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ÉLIE RECLUS
LES PRIMITIFS
ÉTUDES
D'ETHNOLOGIE COMPARÉE
Le progrès se fait du général au particulier. Dans les
organismes inférieurs tout est dans tout, et l'organisme monte
en grade, à mesure que s'opére la division du travail.
Baer.
HYPERBORÉENS ORIENTAUX
ET OCCIDENTAUX
APACHES
MONTICOLES DES NILGHERRIS
NAÏRS, KHONDS
PARIS
G. CHAMEROT, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19
1885
PRÉFACE
L'ethnographie, science nouveau-née, nous la comprenons comme la
psychologie de l'espèce, la démographie étant une physiologie et
l'anthropologie représentant une anatomie en grand.
La démographie et l'ethnologie étudient les grands faits de la nutrition
et de la reproduction, de la natalité et de la mortalité, l'une dans
l'homme physique, l'autre dans l'homme moral. La démographie compare les
données statistiques, les met en série, trouve leurs accords et
contrastes, découvre mainte modalité de la vie, inconnue ou mal connue
jusque-là. Faisant des grands chiffres un instrument de précision, elle
a, comme les pythagoriciens, pris pour devise: _Numero_, _pondere_,
_mensurâ_. L'ethnographie, elle aussi, a ses grands nombres: les moeurs
et coutumes, les croyances et religions. Des tribus, peuples et nations,
des siècles et encore des siècles, telles sont les quantités sur
lesquelles elle opère; quantités algébriques, mais concrètes. Un usage,
adopté par des millions d'hommes, et continué pendant des milliers
d'années, vaut, en définitive, les milliards d'individus qui l'ont
pratiqué. Plusieurs de ces supputations aboutiraient à d'énormes
chiffres, dignes de ceux que l'astronome et le géologue manient avec
tant d'aisance.
On s'est trop habitué à regarder dédaigneusement, du haut de la
civilisation moderne, les mentalités du temps jadis, les manières de
sentir, d'agir et de penser, qui caractérisent les collectivités
humaines antérieures à la nôtre. Que de fois on les bafoue sans les
connaître! On s'est imaginé que l'ethnologie des peuples inférieurs
n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries;--en effet, les
préjugés paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef;--on
a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la nôtre, qu'il n'y a
de moralité que celle qui s'accommode à nos formules. Nous avons des
manuels d'histoire naturelle qui, divisant les espèces animales et
végétales en deux catégories, les utiles et les nuisibles, affirment
qu'en dehors de l'homme n'existe ni raison ni conscience; reprochent à
l'âne sa stupidité, au requin sa voracité, et au tigre sa fureur. Mais
qui sommes-nous donc pour le prendre, de si haut, vis-à-vis des
faiblesses intellectuelles et morales de ceux qui nous ont précédés?
Qu'on veuille bien y prendre garde, ces erreurs qu'a traversées le genre
humain, ces illusions par lesquelles il a passé, portent leur
enseignement. Elles ne sont point des monstruosités, issues dans le
vide, par l'effet du hasard; des causes naturelles les ont produites en
leur ordre naturel,--disons-le,--en leur ordre logique. En leur temps,
elles furent autant de croyances, qui passaient pour très bien motivées.
Résultant de la disproportion entre l'immensité du monde et
l'insignifiance de notre personnalité, elles témoignent d'un persévérant
effort, marquent l'évolution et l'adaptation de notre organisme à son
milieu: adaptation toujours imparfaite, toujours améliorée. La série des
superstitions n'est autre chose que la recherche de la vérité à travers
l'ignorance. Les lunettes, le télescope, le microscope, l'analyse
spectrale, autant de corrections à l'insuffisance constatée de notre
appareil visuel. Il n'y aura compréhension exacte de la réalité que par
la connaissance raisonnée des divagations antérieures; la science de
l'optique intellectuelle est à ce prix.
Nos institutions, non plus, ne sont pas le produit d'une génération
spontanée. Elles dérivent de l'âme humaine qui ne cesse de les façonner
et de les modifier à son image. Chacun travaille à cette oeuvre, chacun
pendant sa génération, puis son souffle s'éteint. La poussière que nous
avons animée garde notre souvenir aussi longtemps que le flot conserve
le reflet de ses rives. Tout notre être semble s'engouffrer dans
l'oubli. Cependant, nous nous survivons par ce qui subsiste de l'action,
inconsciente le plus souvent, que nous avons exercée dans la
conservation et la transformation du milieu. Les passions qui nous ont
fait vibrer, nos craintes et nos espoirs, nos luttes, nos victoires et
nos défaites ont laissé des traces d'une inconcevable ténuité. Leur
accumulation, indéfiniment répétée par la multitude de nos semblables,
constitue, de siècle en siècle, les lois et les codes, les religions et
les dogmatiques, les arts et les sciences, et, finalement, les
différents types de société. Nous ne faisons pas moins que les
infusoires, dont les débris se concrètent en rochers, s'amoncellent en
massifs montagneux. A ce point de vue, l'ethnologie se rapproche de la
paléontologie. Au siècle dernier, de Brosses disait déjà avec une
netteté parfaite:
«Pour bien savoir ce qui se passait chez les nations antiques,
il n'y a qu'à savoir ce qui se passe chez les nations modernes,
et voir s'il n'arrive pas quelque part sous nos yeux quelque
chose d'à peu près pareil.»
