C'est par l'énergie de leur système digestif que les Esquimaux se

soutiennent, gais et robustes, sous leur climat glacé. Nulle part, même

sous la zone torride, on ne fait moindre usage du feu qu'au milieu de

ces neiges presque éternelles. Occupés constamment à brûler de l'huile

et de la graisse dans leur estomac, les Inoïts, d'haleine ardente, ne

recherchent pas les feux de bois ou de charbon. «Ils sont toujours

altérés, dit Parry. Quand ils me visitaient, ils demandaient toujours de

l'eau, en buvaient de telles quantités qu'il était impossible de leur

fournir la moitié de ce qu'ils eussent voulu.»--Le froid, remarque

Lubbock, est plus nécessaire que la chaleur aux habitants de ces maisons

en neige dans lesquelles la température ne peut s'élever au degré de la

glace fondante, sans que le toit ne dégèle et ne suinte, ne menace de

pleuvoir et de s'écrouler sur ceux qu'il devrait abriter. Inconvénient

grave, auquel on remédie tant bien que mal en tendant des peaux sous la

voûte et sur le pourtour de la muraille, qu'on a eu soin de ne pas faire

trop épaisse, pour qu'elle reste pénétrée de la froidure extérieure.

Appendus aux parois, des sacs, comme en ont les équarrisseurs,

renferment des viandes qui, pour se conserver fraîches, devraient rester

constamment gelées, mais qui ne tardent pas à exhaler des miasmes

puissants et subtils, qui transforment bientôt le taudis en un charnier

inhabitable pour des Européens. Même dans leurs cabines étanches, les

officiers de l'_Alerte_ accueillaient mal toute hausse du thermomètre.

Vêtus de leurs fourrures, la chaleur les fatiguait, dès que la

température extérieure montait à plus d'une quinzaine de degrés

au-dessous de zéro[43].

[Note 43: A.-H. Markham, _La Mer Glacée du pôle_.]

La saison la plus malsaine, nous dit-on, est le printemps, alors qu'il

fait trop chaud pour rester, trop froid pour sortir. Dans ces huttes

soigneusement calfeutrées, où l'on ne pénètre que par des passages

souterrains, la chaleur que dégagent la respiration et la combustion des

huiles et graisses dispense presque de toute autre source de chaleur. Au

milieu du bouge brûle une lampe sur laquelle on met à fondre la neige

qui servira de boisson. Au dessus, le mari fait aussi sécher ses bottes,

dont le cuir raccorni est ensuite ramolli par l'épouse, qui le mâchera

bravement entre ses puissantes molaires. On cuisine à cette lampe, on

s'y éclaire pendant la longue nuit, qui, du soleil couché à son lever,

ne dure pas moins de quatre mois.

Spectacle digne d'intérêt que ces pauvres gens groupés autour d'un

lumignon fumeux. Tous les auteurs ont fait remonter les civilisations à

l'invention du feu, et ils n'ont pas eu tort. L'humanité, autre que la

bestiale, naquit sur la pierre du foyer. Le feu rayonne la chaleur et la

lumière, double manifestation d'un même principe de mouvement. Sans trop

réfléchir, on a donné à l'action calorique une prédominance qui

appartient plutôt, nous semble-t-il, à l'action éclairante. Nous le

voyons bien par l'exemple de ces Hyperboréens, qui, semblerait-il,

auraient plus que personne besoin de recourir aux sources artificielles

de chaleur; ce qu'ils ne font guère. Mais ils ne se passent point de

lumière. Et s'ils s'en passaient, on ne voit pas en quoi ils seraient

réellement supérieurs aux ours, leurs rivaux, et aux phoques dont ils

font leur pâture. Nous attribuons à la lampe, plutôt qu'au foyer, moins

à la chaleur qu'à la lumière, la transformation en hommes des

anthropoïdes plus ou moins velus.

* * * * *

L'énorme alimentation développe une chaleur intérieure qui a pour

résultat inattendu de rendre Esquimaux et Esquimaudes remarquablement

précoces. En ces contrées arctiques, la puberté s'acquiert presque aussi

rapidement que dans les pays tropicaux, et il n'est point rare de voir

des fillettes, même de dix à douze ans, se marier avec des garçons à

peine plus âgés. Les éphèbes des deux sexes se tiennent à part autant

que possible, tout au moins pour les jeux; une stricte réserve leur est

imposée.

