Les Tchouktches, qu'on prend généralement pour un rameau du tronc inoït,

prétendent que c'est faiblesse et fausse compassion de ne pas faire

brusquement sauter le pas à ceux qui s'en vont. Il vaut mieux en finir

d'un coup que de savourer longtemps la mort dans sa tristesse, que

d'être rongé par la douleur. Donc, ils vous expédient les gens de

diverses manières. Mais ne les accusez pas d'y mettre de sensiblerie!

L'individu qui se permet d'être malade pendant plus de sept jours, est

admonesté sérieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au

cou, se mettent à courir vivement autour de la maison. S'il tombe, tant

pis! On le traînera par les ronces et les cailloux, hop, hop!--Guéris ou

crève! Après une demi-heure de ce traitement il est mort ou se déclare

guéri. Si pourtant il hésite encore, on le pousse ou on le porte au

cimetière, où il est incontinent lapidé ou piqué de manière à ne plus

broncher. Sur son cadavre on lâche des chiens qui le dévorent, et ces

chiens seront mangés à leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra.

Ces Tchouktches sont décidément plus forts que nos économistes libéraux,

école Manchester.

Les braves--ils ne sont point rares--les braves qui se sentent déjà sur

le déclin, convoquent les parents et amis à un repas d'adieu dont ils

font gaiement les honneurs. Après le dernier service, les invités se

retirent discrètement, le patron se couche sur le flanc, et reçoit un

bon coup de lance, qu'un camarade veut bien lui octroyer; mais, le plus

souvent, il s'adresse à un robuste gaillard qu'il paie et aposte exprès.

Aux vieillards, aux gens affaiblis, décidément inutiles, on demande

s'ils n'en ont pas assez? Il est de leur devoir, il est de leur honneur,

de répondre oui. Là-dessus on maçonne, au champ des morts, une fosse

ovoïde qu'on remplit de mousse, et aux extrémités on roule des pierres

grosses et pesantes qui fixent deux perches horizontales. Sur la pierre

du chevet, on égorge un renne dont le sang se répand à flots sur la

mousse, et sur cette couche rougie, tiède et douillette, le vieillard

s'allonge. En un clin d'oeil il se trouve ficelé aux perches, et on lui

demande:--Es-tu prêt? Au point où en sont les choses, ce serait honte et

sottise d'articuler une réponse négative, que d'ailleurs on ferait

semblant de ne pas entendre.--«Bonsoir les amis!» On lui bouche les

narines avec une substance stupéfiante; on lui ouvre l'artère carotide,

et au bras une grosse veine; en un rien de temps il est saigné à blanc.

L'opération chirurgicale est accomplie par les notables, ou simplement

par des femmes, selon la considération dont jouissait l'individu. Si on

tient à des obsèques particulièrement distinguées, le corps est brûlé

avec celui du renne, qu'on présume servir à festins dans l'autre monde.

Si le défunt appartient au vulgaire, on l'enterre purement et

simplement, et les «affligés» se feront un devoir de manger à son

intention le renne, dont ils briseront les os... Pourquoi? Probablement

pour que l'animal ne renaisse pas sur terre et reste propriété du mort

dans l'Hadès tchouktche.

Quand des moeurs pareilles se sont perpétuées chez un peuple hardi, tant

soit peu guerrier et pirate, les hommes tiendront à honneur de mourir

sur le champ de bataille. Au besoin, ils prétexteront des duels pour se

faire expédier par leurs intimes, à la façon des Scandinaves. Ils

diront, comme les anciens Hellènes: Qui meurt jeune est aimé des dieux.

