en avant par une série de sautillements et reptations. Dès que
le phoque levait la tête, Coudjissi arrêtait sa progression,
piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlottait
toujours. Et alors, le phoque de se soulever un peu, puis,
nageoires frémissantes, de se rouler comme en extase sur le dos
et sur le flanc, après quoi sa tête retombait comme pour
dormir. Et Coudjissi de se pousser à nouveau, de se glisser,
jusqu'à ce que le phoque relevât encore la tête. Le manège se
renouvela plusieurs fois. Mais Coudjissi s'approchant trop
vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et ne fut plus
revu. «I-ie-oue!» fit le chasseur désappointé. Ah! si nous
savions parler si bien que l'ours[30]!»
[Note 30: Hall, _Life with the Esquimaux_.]
Si le phoque, si l'ours devaient croire ce qu'on leur chante, les «mots
qu'on leur parle», les prendre, les tuer, les écorcher, les manger, ne
seraient que détails accessoires, formalités obligées pour fournir aux
Inoïts l'occasion de les approcher, de leur présenter les hommages les
plus sincères et respectueux. Cependant le chasseur qui a fait le coup
se tient généralement renfermé dans sa hutte pendant un ou plusieurs
jours, suivant l'importance de l'animal abattu. Il craint le
ressentiment de sa victime. Mais, comme il est toujours des
accommodements avec les pouvoirs de l'autre monde, si le temps presse et
que la chasse donne, il sera licite d'additionner les pénitences
encourues, et de faire toutes les expiations en bloc ou par série, en
semaine plus opportune. En attendant, on hisse, au plus haut des perches
qui soutiennent l'iglou, la vessie de l'ours, poche dans laquelle le
chasseur dépose ses meilleures pointes de lance et de harpon. Si la bête
était une ourse, la vessie contiendra les verroteries et colliers de la
femme, ses joyaux en cuivre. Le paquet ne sera descendu qu'après trois
jours et trois nuits. Magie rudimentaire: puisque la vessie est pour les
Esquimaux le siège de la vie, elle communiquera aux objets qu'on y
place, les vertus physiques, morales et intellectuelles de l'âme qui
l'habitait naguère. Il n'est pas inutile de mentionner, à ce propos,
qu'une vessie attachée au-dessus de leur célèbre bateau, le _kayak_, le
rend insubmersible, épargne à cette périssoire d'innombrables
chavirements. Ajoutons que les lanières, attachées aux harpons, sont
toujours pourvues d'une vessie gonflée qui fait surnager le tout quand
l'animal plonge sous l'eau, après avoir été blessé.
Ce n'est pas à dire que la doctrine inoïte fasse de la vessie l'unique
réceptacle de l'esprit. Le foie, «l'immortel foie», pour emprunter une
expression de Virgile, est aussi un siège des destins. Le chasseur, qui
vient d'assommer un phoque, communiquera de sa chance au camarade revenu
bredouille, s'il remet le foie à un sorcier qui, séance tenante, le
passe à l'enguignonné; l'enguignonné lentement le mastiquera, lentement
l'avalera, et après sera un homme autre[31].
[Note 31: Rink, _Tales of the Eskimos_.]
Au premier hareng qui se laisse happer, on adresse des compliments
solennels, on l'apostrophe comme un grand chef dans sa tribu, on lui
prodigue les titres pompeux, et pour le manier on met des gants[32], au
propre et au figuré. Interdit à toute femme de toucher le premier phoque
capturé, les hommes seuls peuvent l'approcher. Et quand on va courir le
morse, il n'est plus permis de manier les peaux de renne, de les
corroyer ou coudre en habits. Ce serait manquer de procédés envers le
Grand-Morse qui se vengerait en empêchant d'attraper les petits morses.
[Note 32: Dall, _Alaska and its Resources_.]
Grimace que tout cela, sans doute. Mais, en matière de religion, bien
habile qui distinguerait entre le faux semblant et la sincérité. Disons
que c'est hypocrisie naïve, mensonge enfantin.