Combien souvent on a répété la parole profonde: «Voyager dans l'espace,
c'est aussi voyager dans le temps!» En effet, tels rites inexpliqués,
telles coutumes, dont ceux qui les pratiquent n'ont jamais soupçonné le
sens, ont, dans leur genre, le même intérêt qu'aurait, pour
l'archéologue, le désenfouissement d'une cité lacustre; pour le
zoologiste, la découverte d'un ptérodactyle barbotant en un marais
d'Australie.
L'intelligence est partout semblable à elle-même, mais ses
développements sont successifs; lentement, pas à pas, l'humanité gravite
vers la raison. Tôt ou tard, il sera constaté que les idées portent leur
âge, que les sentiments varient par la forme et le degré. Une science
future classifiera les imaginations même bizarres, dira comment se
forment les fantaisies déraisonnables, mettra leur date aux préjugés et
superstitions, fossiles dans leur genre.
Telle a été la pensée maîtresse du livre. Expliquons-nous maintenant sur
la méthode suivie et les procédés employés.
Il s'agissait de tracer des portraits fidèles, de ne pas les pousser à
la charge, de ne pas les enjoliver non plus. Néanmoins, nous sommes
obligé de reconnaître qu'ils laissent une impression un peu plus
favorable que celle qui résulterait de la fréquentation quotidienne des
originaux. Mais il ne pouvait guère en être autrement.
A tout civilisé les non-civilisés commencent par répugner. Le préjugé
est très défavorable aux sauvages. Les sujets qui s'exhibent comme tels,
dans nos foires, s'évertuent à représenter le type vulgaire, partant
officiel. Pour s'exprimer en «langue payenne», ils crachent, toussent ou
éternuent des sons rêches et criards, ne disent en français qu'inepties
et grossièretés. Leurs danses? des contorsions, des mouvements baroques
et grotesques. Leurs repas? écarteler un lapin, mordre dans une poule
vivante. Nul voyageur ne rencontra pareils poussahs. A mesure que
l'investigateur apprend la langue des indigènes, qu'il entre en leurs
idées et manières de sentir, il cesse d'être un étranger au milieu
d'étrangers. Il voit s'éclairer l'aspect de ces hommes tatoués, nus ou
demi-nus, s'égayer la peau obscure, et finalement, il découvre que les
sauvages lui paraissaient d'autant plus sauvages qu'il les connaissait
moins; que sa répulsion était faite d'ignorance. Au dernier siècle, on
se connaissait si peu, même entre habitants de la même île, que nombre
de bourgeois londoniens prenaient les montagnards d'Écosse pour autant
de brigands et d'affreux cannibales.
Nous avons, à l'occasion, signalé maintes pratiques absurdes et
barbares, mais sans nous y appesantir, par le motif que la sottise
engendre l'ennui, que la cruauté provoque bientôt le dégoût. Nous avons
pensé que, sans aucun parti pris d'optimisme, on devait, de préférence,
s'étendre sur les manifestations de l'intelligence naissante, sur les
efforts vers une moralité supérieure. Voyez les historiens grands et
consciencieux, tels que Michelet: en racontant un peuple, ils insistent
moins sur ses basses oeuvres que sur les hautes; ils le jugent sur ses
nobles aspirations et non point sur les agissements ennuyés de la vie
quotidienne. Il est certain que dans l'humanité, comme dans l'animalité
et parmi les plantes, les individus le mieux développés représentent
leur espèce plus exactement que tous autres; ils montrent ce dont elle
est ou serait capable en ses développements ultérieurs. Mais la question
est déjà jugée. Quelle est la règle dans toutes les expositions,
notamment dans celles de l'art et de l'industrie? «--N'admettre que les
meilleurs modèles, que les plus beaux échantillons.»
Allons plus loin. Ces primitifs sont des enfants, avec l'intelligence de
l'enfant. Or, de l'enfant à l'adulte, la distance s'exprime en années;
même de la brute à l'homme, les degrés se mesurent. L'intelligence
enfantine n'est pas en tout point inférieure à la raison adulte. Combien
souvent les pères, combien souvent les mères, admirent la naïveté du
premier âge, ces idées originales, ces boutades dont la profondeur
déconcerte, cette fraîcheur de sensation, ce charme souriant et imprévu!
Les peuples naissants ont aussi des lueurs soudaines, des inspirations
de génie, une conception héroïque, des facultés d'invention, que depuis
longtemps ont perdues les nations dans la force de l'âge. Et celles sur
le déclin, les civilisations byzantines? Voyez ce chef branlant, cette
démarche hésitante, ces béquilles: la règle, la tradition, le convenu,
elles ne veulent sortir de là. Tant pis pour celui qui ne comprend plus
la jeunesse, et qui ne daigne pas regarder les aurores intellectuelles!