La maisonnée n'aime pas à renoncer aux services de ses jeunes filles.

Nombre de contes populaires nous les montrent empêchées par les frères

d'épouser l'amoureux[44]. Ce n'est pas la dot qui arrête: elles

apportent un couteau comme en ont nos selliers, un coupoir, un racloir,

et enfin, si les moyens le permettent une lampe; en retour elles

recevront un costume complet; quand elles l'acceptent, affaire conclue.

Presque toujours, le jeune homme simule le rapt et la violence; il est

jusqu'à un certain point, sous l'obligation de se livrer à des voies de

fait sur la personne de sa préférée. Sitôt après les noces, les

conjoints ne gardent plus de ménagements, semblent étrangers à toute

pudeur, et les missionnaires de s'indigner et de tancer leur indécence,

leur sans-gêne excessif[45]. Ces grands enfants n'ont pas dépassé la

période de l'animalité, ont encore à apprendre que tous les besoins

physiques ne doivent pas être satisfaits en public. Ils s'excusent en

montrant l'espace exigu dans lequel ils sont renfermés pendant de longs

mois d'hiver: un trou sous la neige, où, toujours accroupis, il ne

peuvent même s'étendre pour dormir.

[Note 44: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 45: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]

La promiscuité dans laquelle ils se vautrent excite, à bon droit, notre

dégoût. Mais prenons garde de nous en prévaloir comme d'un mérite, et de

nous targuer d'une moralité due à plus de confort.

* * * * *

Tous les voyageurs constatent que, chez les Inoïts, le nombre des femmes

l'emporte notablement sur celui des hommes, anomalie dont on n'est pas

longtemps à découvrir la cause. Dans leurs expéditions si périlleuses,

maints pêcheurs se noient malgré leur habileté à conduire leurs batelets

par les plus grosses mers. Il en est du kayak comme de la cruche qui

tant va à la fontaine qu'elle casse. Conséquence de cette mortalité

masculine: la polygamie. Les voisins se font un point d'honneur de

pourvoir à l'entretien de la famille qui a perdu son chef. Quelqu'un se

dévoue, épouse la veuve et adopte les enfants, eût-il déjà les deux

soeurs, ou la mère avec la fille[46]. Les Itayens, dépourvus de barques

et disposant de moindres ressources alimentaires, sont, par contre,

moins exposés aux périls de la mer. Par suite, leur population masculine

équilibre la féminine. Chacun a sa chacune et pas davantage. Mais cette

monogamie n'est qu'apparente, et, en ce lieu, toutes ont été faites pour

tous, suivant la loi formulée au _Roman de la Rose_. La chasteté n'est

point une vertu esquimale. Quand souffle certain vent du sud, mainte

femme va courir le guilledou, elle sait une hutte avec compère au logis

et commère en maraude. Ainsi débute l'institution matrimoniale, à

l'endroit où commence l'espèce humaine. Les adultères sont aventures

quotidiennes, et sur ce point les maris ne cherchent point querelle à

leur moitié. A une condition pourtant, c'est que leur épouse n'ait

cherché à se distraire qu'auprès d'un autre époux auquel on l'eût prêtée

volontiers, pour peu qu'il en eût fait la demande[47]: entre les membres

de l'association maritale, il y a compte courant et crédits largement

ouverts. Chez les Esquimaux comme chez les Caraïbes de l'Orénoque[48],

pourvu que la partie se joue entre compagnons, ce qu'on perd pourra se

rattraper. Mais la chose prendrait autre tournure, si la légitime

s'oubliait avec un célibataire auquel la loi du talion ne serait pas

applicable.

[Note 46: Cranz.]

[Note 47: Ross, _Second Voyage_.]

[Note 48: Gumilla.]

Curieux débris d'une époque primitive, que cette confraternité de maris,

qui s'approprie la collectivité des femmes et la totalité des enfants.

La tribu est alors une grande frérie. Passent pour frères tous les époux

et pour soeurs toutes les épouses; sont frères tous les cousins, soeurs

toutes les cousines: une génération de frères succède à une génération

de frères.