* * * * *
Autant que les physionomies, autant que les coutumes et costumes, se
ressemblent les dialectes: de la côte d'Asie et du détroit de Béring,
ils diffèrent très peu de ceux qu'on parle au Groënland, au Labrador, à
la rivière Mackenzie. Rink, compétent en la matière, incline à croire
que l'affinité est telle que tous ceux qui parlent ces langues se
comprennent ou devraient se comprendre.
Les générations passent, sans leur faire subir de changement
appréciable. Bien plus, les contes populaires se transmettaient
littéralement de siècle en siècle; les versions, recueillies dans les
localités distantes d'une centaine de lieues, différaient moins entre
elles que si chez nous la même personne les eût racontées à des reprises
différentes. L'inoït ne manque pas d'euphonie, et prend même un accent
musical dans certaines bouches. Sa structure et celle des langues
américaines sont établies sur le même modèle polysynthétique. En un
mot--mais de longue haleine--ils concentrent une phrase, ou plusieurs.
Hall cite
_Piniagassakardluarungnaerângat_
comme un mot assez long, mais il n'a qu'une trentaine de lettres, et il
en est de cinquante. Rink traduit l'expression de
_Igdlor-ssua-tsia-lior-fi-gssa-liar-ku-gamink_
par:
«Tandis qu'il lui ordonnait d'aller à l'endroit où la
grande maison devait être construite.»
En théorie, on pourrait au mot principal ajouter de ces affixes tant et
plus, mais on dépasse rarement la dizaine, et on les groupe autant que
possible en ordre logique.
Le système de numération qu'ils ont adopté est le plus naturel, et le
plus universellement accepté: celui de compter par les doigts. Les
quatre membres sont appelés un homme. Pour dire 8 on montre une main et
3 doigts; pour 24, un homme et 4 doigts; pour 35, un homme et 3 membres;
pour 80, 4 hommes.
* * * * *
Les huttes ou _iglous_ montrent de notables différences, et varient
suivant les matériaux. Fréquemment, il y a maison d'été et maison
d'hiver; celle-ci établie avec un soin particulier, car les froids de
trente à cinquante degrés ne sont pas rares. Un type fort approuvé est
celui de la maison-cave. Les parois s'enfoncent dans le sol jusqu'à la
hauteur du toit ou à peu près; le toit lui-même est recouvert d'une
couche de mottes gazonnées; on pénètre dans le terrier par le trou de
fumée. Le bois, s'il y en a, est économisé le plus possible, et ne
s'emploie qu'en châssis, montants et travées. Pour autres usages, on lui
substitue divers matériaux, tels que plaques de schiste, côtes d'ours,
vertèbres de baleines, dents de morse; on remplace briques ou planches
par des peaux tendues le long des parois.
Voici la description que nous fait Hayes d'un palais du Nord, la plus
somptueuse bâtisse de toute l'Esquimaudie:
«La maison du gouverneur danois d'Upernavik, construite dans le
même style que celles du village et de toutes les habitations
indigènes du Groenland, est relativement grande et commode. Le
vestibule, moins long que dans les huttes ordinaires, ne sert
pas de chenil aux chiens de tout âge, le propriétaire étant
assez riche pour donner à ces membres de la famille esquimaude
le luxe d'une demeure séparée. Ce corridor est haut de quatre
pieds au lieu de trois, et l'on court moins de risques à se
heurter le crâne en entrant. Le toit, le sol, les parois, tout
est garni de planches apportées des entrepôts danois. Les
huttes du commun ne mesurent que douze pieds de long sur dix de
large. La maison du gouverneur a, comme celles-ci, une seule
chambre, mais de vingt pieds sur seize. Les murs, hauts de six
pieds et épais de quatre, sont, comme partout, construits en
pierre et gazon. Le toit est formé de planches et de madriers à
peine équarris. Le tout est recouvert de mottes. En été, à
cinquante pas de distance, la cabane a l'air d'un monticule
verdoyant, et se confondrait avec la pente herbeuse, n'était le
tuyau de poêle qui fait saillie, et la fumée du charbon danois
qui s'en échappe. Le pays ne produit d'autre combustible qu'une
mousse sèche, les natifs l'imprègnent d'huile de phoque, la
brûlent dans le plat de stéatite qui sert à la fois de lampe et
de foyer. Au milieu de la chambre, le sol s'élève d'un pied;
sur cette estrade nous prîmes place avec les différents membres
de la famille. Au fond, des sacs d'édredon étaient empilés.