L'enfant était tout printemps, tout espérance. Mais l'homme fait
tient-il les premières promesses? De tout ce qu'il eût pu devenir,
qu'a-t-il réalisé?--La moindre partie... Cependant il n'y a pas mis de
mauvaise volonté, et, le plus souvent, il n'y a pas de sa faute. Qui
reprocherait à l'arbre de n'avoir pas mené à fruit chacune de ses
fleurs? La pente même des facultés oblige à se spécialiser; les progrès
incessants de la division du travail parquent le travailleur dans un
coin toujours plus étroit; les exigences de la production, les cruelles
nécessités de la vie encastrent le prolétaire au bout d'une manivelle,
le réduisent à une seule fonction, hypertrophiant un membre pour
atrophier les autres, aiguisant une faculté pour débiliter l'être
entier. Aussi n'hésitons-nous pas à affirmer qu'en nombre de tribus,
dites sauvages, l'individu moyen n'est inférieur, ni moralement, ni
intellectuellement, à l'individu moyen dans nos États dits civilisés.
Non pas que, reprenant la thèse de Jean-Jacques, nous exaltions
«l'enfant de la Nature» pour rabaisser d'autant l'homme, produit
cultivé. Nous aimons, nous admirons l'enfant, sans pour cela le déclarer
supérieur à l'adulte. Jamais l'instinct, tout sagace et ingénieux, tout
prime-sautier qu'il soit, n'atteindra la compréhension vaste et
lumineuse des choses que la raison élabore silencieusement et sûrement.
La poésie elle-même ne peut s'élever jusqu'à la sublimité de la science;
fauvette ou rossignol, elle ne pourrait aborder les régions où plane
l'aigle de haut vol, aux ailes de puissante envergure.
Ces études sont faites, pour la plupart, sur les renseignements que les
voyageurs et missionnaires donnaient, dans la première moitié du siècle,
sur des pays et tribus dont l'état social a été, depuis, profondément
modifié. L'afflux des commerçants et des industriels déborde
irrésistiblement, envahit des plages, qui, hier encore, étaient
inconnues. Pourtant nous parlons au temps présent, soit pour suivre nos
auteurs, soit pour éviter de fastidieuses réserves. Nous avions nos
doutes sur l'existence actuelle d'un fait que les dernières relations
montraient en vigueur. Fallait-il à des observations précises substituer
nos probabilismes et possibilismes? Nous avons dû en prendre notre
parti, et nous prions le lecteur d'en faire autant. En thèse générale,
ces populations n'ont été décrites que par leurs envahisseurs, et ceux
qui pouvaient le moins les comprendre. Tels, le royaume des Incas, et
l'empire de Montézuma, entrevus au moment où ils allaient disparaître.
Tel encore, au dégel, le flocon de neige, qui se désagrège et
s'évanouit, avant que le regard en ait discerné la forme géométrique.
Des primitifs, il n'y en a plus guère; bientôt, il n'y en aura plus.
Nous n'avons pas voulu portraiter en pied chacune de nos individualités
ethniques: il eût fallu des volumes et d'innombrables répétitions. Nous
avons préféré ne donner que des renseignements succincts, sauf à
développer plus en détail, ici, une coutume, là, une institution.
Chasseurs, pêcheurs, bergers, agriculteurs rudimentaires, mariages
singuliers, obsèques extraordinaires, initiations, pratiques de magie...
Si le public accueille favorablement cette première série d'études, nous
ne tarderons pas à lui en offrir une seconde.
LES PRIMITIFS
LES HYPERBORÉENS
CHASSEURS ET PÊCHEURS
LES INOÏTS ORIENTAUX
L'_ultima Thule_, le point le plus septentrional de notre hémisphère qui
soit habité l'année durant, est le village d'Ita, sur la côte du Smith
Sound, baie de Baffin, par les degrés 78, latitude nord, et 79,
longitude ouest, méridien de Greenwich. Les Itayens sont les premiers ou
les derniers des hommes, comme on voudra. Ils rayonnent dans leurs
expéditions de chasse jusqu'à l'extrémité méridionale du glacier
Humboldt, un peu au delà du 79e degré; or, à partir du 80e, la
ligne des neiges éternelles tombe plus bas que les collines et descend
jusqu'au niveau même de la mer. Toute végétation disparaît; on ne
rencontre plus que de rares abris, simples camps d'été, visités de loin
en loin. Feilden, un des compagnons de l'héroïque expédition Markham,
qui eut l'honneur de planter son drapeau à 740 kilomètres du pôle Nord,
estime que «les indigènes n'ont jamais dépassé le Cap-Union. Même en
juillet et août, le littoral serait trop pauvre pour fournir à la
subsistance d'une poignée d'Esquimaux errants, et quant à une résidence
d'hiver, il ne peut en être question[1]. Le point le plus septentrional
où on ait reconnu quelque évidence du séjour est le cap Beechey, par le
81° 54' latitude nord. Le naturaliste de la mission Markham y recueillit
la carcasse d'un grand traîneau, une lampe de stéatite, un racloir à
neige, fait d'une dent de morse, débris probables de quelque expédition.
Au delà de ce parallèle, aucun de nos semblables n'a vécu sans doute.
Les Inoïts ne poussent pas leurs courses plus loin[2].»
