«C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes

Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online

Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This

file was produced from images generously made available

by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at

http://gallica.bnf.fr)

ÉLIE RECLUS

LES PRIMITIFS

ÉTUDES

D'ETHNOLOGIE COMPARÉE

Le progrès se fait du général au particulier. Dans les

organismes inférieurs tout est dans tout, et l'organisme monte

en grade, à mesure que s'opére la division du travail.

Baer.

HYPERBORÉENS ORIENTAUX

ET OCCIDENTAUX

APACHES

MONTICOLES DES NILGHERRIS

NAÏRS, KHONDS

PARIS

G. CHAMEROT, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19

1885

PRÉFACE

L'ethnographie, science nouveau-née, nous la comprenons comme la

psychologie de l'espèce, la démographie étant une physiologie et

l'anthropologie représentant une anatomie en grand.

La démographie et l'ethnologie étudient les grands faits de la nutrition

et de la reproduction, de la natalité et de la mortalité, l'une dans

l'homme physique, l'autre dans l'homme moral. La démographie compare les

données statistiques, les met en série, trouve leurs accords et

contrastes, découvre mainte modalité de la vie, inconnue ou mal connue

jusque-là. Faisant des grands chiffres un instrument de précision, elle

a, comme les pythagoriciens, pris pour devise: _Numero_, _pondere_,

_mensurâ_. L'ethnographie, elle aussi, a ses grands nombres: les moeurs

et coutumes, les croyances et religions. Des tribus, peuples et nations,

des siècles et encore des siècles, telles sont les quantités sur

lesquelles elle opère; quantités algébriques, mais concrètes. Un usage,

adopté par des millions d'hommes, et continué pendant des milliers

d'années, vaut, en définitive, les milliards d'individus qui l'ont

pratiqué. Plusieurs de ces supputations aboutiraient à d'énormes

chiffres, dignes de ceux que l'astronome et le géologue manient avec

tant d'aisance.

On s'est trop habitué à regarder dédaigneusement, du haut de la

civilisation moderne, les mentalités du temps jadis, les manières de

sentir, d'agir et de penser, qui caractérisent les collectivités

humaines antérieures à la nôtre. Que de fois on les bafoue sans les

connaître! On s'est imaginé que l'ethnologie des peuples inférieurs

n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries;--en effet, les

préjugés paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef;--on

a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la nôtre, qu'il n'y a

de moralité que celle qui s'accommode à nos formules. Nous avons des

manuels d'histoire naturelle qui, divisant les espèces animales et

végétales en deux catégories, les utiles et les nuisibles, affirment

qu'en dehors de l'homme n'existe ni raison ni conscience; reprochent à

l'âne sa stupidité, au requin sa voracité, et au tigre sa fureur. Mais

qui sommes-nous donc pour le prendre, de si haut, vis-à-vis des

faiblesses intellectuelles et morales de ceux qui nous ont précédés?

Qu'on veuille bien y prendre garde, ces erreurs qu'a traversées le genre

humain, ces illusions par lesquelles il a passé, portent leur

enseignement. Elles ne sont point des monstruosités, issues dans le

vide, par l'effet du hasard; des causes naturelles les ont produites en

leur ordre naturel,--disons-le,--en leur ordre logique. En leur temps,

elles furent autant de croyances, qui passaient pour très bien motivées.

Résultant de la disproportion entre l'immensité du monde et

l'insignifiance de notre personnalité, elles témoignent d'un persévérant

effort, marquent l'évolution et l'adaptation de notre organisme à son

milieu: adaptation toujours imparfaite, toujours améliorée. La série des

superstitions n'est autre chose que la recherche de la vérité à travers

l'ignorance. Les lunettes, le télescope, le microscope, l'analyse

spectrale, autant de corrections à l'insuffisance constatée de notre

appareil visuel. Il n'y aura compréhension exacte de la réalité que par

la connaissance raisonnée des divagations antérieures; la science de

l'optique intellectuelle est à ce prix.

Nos institutions, non plus, ne sont pas le produit d'une génération

spontanée. Elles dérivent de l'âme humaine qui ne cesse de les façonner

et de les modifier à son image. Chacun travaille à cette oeuvre, chacun

pendant sa génération, puis son souffle s'éteint. La poussière que nous

avons animée garde notre souvenir aussi longtemps que le flot conserve

le reflet de ses rives. Tout notre être semble s'engouffrer dans

l'oubli. Cependant, nous nous survivons par ce qui subsiste de l'action,

inconsciente le plus souvent, que nous avons exercée dans la

conservation et la transformation du milieu. Les passions qui nous ont

fait vibrer, nos craintes et nos espoirs, nos luttes, nos victoires et

nos défaites ont laissé des traces d'une inconcevable ténuité. Leur

accumulation, indéfiniment répétée par la multitude de nos semblables,

constitue, de siècle en siècle, les lois et les codes, les religions et

les dogmatiques, les arts et les sciences, et, finalement, les

différents types de société. Nous ne faisons pas moins que les

infusoires, dont les débris se concrètent en rochers, s'amoncellent en

massifs montagneux. A ce point de vue, l'ethnologie se rapproche de la

paléontologie. Au siècle dernier, de Brosses disait déjà avec une

netteté parfaite:

«Pour bien savoir ce qui se passait chez les nations antiques,

il n'y a qu'à savoir ce qui se passe chez les nations modernes,

et voir s'il n'arrive pas quelque part sous nos yeux quelque

chose d'à peu près pareil.»

