Au Père-Lachaise... Aux obsèques d'un vieux camarade. Les discours sont
finis. On reste à causer sur le terre-plein du columbarium, dont les
cheminées fument encore. Avrial, Privé, Roullier, Alavoine. D'autres.
Les amis descendent, par petits groupes, les allées qui conduisent à
l'entrée. Machinalement, tout en causant, nous nous dirigeons vers le
Mur. Le pèlerinage habituel.
Nous y voilà.
Une façade de couronnes rouges, pâlies, desséchées, aux rubans
déchiquetés par la pluie et le vent. «Aux morts de 1871. Anniversaire
de la Semaine sanglante. Aux victimes du grand massacre.» Et, mêlées
aux couronnes géantes, apportées par les comités, les associations, les
cercles révolutionnaires, d'autres, toutes petites, en perles noires,
avec des pensées violettes et jaunes. «A mon père. A mon mari.» Pieux
souvenirs, pour ceux qui sont là, sous la terre battue, ou, du moins,
que l'on croit être là.
Car, sont-ils là?
Au pied de ce Mur, dorment-ils, les fusillés de la nuit du samedi au
dimanche? Ceux de la Roquette, qui «moururent avec insolence» et dont
les cadavres troués de balles furent emportés, dans les horribles
tapissières ruisselantes de sang, vers la nécropole voisine?
Dorment-ils au pied du Mur, les cent quarante-sept qui furent passés
par les armes, tout près, le dimanche matin, sur le tertre, encore
verdoyant aujourd'hui, où s'ouvrirent, pour cacher le grand massacre,
les épouvantables fosses communes?
Nous échangions, tout en interrogeant les tombes voisines, de rares
paroles. A chacun de nous, certainement, les souvenirs revenaient en
foule. Là-bas, de l'autre côté, au pied de cette pyramide dont nous
voyions, à travers les arbres couverts de givre, scintiller la pointe
dorée, étaient les batteries fédérées, qui, pendant quatre jours et
quatre nuits, lancèrent sur Paris leurs bordées d'obus.
--Tu y étais, toi? dis-je à Alavoine.
--Oui. J'y étais. Le samedi matin, il nous fallut abandonner les
pièces--une dizaine de pièces de 7--faute de munitions. Les Versaillais
étaient tout près. Dans l'avenue de Saint-Mandé... Il pleuvait à
verse... A côté de nous, depuis trois jours, le cadavre d'un cheval,
tué par un obus, qui empestait l'air... Nous ne restions plus guère
qu'une quinzaine... Je me souviendrai toujours de la dernière nuit
que je passai là. Accroupis, avec deux artilleurs, dont l'un blessé
au bras enveloppé d'un linge rouge, dans le caveau de Morny. A côté
de nous, un tas d'obus qui n'étaient pas de calibre... L'artilleur
blessé jurait «Nom de Dieu! sommes-nous encore trahis!» Nous étouffions
là-dedans... Je sortis un instant... Quel spectacle!... Tout Paris,
au-dessous de nous, flambait comme une gigantesque fournaise... La
moitié de la ville disparaissait sous un nuage colossal. Noir, noir,
plus noir que de la poix... A cette heure-là, on ne se battait pas...
Quel silence!... Je montai, une cinquantaine de pas à peine, jusqu'à la
pyramide blanche--tu sais, le monument de Beaujour. La porte du caveau
circulaire était grande ouverte. Une dizaine d'artilleurs ronflaient
sur des tas de couronnes jaunes... Vers onze heures du matin, nous
partions tous. Il était temps. Quelques heures encore, et nous étions
bel et bien pris par les fusiliers-marins...
Privé écoutait, faisant de temps à autre un signe d'assentiment. Lui
aussi, était là.
--Quand j'eus quitté les pièces, raconta-t-il, je restai dans le
cimetière. Vers le bas. Quelques fédérés, que j'avais rencontrés, et
moi. Nous entendîmes les premiers coups de feu des soldats, vers
quatre heures. Ils étaient entrés en perçant le mur de la rue des
Rondeaux, tout près d'ici... Là...
Privé indiquait de la main un endroit de l'enceinte. Pas loin du Mur.
--Aux premiers coups de feu, continue-t-il, nous grimpons rapidement.