Les rits funéraires sont moins uniformes que toutes autres coutumes. La

majeure partie des Esquimaux ensevelissent leurs cadavres sous un amas

de pierres ou dans des crevasses de rochers; des Groenlandais et

Labradoriens les jettent à la mer; leurs congénères d'Asie les brûlent,

les enterrent ou les font manger aux bêtes. Chacun estime sa manière la

meilleure. Mais il est de croyance générale que la mort n'est pas le

terme de l'existence. Que les défunts exercent sur les vivants une

action variée et généralement funeste. Qu'ils sont méchants pour la

plupart, au moins à l'état de revenants. Qu'ils passent leur temps à

souffrir le froid et la faim. On s'abstient autant que possible

d'approcher leurs demeures, surtout si elles sont occupées depuis peu;

mais le passant pieux dépose sur les tombes au moins une miette de

nourriture. A la grande cérémonie d'adieu, les amis et connaissances

apportent de la viande, dont chacun coupe deux morceaux, un pour lui, un

autre pour le mort; ils tailladent une couverture:--«Tiens, mange!

Tiens, couvre-toi!» Le couteau dont on fait usage est dissimulé par les

assistants, qui rangés en cercle se le passent par derrière, comme cela

se pratique dans un de nos jeux innocents: _le furet du bois joli_. Et

pendant que la lame circule, chacun parle au mort pour distraire son

attention, chacun a quelque chose de particulier à lui dire.

En signe de deuil, la veuve itayenne modifie son costume, s'abstient de

certains aliments, de diverses occupations. Elle se prive, par devoir

rigoureux, de tout soin de propreté. Les amis se bouchent une narine

avec un tampon d'herbes, qu'ils n'ôtent de plusieurs jours: naïf

symbole:--«Nous ne respirons plus qu'à demi, nous sommes à demi morts de

chagrin...» Ceux qui souffrent réellement se mettent en quête

d'aventures périlleuses, pour absorber leurs regrets dans la fatigue

physique, et noyer leur douleur dans l'excitation passionnée que procure

le sentiment du danger.

A la Toussaint, à nos «messes du bout de l'an» correspondent là-bas les

fêtes et anniversaires des morts que, suivant les cantons, on célèbre

assez diversement; mais partout on danse, on saute, on joue des

pantomimes qui ont la prétention d'être des biographies; on festoie aux

dépens de la famille qui se démunit de tout pour bien faire les choses,

distribuer largement de la victuaille et des fourrures. Ceux qui ne

peuvent davantage ne donnent que des bagatelles, mais personne ne s'en

retourne à vide.

* * * * *

A propos des silhouettes découvertes sur les fossiles de Thayingen, on

contestait aux peuples enfants la faculté de produire des dessins qui

seraient supérieurs aux barbouillages d'écoliers.

A cette assertion aprioristique, il a été répondu par de nombreux

exemples: les Bochimans, les Australiens, et tant d'autres. Nos Inoïts

représentent assez correctement des scènes de chasse et de pêche, des

ours, phoques et baleines[58]. Cailloux pointus, mauvais couteaux,

ivoires d'une dureté extrême, cornes raboteuses, os de courbure

irrégulière, combien ingrate la matière, combien rebelles les

instruments! Rink a fait illustrer son volume de _Contes Inoïts_ par un

artiste du crû, dont les dessins naïfs, mais très expressifs, pourraient

passer pour de ces anciennes estampes que se disputent les amateurs. On

recommande aux connaisseurs une collection de bois[59] gravés par des

naturels.

[Note 58: Dall, _Alaska_.]

[Note 59: _Kaladlit Assialiait_. Imprimée à Gothaeb, du Groenland,

par Moeller et Berthelsen, 1860.]

Ces Esquimaux possèdent à un haut degré le sens de la forme et des

proportions relatives; ils ont l'abstraction géométrique si facile,

qu'ils ont dressé des cartes de leur pays assez exactes pour servir

utilement aux explorateurs. Les plans de Noutchégak et autres localités,

levés par Oustiakof, un de ces sauvages, ont passé longtemps pour être

suffisamment corrects. Hall a orné son livre d'une planche de _Rescue

Harbour_, oeuvre de Coudjissi. Rey montra une de ses cartes marines à un

indigène, qui la comprit fort bien, demanda un crayon, en traça une

autre avec un plus grand nombre d'îles,--addition précieuse[60]. Ces

talents ne laissent pas que de rehausser les Esquimaux, et de leur

donner quelque importance dans l'étude de la mentalité. Des Indous et

Parsis, des Tamouls et Musulmans, fort intelligents sur d'autres

points[61], ne comprennent rien à nos images, dessins et photographies,

montrent sur ce point une maladresse qui étonne. Un savant brahmane,

auquel on faisait voir un portrait d'un cheval, vainqueur au Derby,

demandait avec le plus grand sérieux, semblait-il: «Cela représente la

royale cité de Londres?»[62].

