A maintes reprises, pendant nos longues causeries sur les derniers
jours, Brunereau m'avait conté, à Genève, la scène tragique des
funérailles du général de la Commune, le mercredi 24 mai au
Père-Lachaise.
Là-haut, sur la plate-forme où, depuis la veille, tonnaient les pièces
fédérées, les canons s'étaient tus.
Les artilleurs, les servants, les combattants des alentours, tous,
avaient quitté leur poste, pour venir embrasser une dernière fois le
chef héroïque, blessé à mort, la veille, à la barricade de la rue
Myrrha et de la rue des Poissonniers, porté à Lariboisière expirant,
reconduit, mort, à l'Hôtel de Ville, d'où, la nuit, à la lueur des
torches, il avait été enlevé sur une civière.
Le cadavre avait été, par les soins de Brunereau, mis en bière, revêtu
de son uniforme, et enveloppé dans un drapeau rouge.
Vers quatre heures, au moment même, où, sur la place Voltaire, allait
se dérouler le premier acte de la tragédie des otages, le corps de
Dombrowski avait été, après un adieu poignant de Vermorel, déposé dans
un caveau.
Où?
Les restes de Dombrowski étaient-ils toujours là où ils avaient été
déposés?
Avaient-ils été enlevés?
Transportés autre part?
Un jour de juillet 1898, je me rendis au Père-Lachaise, résolu à
consulter le registre des entrées des morts pendant la Semaine de Mai.
Le registre me fut communiqué.
A la date du 24 mai, une seule entrée est mentionnée.
Sur le registre, je lus:
_Dombrowski, général de la Commune_ (sic), _déposé au caveau Brizard,
case nº 7_.
Le cercueil resta dans ce caveau jusqu'au 18 février 1879.
A cette date, le propriétaire du caveau, ayant besoin de la case
occupée par Dombrowski, fit enlever le cercueil, qui fut porté au
cimetière d'Ivry.
Au cimetière d'Ivry, où je me rendis, il me fut dit--et je vérifiai sur
le registre d'entrée--que le cercueil, apporté du Père-Lachaise, avait
été, dès son arrivée, inhumé en tranchée gratuite (6e division).
Cinq années après, en novembre 1884, la tranchée avait été _reprise_,
c'est-à-dire bouleversée.
Je tentai de savoir si quelques indices n'avaient pas, à l'ouverture du
cercueil, attiré l'attention des ouvriers, Dombrowski ayant été, comme
je l'ai dit plus haut, mis en bière, revêtu de son uniforme.
Les boutons de la tunique. La plaque du ceinturon. Les débris du
vêtement. Ceux du drapeau rouge?
Rien.
Sur la bière, au témoignage de Brunereau, le frère de Dombrowski,
présent aux funérailles, avait écrit le nom du mort:
_Jaroslaw Dombrowski._
Quelqu'un n'avait-il pas été frappé par les vestiges de l'inscription?
Rien encore.
Ni dans les bureaux de la Ville, ni au Conseil municipal, personne
n'avait prêté la moindre attention à la translation et à la dispersion
des restes du général de la Commune.
Où sont-ils aujourd'hui?
Enfouis dans quelque trou? Dormant aux catacombes?