Combien souvent on a répété la parole profonde: «Voyager dans l'espace,

c'est aussi voyager dans le temps!» En effet, tels rites inexpliqués,

telles coutumes, dont ceux qui les pratiquent n'ont jamais soupçonné le

sens, ont, dans leur genre, le même intérêt qu'aurait, pour

l'archéologue, le désenfouissement d'une cité lacustre; pour le

zoologiste, la découverte d'un ptérodactyle barbotant en un marais

d'Australie.

L'intelligence est partout semblable à elle-même, mais ses

développements sont successifs; lentement, pas à pas, l'humanité gravite

vers la raison. Tôt ou tard, il sera constaté que les idées portent leur

âge, que les sentiments varient par la forme et le degré. Une science

future classifiera les imaginations même bizarres, dira comment se

forment les fantaisies déraisonnables, mettra leur date aux préjugés et

superstitions, fossiles dans leur genre.

Telle a été la pensée maîtresse du livre. Expliquons-nous maintenant sur

la méthode suivie et les procédés employés.

Il s'agissait de tracer des portraits fidèles, de ne pas les pousser à

la charge, de ne pas les enjoliver non plus. Néanmoins, nous sommes

obligé de reconnaître qu'ils laissent une impression un peu plus

favorable que celle qui résulterait de la fréquentation quotidienne des

originaux. Mais il ne pouvait guère en être autrement.

A tout civilisé les non-civilisés commencent par répugner. Le préjugé

est très défavorable aux sauvages. Les sujets qui s'exhibent comme tels,

dans nos foires, s'évertuent à représenter le type vulgaire, partant

officiel. Pour s'exprimer en «langue payenne», ils crachent, toussent ou

éternuent des sons rêches et criards, ne disent en français qu'inepties

et grossièretés. Leurs danses? des contorsions, des mouvements baroques

et grotesques. Leurs repas? écarteler un lapin, mordre dans une poule

vivante. Nul voyageur ne rencontra pareils poussahs. A mesure que

l'investigateur apprend la langue des indigènes, qu'il entre en leurs

idées et manières de sentir, il cesse d'être un étranger au milieu

d'étrangers. Il voit s'éclairer l'aspect de ces hommes tatoués, nus ou

demi-nus, s'égayer la peau obscure, et finalement, il découvre que les

sauvages lui paraissaient d'autant plus sauvages qu'il les connaissait

moins; que sa répulsion était faite d'ignorance. Au dernier siècle, on

se connaissait si peu, même entre habitants de la même île, que nombre

de bourgeois londoniens prenaient les montagnards d'Écosse pour autant

de brigands et d'affreux cannibales.

Nous avons, à l'occasion, signalé maintes pratiques absurdes et

barbares, mais sans nous y appesantir, par le motif que la sottise

engendre l'ennui, que la cruauté provoque bientôt le dégoût. Nous avons

pensé que, sans aucun parti pris d'optimisme, on devait, de préférence,

s'étendre sur les manifestations de l'intelligence naissante, sur les

efforts vers une moralité supérieure. Voyez les historiens grands et

consciencieux, tels que Michelet: en racontant un peuple, ils insistent

moins sur ses basses oeuvres que sur les hautes; ils le jugent sur ses

nobles aspirations et non point sur les agissements ennuyés de la vie

quotidienne. Il est certain que dans l'humanité, comme dans l'animalité

et parmi les plantes, les individus le mieux développés représentent

leur espèce plus exactement que tous autres; ils montrent ce dont elle

est ou serait capable en ses développements ultérieurs. Mais la question

est déjà jugée. Quelle est la règle dans toutes les expositions,

notamment dans celles de l'art et de l'industrie? «--N'admettre que les

meilleurs modèles, que les plus beaux échantillons.»

Allons plus loin. Ces primitifs sont des enfants, avec l'intelligence de

l'enfant. Or, de l'enfant à l'adulte, la distance s'exprime en années;

même de la brute à l'homme, les degrés se mesurent. L'intelligence

enfantine n'est pas en tout point inférieure à la raison adulte. Combien

souvent les pères, combien souvent les mères, admirent la naïveté du

premier âge, ces idées originales, ces boutades dont la profondeur

déconcerte, cette fraîcheur de sensation, ce charme souriant et imprévu!

Les peuples naissants ont aussi des lueurs soudaines, des inspirations

de génie, une conception héroïque, des facultés d'invention, que depuis

longtemps ont perdues les nations dans la force de l'âge. Et celles sur

le déclin, les civilisations byzantines? Voyez ce chef branlant, cette

démarche hésitante, ces béquilles: la règle, la tradition, le convenu,

elles ne veulent sortir de là. Tant pis pour celui qui ne comprend plus

la jeunesse, et qui ne daigne pas regarder les aurores intellectuelles!