[Note 60: Yule, _Ava_.]

[Note 61: Ross, _Second Voyage_.]

[Note 62: Schwarzbach, de Graaf Reynet, _Bulletin de la Société de

Géographie de Vienne_, 1882.]

* * * * *

Depuis que Dalton découvrit sur lui-même que tous les hommes ne voient

pas les teintes de la même manière, on s'est aperçu, avec surprise, que

la cécité totale ou partielle quant à certaines couleurs, est un fait

physiologique assez fréquent: la partie tout à fait centrale de la

rétine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumière et l'ombre

l'impressionnent sur toute son étendue. Là-dessus, les linguistes,

Geiger en tête, crurent apporter à la doctrine de l'évolution une preuve

décisive. Constatant que les noms de couleurs assignées par Homère à

certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur

attribuons,--ainsi Apollon n'a pas eu les cheveux violets (si tant est

que nos lexiques donnent toutes les significations des mots),--ils se

crurent en droit d'affirmer que le sens de la couleur s'est modifié dans

notre espèce depuis l'époque historique.

Accueillie avec faveur, la théorie devint à la mode. L'illustre M.

Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea à

propos de s'y rallier. On y voyait une preuve de la supériorité de nos

civilisés sur nos ancêtres intellectuels, les Grecs et les Romains, et à

plus forte raison sur tous les sauvages. On ne réfléchissait pas assez

que des Tatars qui perçoivent les planètes de Jupiter à l'oeil nu, que

les Cafres dont la puissance visuelle est à la nôtre comme 3 est à 2,

pourraient, s'ils s'en donnaient la peine, distinguer des nuances

imperceptibles à notre regard,--et qu'en effet, les Hottentots, les

misérables Hottentots, ont trente-deux expressions pour désigner les

différentes couleurs. En elle-même, la théorie Geiger paraît plausible;

nous la dirions même vraie, sauf que le développement dont il s'agit a

dû s'opérer sur une période tout autrement longue que trois ou quatre

milliers d'années. Quoi qu'il en soit, la question occupant alors les

bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier

quadrillé, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun

séparément. Tous distinguèrent les carrés blanc, jaune, vert foncé,

noir, mais aucun ne parut différencier le brun du bleu.--L'observation

est intéressante, mais non pas décisive. Qu'on se rappelle comment on

enseigne aux écoliers qu'il faut regarder pour voir, écouter pour

entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre

attention éveillée a déjà dirigé les efforts de l'intelligence. Il ne

suffit pas d'une vue perçante pour reconnaître autant de colorations que

pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprécier les

gammes chromatiques qu'un peintre saisit sans effort. L'oreille

inexercée n'est qu'un médiocre instrument à côté de celle du musicien

qui, dans le large volume de sons qu'épanche un puissant orchestre,

découvre la demi-note incorrecte qu'un exécutant a laissé échapper. Dans

ce que nous prenons pour le silence de la forêt, le braconnier, le

garde-chasse notent des bruits significatifs qui échappent à tous ceux

auxquels ils ne disent rien. S'ils confondent le brun et le bleu, la

faute n'en est certainement pas à l'organe visuel de ces Inoïts, mais à

leur indifférence: ils les distingueraient, nous n'en doutons pas, si

pendant une génération ou deux ils y avaient quelque intérêt.

* * * * *

Voilà ce que nous avions à dire sur les Esquimaux du nord, en prenant

pour point de départ le village d'Ita. Nulle peuplade n'a meilleur droit

à des études patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai,

qu'une centaine d'individus, n'emplit qu'une demi-douzaine de bouges et

tanières, mais leur hameau est littéralement au bout de la terre, et ses

habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont à la

fois les derniers du monde habité et les plus primitifs des hommes.