* * * * *

En nos sociétés policées, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise,

au moins s'il est bien constitué; les parents qui tuent leur enfant

sont, par les législations actuelles, punis presque aussi sévèrement que

tous autres meurtriers; et de plus l'opinion les voue à l'opprobre. Mais

on se tromperait fort en pensant qu'on a toujours donné si grande valeur

à la vie d'un petiot,--la faiblesse même--qui n'est encore qu'une

promesse, rien qu'une espérance lointaine. Nul fait peut-être ne mesure

mieux les progrès accomplis par notre espèce depuis l'époque

glaciaire,--les progrès moraux, d'une lenteur désespérante, ne

deviennent sensibles que sur de vastes périodes. Nos ancêtres

n'admettaient pas que le nouveau-né eût droit à l'existence. La mère

l'avait laissé tomber par terre; il devait y rester jusqu'à ce que le

chef de famille--nous allions dire le père,--jusqu'à ce que le maître le

ramassât ou permît de le ramasser. Avant qu'il eût fait signe, l'objet

ne valait guère mieux qu'une motte, ce n'était encore qu'un peu de terre

organisée. De là, ces innombrables légendes d'enfants portés au désert

ou dans la forêt, exposés en un carrefour, mis sur une claie d'osier et

abandonnés au fil de l'eau. Pour quelques-uns qui furent recueillis,

nous dit-on, ou allaités par des biches, des louves et des ourses,

combien furent dévorés, combien de déchiquetés par les corbeaux[49]! De

là encore, ces jours néfastes, dans lesquels l'enfant ne naissait que

pour être mis à mort; de là, ces horoscopes funestes; les lois cruelles

qui décimaient les garçons, tierçaient les filles[50]; de là, ces

pratiques odieusement bizarres pour décider de la légitimité ou de

l'illégitimité des naissances;... pures allégations, misérables

prétextes. La pureté de la race, les arrêts des Parques, n'étaient mis

en cause que pour les dupes. Combien plus simple la réalité! On ne

pouvait nourrir qu'un petit nombre d'enfants, donc il fallait se

débarrasser des autres. De tous les prétextes le plus obscur semblait le

moins douloureux. A mesure que la pitié parlait plus haut, on

s'arrangeait de manière à faire peser la responsabilité de l'exécution

sur le hasard, sur des causes éloignées. Mais quels que fussent les

sorts consultés, le nombre des enfants gardés était proportionnel aux

subsistances. En nos pays, on immolait jadis; ailleurs, on supprime

toujours les nourrissons privés de leur mère. En pays allemands, on

jetait les orphelins d'un indigent dans la même fosse que leur père. On

ne l'a pas assez dit, assez répété: la civilisation augmente avec la

nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espèce humaine,

question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura

d'hommes, et mieux le pain sera réparti, meilleurs deviendront les

hommes.

[Note 49: Comme à Madagascar.]

[Note 50: Radjpoutana, les Todas, etc.]

Bessels vit mourir un chef de famille, père de trois enfants. La mère,

alors, allégua l'impossibilité de nourrir son dernier-né, un bébé de six

mois, l'étouffa en un tour de main, et le déposa dans la tombe du mari.

Au père-esprit de charger le mioche sur l'épaule, et de subvenir à ses

besoins dans l'autre monde, où, dit-on, la nourriture est moins

parcimonieusement mesurée que dans le nôtre.

Loin d'être le fait de parents dénaturés, l'infanticide passait donc

pour un droit et même pour une nécessité à laquelle il eût été criminel

de se soustraire. A plus forte raison, l'avortement n'était qu'un

accident vulgaire. Parmi nombre de sauvages, il va de soi que la fille,

tant qu'elle n'est pas mariée, n'a pas la permission d'avoir un enfant,

à la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. Si elle accouche tout

de même, il faudra que les ayants droit expédient sa progéniture; mais,

si elle simplifie la besogne, en se débarrassant du fruit avant

maturité, tant mieux!

Pour en revenir à nos Esquimaudes, celles qui prévoient qu'elles ne

pourront élever l'enfant recourent à l'avortement: avec un objet pesant

ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans

parvenir toujours à leurs fins, car elles paraissent faites, disent les

obstétriciens, pour concevoir facilement et mener le foetus à bien.