L'enfant était tout printemps, tout espérance. Mais l'homme fait

tient-il les premières promesses? De tout ce qu'il eût pu devenir,

qu'a-t-il réalisé?--La moindre partie... Cependant il n'y a pas mis de

mauvaise volonté, et, le plus souvent, il n'y a pas de sa faute. Qui

reprocherait à l'arbre de n'avoir pas mené à fruit chacune de ses

fleurs? La pente même des facultés oblige à se spécialiser; les progrès

incessants de la division du travail parquent le travailleur dans un

coin toujours plus étroit; les exigences de la production, les cruelles

nécessités de la vie encastrent le prolétaire au bout d'une manivelle,

le réduisent à une seule fonction, hypertrophiant un membre pour

atrophier les autres, aiguisant une faculté pour débiliter l'être

entier. Aussi n'hésitons-nous pas à affirmer qu'en nombre de tribus,

dites sauvages, l'individu moyen n'est inférieur, ni moralement, ni

intellectuellement, à l'individu moyen dans nos États dits civilisés.

Non pas que, reprenant la thèse de Jean-Jacques, nous exaltions

«l'enfant de la Nature» pour rabaisser d'autant l'homme, produit

cultivé. Nous aimons, nous admirons l'enfant, sans pour cela le déclarer

supérieur à l'adulte. Jamais l'instinct, tout sagace et ingénieux, tout

prime-sautier qu'il soit, n'atteindra la compréhension vaste et

lumineuse des choses que la raison élabore silencieusement et sûrement.

La poésie elle-même ne peut s'élever jusqu'à la sublimité de la science;

fauvette ou rossignol, elle ne pourrait aborder les régions où plane

l'aigle de haut vol, aux ailes de puissante envergure.

Ces études sont faites, pour la plupart, sur les renseignements que les

voyageurs et missionnaires donnaient, dans la première moitié du siècle,

sur des pays et tribus dont l'état social a été, depuis, profondément

modifié. L'afflux des commerçants et des industriels déborde

irrésistiblement, envahit des plages, qui, hier encore, étaient

inconnues. Pourtant nous parlons au temps présent, soit pour suivre nos

auteurs, soit pour éviter de fastidieuses réserves. Nous avions nos

doutes sur l'existence actuelle d'un fait que les dernières relations

montraient en vigueur. Fallait-il à des observations précises substituer

nos probabilismes et possibilismes? Nous avons dû en prendre notre

parti, et nous prions le lecteur d'en faire autant. En thèse générale,

ces populations n'ont été décrites que par leurs envahisseurs, et ceux

qui pouvaient le moins les comprendre. Tels, le royaume des Incas, et

l'empire de Montézuma, entrevus au moment où ils allaient disparaître.

Tel encore, au dégel, le flocon de neige, qui se désagrège et

s'évanouit, avant que le regard en ait discerné la forme géométrique.

Des primitifs, il n'y en a plus guère; bientôt, il n'y en aura plus.

Nous n'avons pas voulu portraiter en pied chacune de nos individualités

ethniques: il eût fallu des volumes et d'innombrables répétitions. Nous

avons préféré ne donner que des renseignements succincts, sauf à

développer plus en détail, ici, une coutume, là, une institution.

Chasseurs, pêcheurs, bergers, agriculteurs rudimentaires, mariages

singuliers, obsèques extraordinaires, initiations, pratiques de magie...

Si le public accueille favorablement cette première série d'études, nous

ne tarderons pas à lui en offrir une seconde.

LES PRIMITIFS

LES HYPERBORÉENS

CHASSEURS ET PÊCHEURS

LES INOÏTS ORIENTAUX

L'_ultima Thule_, le point le plus septentrional de notre hémisphère qui

soit habité l'année durant, est le village d'Ita, sur la côte du Smith

Sound, baie de Baffin, par les degrés 78, latitude nord, et 79,

longitude ouest, méridien de Greenwich. Les Itayens sont les premiers ou

les derniers des hommes, comme on voudra. Ils rayonnent dans leurs

expéditions de chasse jusqu'à l'extrémité méridionale du glacier

Humboldt, un peu au delà du 79e degré; or, à partir du 80e, la

ligne des neiges éternelles tombe plus bas que les collines et descend

jusqu'au niveau même de la mer. Toute végétation disparaît; on ne

rencontre plus que de rares abris, simples camps d'été, visités de loin

en loin. Feilden, un des compagnons de l'héroïque expédition Markham,

qui eut l'honneur de planter son drapeau à 740 kilomètres du pôle Nord,

estime que «les indigènes n'ont jamais dépassé le Cap-Union. Même en

juillet et août, le littoral serait trop pauvre pour fournir à la

subsistance d'une poignée d'Esquimaux errants, et quant à une résidence

d'hiver, il ne peut en être question[1]. Le point le plus septentrional

où on ait reconnu quelque évidence du séjour est le cap Beechey, par le

81° 54' latitude nord. Le naturaliste de la mission Markham y recueillit

la carcasse d'un grand traîneau, une lampe de stéatite, un racloir à

neige, fait d'une dent de morse, débris probables de quelque expédition.

Au delà de ce parallèle, aucun de nos semblables n'a vécu sans doute.