LES INOÏTS OCCIDENTAUX

NOTAMMENT LES ALÉOUTS

A la presqu'île d'Alaska fait suite, du 51e au 60e degré latitude

nord, l'Archipel Aléoute ou Kourile que Béring découvrit en 1741. De là,

s'il faut en croire le romancier Eugène Sue, le Juif Errant serait parti

pour courir les aventures qui ont passionné une génération littéraire.

Le groupe se compose d'une soixantaine d'îles et d'écueils, qui semblent

autant de pierres qu'Ahasvérus, le grand voyageur, aurait jetées à

travers le gué de la Mer Kamtschadale, pour passer d'Asie en Amérique.

Ounimak, la plus considérable, couvre cinq à six mille kilomètres

carrés, soit la cinquième partie de la surface totale de l'archipel.

D'âpres rochers, d'abord difficile, lui donnent un aspect sombre et

désolé. Les paysages de l'intérieur sont à peine moins sévères: dans

leurs eaux noires des étangs et tourbières réfléchissent de puissants

rochers granitiques; un sol raviné, des laves, en vastes amas, parlent

cataclysmes géologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe

la ligne des grands volcans boréaux. A leurs sommets, couverts de neiges

éternelles, quelques cratères fument sans discontinuer, d'autres

éclatent par intervalles. Les vestiges d'éruptions se rencontrent à

chaque pas; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la

partie continentale du district d'Ounalaska est traversée par une chaîne

de monts élevés, parmi lesquels neuf bouches éteintes. Les feux

souterrains ont bouleversé l'île Ounimak, où le Chichaldin, haut

d'environ 3,000 mètres, jette encore des flammes, par accès. En décembre

1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d'un

brouillard épais, et quand l'obscurité se dissipa, il avait changé de

forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensité,

depuis le temps que se combattaient les montagnes:

«Un jour les monts d'Ounimak et d'Ounalaska luttèrent pour la

prééminence. Ils s'entre-lancèrent pierres et flammes. Les

petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautèrent en

éclats et s'éteignirent à tout jamais. Il ne resta que deux

pics, le Makouchin d'Ounalaska et le Retchesnoï d'Ounimak. Le

feu, les pierres et les cendres exterminèrent tous les êtres

animés, tant l'air était suffocant. Le Retchesnoï succomba; et

quand il vit sa défaite, il rassembla ce qui lui restait de

forces, enfla, éclata et s'éteignit. Le Makouchin victorieux

s'assoupit, et maintenant il n'en sort plus qu'une petite fumée

de temps en temps[63].»

[Note 63: Venslaminof.]

Le climat, de caractère maritime, n'est pas chaud, ni très froid non

plus, mais d'une humidité calamiteuse. Le thermomètre que Wiljaminof

observait à Ounalaska oscillait entre 38 degrés, la température moyenne

étant de +4°. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de

mi-juillet à fin septembre. Déjà en octobre tombe la neige, qui ne

fondra qu'en mai. Dans les îles méridionales, les plus longues pluies

tombent au printemps; Sitka compte parmi les endroits les plus mouillés

du globe. De longs brouillards d'automne[64].

[Note 64: Von Kittlitz.]

En été foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n'arrive pas à

faire pousser des arbres, sauf sur les îles rapprochées de la terre

ferme, où abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprès, pins

et sapins. Les céréales qu'on voulait introduire n'ont pas mûri. Les

choux, les pommes de terre et divers légumes, rémunérèrent les soins des

colons étrangers, toutefois les indigènes ont toujours dédaigné de

cultiver la terre, n'ont aucun goût pour ce travail. Des fleurs, il y en

a, mais dépourvues de parfum; les baies ne manquent pas non plus, mais

aqueuses et insipides. Les poules importées ont dû se faire à manger du

poisson; aussi leurs oeufs puent le pourri et semblent emplis d'huile de

foie de morue.

Quelques houillères donnent un combustible dont, jusqu'à présent, on n'a

pas tiré grand parti. Les Aléouts de l'ancienne génération se

chauffaient en s'accroupissant sur un feu d'herbes.