Plusieurs se livrent sur elles-mêmes à une opération de haute chirurgie,

au moyen d'une côte de phoque bien affilée; elles enveloppent le

tranchant avec un cuir qu'elles écartent ou remettent en place au moyen

d'un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropiées.

Le malthusisme, dernier mot de l'économie officielle,--dernier mot aussi

des pays qui s'en vont,--est pratiqué largement par ces primitifs qui ne

permettent à une femme que deux à trois enfants vivants, et tuent

ensuite ce qui, fille ou garçon, commet le crime de naître. Faisant

elle-même l'office de bourreau, la mère étrangle le nouveau-né ou

l'expose dans une des anfractuosités qui abondent entre la glace fixe de

la côte et la glace flottante du large, triste berceau! A marée

montante, le flot saisit le misérable, et s'il n'est pas déjà mort de

froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les

galets.

Mais ces exécutions répugnent aux mères, surtout quand l'enfant demande

à vivre, et que son oeil s'est ouvert largement à la lumière du jour. De

plus en plus, l'opinion se prononce contre les infanticides, ne les

permet qu'en cas de nécessité. Encore, dit-on qu'ils portent malheur au

village et que la nuit on entend les gémissements lamentables du pauvre

innocent. Même croyance en Laponie, où des mères coupent la langue du

petit avant de le jeter dans la forêt[51].

[Note 51: _Nouvelle Revue_.]

Qu'elles se fassent avorter ou qu'elles étranglent la progéniture

surabondante, elles ne sont pas mauvaises mères pour cela. Touchante est

leur sollicitude, innombrables les soucis qu'elles se donnent pour les

enfants, après et même avant la naissance. La femme enceinte est

dispensée de tout gros travail,--pourquoi nos civilisés ne vont-ils pas

à cette école?--elle ne mange que du gibier apporté par le mari, que du

gibier qui n'a pas été blessé aux entrailles[52]; deux prescriptions qui

demandent commentaire. L'enfant, même né en justes noces, courrait le

risque de devenir bâtard, s'il était nourri d'autres aliments que ceux

apportés ou présentés par son père, ce qui est une des pratiques dites

de la _couvade_, et suffirait déjà à l'expliquer. Car le père, quand il

veut reconnaître son enfant, est jaloux de le soigner et de le nourrir

pour sa part. Là-bas on insiste beaucoup plus qu'on ne fait chez nous

sur la corrélation qui existe entre l'organisme et l'aliment qui le

constitue. L'animal ne doit pas avoir été blessé aux entrailles, de peur

que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernière

croyance n'est point particulière aux Inoïts, tant s'en faut; nous la

retrouvons dans l'Inde[53], en Abyssinie et au Zanzibar. Nous

connaissons des légendes suédoises, qui racontent comment la dame

châtelaine vint à mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans

prendre garde, avait tué une biche pleine.

[Note 52: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 53: Cfr. _Maha Bharata, Adi Parva_.]

Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tête de la

femme en travail, le contenu d'un pot de chambre, pour la fortifier,

disent-elles. Après la délivrance, elles coupent le cordon ombilical

avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec

ciseaux ni couteau; et ce cordon est gardé avec grand soin pour qu'il

porte bonheur au nouveau-né. Sitôt qu'il lui est possible, la jeune mère

mange d'un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux: le

coeur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste

animal--moyen de procurer au nourrisson santé, vigueur et longue vie.

Pendant quelques jours, aucun feu n'est allumé dans la hutte, rien ne

sera mis à cuire au-dessus de la lampe domestique,--aucun os ne doit

être emporté hors de la demeure,--le père et la mère ont chacun son

broc, auquel il est à tout autre défendu de boire;--pendant six semaines

il est interdit aux parents de manger dehors, à la mère de passer le

seuil de la porte. Ce terme expiré, elle fait sa tournée de visites,

habillée de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vêtements qu'elle

portait lors de ses relevailles. Durant une année, elle ne mangera

jamais seule,--toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on

trouverait des parallèles dans notre «_Évangile des Quenouilles_».