[Note 1: A.-H. Markham, _la Mer Glacée du pôle_.]
[Note 2: Nares, _Voyage à la mer Polaire_.]
Déjà Hudson, avec son navire à voiles, avait pénétré en 1607 jusqu'à
près du 82e degré. Parry, avec son voilier, toucha, en 1827, la
latitude 82° 45'. Nares, avec son vapeur, n'atteignit que 82° 16', et
avec son traîneau 83° 20'. Il y a lieu de s'étonner que les modernes,
avec toutes les ressources de la science et de l'industrie, aient pu à
peine dépasser les premiers navigateurs[3].
[Note 3: Tyson.]
Grande était la distance qui séparait nos climats tempérés de ces
régions glacées. Nous allâmes aux Esquimaux et les reconnûmes de suite
pour être des hommes, mais ils nous prirent pour des revenants. Depuis
les siècles qu'ils vivaient dans leurs plaines neigeuses, ils croyaient
peut-être, à part quelques Indiens, habiter seuls le monde; ils ne
connaissaient pas l'existence des Européens, même par les ouï-dire qui
se transmettent de proche en proche. Quand le vaisseau de Ross aborda
leurs parages en 1818, les braves Itayens se figurèrent avoir été
envahis par des fantômes; illusion fort naturelle que d'autres sauvages,
les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le
navire, avec ses grandes voiles blanches qui apparaissait sur l'horizon,
à la ligne où les profondeurs du ciel se déversent dans les abîmes de
l'Océan, que pouvait-il être, sinon un monstre ailé descendant de
l'empyrée? Et qu'étaient les êtres fantastiques qu'il portait sur son
dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite?
Les sorciers n'enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, où
ils trouvent en abondance du bois et toutes choses bonnes à manger? Les
premiers Inoïts ou Esquimaux qui montèrent à bord tâtaient les
planchers, tâtaient tout ce qu'ils approchaient, mâts, barques et rames,
et tout émerveillés se chuchotaient avec des airs mystérieux: Que de
bois il y a dans la lune, que de bois[4]!
[Note 4: Ross, _Relation_, etc.]
Après Ross apparurent le _Nordstern_, envoyé à la recherche de Franklin,
puis Kane, en 1853-1855, et six années plus tard, Hayes. L'isolement de
cette station extrême au globe est moindre depuis que des vapeurs
courent la baleine. De temps à autre, une bande d'Esquimaux descend au
Cap York et s'y rencontre avec des équipages. Un système d'échange
s'établit dans ces parages; de la quincaillerie et autres articles sont
donnés pour de l'huile, des peaux d'ours et de phoques. On assure que de
tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperboréens quelque petit
commerce de troc[5].
[Note 5: Bancroft, _Native Races_.]
Dans l'automne 1873, une partie de l'expédition scientifique allemande,
qui avait été rejetée dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et
ne les quitta que l'été suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette
expédition, eut tout loisir pour étudier de près cette population
presque inconnue jusqu'à lui et ne faillit pas à l'heureuse occasion.
Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son récit soit si court.
Néanmoins, nous le prenons pour autorité principale, et Ita pour
quartier-général. Nous élargirons le cadre par divers renseignements sur
les autres Inoïts du pôle, et nous nous étendrons sur les Aléouts à
l'extrémité occidentale du continent américain. De la sorte, nous nous
formerons une idée tolérablement complète de la race esquimale, faisant
comme le botaniste qui, ayant à décrire une espèce comprenant une
multitude de variétés peu distinctes, fait choix des deux plus
dissemblables, et néglige les intermédiaires.
* * * * *
Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les
sublimes horreurs de ce
_Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales_[6],
il faut les avoir vues pour oser les décrire. Nous empruntons les lignes
qui suivent, à plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable
Petitot:
[Note 6: Leconte de Lisle, _Poèmes Barbares_.]
«Des montagnes de glace, des plaines de glace, des îles de
glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et
silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la
bise, des aiguilles de givre; des amoncellements de rochers
sauvages, où nulle herbe ne croît; des châteaux de cristal qui
s'élèvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements; un
brouillard épais, qui tantôt descend comme un suaire et tantôt
s'évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques
abîmes.
«Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace
d'un éclat aveuglant. Sous ses tièdes rayons, elle se fend et
se divise; les montagnes s'émiettent en débris, les plaines
craquent et se séparant en tronçons qui se heurtent avec des
bruits sinistres et des détonations inattendues.
«La nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Au
milieu des ténèbres on distingue des fantômes immenses, qui se
meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute
obscurité porte avec elle, l'énergie du voyageur, sa raison
même, ont à subir d'étranges assauts. Le soleil est encore la
vie. Mais la nuit, ces mornes déserts apparaissent comme des
espaces chaotiques: aux pieds des précipices qu'on ne peut
mesurer, des escarpements se dressent tout autour; les longs
hurlements de la glace remplissent d'épouvante.
«Apparaît la fantasmagorie sanglante de l'aurore boréale: le
ciel noir s'éclaire d'une immense lueur. Un arc plus vif
s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille
gerbes s'élancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges,
verts, violets, étincelants, qui s'élèvent, s'abaissent,
luttent de vitesse, éclatent, se confondent, puis pâlissent.