Quand vient l'heure du sommeil, chacun étend sa couchette où il
veut. Ni murs, ni paravent; les jeunes filles prennent un côté
de la case et les garçons l'autre.»
Plus au nord, les huttes de mottes gazonnées deviennent plus rares, au
moins pour les habitations d'hiver. La terre presque toujours gelée,
étant trop difficile à travailler, on se construit des ruches ou fours,
en cubes de neige, disposés en couches annulaires qui vont
s'amincissant. Les Itayens disposent leurs blocs en spirales conduites
avec une rigueur géométrique. Ce mode paraît unique, et l'on ne cite
aucun autre exemple de ce système architectural. John Franklin s'écrie
qu'une de ces huttes fraîchement terminées est une des plus belles
choses qu'ait formée la main des hommes:
«La pureté des matériaux, l'élégance de la construction, la
translucidité des parois à travers lesquelles filtre la plus
douce des lumières, réalisent une beauté qu'aucun marbre blanc
ne saurait égaler. La contemplation d'une de ces huttes et
celle d'un temple grec orné par Phidias laissent la même
impression: triomphes de l'art l'un et l'autre, ils sont
inimitables chacun dans son genre.»
Mais avec une ou plusieurs familles claquemurées en un étroit espace,
sans ventilation par portes ni fenêtres, au milieu d'une accumulation
multiple: herbes, viandes pourrissantes, poissons qui aigrissent, huile
rance, débris et déchets de toute nature, que devient, que peut devenir
la propreté? Ces huttes que nous ne pouvions trop admirer quand elles
venaient d'être terminées, et qui, du dehors, nous plaisaient si bien
par leur forme ovoïde et leur blancheur immaculée, et vues de dedans,
par la lumière pâle et suave qui les traverse; ces huttes, à peine
habitées, ne sont plus que des bouges infects, ignobles réceptacles
d'immondices. Notoirement sales et malpropres, les Inoïts prennent à
l'occasion un bain de vapeur; mais, en temps ordinaire, ils éprouvent
une répugnance insurmontable à l'endroit des ablutions, préjugé dont on
devine les résultats au milieu d'une agglomération de digestions en
travail. Par suite des ordures et du manque d'air, l'intérieur des
huttes répand une puanteur presque insupportable, à laquelle contribuent
des sacs de peaux; la viande attend pendant plusieurs mois, se faisande
de la belle manière. A l'entour, le sol est jonché d'innombrables
ossements de morses et de veaux marins, mêlés à des lambeaux infects, à
des crânes de chiens, d'ours et de rennes, même à des débris humains.
Le mobilier de ces demeures est à l'avenant. Ross décrit les outils et
instruments comme mesquins à l'extrême: traîneaux non pas en bois, mais
en os, lances qu'appointe la dent du narval[33], pauvres couteaux dont
la lame est incrustée de fer météorique[34], parfois à l'état de
minerai.
[Note 33: _Monodon monoceros_.]
[Note 34: Pallas.]
«Un Esquimau, ayant entendu sonner une pendule dans un
établissement danois, demanda si les montres parlaient aussi.
On lui présenta une montre à répétition:
--Demande l'heure toi-même!
--Madame et très excellente personne, serait-ce un effet de
votre bonté de vouloir bien me dire l'heure?
On pressa le bouton, et... «Trois heures un quart», fit la
montre.
--C'est bien cela, répondit le brave homme. Madame, je vous
suis fort obligé.»