Les Inoïts ne poussent pas leurs courses plus loin[2].»

[Note 1: A.-H. Markham, _la Mer Glacée du pôle_.]

[Note 2: Nares, _Voyage à la mer Polaire_.]

Déjà Hudson, avec son navire à voiles, avait pénétré en 1607 jusqu'à

près du 82e degré. Parry, avec son voilier, toucha, en 1827, la

latitude 82° 45'. Nares, avec son vapeur, n'atteignit que 82° 16', et

avec son traîneau 83° 20'. Il y a lieu de s'étonner que les modernes,

avec toutes les ressources de la science et de l'industrie, aient pu à

peine dépasser les premiers navigateurs[3].

[Note 3: Tyson.]

Grande était la distance qui séparait nos climats tempérés de ces

régions glacées. Nous allâmes aux Esquimaux et les reconnûmes de suite

pour être des hommes, mais ils nous prirent pour des revenants. Depuis

les siècles qu'ils vivaient dans leurs plaines neigeuses, ils croyaient

peut-être, à part quelques Indiens, habiter seuls le monde; ils ne

connaissaient pas l'existence des Européens, même par les ouï-dire qui

se transmettent de proche en proche. Quand le vaisseau de Ross aborda

leurs parages en 1818, les braves Itayens se figurèrent avoir été

envahis par des fantômes; illusion fort naturelle que d'autres sauvages,

les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le

navire, avec ses grandes voiles blanches qui apparaissait sur l'horizon,

à la ligne où les profondeurs du ciel se déversent dans les abîmes de

l'Océan, que pouvait-il être, sinon un monstre ailé descendant de

l'empyrée? Et qu'étaient les êtres fantastiques qu'il portait sur son

dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite?

Les sorciers n'enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, où

ils trouvent en abondance du bois et toutes choses bonnes à manger? Les

premiers Inoïts ou Esquimaux qui montèrent à bord tâtaient les

planchers, tâtaient tout ce qu'ils approchaient, mâts, barques et rames,

et tout émerveillés se chuchotaient avec des airs mystérieux: Que de

bois il y a dans la lune, que de bois[4]!

[Note 4: Ross, _Relation_, etc.]

Après Ross apparurent le _Nordstern_, envoyé à la recherche de Franklin,

puis Kane, en 1853-1855, et six années plus tard, Hayes. L'isolement de

cette station extrême au globe est moindre depuis que des vapeurs

courent la baleine. De temps à autre, une bande d'Esquimaux descend au

Cap York et s'y rencontre avec des équipages. Un système d'échange

s'établit dans ces parages; de la quincaillerie et autres articles sont

donnés pour de l'huile, des peaux d'ours et de phoques. On assure que de

tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperboréens quelque petit

commerce de troc[5].

[Note 5: Bancroft, _Native Races_.]

Dans l'automne 1873, une partie de l'expédition scientifique allemande,

qui avait été rejetée dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et

ne les quitta que l'été suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette

expédition, eut tout loisir pour étudier de près cette population

presque inconnue jusqu'à lui et ne faillit pas à l'heureuse occasion.

Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son récit soit si court.

Néanmoins, nous le prenons pour autorité principale, et Ita pour

quartier-général. Nous élargirons le cadre par divers renseignements sur

les autres Inoïts du pôle, et nous nous étendrons sur les Aléouts à

l'extrémité occidentale du continent américain. De la sorte, nous nous

formerons une idée tolérablement complète de la race esquimale, faisant

comme le botaniste qui, ayant à décrire une espèce comprenant une

multitude de variétés peu distinctes, fait choix des deux plus

dissemblables, et néglige les intermédiaires.

* * * * *

Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les

sublimes horreurs de ce

_Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales_[6],

il faut les avoir vues pour oser les décrire. Nous empruntons les lignes

qui suivent, à plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable

Petitot:

[Note 6: Leconte de Lisle, _Poèmes Barbares_.]

«Des montagnes de glace, des plaines de glace, des îles de

glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et

silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la

bise, des aiguilles de givre; des amoncellements de rochers

sauvages, où nulle herbe ne croît; des châteaux de cristal qui

s'élèvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements; un

brouillard épais, qui tantôt descend comme un suaire et tantôt

s'évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques

abîmes.

«Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace

d'un éclat aveuglant. Sous ses tièdes rayons, elle se fend et

se divise; les montagnes s'émiettent en débris, les plaines

craquent et se séparant en tronçons qui se heurtent avec des

bruits sinistres et des détonations inattendues.

«La nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Au

milieu des ténèbres on distingue des fantômes immenses, qui se

meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute

obscurité porte avec elle, l'énergie du voyageur, sa raison

même, ont à subir d'étranges assauts. Le soleil est encore la

vie. Mais la nuit, ces mornes déserts apparaissent comme des

espaces chaotiques: aux pieds des précipices qu'on ne peut

mesurer, des escarpements se dressent tout autour; les longs

hurlements de la glace remplissent d'épouvante.

«Apparaît la fantasmagorie sanglante de l'aurore boréale: le

ciel noir s'éclaire d'une immense lueur. Un arc plus vif

s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille

gerbes s'élancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges,

verts, violets, étincelants, qui s'élèvent, s'abaissent,

luttent de vitesse, éclatent, se confondent, puis pâlissent.

