Septembre 1898. Au _Radical_. Depuis un quart d'heure, nous causons,
Ranc[273] et moi, dans le couloir sur lequel donnent les salles de
rédaction.
[273] Ranc (Arthur), membre de la Commune, élu par le 9e
arrondissement. Démissionnaire le 6 avril. Plus tard, député,
sénateur de la Seine.
De quoi causons-nous? De ce qui fait, chaque fois que nous nous
rencontrons, le sujet de nos conversations.
L'affaire Chaudey.
Pourquoi Raoul Rigault a-t-il, brusquement, dans la soirée du mardi
au mercredi 24 mai, pris la résolution de fusiller le rédacteur du
_Siècle_, détenu à Sainte-Pélagie?
--Vous avez vu Rigault le mercredi matin? me demande Ranc.
--Oui. Au café d'Harcourt. Place de la Sorbonne.[274] C'est là qu'il
m'a appris l'exécution. En quelques phrases brèves, hachées, jetées
à la hâte... La bataille allait éclater, tout près... Mais je n'ai
pas eu le temps de l'interroger... Je ne l'ai revu que mort, la tête
fracassée, le lendemain, rue Gay-Lussac...
[274] Voir plus haut, page 302.
--Sapia?... Madame Sapia?
--Je n'en sais rien... Si, cependant... En exil, Chardon m'a conté
que la veuve et la mère de Sapia venaient souvent, très souvent, à la
préfecture de police... Un jour même, pendant que madame Sapia était
là, madame Chaudey vint demander l'autorisation de voir son mari à
la prison... La veuve et la mère de Sapia poussèrent-elles Rigault à
venger le mort? Chardon n'osait pas l'affirmer... Mais il n'était pas
loin de le croire.
--Et l'article du _Père Duchêne_?
--Eh bien!... Vous le savez...
--Non... On m'a dit... Advenant?[275]
[275] _Advenant_, administrateur du _Réveil_ de Delescluze. C'est
Advenant qui fit élever le tombeau de Delescluze au Père-Lachaise,
tout proche de l'emplacement où étaient installées, pendant la
Semaine de Mai, les batteries fédérées.
--Oui... Un soir, tard--les formes étaient déjà serrées--on apporta un
article... l'article fameux... Il est exact qu'il ait été donné par
Advenant... On desserra les formes pour le mettre à la dernière page.
Le lendemain, ou deux jours après, Chaudey était arrêté.[276]
[276] L'article du _Père Duchêne_ ne détermina en rien l'arrestation
de Chaudey. Depuis deux jours, elle était décidée. Rigault me l'a
formellement déclaré quelques jours après l'arrestation du rédacteur
du _Siècle_. Da Costa me l'a, à plusieurs reprises, déclaré, lui
aussi. (Voir sa _Commune vécue_, II, 96.)
--Alors, c'est bien Advenant?
Je fis un signe de tête affirmatif...
Ranc s'était tu.
Cherchait-il dans ses souvenirs? Je le vois encore, enlevant son
lorgnon, et, d'un geste qui lui était familier, essuyant les verres, le
regard baissé.
--Voici ce que je sais, moi, reprit-il.
J'ai noté, mot pour mot, ce que me dit Ranc. Je copie la note, écrite
le jour même de notre conversation:
... J'étais encore à la Commune. Nous étions au lendemain de
l'attaque du pont de Neuilly (2 avril). Quelqu'un, je ne sais plus
qui, propose de confisquer les biens des membres du gouvernement de
la défense nationale. On dresse la liste des noms.
--Mais vous oubliez Jules Simon et Picard? crie une voix.
Hilarité.
Tout à coup, nous voyons Delescluze se lever de son banc.
--Et Chaudey? s'écrie-t-il. Il est encore libre!
--Mais laissez donc Chaudey tranquille, dit Paschal Grousset. Il fait
en ce moment le journal officieux de la Commune...
Je quittai la séance, inquiet, et me dirigeai vers les bureaux du
_Siècle_, où je ne trouvai que Cernuschi.
--Bah! me dit Cernuschi, quand je lui eus raconté la sortie de
Delescluze... Ce n'est rien...
Le 6, comme vous le savez, je donnais ma démission, et quittais
l'Hôtel de Ville.
Le lendemain, je me trouvai rue Chauchat, face à face avec Chaudey,
qui allait au _Siècle_.