Dernière féerie, un dais splendide, la «couronne», s'épanouit
au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons
blanchissent, les teintes se dégradent, s'évaporent,
s'évanouissent.»
«La lumière arctique, Protée aérien, revêt mille formes, se
déploie en combinaisons merveilleuses: brillante couronne
terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux
Saint-Elme se jouant à la cime des mâts, zones d'or
capricieusement ondulées, serpents livides aux reflets
métalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs
des espaces; arcs-en-ciel concentriques; coupoles splendides et
diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumière
sidérale; nuées sanglantes et lugubres, bandes polaires longues
et blanches qui s'étendent d'un bout à l'autre de l'horizon;
frêles et incertaines nébuleuses suspendues comme un voile de
gaze...»
Autres phénomènes, autres tableaux non moins étranges:
«C'est le radieux parhélie, tantôt segmentaire, tantôt
équipolé; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils,
quelquefois avec quatre, huit et même seize spectres lumineux
qui deviennent les centres d'autant de circonférences; parfois
horizontal il entoure le spectateur d'une multitude d'images
solaires, le transporte comme sous un dôme illuminé par des
lanternes vénitiennes... Une lune, qui ignore son coucher,
transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se
multiplie par le parasélène, et quatre ou huit lunes se lèvent
à l'horizon.
«Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du
coeur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la
fantastique décoration de la lumière se jouant à travers les
frimas. Pyramides de cristal, lustres éblouissants, prismes,
gemmes irisées, colonnes d'albâtre, stalactites à l'aspect
saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et festons, de
dentelles immaculées. Arcades, clochetons, pendentifs,
pinacles, la lune caresse de ses rayons mystérieux une
architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres
précieuses. Pays de fées et de songes.
«La vapeur expirée se condense en nodules glacés qui se
heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant
le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le
déchirement d'un papier épais. Quelquefois, un éclair subit et
sans détonation annonce la fin d'une aurore boréale, d'un orage
magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue; des
grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont
les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette
conversation? Percevez-vous ce tintement des clochettes à
chiens, ces claquements de fouet répercutés? Vous pensez que
ces bruits retentissent tout près; mais les instants et les
heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les
personnes dont une lieue ou deux vous séparaient, Et cependant,
un coup de fusil tiré à vos côtés n'a pas plus ébranlé
l'atmosphère que si vous eussiez brisé une noix...
«C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes
renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se
poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories
kaléidoscopiques, de prétendus bouleaux au-dessus de verts
gazons... Des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le
brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des
troncs d'arbres, venus on ne sait d'où, s'enflamment par le
frottement violent des glaces.»
Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la
_Jeannette_:
«Enfin l'hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre
descend à 52 degrés. Notre abri disparaît sous quatorze pieds
de neige; des vents impitoyables, chargés de grêlons aigus,
nous forcent à verser jour et nuit le charbon et l'huile dans
les deux poêles qui conservent un peu de chaleur à notre sang.
«Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre
eau-de-vie, congelée, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La
viande, l'huile et le pain se divisaient à coups de hache.
Josué oublia de mettre son gant droit. Une minute après sa main
était gelée. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes
dans de l'eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons. Le
docteur dut couper le membre de notre infortuné compagnon, qui
succomba le lendemain.
«Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous
demander quelques poissons secs et de l'eau-de-vie. Nous
joignîmes du tabac à ces présents, qui furent acceptés avec des
larmes de joie. Le chef, vieillard débile, nous conta que, le
mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons.»
Un autre voit les choses du bon côté:
«Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris,
ce froid qui saisit sa victime à son insu, instantanément,
mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les
forces, aiguise l'appétit, favorise les fonctions de l'estomac,
et le rend le meilleur des calorifères; il endort la douleur,
arrête l'hémorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en
envoyant le sommeil; il donne la mort au milieu des rêves. Ce
froid intense, si sec et pur, suspend la putréfaction, détruit
les miasmes, assainit l'air, en augmente la densité; il purifie
l'eau douce, distille les eaux amères de l'Océan, et les rend
potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les
liqueurs, permet de les transporter; il remplace le sel dans
les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des
conserves économiques et durables; il rend comestibles la
viande et le suif crus; il étanche les marais et lagunes,
arrête le cours des maladies, révèle aux chasseurs la présence
du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les
plumes s'attachent aux doigts comme s'ils étaient enduits de
glu, les copeaux adhèrent au rabot. La chevelure s'ébouriffe
sous le peigne, se hérisse et s'agite avec des crépitations. On
ne peut revêtir des fourrures, se couvrir d'une simple
couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette
laine, de ces mains, du corps, des étincelles accompagnées de
pétillements...»
* * * * *
Plusieurs ont voulu que la race des Inoïts fût la plus arriérée et la
plus grossière de notre espèce. Cette distinction a été généreusement
accordée à tant de hordes, peuplades et nationalités qu'elle a cessé
d'avoir aucune importance; elle n'est plus qu'une figure de rhétorique,
une simple manière de dire que les gens sont peu connus. Chaque
explorateur représente les sauvages qu'il a observés, comme des brutes
et des ignares. Se prenant pour mesure de l'entière humanité, il ne
trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux
et lui.
Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inoïts.
Aucune race n'est moins mélangée, plus homogène et nettement
caractérisée. Cependant, elle est répandue par une longueur de 5 à 6,000
kilomètres, sur un territoire qui s'étend du tiers à la moitié de la
circonférence terrestre, prise au 67° 30' de latitude. Morton, en 1849
déjà[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule
famille, celle des Mogolo-Américains, à laquelle appartiennent: le
Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador,
l'immense fouillis d'îles et péninsules, connu sous les noms de terres
de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince
Albert. Plus, toute l'extrémité N.-O. du continent américain. Plus,
l'archipel Aléoute. S'y rattachent à divers degrés, d'Alaska et la Reine
Charlotte jusqu'à Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins,
Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent à
mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich
Mueller n'hésitent pas à gratifier la race esquimaude des longues côtes
qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mélangés
qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne
contestera l'opinion de Latham:
[Note 7: _Crania americana._]
[Note 8: Ou Klingits.]
[Note 9: --Koljoutches, ou Koltchones.]
«Les Esquimaux occupent une position géographique qui leur vaut
une importance exceptionnelle. De leur affinité plus ou moins
marquée avec plusieurs autres familles humaines dépend la
solution de quelques problèmes ethnologiques de premier ordre.»
Ni celle de Topinard[10]:
[Note 10: _Anthropologie_.]
«En Asie, les peuples ont été brassés de l'Orient à l'Occident,
et de l'Occident à l'Orient, d'une façon si prodigieuse que la
race la plus caractéristique doit être recherchée au delà du
Pacifique, dans les mers polaires.»
Quoi que nous pensions des problèmes relatifs à l'origine et à la
parenté des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure
partie le produit de leur climat; le milieu impliquant une nourriture,
une demeure et des coutumes appropriées.
Facilement on exagérerait la superficie de pays que détiennent ces
Hyperboréens, comme ils sont souvent appelés, si on ne réfléchissait que
sur le continent américain leur habitat n'est qu'en façade, occupant une
lisière large de vingt à trente kilomètres, laquelle ne gagne 75 ou 80
kilomètres à l'intérieur que le long de certains fleuves, tels que le
Youkon et le Mackenzie, dont il ne dépasse pas la partie maritime. Pour
ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d'_Orariens_[11], à
l'ensemble des lignées inoïtes. En dehors de cette étroite lisière, dans
la forêt commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur
font une guerre d'extermination. Cette animosité, de savants
anthropologistes ont voulu l'expliquer «par la différence des
sangs[12]». S'il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un
autre motif. Ils ne sauraient pardonner à l'Esquimau le crime de manger
cru son poisson. D'où les noms abénaqui d'_Eski mantik_[13], et
adjibeouai d'_Ayeskiméou_, qui, appliqués d'abord aux Labradoriens, ont
été peu à peu étendus à l'ensemble des tribus hyperboréennes. Il nous
paraît plus logique d'attribuer à cette inimitié, qui par moments prend
des dehors religieux, à une cause toujours actuelle, toujours efficace;
celle de la concurrence vitale: les uns et les autres se disputent la
proie qu'ils mangent crue ou vivante. L'Indien n'est pas exclusivement
chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur côté, les
Inoïts savent courir l'ours, le cerf, le coq de bruyère. Dans l'Alaska,
ils se distinguent en «gens de terre» et «en gens de bateaux», selon le
genre de vie auquel ils s'adonnent de préférence.
[Note 11: D'_ora_, rive.]
[Note 12: Von Klutschak.]
[Note 13: Charlevoix, le premier, indiqua cette dérivation dans son
_Histoire de la Nouvelle-France_. Autres noms: _Hoshys_, _Suskimos_.]
* * * * *
Fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les Esquimaux
sont, plus que tout autre peuple, restés en dehors des influences
étrangères, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce
qu'elle touche. La science préhistorique a vite compris qu'ils lui
offraient un type intermédiaire entre l'homme actuel et l'homme des
temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, ils
étaient en plein âge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches
quand on les découvrit; leur fer et leur acier sont d'importation très
récente et presque contemporaine. Les Européens de la période glaciaire
ne sauraient avoir mené une vie très différente de celle que mènent
aujourd'hui les Inoïts dans leurs champs de neige. Comme on vit
maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis à Thayingen, à
Schussenried, à la Vézère. Les Troglodytes des Eyzies ont émigré aux
entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et
toujours à la poursuite du renne, ils se sont rapprochés du pôle. Telle
est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd
Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des
troglodytes magdaléniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait
dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on
ne saurait les distinguer de ceux laissés par les autochtones.
[Note 14: Nordenskiold, _Voyage of the Vega_.]
[Note 15: _Bulletin de la Société anthropologique_, 1883.]
[Note 16: _American Naturalist_, 1877.]