Particularité des Itayens: ils ne connaissaient les arcs et les flèches
que de nom, bien que les autres Inoïts soient d'habiles archers, et même
que plusieurs aient appris à manier adroitement le fusil.
Autre observation importante: Ces Itayens n'ont aucune espèce de
bateaux. Ross n'en revenait pas. Comment une population du littoral
maritime, comment une population de pêcheurs peut-elle être dénuée des
moyens de navigation qu'on possède dans le voisinage? Comment n'ont-ils
pas imité un instrument nécessaire, un instrument des plus simples, au
moins en apparence, et qu'ils connaissent de vue ou par ouï-dire?
Kane confirme ce renseignement, dit qu'ils ne connaissent les kayaks que
par tradition, bien que les Esquimaux comptent parmi les plus hardis
marins, les plus experts canotiers, et que leur existence soit tellement
liée à la mer que la barque constitue leur unité sociologique. Dans un
village hyperboréen, on compte les barques, comme ailleurs on compte les
feux: tout chef de famille doit être maître de bateau.--«Si les Itayens
avaient des barques, observe Bessels, ces pauvres gens poursuivraient
les bandes de narvals, se livreraient à de fructueuses pêches,
s'épargneraient des famines longues et cruelles. Et quand ils sont à
bout de ressources et réduits à la dernière extrémité, ils feraient
mieux qu'attacher leurs traîneaux les uns aux autres, les lancer à
l'eau, système dangereux autant qu'incommode...» Notre observateur ne
s'explique ce manque de bateaux que par l'hypothèse d'une
dégénérescence: la peuplade, mieux lotie autrefois, aurait connu l'art
de la navigation; pour une cause ou une autre, elle l'aurait désappris.
Cette insouciance extraordinaire semble dépasser le vraisemblable, chez
des gens qu'on ne voit en aucune autre matière se montrer plus stupides
que leurs congénères et proches voisins. Jusqu'à mieux informé, et sans
prétendre trancher la difficulté qui embarrassait des observateurs aussi
fins que Ross et Bessels, nous adoptons l'explication suggérée par Rink.
Tout au nord, dit-il, la mer est gelée trop souvent pour que les bateaux
et kayaks y soient de profitable usage. Poussant très loin la division
du travail, les Itayens se seraient jetés exclusivement dans les
pratiques de la chasse, négligeant celles de la pêche, estimant,
peut-être à tort, qu'ils perdraient leur temps à la construction et la
manoeuvre difficiles des kayaks, baïdarkas et oumiaks.
Très pratique dans son genre, le costume des Inoïts est même susceptible
d'élégance,--demandez plutôt aux officiers et matelots qui ont eu
l'honneur de danser avec de coquettes Groenlandaises. A première vue, il
paraît de coupe identique pour les hommes et les femmes, mais ces
dernières l'allongent en forme de queue, et le garnissent d'un plus
large capuchon où la mère loge son petit qui s'y blottit
confortablement, à moins qu'elle ne le fourre dans une de ses bottes. Le
surtout[35], fabriqué avec des intestins de phoque, égale en
imperméabilité nos meilleurs caoutchoucs, et les surpasse en légèreté.
En certaines localités, le sexe masculin adopte un vêtement de plumes,
le féminin, de fourrures; ailleurs, l'habit est double: plume
par-dessous, poil par-dessus. Les jeunes personnes portent des bottes de
peau souple et douce, tout blanches, les mariées des bottes rouges. Pour
indiquer leur tribu, les hommes se taillent les cheveux, et les femmes
se font à la figure des tatouages spéciaux[36].
[Note 35: _Okouschek._]
[Note 36: Kiutschak.]
Sans recourir au peigne, la maman fouille les cheveux du mioche et se
paie de sa peine par le gibier qu'elle recueille. Souvent, les commères
s'accroupissent en cercle et organisent une battue générale. Prestes
comme guenons, elles fourragent dans les tignasses poissées; les mains
vont et viennent de la tête à la bouche et de la bouche à la tête. Sitôt
vu, sitôt croqué.