Chaudey, avant même que j'eusse ouvert la bouche, me reprocha
amèrement d'avoir quitté l'Hôtel de Ville.
--Vous laissez, me disait-il, le champ libre aux violents...
Je laissai Chaudey achever sa diatribe. Quand il se fut tu, je lui
contai l'incident Delescluze.
--Oui, me dit Chaudey, Cernuschi m'a averti... Mais je suis de son
avis. Ce n'est pas sérieux.
--Si, repris-je. C'est très sérieux. Je ne suis ni un poltron, ni un
imbécile. Mais je vous dis: Partez. Il est temps, si vous ne voulez
pas être arrêté.
A ce moment, survint Ulysse Parent, qui se joignit à moi pour
supplier Chaudey de quitter immédiatement Paris.
Mais Chaudey n'en voulut rien croire.
Il resta.
Il semble donc bien que l'arrestation de Chaudey fut, du moins pour une
part, l'œuvre de Delescluze.
Il la voulut, il la réclama dès le premier jour.
Il la fit réclamer, par son ami Advenant, au _Père Duchêne_.
Le motif qui poussait Delescluze à poursuivre Chaudey de ses haines?
Le 22 janvier?
Ce jour-là Delescluze était avec Razoua, Cournet, Edmond Levraud,
Arthur Arnould, d'autres, chez Lefebvre-Roncier[277] qui habitait, au
60 de la rue de Rivoli, un appartement, dont les fenêtres donnaient sur
la place de l'Hôtel-de-Ville.
[277] Lefèbvre-Roncier, juge suppléant à la cour martiale (13 mai).
Sous-chef d'état-major au ministère de la guerre (Delescluze). Plus
tard, conseiller municipal de Paris.
Quand la fusillade éclata, laissant après elle une douzaine de
morts--parmi eux le commandant Sapia--Delescluze, m'a raconté un
témoin, porta les mains à son visage comme pour échapper à l'horrible
vision. On l'emmena, soutenu par des amis. Son désespoir ne pouvait
être apaisé.
Est-ce le souvenir de cette sanglante journée, dont la responsabilité,
pour lui, et pour l'opinion publique, pesait alors tout entière sur
Chaudey, qui l'incita à réclamer, avec tant de ténacité, l'arrestation,
et, plus tard, le maintien sous les verrous, du rédacteur du _Siècle_?
Voici ce que me racontait, à ce sujet, quelques jours après ma
conversation avec Ranc, Avrial, qui, avec Vermorel, Delescluze et
autres, faisait partie de la commission exécutive:
A l'une des séances de la commission--me disait Avrial--Vermorel
réclama énergiquement la mise en liberté de Chaudey, contre lequel,
disait-il, aucune preuve formelle de culpabilité n'avait été formulée.
Vermorel demandait qu'on fournît au moins l'original de la dépêche
attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce dernier aurait reconnu
avoir donné l'ordre de «balayer la place», dans la journée du 22
janvier.
A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher la dépêche.
On ne l'avait pas trouvée.
--Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu'on ne peut
pas nous présenter la dépêche, seule base d'accusation contre
Chaudey, celui-ci doit être libre demain.
Mais Delescluze protesta avec véhémence.
--Qu'on trouve ou non la dépêche, il faut garder Chaudey.
L'affaire en resta là. Chaudey était à Sainte-Pélagie. Il ne devait
plus quitter sa chambre de prisonnier que pour descendre dans le chemin
de ronde, la nuit du mardi au mercredi 24 mai.
Et comme je demandais à Avrial, s'il savait qu'après cette séance de
la commission exécutive, une preuve quelconque de la culpabilité de
Chaudey eût été portée à la connaissance de la Commune:
--Non. Jamais aucune preuve ne fut mise sous nos yeux.
A maintes reprises, Ranc revint, dans nos conversations, sur l'article
du _Père Duchêne_.
Comment? En quelles circonstances avait-il été apporté?
Il y avait, dans l'interrogation de Ranc, le désir ardent de percer un
des mystères du journalisme. Car, journaliste, Ranc l'était avant tout.
--Voyons, me disait-il, lequel de vous trois a revu l'article?
Je restais muet.
Un dernier coup droit:
--Bah! c'est vous, alors? Voyons, avouez...
Mais je n'avouais pas.
Ni en ce qui me concernait. Ni en ce qui concernait l'un ou l'autre de
mes deux collaborateurs.
Et la conversation en restait là.