Dernière féerie, un dais splendide, la «couronne», s'épanouit

au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons

blanchissent, les teintes se dégradent, s'évaporent,

s'évanouissent.»

«La lumière arctique, Protée aérien, revêt mille formes, se

déploie en combinaisons merveilleuses: brillante couronne

terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux

Saint-Elme se jouant à la cime des mâts, zones d'or

capricieusement ondulées, serpents livides aux reflets

métalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs

des espaces; arcs-en-ciel concentriques; coupoles splendides et

diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumière

sidérale; nuées sanglantes et lugubres, bandes polaires longues

et blanches qui s'étendent d'un bout à l'autre de l'horizon;

frêles et incertaines nébuleuses suspendues comme un voile de

gaze...»

Autres phénomènes, autres tableaux non moins étranges:

«C'est le radieux parhélie, tantôt segmentaire, tantôt

équipolé; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils,

quelquefois avec quatre, huit et même seize spectres lumineux

qui deviennent les centres d'autant de circonférences; parfois

horizontal il entoure le spectateur d'une multitude d'images

solaires, le transporte comme sous un dôme illuminé par des

lanternes vénitiennes... Une lune, qui ignore son coucher,

transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se

multiplie par le parasélène, et quatre ou huit lunes se lèvent

à l'horizon.

«Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du

coeur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la

fantastique décoration de la lumière se jouant à travers les

frimas. Pyramides de cristal, lustres éblouissants, prismes,

gemmes irisées, colonnes d'albâtre, stalactites à l'aspect

saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et festons, de

dentelles immaculées. Arcades, clochetons, pendentifs,

pinacles, la lune caresse de ses rayons mystérieux une

architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres

précieuses. Pays de fées et de songes.

«La vapeur expirée se condense en nodules glacés qui se

heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant

le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le

déchirement d'un papier épais. Quelquefois, un éclair subit et

sans détonation annonce la fin d'une aurore boréale, d'un orage

magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue; des

grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont

les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette

conversation? Percevez-vous ce tintement des clochettes à

chiens, ces claquements de fouet répercutés? Vous pensez que

ces bruits retentissent tout près; mais les instants et les

heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les

personnes dont une lieue ou deux vous séparaient, Et cependant,

un coup de fusil tiré à vos côtés n'a pas plus ébranlé

l'atmosphère que si vous eussiez brisé une noix...

«C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes

renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se

poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories

kaléidoscopiques, de prétendus bouleaux au-dessus de verts

gazons... Des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le

brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des

troncs d'arbres, venus on ne sait d'où, s'enflamment par le

frottement violent des glaces.»

Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la

_Jeannette_:

«Enfin l'hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre

descend à 52 degrés. Notre abri disparaît sous quatorze pieds

de neige; des vents impitoyables, chargés de grêlons aigus,

nous forcent à verser jour et nuit le charbon et l'huile dans

les deux poêles qui conservent un peu de chaleur à notre sang.

«Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre

eau-de-vie, congelée, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La

viande, l'huile et le pain se divisaient à coups de hache.

Josué oublia de mettre son gant droit. Une minute après sa main

était gelée. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes

dans de l'eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons. Le

docteur dut couper le membre de notre infortuné compagnon, qui

succomba le lendemain.

«Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous

demander quelques poissons secs et de l'eau-de-vie. Nous

joignîmes du tabac à ces présents, qui furent acceptés avec des

larmes de joie. Le chef, vieillard débile, nous conta que, le

mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons.»

Un autre voit les choses du bon côté:

«Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris,

ce froid qui saisit sa victime à son insu, instantanément,

mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les

forces, aiguise l'appétit, favorise les fonctions de l'estomac,

et le rend le meilleur des calorifères; il endort la douleur,

arrête l'hémorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en

envoyant le sommeil; il donne la mort au milieu des rêves. Ce

froid intense, si sec et pur, suspend la putréfaction, détruit

les miasmes, assainit l'air, en augmente la densité; il purifie

l'eau douce, distille les eaux amères de l'Océan, et les rend

potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les

liqueurs, permet de les transporter; il remplace le sel dans

les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des

conserves économiques et durables; il rend comestibles la

viande et le suif crus; il étanche les marais et lagunes,

arrête le cours des maladies, révèle aux chasseurs la présence

du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les

plumes s'attachent aux doigts comme s'ils étaient enduits de

glu, les copeaux adhèrent au rabot. La chevelure s'ébouriffe

sous le peigne, se hérisse et s'agite avec des crépitations. On

ne peut revêtir des fourrures, se couvrir d'une simple

couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette

laine, de ces mains, du corps, des étincelles accompagnées de

pétillements...»

* * * * *

Plusieurs ont voulu que la race des Inoïts fût la plus arriérée et la

plus grossière de notre espèce. Cette distinction a été généreusement

accordée à tant de hordes, peuplades et nationalités qu'elle a cessé

d'avoir aucune importance; elle n'est plus qu'une figure de rhétorique,

une simple manière de dire que les gens sont peu connus. Chaque

explorateur représente les sauvages qu'il a observés, comme des brutes

et des ignares. Se prenant pour mesure de l'entière humanité, il ne

trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux

et lui.

Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inoïts.

Aucune race n'est moins mélangée, plus homogène et nettement

caractérisée. Cependant, elle est répandue par une longueur de 5 à 6,000

kilomètres, sur un territoire qui s'étend du tiers à la moitié de la

circonférence terrestre, prise au 67° 30' de latitude. Morton, en 1849

déjà[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule

famille, celle des Mogolo-Américains, à laquelle appartiennent: le

Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador,

l'immense fouillis d'îles et péninsules, connu sous les noms de terres

de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince

Albert. Plus, toute l'extrémité N.-O. du continent américain. Plus,

l'archipel Aléoute. S'y rattachent à divers degrés, d'Alaska et la Reine

Charlotte jusqu'à Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins,

Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent à

mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich

Mueller n'hésitent pas à gratifier la race esquimaude des longues côtes

qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mélangés

qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne

contestera l'opinion de Latham:

[Note 7: _Crania americana._]

[Note 8: Ou Klingits.]

[Note 9: --Koljoutches, ou Koltchones.]

«Les Esquimaux occupent une position géographique qui leur vaut

une importance exceptionnelle. De leur affinité plus ou moins

marquée avec plusieurs autres familles humaines dépend la

solution de quelques problèmes ethnologiques de premier ordre.»

Ni celle de Topinard[10]:

[Note 10: _Anthropologie_.]

«En Asie, les peuples ont été brassés de l'Orient à l'Occident,

et de l'Occident à l'Orient, d'une façon si prodigieuse que la

race la plus caractéristique doit être recherchée au delà du

Pacifique, dans les mers polaires.»

Quoi que nous pensions des problèmes relatifs à l'origine et à la

parenté des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure

partie le produit de leur climat; le milieu impliquant une nourriture,

une demeure et des coutumes appropriées.

Facilement on exagérerait la superficie de pays que détiennent ces

Hyperboréens, comme ils sont souvent appelés, si on ne réfléchissait que

sur le continent américain leur habitat n'est qu'en façade, occupant une

lisière large de vingt à trente kilomètres, laquelle ne gagne 75 ou 80

kilomètres à l'intérieur que le long de certains fleuves, tels que le

Youkon et le Mackenzie, dont il ne dépasse pas la partie maritime. Pour

ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d'_Orariens_[11], à

l'ensemble des lignées inoïtes. En dehors de cette étroite lisière, dans

la forêt commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur

font une guerre d'extermination. Cette animosité, de savants

anthropologistes ont voulu l'expliquer «par la différence des

sangs[12]». S'il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un

autre motif. Ils ne sauraient pardonner à l'Esquimau le crime de manger

cru son poisson. D'où les noms abénaqui d'_Eski mantik_[13], et

adjibeouai d'_Ayeskiméou_, qui, appliqués d'abord aux Labradoriens, ont

été peu à peu étendus à l'ensemble des tribus hyperboréennes. Il nous

paraît plus logique d'attribuer à cette inimitié, qui par moments prend

des dehors religieux, à une cause toujours actuelle, toujours efficace;

celle de la concurrence vitale: les uns et les autres se disputent la

proie qu'ils mangent crue ou vivante. L'Indien n'est pas exclusivement

chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur côté, les

Inoïts savent courir l'ours, le cerf, le coq de bruyère. Dans l'Alaska,

ils se distinguent en «gens de terre» et «en gens de bateaux», selon le

genre de vie auquel ils s'adonnent de préférence.

[Note 11: D'_ora_, rive.]

[Note 12: Von Klutschak.]

[Note 13: Charlevoix, le premier, indiqua cette dérivation dans son

_Histoire de la Nouvelle-France_. Autres noms: _Hoshys_, _Suskimos_.]

* * * * *

Fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les Esquimaux

sont, plus que tout autre peuple, restés en dehors des influences

étrangères, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce

qu'elle touche. La science préhistorique a vite compris qu'ils lui

offraient un type intermédiaire entre l'homme actuel et l'homme des

temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, ils

étaient en plein âge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches

quand on les découvrit; leur fer et leur acier sont d'importation très

récente et presque contemporaine. Les Européens de la période glaciaire

ne sauraient avoir mené une vie très différente de celle que mènent

aujourd'hui les Inoïts dans leurs champs de neige. Comme on vit

maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis à Thayingen, à

Schussenried, à la Vézère. Les Troglodytes des Eyzies ont émigré aux

entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et

toujours à la poursuite du renne, ils se sont rapprochés du pôle. Telle

est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd

Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des

troglodytes magdaléniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait

dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on

ne saurait les distinguer de ceux laissés par les autochtones.

[Note 14: Nordenskiold, _Voyage of the Vega_.]

[Note 15: _Bulletin de la Société anthropologique_, 1883.]

[Note 16: _American Naturalist_, 1877.]