Ce soin est une des fonctions de la femme primitive: tout amateur de
contes et d'antiques légendes n'a pas été sans remarquer comment, dans
toutes les grandes scènes d'amour, le héros s'assied aux pieds de la
vierge, qui lui prend la tête entre les genoux, l'épouille, et de doux
propos en doux propos, le magnétise et l'endort.
Les belles Esquimaudes usent d'un bâtonnet terminé en spatule, faisant
office d'un doigt allongé; elles s'en grattent le dos, fouillent les
profondeurs du vestiaire. On dirait le petit instrument copié sur les
grattoirs en ivoire que les fournisseurs du monde élégant exposent dans
leurs somptueuses vitrines de la rue Richelieu, de Piccadilly et de
Regent Street:--les extrêmes se touchent. En Orient, dit Chardin, une
main en ivoire ne manque jamais sur la toilette des femmes, car il
serait malpropre de se gratter avec les doigts.
* * * * *
La belle saison apporte l'abondance; alors, dans les intervalles que
laisse la chasse, nos hommes n'ont plaisir plus doux que de muser et
baguenauder à l'entour des huttes, dormant une bonne partie de la
journée, et se réveillant pour s'emplir le ventre. Manger est leur
bonheur, leur volupté; ils vous disent avec conviction avoir été
gratifiés d'un _inoua_ ou génie spécial, le Démon de l'appétit. Ils
goûteraient peu la fameuse distinction, que l'homme mange pour vivre, ne
vit pas pour manger. Sitôt que paraît le jour, la mère touche les lèvres
de son enfant avec un peu de neige, puis avec un morceau de viande,
comme pour dire: Mange, fils chéri, mange et bois!
Qu'on soit prié à leurs repas, il ne faut pas faire petite bouche, mais
y aller bravement, à la façon des héros d'Homère; car l'hôte se pique
d'assouvir des faims herculéennes, semblables à la sienne; l'honneur
qu'on lui témoigne est en raison de l'appétit satisfait. Si l'invité est
décidément incapable de dévorer tout ce qui lui est présenté, il est
tenu, par politesse, d'emporter les reliefs.
Mangeurs puissants devant l'Éternel, ces Esquimaux. Virchow avance que
leur crâne et toute leur anatomie sont déterminés par la mâchoire que
détermine elle-même l'éternelle mastication[37].
[Note 37: _Verhandlungen der Berliner Gesellschaft für
Anthropologie_, 1877.]
«Trois saumons nous suffisaient pour dix; chaque Esquimau en
mangea deux... Chacun d'eux dévora 14 livres de saumon cru,
simple collation pour jouir de notre société. En passant la
main sur leur estomac, je constatai une prodigieuse dilatation.
Je n'aurais jamais cru que créature humaine fût capable de la
supporter[38].»
[Note 38: Ross, _Deuxième Voyage_, 1829-1833.]
Avec une avidité repoussante, on les voit absorber poissons avariés,
oiseaux puant la charogne. Aussi peu dégoûtés que les Ygorrotes des
Philippines, qui versent comme sauce à leur viande crue le jus des
fientes d'un buffle fraîchement abattu[39], ils ne reculent pas devant
les intestins de l'ours, pas même devant ses excréments, et se jettent
avec avidité sur la nourriture mal digérée qu'ils retirent du ventre des
rennes. Bien que le lichen soit tendre comme la chicorée et qu'il ait un
petit goût de son[40], nous ne pouvons nous représenter ce repas sans
malaise, mais c'est le cas de répéter l'axiome, que des goûts et
couleurs il ne faut discuter. Lubbock suggère avec vraisemblance que
cette idiosyncrasie s'explique par le besoin, qui s'impose aux Inoïts,
d'assaisonner par quelques particules végétales les viandes pesantes
dont ils chargent leur estomac. Du reste, le capitaine Hall en a tâté,
et déclare qu'il n'est rien de meilleur. La première fois qu'il en
mangea, ce fut dans l'obscurité, et sans savoir ce qu'il se mettait sous
la dent:
[Note 39: Don Sinibaldo de Mas.]