* * * * *

La ressemblance frappante des Aléouts avec les Yakouts et les

Kamtschadales leur a fait attribuer une origine mogole. Dall, qui les a

étudiés longuement et soigneusement, affirme sur l'autorité de

traditions locales que des Inoïts, chassés d'Amérique par les incursions

indiennes, il n'y a pas plus de trois siècles, émigrèrent à l'extrémité

nord-est de l'Asie. Eux-mêmes se disent d'un grand pays, situé à

l'ouest, qu'ils nomment Aliakhékhac, ou Tanduc Angouna, d'où ils se

seraient avancés sur Ounimak et Ounalaska[65]. Il est certain qu'ils

sont étroitement apparentés aux tribus bordières de la côte américaine,

Ahts et autres, jusqu'à l'île Reine-Charlotte[66]. Il est vrai que, de

proche en proche, tous ces non-civilisés tiennent étroitement les uns

aux autres. Le type des Aléouts relève manifestement du type esquimau,

bien que Rink les dise déjà mâtinés d'éléments étrangers. Cheveu droit

et noir, plat et abondant, teint foncé. Courts et trapus,

remarquablement robustes, ils portent, sans fatigue apparente, de lourds

fardeaux pendant de longues journées; soixante livres sur le dos et

cinquante kilomètres de marche ne les effraient point. Leur vue est

extraordinairement perçante. Les traits, fort accusés, portent

l'empreinte de l'intelligence et de la réflexion. Les femmes sont plus

avenantes que les hommes; quelques-unes pourraient passer pour jolies,

n'était la hideuse labrette. Dall déclare les Aléouts fort supérieurs

aux Indiens du voisinage, physiquement et intellectuellement. La tête

est cubique chez ceux-ci, pyramidale chez ceux-là. Mais sous l'influence

des disettes prolongées et des mauvais traitements infligés par les

Russes, la race a perdu son ancienne solidité; les organismes entamés

résistent mal aux rhumatismes et maladies de poitrine. Les formes sont

robustes, disions-nous, mais dépourvues d'élégance; à ramer quinze ou

vingt heures d'affilée, les jambes se déforment; le corps se moule sur

le sempiternel canot. De vrais ours marins: des mouvements lourds et

lents, une attitude empruntée, une démarche des plus gauches, mais de

l'adresse et de l'activité. Ils font preuve d'une étonnante habileté à

conduire par la plus mauvaise mer leurs kayaks et oumiaks, dont on fait

usage jusqu'en Californie, et leurs périlleuses baïdarkas[67] dont les

Russes ont porté le modèle en Europe. Wiljaminof, les comparant à des

cavaliers dont les jambes s'arquent aussi à chevaucher constamment, les

appelait «Cosaques de la mer, monteurs de cavales marines». Pour que cet

homme se montre à son avantage, il faut le voir manoeuvrant le batelet

de cuir qu'il a fabriqué lui-même[68], et brandissant le harpon dans les

eaux agitées. Dès la plus tendre enfance il s'est familiarisé avec

l'élément humide. Le Bédouin roule son nouveau-né dans le sable et

l'expose au grand soleil, pour l'accoutumer à la chaleur[69];

l'Aléoutinet, s'il lui prend fantaisie de vagir ou criailler, est à

l'instant plongé à l'eau, fût-ce entre des glaçons. A ce régime, on ne

garde qu'enfants sages, tranquilles et robustes, les plus faibles ne

tardent pas à disparaître.

[Note 65: Venjaminof.]

[Note 66: Macdonald.]

[Note 67: _Baydar, bidarra, bidarka_.]

[Note 68: Kittlitz.]

[Note 69: Rampendahl, _Deutsche Rundschau_, VI.]

Les Aléouts se partagent en deux groupes, identiques de port, de moeurs

et de caractère, mais quelque peu différents par le dialecte: les tribus

qui habitent Atcha, Ounalaska, les Terres des Rats, des Renards et

autres au sud de la presqu'île, puis les Koniagas, les Kadiaks et gens

d'alentour. Et, sur le continent, les Koloutches de Sitka, les Kénès,

Tcherguetches, Médovtsènes et Malégnioutes, ressemblant fort aux uns et

aux autres. A tous, la civilisation russe a infligé un coup terrible, la

civilisation américaine les emportera tout à fait[70].