A ses études géologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour

conclusion que, dans la région des White Mountains ou Montagnes

Blanches, le retrait des glaciers remonte à une décade de siècles

environ, et que l'ancêtre des Esquimaux prit possession du sol à mesure

que la neige reculait, et après elle les troupeaux de rennes. Résultat

qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: après de

soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inoïts n'est

autre que celui des _Mound Builders_, ou constructeurs de tumulus,

population disparue, qui jadis éleva les gigantesques terrassements

figurés qu'on a retrouvés en plusieurs localités des États-Unis.

Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli

l'Amérique polaire de leurs stations de chasse et de pêche, et que même

ils ont dominé dans les pays qui devinrent le Canada, le

Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, d'où

ils furent délogés par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.

Une science moins incomplètement renseignée prononcera sur ces

assertions. Plusieurs savants les estiment déjà suffisantes pour

résoudre la question si difficile du peuplement de l'Amérique. Ils

affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine

jusqu'au détroit de Magellan, a dû ses habitants à une seule et même

race esquimoïde. Toujours est-il que les races des Inoïts et

Peaux-Rouges, malgré la haine qui les divise, se trouvent rapprochées

par des types intermédiaires dans la vaste Alaska et la Colombie

britannique. Et du côté de l'Asie, les voyageurs enclins à remarquer les

ressemblances plutôt que les dissemblances, ne manquent pas de constater

que l'Inoït verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le

Samoyède.

Qui ne connaît la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes,

extrémités remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crâne

essentiellement dolichocéphale[17]. Tête grosse, pommettes saillantes,

figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides,

nez écrasé. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une

race à nez romain n'eût pu se maintenir[18]: trop souvent la

protubérance munie de l'appareil olfactif eût gelé et fût tombée, tandis

qu'un nez plat est moins exposé. Les traits du visage, et en particulier

les yeux, offrent une ressemblance marquée avec ceux des Chinois et des

Tartares[19]. La peau, nuancée de jaune noirâtre, recouverte d'une

couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid désagréable.

L'hiver lui donne un teint très clair, presque européen, mais, au

premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout

malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne

favorablement l'étranger. La moyenne des Inoïts oscille entre 1m,5 et

1m,7[20].

[Note 17: On les a même appelés _scaphocéphales_: ceux dont la boîte

cranienne est en forme de bateau.]

[Note 18: F.W. Butler, _The Wild North Land_.]

[Note 19: Lubbock, _l'Homme avant l'histoire_.]

[Note 20: Fr. Mueller, _Allgemeine Ethnographie_.]

Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous

vu. Eux-mêmes se titrent d'Inoït, mot qui signifie l'homme. Car, sous

toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation

flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinné, au Canaque et à

l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une

conviction parfaite, ne s'attribue la qualité d'homme par excellence.

Toutefois, comme les voisins en font autant, force a été de distinguer

entre ces «hommes» et ces «hommes». Et ils ont pris des désignations

spéciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.

Parmi les plus naïfs, nous pouvons compter les Koloches, variété de la

race esquimaude, lesquels croient former à eux seuls une bonne moitié de

la terre, habitée premièrement par les Koloches, et en second lieu par

les non-Koloches. Les anciens Beni Israël ne connaissaient non plus que

deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contrées

habitables ou inhabitables, toutes profanes et souillées. La cosmogonie

esquimaude raconte que Dieu,--c'était un Groenlandais nommé

Kellak,--pétrit d'une motte de terre le premier homme et la première

femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un

débutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Dès la seconde

tentative, il trouva la perfection, et créa l'homme, le vrai, à savoir

l'Inout ou Inoït.

Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils

parurent fort étonnés d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au

monde.

* * * * *

Les Inoïts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain

démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont séparés

par des espaces déserts et désolés, distants de 15, de 30 et même de 150

kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme

est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec

bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la

rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et

ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous

un ciel inclément. L'Esquimau s'est fait si bien à son entourage qu'il

ne pourrait s'en passer; il ne saurait même vivre ailleurs, tant il

s'est identifié avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage

quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa

tente avec lui ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son

traîneau, chiens de race particulière[21], plus grande que celle des

Pyrénées ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22].

Il l'a façonnée à son usage par des coups de fouet assénés pendant de

longs siècles. Le chien est à l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et

au Samoyède, le chameau au Touareg, le cheval au Bédouin et au Tartare:

le grand moyen de locomotion, l'inséparable compagnon, et, en désespoir

de cause, le dernier aliment.

[Note 21: Curtis, _Philosophical Transactions_, _t._ LXIV.]

[Note 22: Butler, _The Wild North Land_.]

Toute une bande de chiens est attachée au traîneau. On n'aurait jamais

fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s'il faut

aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier

chien, qui, méchant et hargneux,--c'est son métier d'esclave,--ne veut

pas qu'il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par

un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche;

d'arrière-train en arrière-train, en un rien de temps, tous ont été

mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des

protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le

«char de l'État», comment avance-t-il?

Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau;

sujets et sujettes l'entourent, se couchent à ses pieds. Cette

soumission, résultat de la fatigue et de l'épuisement, n'est

qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour

gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde.

Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines,

impatients de l'heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux.

Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats

établit la suprématie du plus robuste et du plus hardi; encore cette

autorité n'est-elle pas longtemps respectée. D'un jour à l'autre

éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s'aperçoit

que les forces du maître diminuent par l'âge ou par toute autre cause.

Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idéal de leur existence.

Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux

dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses

prérogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet

sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher[23].

[Note 23: Nares, _Voyage à la mer polaire_.]

Selon les autorités que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux

voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient

d'être contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une façon générale,

on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la tribu dont il

s'agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d'échanges

entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre.

D'autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom

de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens

ignoraient avoir des frères au détroit de Béring. On serait donc porté à

croire que les accidents locaux, que les particularités traditionnelles

différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial,

se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné

d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l'archipel

aléoute, et de là chez les Tchouktches, les moeurs se distinguent

seulement par d'insignifiants détails; que, par leurs grandes lignes,

les croyances et superstitions se confondent; que l'entière Esquimaudie

est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont dominés par

les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la

nourriture, dont les conditions s'imposent d'une façon à peu près égale.

Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les

satisfaire; ils vivent d'une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se

nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes

trucs, les mêmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible

que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations,

très rationnelles après tout; il faut les accepter sous peine de mort,

et on s'y conforme sans qu'il en coûte. L'habitude est une seconde

nature.

En dehors des êtres de son espèce, les Inoïts ne connaissent que la

Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur

Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages:

renards, lièvres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent,

les tuent et mangent, mais tâchent de leur faire oublier ces mauvais

procédés en leur prodiguant les témoignages d'honneur et de respect; du

reste, ils les admirent sincèrement, et en mainte occasion les prennent

pour modèles. N'étaient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas à

vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation

générale, mais le second, sur nombre d'îles et presqu'îles, fait leur

seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage

les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers

exceptionnellement rigoureux dressent des barrières de glace à travers

certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages

entiers furent emportés jusqu'au dernier habitant, notamment en l'île

Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska, à mi-route entre l'ancien et

le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent à l'Inoït les

mêmes services qu'au Polynésien le cocotier, à l'Australien le kangourou

et la xantorrhée; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa

personne et sur sa personne, le chauffent et l'éclairent, tapissent sa

hutte à l'extérieur et à l'intérieur. Avec la peau il construit ses

bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, baïdarkas; avec les intestins il se

confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes

et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'échange.

L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui

aussi, les habitudes, le caractère, l'apparence, et même la physionomie;

ce n'est pas étonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pensée

et son désir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modèle

que le phoque lui a donné dans son _iglou_. L'un comme l'autre est

trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux

doux et intelligents. A première vue, on n'a pas haute opinion de ces

lourdes masses, mais en les observant de près, on s'étonne de leur voir

tant de jugement et si bon caractère. Il est à noter que l'animal a

l'amour plus jaloux que son compatriote humain:

[Note 24: _Trichechus Rosmarus_.]

[Note 25: Autrement dite _Eivugen_.]

[Note 26: _Phoca vitulina_, _grypus groenlandica_, etc.]

«Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les

mâles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les

saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit

terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulèvent sur

leurs nageoires, engagent une mêlée générale, dans laquelle les

dents formidables de leur large gueule font de terribles

blessures. Couchées entour, les femelles sont les spectatrices

du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur

sera leur époux, exerçant autorité absolue et se démenant avec

fierté. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les

frontières sont souvent franchies par de petits détachements;

les mâles qui avaient été écartés une première fois, rôdent aux

environs, font des signaux que met à profit quelque femelle

légère, tandis que le seigneur et maître est ailleurs occupé.

S'il s'aperçoit du manège, il gronde d'une voix furieuse, se

précipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur

l'infidèle, lui laisse de cuisants souvenirs. Néanmoins sa

domination est rarement de longue durée, un des vaincus rentre

en lice et l'évince à son tour[27].»

[Note 27: Malte-Brun, _Nouvelles Annales des Voyages_, 1855.]

C'est aussi une physionomie originale que celle de l'Ours polaire[28];

si gauche d'apparence et pourtant si adroit en tout ce qu'il entreprend;

une fine et astucieuse tête de renard sur un grand corps dégingandé; son

épaisse fourrure est un sac à malices. Sa chair fraîche est délicate,

mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le

permet; quant à son foie, il passe pour un poison très dangereux, ce qui

le fait rechercher par les sorciers. Les Inoïts reconnaissent Martin

comme leur maître dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son

savoir-faire. Du haut d'un rocher où il a grimpé sans se laisser

apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s'ébaudissent sur

la plage. Que l'un arrive à portée, il lui cassera la tête avec une

grosse pierre ou des blocs de glace lancés avec force et adresse[29].

Martin _parle phoque_, flatte et fascine la pauvre bête qui pourtant

devrait le connaître de longtemps, il l'endort par une incantation dont

les Inoïts ont surpris le secret et qu'ils répètent aussi exactement

qu'il leur est possible. On pourrait croire que nous exagérons. Citons

un témoin oculaire, le véridique Hall:

[Note 28: _Ursus maritimus_, _Thalassarctos polaris_.]

[Note 29: _Nature_, 1883, J. Rae.]

Les primitifs: Études d'ethnologie comparée · 第 1 / 28 段