Peu de temps avant sa mort, j'allai voir Ranc, place des Vosges. Il
m'avait fait demander un nouvel exemplaire de ma brochure _Un peu de
Vérité sur la mort des Otages_. Il avait égaré, avant de l'avoir lu,
celui que je lui avais remis lors de son apparition.[278]
[278] Cette brochure parut, en 1906, à l'Imprimerie
l'_Emancipatrice_, 3, rue de Pondichéry. (80 pages in octavo. 300
exemplaires numérotés, non mis dans le commerce.)
Je le vois encore, solide malgré le commencement de paralysie qui lui
rendait la marche très difficile, la calotte rouge sur le chef, gai,
causeur, comme à l'habitude.
Nous bavardâmes de choses et d'autres.
Avant de le quitter, je lui tendis la main. Et lui, le doigt posé sur
le titre de la couverture rouge:
--Allons, cette fois, vous avouez, je l'espère...
--Non... Non. Pas encore... Du reste, je n'y parle pas de l'affaire
Chaudey.[279]
[279] Da Costa, dans sa _Commune vécue_ (volume II, pages 97 et
suivantes), s'évertue à établir «la vérité» sur l'article du _Père
Duchêne_. Il nomme avec raison Advenant. Mais l'interprétation qu'il
donne à sa démarche est inexacte. Il ignore également les conditions
dans lesquelles fut publié l'article. Ce qu'il écrit n'est donc pas,
comme il le croit, la vérité.
Juillet 1901. Nous causons, avec Ranc, de Rigault.
Ranc avait un faible pour les Hébertistes.[280] Il aimait assez qu'on
le classât parmi eux. Hébertiste et Blanquiste, Rigault ne pouvait
manquer d'avoir les sympathies de Ranc, avec qui il s'était rencontré
un peu partout où l'on conspirait et où on luttait, dans les dernières
années de l'Empire.
--La dernière fois que je rencontrai Rigault--me conta Ranc--ce fut
quelques jours avant l'entrée des troupes. Sur le quai. Il était,
autant qu'il me souvienne, avec Da Costa.
Je venais de recevoir des nouvelles de Versailles. Je lui en fis
part. Elles étaient très mauvaises. L'armée était aux portes. C'était
une affaire de jours. D'heures peut-être.
Rigault me sembla être également renseigné.
--Vous avez pensé, lui dis-je, aux innombrables papiers, nominations,
notes quelconques, fiches, celles de l'Empire entre autres... Il faut
brûler ça tout de suite... Que de gens compromis si vous les laissez
au vainqueur...
Rigault songea un instant.
--Bah! dit-il brusquement. Ce sera bien plus simple... Nous foutrons
le feu à la boîte!
--Oui, repris-je. Mais, auparavant, il faut mettre en sûreté les
archives de la Révolution. Il y en a à la Préfecture--et je montrais
du doigt les bâtiments de la police--il y en a aussi à l'Hôtel de
Ville... Toute la Commune, la grande... Ses sections...
Rigault me sembla ignorer la présence, tant à la Préfecture de Police
qu'à l'Hôtel de Ville, de ces précieux documents.
--C'est vrai, me dit-il. Je vais, dès aujourd'hui, faire transporter
tout en lieu sûr.
Vous savez qu'il n'en fit rien, et que tout, ou presque tout, fut la
proie des flammes.
[280] Dans les _Notes Politiques_ qu'il donnait au _Radical_, Ranc
écrit (26 septembre 1904): «La _République Française_, répondant
à mon dernier article, déclare que je suis resté fidèle à mes
vieilles idées jacobines. A mes vieilles idées républicaines et
révolutionnaires, oui. Jacobines, non. J'ai la douce habitude d'être
traité de vieux jacobin, et cela ne me touche pas autrement. Il faut
pourtant que je réclame au nom de la vérité, et je suis enchanté
que la _République Française_ m'en fournisse l'occasion. Qu'on
m'appelle vieux dantonien, cela me flattera. Qu'on m'appelle vieil
hébertiste, cela ne me choquera nullement. Je tiens qu'Hébert est
un grand calomnié, et que Chaumette a été un des meilleurs, un des
plus intelligents serviteurs de la Révolution. Donc, hébertiste, tant
qu'il vous plaira! mais jacobin, non! Je n'ai jamais été de l'église
où l'on glorifie Robespierre. Je n'ai jamais fait mes devoirs dans la
chapelle de l'Etre suprême. Ceci dit, passons.»