf.]

[Note 89: Bodin, _Europa_.]

[Note 90: Radde.]

Tels furent, tels sont les débuts de la propreté du corps.

* * * * *

«L'industrie aléoute représente exactement celle que possédait

l'âge du renne.» Ainsi s'exprime M. Cartailhac, homme

compétent.

Certes, elle était primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle

s'appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une

matière agglutinante. Aujourd'hui, les gens sont mieux pourvus.

Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s'inspirèrent

rapidement des modèles qu'avaient apportés les commerçants russes,

qu'imposèrent les conquérants. Les marchandises de provenance américaine

n'ont pas été longues à se substituer à celles qu'envoyaient naguère

Pétersbourg et Moscou. Les étoffes de drap, même la lingerie,

envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entièrement

aux fourrures du pays; les femmes ont d'excellentes raisons pour ne pas

abandonner tout à fait un costume qui leur va très bien, et qu'elles

enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont restés

fidèles au costume en plumage d'oiseaux marins, sur lequel l'eau glisse

sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette

chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et

ramollir; en peu d'instants elle serait mise hors d'usage. On porte des

bas tressés avec une herbe des marais. De la dépouille des esturgeons,

on se confectionne des manteaux très convenables. Les hommes s'affublent

volontiers d'un mufle et d'une queue de loup[91].

[Note 91: Zagoskine.]

Naguère, les Aléouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure

et du tatouage; mais l'affreuse oppression qu'ils ont subie leur a fait

perdre cette vanité[92]. S'ils se barbouillent quelquefois le visage

avec des couleurs ou avec du charbon, c'est moins pour s'embellir la

figure que pour la protéger contre l'embrun marin, lequel en s'évaporant

dépose du sel qui tend à irriter la peau et la faire gercer. La plupart

des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton;

les femmes mariées en revendiquent le privilège, et en font un «signe de

haute distinction», disaient-elles à Hall. Jadis les Aléouts se

gravaient sur la peau des figures d'oiseaux et de poissons[93]; «les

filles de famille riches et distinguées» s'attachaient à représenter les

exploits de leurs ancêtres, au moyen de dessins et de signes variés qui

exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tués ou des animaux

abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se

rognant la partie frontale, et les hommes se ménageant une superbe

touffe. Ceux-ci se trouaient la lèvre inférieure et les oreilles pour y

placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges,

indicatrices de quelque exploit; ou bien encore, ils s'élargissaient les

narines, déjà bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un

tuyau de plume; car ils n'étaient point insensibles à l'attrait du beau.

Jalouses de cet agrément, leurs dignes épouses portaient au cou, ainsi

qu'aux mains et aux pieds, des pierres colorées, et des chapelets

d'ambre--les dames d'Europe les approuvent en cela;--mais les

malheureuses s'inséraient à la lèvre inférieure une labrette ou petit

cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte,

leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les

Aléouts, Thlinkets et divers Inoïts, n'étaient pas ou ne sont pas seuls

à porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont

partisans de cet affiquet qui déshonore la figure humaine! Dire qu'ils

trouvent tout à fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde

au possible! La chose existe; donc, elle a sa raison suffisante, pour

parler comme Leibnitz.

[Note 92: Langsdorf.]

[Note 93: Malte-Brun, _Annales des Voyages_, XIV.]

[Note 94: Venjaminof.]

La réverbération du soleil sur la neige et les vagues éblouit les yeux

et les aveugle: on les protège au moyen d'énormes lunettes, d'aspect

fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois à large visière,

rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les académiciens et

autres membres de l'Institut. Les indigènes fabriquent l'objet avec du

bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une

longue flottaison: ils donnent la courbure voulue, puis font sécher. Ce

casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs; le plus souvent, il

est bariolé blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge; des sculptures

ivorines ornent le cimier, l'arrière est garni d'un plumet, le devant

hérissé de poils d'ours, de barbes et moustaches, prises à des phoques

et à des otaries, dont le mufle a été reproduit avec une fidélité naïve

qui charme les connaisseurs[95]. Déjà Cook avait remarqué le goût et le

fini de ces ouvrages; la plupart des visiteurs rendent le même

témoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un métis, Krioukof,

peignait à la détrempe des portraits d'une ressemblance frappante, et

Chamisso détermina neuf espèces de dauphins et baleines sur les images

qu'avaient faites les indigènes. Doués à un degré supérieur du talent

d'imitation, ils ont appris des Russes, rien qu'en les regardant faire,

presque tous les métiers manuels. Ce sont des joueurs d'échecs

passionnés. Ils se rendent maîtres de la lecture et de l'écriture

presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes à saisir les

mathématiques élémentaires, et, ce qui charmait l'excellent Venjaminof,

ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrétienne.

[Note 95: Sauer, Von Kittlitz.]

Des masques dont il a été parlé, ils affublent les filles quand elles

deviennent nubiles, époque critique pendant laquelle on les claquemure à

distance des habitations et on les soumet à une hygiène et une

alimentation spéciales. Les Koloches renchérissent sur ces précautions,

et les enferment dans des cages d'osier. De grotesques couvre-chefs les

empêchent de voir et d'être vues; on craint que le regard, le seul

regard de ces malheureuses souille même la lumière du jour, et

enguignonne tout et tous autour d'elles; on a l'air de les considérer

comme des vampires.

* * * * *

Ce peuple passe pour s'être élevé jusqu'au mariage. Soit! mais quel

mariage!

En Aléoutie, les parents les plus proches contractent union, le frère

avec la soeur, et parfois le père avec la fille.--«Langsdorf en faisait

reproche à un Aléout qui répondit: «Pourquoi pas? les loutres en font

autant!»

Le galant se présente avec un cadeau--quelque bagatelle--chez les

beaux-parents qui font signe à la belle de suivre le jeune homme.

Affaire conclue. En plusieurs districts,--notamment dans l'île

d'Ounamartch,--les femmes servent de monnaie courante, règlent les

ventes et achats. «On a livré tant de renards bleus, tant de zibelines,

cela vaut tant et tant de femmes.» Bien entendu que cette monnaie n'est

plus que conventionnelle. Pour faire marché et payer les différences,

pas besoin n'est d'avoir un troupeau féminin derrière soi.

Un mot suffit pour établir contrat, un mot pour prononcer divorce, les

enfants suivant la mère, ou étant recueillis par leur oncle maternel.

L'institution matrimoniale n'a pas été inventée pour causer à ces gens

aucun désagrément. Entre époux, peu ou point de jalousie. Comme chez

nombre de sauvages et demi-civilisés, celui-là passerait pour un

malappris qui n'offrirait pas au visiteur l'hospitalité de la couche

conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs

convenances, les mariés troquent les mariées, se les empruntent, les

louent bon marché. Au temps où l'administration russe n'accordait a ses

employés que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait

sa moitié pour quelques gouttes de la liqueur divine.

Le chef de famille donnait le nom de «Mère» à son épouse préférée,

laquelle titrait de «Père» non seulement son mari, mais encore son fils

aîné, et qualifiait aussi de «Mère» sa fille la plus âgée[96]. Le

renseignement suggère des réflexions qui pourraient mener loin... mais

n'élevons pas de lourde superstructure sur une base fragile.

[Note 96: Venjaminof.]

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 5 / 28 段