Au nouveau-né, la mère réserve les plus belles fourrures et le père sert

le morceau délicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides

et brillants, il lui donne à manger ceux du phoque. On se plaît à lui

donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir:--«pour que le défunt

trouve repos dans la tombe[54]». «Nom oblige», et, plus tard, l'enfant

sera tenu de braver les influences qui ont occasionné la mort du

parrain. Le brave homme est-il mort dans l'eau salée? eh bien, que notre

garçon se fasse loup de mer!

[Note 54: Rink.]

En toute l'Esquimaudie, pères et mères à l'envi choient leur

progéniture, jamais ne la frappent, rarement la réprimandent. La petite

créature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille; les bambins

grandissant ne traversent pas d'«âge ingrat», ne se font pas taquins et

revêches, contredisants et désagréables; l'ingratitude n'est pas leur

fait; onques Inoït ne leva la main sur père ou mère. Dans le Groenland

danois, on a vu des fils renoncer à des positions avantageuses pour

revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu

esquimaude que l'affection familiale. Maman Gâteau est une Inoïte, Inoït

aussi le papa qu'un voyageur vit sangloter,--on l'eût coupé en morceaux

qu'il n'eût pas poussé un gémissement,--sangloter, disons-nous, parce

que son gamin n'arrivait pas à claquer du fouet aussi fort que les

camarades. Ce père si tendre se gardera pourtant d'énerver le fils

chéri, il tiendra à le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la

chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu'il a plus d'une

fois imprégnées de sueur.

Les nourrices, émules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur

capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu'à la septième année, les

allaitant toute cette période. Elles ne le sèvrent jamais; aussi leurs

mamelles s'allongent jusqu'à devenir hideuses. On a vu de grands

garçons, flandrins de quinze ans, ne pas se gêner pour têter leur mère,

au retour de la chasse, en attendant que le souper fût prêt. Dans cette

lactation prolongée, il y a le désir et le moyen d'assurer à l'enfant

quelque nourriture au milieu des disettes réitérées, il y a aussi un

signe de tendresse et d'affection. Ainsi nous lisons dans les légendes

tatares:

«Le héros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prière.

Sa mère pleurait: Arrive à bon port! Et découvrant ses seins:

Bois-y encore, et de ta mère il te souviendra[55].»

[Note 55: Radloff, _Volkslitteratur der Türkischen Staemme Süd

Siberiens_, II, 281, et IV, 344.]

Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs démonstrations

affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman

chatte et maman ourse, lèchent le poupard pour le nettoyer, le

pourlèchent de haut en bas; tendresse bestiale qui nous froisse dans

notre vanité d'espèce supérieure. Elles ne verraient pas la moindre

ironie dans «l'enfantine» qu'on chante à Cologne, versiculets qu'un

littérateur de l'école naturaliste traduirait sans embarras:

_Wer soll' de Windle wasche,

Der muss den Dreck wegfrasse_[56]_!..._

[Note 56: Panzer, _Sammlung_, etc.]

L'existence des sociétés comme celle des individus dépend, disions-nous,

des aliments mis à leur disposition; selon que cette quantité augmente,

la population s'accroît. Mais si la nourriture devient insuffisante,

manifestement insuffisante, force est de se débarrasser des bouches

inutiles, non-valeurs sociales. La «vivende» est retranchée à ceux qui

ont la moindre vie devant eux; le droit de vivre est la possibilité de

vivre. Dans ces conditions, le meurtre des enfants a pour triste

complément celui des vieillards; on abandonne ceux-ci, on expose

ceux-là. Telle est la règle contre laquelle ces malheureuses sociétés se

débattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent

les enfants et même des femmes pour sauver les vieillards, chez les

autres tous les vieillards y passent avant qu'il soit touché à une tête

blonde. Le plus souvent, les grands-parents réclament comme un droit, ou

comme une faveur, d'être immolés aux lieu et place des petits. Qu'il

nous suffise d'avoir énoncé la loi, sans l'appuyer par les exemples

qu'en pourraient donner nos ancêtres et de nombreux primitifs.

