Septembre 1909.--Nous sommes allés en promenade, Lucien Descaves, le
docteur Crepel et moi, à Brévannes,[282] où Descaves a un vieil ami,
Mathey, qui commanda pendant une quinzaine de jours, en mai, le fort de
Vanves.
[282] L'hospice municipal de Brévannes, à Limeil-Brévannes
(Seine-et-Oise), a été créé en 1884 par la Ville de Paris pour
remédier à l'encombrement des hôpitaux parisiens.
Mathey, qui fut lié avec Félix Pyat, a quatre-vingt-cinq ans sonnés.
Toujours alerte, il nous accompagne dans une promenade dans le parc.
--Vous savez, nous dit-il brusquement, Oudet est toujours ici.
Oudet... Le membre de la Commune, élu par les onze mille électeurs
des Buttes-Chaumont, à la presque unanimité des voix... Membre de la
commission de sûreté générale... Un des plus violents, le plus violent
peut-être de l'assemblée de l'Hôtel de Ville. Blessé le vendredi matin,
il est rue Haxo, couché sur un canapé, quand on y amène les cinquante
otages...
J'ai peu vu Oudet pendant la Commune. Mais, je me souviens d'une nuit
passée, en 1870,--une nuit blanche--avec Oudet, chez Vallès, qui
demeurait alors rue de Tournon, en face de la caserne des municipaux.
Oudet, que nous avions rencontré rue Saint-Séverin, chez Glaser, se
croyait poursuivi par la police. Vallès lui avait offert asile--un
asile peu sûr, Vallès étant lui-même menacé--et nous avions passé la
nuit à causer et à bâtir des plans d'insurrection.
--Il est là-haut, nous dit Mathey, montrant de la main les fenêtres du
bâtiment de l'infirmerie. Oh! il est très mal... Il est fini.
Nous montons. Des files de lits blancs. Des vieillards. Et des
vieillards encore.
Étendu sur un lit, Oudet. Le masque, jaune, émacié. Les yeux clos. Un
cadavre...
--Il a quatre-vingt-six ans, nous dit l'infirmière qui le veille... Il
ne peut plus bouger... Il y a deux mois, on pouvait encore le lever...
Il n'y voit plus... Et puis, la tête a déménagé... Continuellement, il
radote...
--Oui, il radote, dit un vieillard assis sur le lit voisin... Il parle
tout le temps...
--Et que dit-il?
--Ah! c'est bien difficile de le comprendre... Rochefort...
Rochefort... Vaillant...
Jusqu'au dernier souffle, le vieil insurgé songe encore, dans son
cerveau obscurci, aux jours héroïques... Vaillant... la Commune...
Rochefort... Les jours de bataille de l'Empire...
Un mois à peine après notre visite, Oudet rendait le dernier soupir.
Pauvre comme Gouhier, le membre du comité central, pensionnaire, lui
aussi, de Brévannes, où il mourut en 1904. Pauvre comme tous ceux de
la Commune qui sont venus abriter, sous les grands arbres de l'asile
municipal, ou--les moins heureux--dans quelque salle d'un hospice
parisien, la misère de leurs vieux jours.