Six ou sept. Nous nous cachons dans un fourré de cyprès, proche du
monument de Casimir-Perier... Nous sommes restés là des heures. Tirant
par-ci par-là un coup de feu. Les soldats n'avançaient pas. Ce ne
fut qu'à la nuit tombée que nous entendîmes un grand bruit de pas et
de fusils. Ils arrivaient en nombre... Nous n'avions plus qu'à nous
réfugier dans la partie du cimetière encore inoccupée... Les soldats
bivouaquaient... Moi, vers le milieu de la nuit, je grimpai au sommet
du mur d'enceinte, et me laissai tomber de l'autre côté... J'étais hors
de danger.
--Alors, on ne s'est pas beaucoup battu, au fond, dans le Père-Lachaise?
--Si. Et non. Par petits paquets. Des coups de feu isolés. Une chasse à
l'homme. Toute l'après-midi du samedi... Mais c'est tout... Ceux qu'on
a fusillés, ils venaient d'autre part... Ramassés un peu partout. Dans
le cimetière même. Dans les escarmouches qui précédèrent l'entrée des
soldats...
Nous nous étions éloignés du Mur.
Quelques jours après, je retournais au Père-Lachaise.
Je cherchais depuis longtemps un témoin de l'hécatombe du dimanche
matin.
Je le rencontrai.
Un conservateur du cimetière, M. Leprestre. Jeune employé en 1871, il
avait vu. Tout vu. Les malheureux qui, serrés, en tas, attendaient la
fusillade. Les morts. Les horribles fosses.
--C'était le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre. (Je suis
ici les notes écrites que j'ai prises de notre conversation.) Vers
sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à peu près, groupés dans
l'allée centrale, à une cinquantaine de mètres du grand portail du
boulevard Ménilmontant. Ils étaient là quand j'arrivai. Depuis
combien d'heures? Je ne sais. D'où venaient-ils? Je n'en sais rien non
plus. Il y en avait en costume de fédéré. D'autres, la plupart, en
blouse ou jaquette. Autour d'eux, une vingtaine de soldats, l'arme au
pied... Quand je les vis, j'ignorais le sort qui leur était réservé...
Brusquement, un officier supérieur paraît. Il se dirige à grands pas
vers le groupe. «Allons, conduisez tout ça là-haut!» Il s'approche d'un
officier--un officier de fusiliers-marins--lui parle à voix basse.
L'officier fait un signe. Le triste cortège s'éloigne, monte, prend
une allée à droite... Je les suis des yeux... Un quart d'heure, une
demi-heure--cela me parut long, long--j'entends des détonations...
--Vous ne les avez pas accompagnés?
--Non. On ne m'aurait pas permis de les suivre... Ce ne fut que le
lendemain, de grand matin, que je reçus l'ordre de les faire inhumer...
J'escaladai la hauteur en quelques minutes. J'avais hâte de voir...
Quel spectacle... On en avait fusillé là--nous étions montés tous
deux presque près du Mur--sur le tertre... Il y avait, à côté, des
carrières, de grands trous creusés... Ils étaient étendus, la face
contre terre, presque tous... Tous les pieds nus... Je les fis déposer
dans la fosse commune, près des autres...
--Alors, ils ne sont pas au Mur?
Mon interlocuteur hésita... Il cherchait à fixer ses souvenirs.
--Pas ceux-là... Moi, je n'ai vu inhumer que dans les fosses...
--Combien, à peu près?
--Je ne sais pas. On n'a pas compté... Nous avons, depuis ce temps,
bien souvent causé de cela, avec ceux qui étaient de mon temps... Un
millier. Peut-être moins... Peut-être plus... Je vous dis... On ne les
comptait pas.[281]
[281] Le Père-Lachaise reçut beaucoup plus d'un millier de cadavres.
A elle seule, l'abominable cour martiale de la Roquette fournit à ses
fosses communes douze cents fusillés.
--Et au pied du Mur?
--Je ne sais pas... Il se peut qu'on en ait fusillé là. Comme un peu
partout... Il se peut aussi qu'on en ait enterré quelques-uns à cette
place... Mais, moi, je vous le répète, c'est dans les fosses que je
les ai vu jeter, tous... On les apportait à pleins tombereaux de la
Roquette, de la place Voltaire, de partout... Encore un détail...
Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans l'allée centrale,
l'officier de fusiliers-marins qui commandait passa près de moi,
avant d'obliquer à droite pour atteindre les hauteurs, je le regardai
fixement. Et, je vis, nettement, deux larmes briller sous ses
paupières... Moi aussi, j'avais le cœur affreusement serré...