Maudirait-on la cruauté de ces hordes et peuplades qui ne sont pas

arrivées à être humaines? Combien souvent elles préféreraient se montrer

compatissantes... si elles en avaient le moyen! Il va de soi que la

plupart du temps les malades sont assimilés aux vieillards, puisqu'ils

vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations.

Tant que l'on conserve quelque espoir, on s'empresse autour du malade.

Les femmes en choeur psalmodient leur _Aya Aya_, car elles connaissent

la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre

de deux à trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel à la

gravité de la maladie. Chaque matin elle la pèse en prononçant des

paroles mystérieuses, se renseignant ainsi sur l'état du patient et ses

chances du guérison. Si le caillou s'alourdit constamment, c'est que le

malade n'en réchappera pas, que ses jours sont comptés.

Alors les camarades construisent à quelque distance une hutte en blocs

de neige; ils y étendent quelques «pelus[57]» et fourrures, portent une

cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra. Celui que

rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmités

croissantes, dont l'entretien devient difficile, et qui se reproche de

coûter à la communauté plus qu'il ne rapporte, se couche: frères et

soeurs, femmes autant qu'il en a, fils et filles, les parents et amis

viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront

plus. On ne reste pas davantage qu'il est nécessaire, car, si la mort

surprenait le malade, les visiteurs devraient dépouiller au plus vite

leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'être

une perte sensible. Nulle émotion apparente, ni cris, ni larmes, ni

sanglots; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui

va partir fait ses recommandations, exprime ses dernières volontés.

Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un après l'autre, et le

dernier obstrue l'entrée avec un bloc de glace. Dès ce moment, l'homme

est défunt pour la communauté. La vie n'est qu'un ensemble de relations

sociales, une série d'actions et de réactions appelées peines ou

plaisirs, moins différentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi

qu'on dise et quoi qu'on fasse, est un acte individuel. Les animaux le

comprennent ainsi, et s'ils ont la rare chance de finir autrement

qu'assassinés et dévorés, dès qu'ils sentent la faiblesse les gagner,

ils vont se cacher au plus épais fourré, se terrer dans le plus profond

trou, disparaître dans la plus obscure caverne. A ce point de vue, le

primitif est encore un animal: il sait qu'il faut mourir seul. Nulle

part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La

dernière scène de leur vie, permis de la trouver d'un égoïsme hideux et

repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose,

empreint de lugubre majesté.

[Note 57: Terme employé par les Franco-Canadiens.]

Déjà la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera

quelques heures encore, peut-être quelques jours. Il a écouté la porte

se fermer, les voix s'éloigner. La tête penchée en avant, les mains

appuyées sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce

qu'il sentit jadis, lui revient en mémoire; il se rappelle son enfance

et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures; il

remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets,

et quant aux regrets, à quoi bon? Qu'importe maintenant l'orgueil,

qu'importe la vanité? Personne à jalouser, personne à mépriser. Seul à

seul avec lui-même, il peut se mesurer à sa juste valeur.--«Je fus cela,

autant et pas davantage.» Quitter la vie, ses fatigues, ses fréquentes

famines, ses déboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti.

Mais ce terrible inconnu de là-bas intimide; mais ce monde des esprits

dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fièvre l'altère,

ronge les organes et lui dévore les entrailles. Il boit quelques

gorgées, mais retombe épuisé. La lampe s'est éteinte; nulle nuit ne fut

plus obscure. Ses yeux voilés et ténébreux épient la Mort. Il la voit,

la Mort. Elle s'est montrée à l'horizon, point noir sur la grande plaine

blanche que la pâle lueur des étoiles éclaire vaguement. La Mort avance,

la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse

sur la neige épaisse. Il compte ses pas... La voici, la Mort. Déjà elle

soupèse le harpon dont il transperça maintes fois l'ours et le phoque.

Elle se redresse, lève le bras. Il attend, attend...

A la vue de cette hutte isolée, mystérieuse, des étrangers apprenant ce

qui s'y passait, ont été saisis d'horreur et de compassion. Ils ont

éventré la muraille et qu'ont-ils vu? Un mort, les yeux grand ouverts

sur l'infini. Ou bien un mourant qui d'une voix de reproche:--«Que

faites-vous? Pourquoi me troubler? C'était assez de mourir une fois!»

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 3 / 28 段