[Note 70: Erman.]

* * * * *

Autour des îles une riche végétation marine nourrit une faune variée;

les eaux courantes abondent en poissons, surtout en truites. Les Aléouts

vivent de chasse et de pêche. Dans la lutte pour l'existence, leurs plus

grands rivaux sont l'ours et le loup auxquels ils font une guerre

acharnée; ils traquent fouines, martes, écureuils, castors, loutres et

renards, s'attaquent aux morses et narvals[71]. Tant que les eaux sont

libres, ils y trouvent de quoi, gras ou maigre; mais quand elles sont

fortement gelées, leur ressource la moins aléatoire est de fouir après

les racines dans les plaines et toundras. La saison la plus longue à

passer est celle des «courtes rations», février-avril, après les grandes

boustifailles de novembre-janvier.

[Note 71: _Monodon Monoceros._]

Nulle chasse ne les passionne davantage que celle de la baleine. Ils

harponnent l'énorme cétacé, le tuent et le dévorent, mais le révèrent.

Ils font semblant de croire que, poussé par le sort, mi-contraint,

mi-résigné, l'animal obéit aux enchantements, et met quelque bonne

volonté à se laisser prendre. A l'ouverture de la saison, une

cinquantaine d'hommes et de femmes, se mettent dans leur plus bel

attirail et s'embarquent pour saluer au large la bande qu'on a signalée

à l'horizon, pour la complimenter et lui faire fête. Car le «Roi des

Océans» tient à l'étiquette, et pour le retenir dans nos parages il faut

lui montrer que nous sommes gens sachant vivre. Il tient à la morale et

à la vertu, le baleineau; il veut que l'on respecte la décence et les

bonnes moeurs, il évite les parages hantés par des hordes lâches et

dissolues, n'admet pas que les baleiniers, qui ont l'honneur de lui

courir sus, se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse;

même il les punirait par un châtiment terrible, si leurs épouses

trahissaient en leur absence la foi conjugale; il les ferait périr par

une mort cruelle, si leurs soeurs manquaient à la chasteté avant le

mariage[72]. Qu'un coup de vent fasse échouer une baleine, ils la

reçoivent avec des honneurs divins, ne peuvent trop la remercier de sa

complaisance, se congratulent d'avoir été admis au privilège de manger

cette chair sacrée. Ils s'avancent au son du tambourin, haranguent la

divinité, la flattent et la complimentent, exécutent en son honneur des

danses solennelles: les profanes vêtus de leurs plus beaux costumes, et

les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu'ils ont la figure masquée,

comme aux grandes cérémonies. Ils jouent en spectacle la réception faite

à la souveraine des Eaux par les animaux terrestres[73]. Après ces

témoignages de respect et ces préliminaires de convenance, le tambour

roule pour la dernière fois; hommes, femmes, enfants et chiens se

jettent sur l'énorme viande, l'attaquent des dents et du couteau, se

gorgent à bouche que veux-tu;--un morceau de 60,000 kilogrammes!--ils

piquent, trouent, forent, creusent jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans

l'intérieur; ils se feront jour à travers les côtes. Jamais Pantagruel

ni Grandgousier ne furent à plus belle fête. C'est la gloutonnerie

héroïque. Avant un long temps, avant que la chair mûrie et faisandée ait

tout à fût passé à la charogne, ils n'auront laissé que les os,--laissé,

non, puisqu'ils les rongent à fond, les emportent, pièce à pièce, pour

en faire cent et un outils et instruments, et s'en servir comme de fer

et de bois. Ils tirent parti de l'huile et de la graisse, de la peau,

des barbes et fanons; finalement, de «la montagne d'abondance», il

n'aura été perdu ni brin ni miette.

[Note 72: Venjaminof.]

[Note 73: Dall.]

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 4 / 28 段