[Note 40: Clarke, _Voyages_.]
«C'était délicieux, et ça fondait dans la bouche... de
l'ambroisie avec un soupçon d'oseille...» Mais voici le menu:
«Première entrée, un foie de phoque, cru et encore chaud, dont
chaque convive eut son fragment, enveloppé dans du lard. Au
second service, des côtelettes, d'une tendreté à nulle autre
pareille, dégouttantes de sang, rien de plus exquis... Enfin,
quoi? des tripes que l'hôtesse dévidait entre ses doigts, mètre
après mètre, et débitait par longueurs de deux à trois pieds.
On me passait comme si je n'appréciais pas ce morceau délicat,
mais je le savais aussi bien que personne: tout est bon dans le
phoque. Je m'emparai d'un de ces rubans que je déroulai entre
les dents, à la mode arctique, et m'écriai: «Encore!
Encore!»--Cela fit sensation, les vieilles dames
s'enthousiasmèrent...»
Ces amateurs se pourlèchent les babines de myrtilles et framboises
écrasées dans une huile rance; ils savourent le lard de baleine coupé en
tranches alternées, des blanches et fraîches avec des noires et
putrides. Bouchée de roi, un hachis de foie cru, saupoudré d'asticots
grouillants. Friandise, la graisse qui fond sur la langue; nectar, les
verres de lait qu'on recueille dans l'oesophage des phoquets, ou petits
phoques, lait blanc comme celui de la vache, parfumé comme celui des
noix de coco; jouissance à nulle autre pareille, le sang de l'animal
vivant, bu à même la veine au moyen d'un instrument inventé à cet effet.
Autant que possible, ils étouffent la bête plutôt que de l'égorger, afin
de ne perdre aucune goutte du liquide vital que charrient les artères.
Quand il leur arrive de saigner du nez, ils jouent de la langue, se
raclent les doigts. Ils mâchent avec délices les viandes encore
palpitantes, dont le jus vermeil leur découle dans le gosier en flots
sucrés et légèrement acidulés. Le sel leur répugne, peut-être parce que
l'atmosphère et les poissons crus en sont déjà saturés. Gourmands et
gourmets, ils apprécient la qualité, mais à condition que la quantité
surabonde. Qu'on serve cuit ou cru, vif ou pourri, mais qu'il y en ait
beaucoup. Par les temps de disette, ils engloutissent des marmites
pleines d'herbes marines qu'ils ont mises à mollir dans l'eau chaude. En
général, la gelée et l'attente ont déjà fait subir aux viandes un
ramollissement qu'ils estiment suffisant. Quant à la cuisson proprement
dite, ils l'admettent en temps et lieu, comme raffinement agréable, mais
jamais comme nécessité.
Belcher évaluait à 24 livres par âme--_sic_--et par jour les
approvisionnements qu'une station avait faits pour l'hiver, quantité
qu'on lui donnait comme normale et tout à fait raisonnable[41]. Le
capitaine Lyon[42] a donné d'une de leurs mangaries un saisissant récit:
[Note 41: Lyons, _Savage Islands_.]
[Note 42: _Transactions of the Anthropological Institute._]
«Kouillitleuk avait déjà mangé jusqu'à en être ivre. Il
s'endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche toujours
ouverte. Sa femme le gavait, lui enfonçait dans la gorge, et en
s'aidant de l'index, des chiffes de viande à demi bouillie,
qu'elle rognait ras les lèvres. Elle suivait attentivement la
déglutition, et les vides qui se produisaient dans l'orifice,
elle les bouchait tout aussitôt par des tampons de graisse
crue. L'heureux homme ne bougeait, jouant seulement des
molaires, mastiquant lentement, n'ouvrant pas même les yeux. De
temps à autre s'échappait un son étouffé, grognement de
satisfaction...»
* * * * *