A ses études géologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour
conclusion que, dans la région des White Mountains ou Montagnes
Blanches, le retrait des glaciers remonte à une décade de siècles
environ, et que l'ancêtre des Esquimaux prit possession du sol à mesure
que la neige reculait, et après elle les troupeaux de rennes. Résultat
qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: après de
soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inoïts n'est
autre que celui des _Mound Builders_, ou constructeurs de tumulus,
population disparue, qui jadis éleva les gigantesques terrassements
figurés qu'on a retrouvés en plusieurs localités des États-Unis.
Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli
l'Amérique polaire de leurs stations de chasse et de pêche, et que même
ils ont dominé dans les pays qui devinrent le Canada, le
Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, d'où
ils furent délogés par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.
Une science moins incomplètement renseignée prononcera sur ces
assertions. Plusieurs savants les estiment déjà suffisantes pour
résoudre la question si difficile du peuplement de l'Amérique. Ils
affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine
jusqu'au détroit de Magellan, a dû ses habitants à une seule et même
race esquimoïde. Toujours est-il que les races des Inoïts et
Peaux-Rouges, malgré la haine qui les divise, se trouvent rapprochées
par des types intermédiaires dans la vaste Alaska et la Colombie
britannique. Et du côté de l'Asie, les voyageurs enclins à remarquer les
ressemblances plutôt que les dissemblances, ne manquent pas de constater
que l'Inoït verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le
Samoyède.
Qui ne connaît la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes,
extrémités remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crâne
essentiellement dolichocéphale[17]. Tête grosse, pommettes saillantes,
figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides,
nez écrasé. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une
race à nez romain n'eût pu se maintenir[18]: trop souvent la
protubérance munie de l'appareil olfactif eût gelé et fût tombée, tandis
qu'un nez plat est moins exposé. Les traits du visage, et en particulier
les yeux, offrent une ressemblance marquée avec ceux des Chinois et des
Tartares[19]. La peau, nuancée de jaune noirâtre, recouverte d'une
couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid désagréable.
L'hiver lui donne un teint très clair, presque européen, mais, au
premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout
malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne
favorablement l'étranger. La moyenne des Inoïts oscille entre 1m,5 et
1m,7[20].
[Note 17: On les a même appelés _scaphocéphales_: ceux dont la boîte
cranienne est en forme de bateau.]
[Note 18: F.W. Butler, _The Wild North Land_.]
[Note 19: Lubbock, _l'Homme avant l'histoire_.]
[Note 20: Fr. Mueller, _Allgemeine Ethnographie_.]
Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous
vu. Eux-mêmes se titrent d'Inoït, mot qui signifie l'homme. Car, sous
toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation
flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinné, au Canaque et à
l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une
conviction parfaite, ne s'attribue la qualité d'homme par excellence.
Toutefois, comme les voisins en font autant, force a été de distinguer
entre ces «hommes» et ces «hommes». Et ils ont pris des désignations
spéciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.
Parmi les plus naïfs, nous pouvons compter les Koloches, variété de la
race esquimaude, lesquels croient former à eux seuls une bonne moitié de
la terre, habitée premièrement par les Koloches, et en second lieu par
les non-Koloches. Les anciens Beni Israël ne connaissaient non plus que
deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contrées
habitables ou inhabitables, toutes profanes et souillées. La cosmogonie
esquimaude raconte que Dieu,--c'était un Groenlandais nommé
Kellak,--pétrit d'une motte de terre le premier homme et la première
femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un
débutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Dès la seconde
tentative, il trouva la perfection, et créa l'homme, le vrai, à savoir
l'Inout ou Inoït.
Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils
parurent fort étonnés d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au
monde.
* * * * *
Les Inoïts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain
démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont séparés
par des espaces déserts et désolés, distants de 15, de 30 et même de 150
kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme
est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec
bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la
rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et
ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous
un ciel inclément. L'Esquimau s'est fait si bien à son entourage qu'il
ne pourrait s'en passer; il ne saurait même vivre ailleurs, tant il
s'est identifié avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage
quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa
tente avec lui ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son
traîneau, chiens de race particulière[21], plus grande que celle des
Pyrénées ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22].
Il l'a façonnée à son usage par des coups de fouet assénés pendant de
longs siècles. Le chien est à l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et
au Samoyède, le chameau au Touareg, le cheval au Bédouin et au Tartare:
le grand moyen de locomotion, l'inséparable compagnon, et, en désespoir
de cause, le dernier aliment.
[Note 21: Curtis, _Philosophical Transactions_, _t._ LXIV.]
[Note 22: Butler, _The Wild North Land_.]
Toute une bande de chiens est attachée au traîneau. On n'aurait jamais
fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s'il faut
aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier
chien, qui, méchant et hargneux,--c'est son métier d'esclave,--ne veut
pas qu'il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par
un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche;
d'arrière-train en arrière-train, en un rien de temps, tous ont été
mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des
protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le
«char de l'État», comment avance-t-il?
Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau;
sujets et sujettes l'entourent, se couchent à ses pieds. Cette
soumission, résultat de la fatigue et de l'épuisement, n'est
qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour
gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde.
Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines,
impatients de l'heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux.
Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats
établit la suprématie du plus robuste et du plus hardi; encore cette
autorité n'est-elle pas longtemps respectée. D'un jour à l'autre
éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s'aperçoit
que les forces du maître diminuent par l'âge ou par toute autre cause.
Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idéal de leur existence.
Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux
dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses
prérogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet
sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher[23].
[Note 23: Nares, _Voyage à la mer polaire_.]
Selon les autorités que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux
voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient
d'être contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une façon générale,
on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la tribu dont il
s'agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d'échanges
entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre.
D'autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom
de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens
ignoraient avoir des frères au détroit de Béring. On serait donc porté à
croire que les accidents locaux, que les particularités traditionnelles
différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial,
se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné
d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l'archipel
aléoute, et de là chez les Tchouktches, les moeurs se distinguent
seulement par d'insignifiants détails; que, par leurs grandes lignes,
les croyances et superstitions se confondent; que l'entière Esquimaudie
est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont dominés par
les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la
nourriture, dont les conditions s'imposent d'une façon à peu près égale.
Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les
satisfaire; ils vivent d'une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se
nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes
trucs, les mêmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible
que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations,
très rationnelles après tout; il faut les accepter sous peine de mort,
et on s'y conforme sans qu'il en coûte. L'habitude est une seconde
nature.
En dehors des êtres de son espèce, les Inoïts ne connaissent que la
Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur
Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages:
renards, lièvres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent,
les tuent et mangent, mais tâchent de leur faire oublier ces mauvais
procédés en leur prodiguant les témoignages d'honneur et de respect; du
reste, ils les admirent sincèrement, et en mainte occasion les prennent
pour modèles. N'étaient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas à
vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation
générale, mais le second, sur nombre d'îles et presqu'îles, fait leur
seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage
les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers
exceptionnellement rigoureux dressent des barrières de glace à travers
certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages
entiers furent emportés jusqu'au dernier habitant, notamment en l'île
Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska, à mi-route entre l'ancien et
le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent à l'Inoït les
mêmes services qu'au Polynésien le cocotier, à l'Australien le kangourou
et la xantorrhée; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa
personne et sur sa personne, le chauffent et l'éclairent, tapissent sa
hutte à l'extérieur et à l'intérieur. Avec la peau il construit ses
bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, baïdarkas; avec les intestins il se
confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes
et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'échange.
L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui
aussi, les habitudes, le caractère, l'apparence, et même la physionomie;
ce n'est pas étonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pensée
et son désir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modèle
que le phoque lui a donné dans son _iglou_. L'un comme l'autre est
trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux
doux et intelligents. A première vue, on n'a pas haute opinion de ces
lourdes masses, mais en les observant de près, on s'étonne de leur voir
tant de jugement et si bon caractère. Il est à noter que l'animal a
l'amour plus jaloux que son compatriote humain:
[Note 24: _Trichechus Rosmarus_.]
[Note 25: Autrement dite _Eivugen_.]
[Note 26: _Phoca vitulina_, _grypus groenlandica_, etc.]
«Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les
mâles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les
saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit
terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulèvent sur
leurs nageoires, engagent une mêlée générale, dans laquelle les
dents formidables de leur large gueule font de terribles
blessures. Couchées entour, les femelles sont les spectatrices
du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur
sera leur époux, exerçant autorité absolue et se démenant avec
fierté. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les
frontières sont souvent franchies par de petits détachements;
les mâles qui avaient été écartés une première fois, rôdent aux
environs, font des signaux que met à profit quelque femelle
légère, tandis que le seigneur et maître est ailleurs occupé.
S'il s'aperçoit du manège, il gronde d'une voix furieuse, se
précipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur
l'infidèle, lui laisse de cuisants souvenirs. Néanmoins sa
domination est rarement de longue durée, un des vaincus rentre
en lice et l'évince à son tour[27].»
[Note 27: Malte-Brun, _Nouvelles Annales des Voyages_, 1855.]
C'est aussi une physionomie originale que celle de l'Ours polaire[28];
si gauche d'apparence et pourtant si adroit en tout ce qu'il entreprend;
une fine et astucieuse tête de renard sur un grand corps dégingandé; son
épaisse fourrure est un sac à malices. Sa chair fraîche est délicate,
mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le
permet; quant à son foie, il passe pour un poison très dangereux, ce qui
le fait rechercher par les sorciers. Les Inoïts reconnaissent Martin
comme leur maître dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son
savoir-faire. Du haut d'un rocher où il a grimpé sans se laisser
apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s'ébaudissent sur
la plage. Que l'un arrive à portée, il lui cassera la tête avec une
grosse pierre ou des blocs de glace lancés avec force et adresse[29].
Martin _parle phoque_, flatte et fascine la pauvre bête qui pourtant
devrait le connaître de longtemps, il l'endort par une incantation dont
les Inoïts ont surpris le secret et qu'ils répètent aussi exactement
qu'il leur est possible. On pourrait croire que nous exagérons. Citons
un témoin oculaire, le véridique Hall:
[Note 28: _Ursus maritimus_, _Thalassarctos polaris_.]
[Note 29: _Nature_, 1883, J. Rae.]