C'est Brunereau.[253]

[253] Brunereau (Louis), ancien délégué à la commission du travail

du Luxembourg en 1848, chef du 117e bataillon sous le siège, du 228e

après le 18 Mars.

Brunereau, le commandant du 228e bataillon. Le «terrible fourreur de la

rue des Martyrs», comme l'appellent les journaux versaillais. Brunereau

s'est battu comme un lion. Il est à Genève depuis une quinzaine déjà.

Brunereau est mêlé, depuis les dernières années de l'Empire, au

mouvement politique. Il est grand ami de Félix Pyat, et de Gambon.[254]

Beau-père de Gromier, secrétaire de Pyat, qui a lu au banquet du 21

janvier 1870, à Saint-Mandé, le toast fameux «à la petite balle».

Il me raconte qu'on l'accuse, dans son quartier, d'où il reçoit des

nouvelles, de tous les méfaits. Sa boutique de marchand de fourrures de

la rue des Martyrs étant toute proche de Notre-Dame de Lorette, on veut

absolument qu'il ait tenté de mettre le feu à l'église. C'est lui qui a

fondé le club qui s'est tenu le soir dans le sanctuaire! C'est lui qui

a tout fait! Et c'est pour cela qu'il est le terrible fourreur.

[254] Gambon (Ferdinand), membre de la Commune (10e arrondissement),

ancien représentant du peuple à la Constituante (1848), député à

l'Assemblée nationale (1871). Membre du Comité de Salut public (10

mai).

Brunereau, en me racontant cela, rit de son bon rire.

Je le regarde pendant qu'il parle. La défaite n'a pas entamé son corps

trapu et solide. Sur ses larges épaules, une tête puissante, un visage

volontaire, au front têtu, où brillent deux yeux noirs. La barbe et la

moustache grisonnantes.

Brunereau me nomme ceux qui sont là.

--Arnould est ici. Martelet.[255] Claris. Alavoine. Legrandais.[256]

Cœurderoy. Chardon...

[255] Martelet, membre de la Commune (14e arrondissement). Représenta

la Commune aux obsèques de Pierre Leroux.

[256] Legrandais, chef de bataillon après le 18 Mars. Plus tard,

conseiller municipal du quartier Clignancourt (Montmartre).

--Chardon est arrivé?

Et tout de suite, je revois, devant moi, l'ami Chardon, dans son

brillant uniforme de colonel commandant l'ex-préfecture de police.

Chardon a très grand air sous l'uniforme. Grand, droit, la carrure

imposante, la moustache blonde barrant la face pleine et rougeaude,

les yeux bleus à fleur de tête, il porte à merveille--il a été

soldat--la tunique à revers rouges et à boutons dorés. A cheval, il est

magnifique, quand, l'écharpe rouge de membre de la Commune en sautoir,

les glands d'or battant sur la garde du sabre, les bottes à l'écuyère

étincelant au soleil, le képi aux cinq galons d'or sur l'oreille,

il passe sur le boulevard Saint-Michel, suivi, à distance, de son

ordonnance. Parfois, s'il aperçoit quelqu'un de nous à la terrasse

d'un café, au Cluny, au Soufflet, au d'Harcourt, il arrête sa monture,

descend, jette les rênes à l'ordonnance, qui, respectueusement, attend

le citoyen colonel.

Un soir, comme le canon tonnait furieusement du côté d'Issy, j'ai

rencontré Chardon, avec deux officiers de son état-major, filant au

grand galop de leurs chevaux, brûlant le pavé.

--Où vas-tu? lui ai-je crié.

--A Issy. Ça chauffe, me jette à la volée un des cavaliers.

Nous étions alors aux premiers jours de Mai.

Je n'ai plus revu Chardon depuis. Souvent, après la défaite, songeant

à ceux dont on n'avait plus de nouvelles, j'ai pensé au brillant

colonel... Vivant?... Mort?

Il vit.

--Alors, il est ici?

--Oui. Il n'y a guère plus d'une huitaine qu'il nous est tombé un soir

au café du Nord, sans crier gare, encore tout frotté de poussière de

charbon...

Et, comme j'interrogeais du regard:

--Ah! c'est vrai. Tu ne sais pas. Eh bien, pour passer la frontière,

Chardon s'est entendu avec d'anciens camarades des ateliers du chemin

de fer d'Orléans, où il a été ouvrier chaudronnier. Avec la complicité

du mécanicien et du chauffeur du train de Genève, les braves gens l'ont

enfermé--oui, enfermé--dans le charbon du tender. Ils avaient aménagé,

dans le tas de houille, une cachette, une vraie cellule, où le fugitif

s'est enterré jusqu'à Bellegarde. A Bellegarde, arrêt du train, visite

des passeports. Mon Chardon est bien tranquille. Le train remis en

marche, les amis l'ont délivré... Il était si joyeux de mettre le pied

sur le pavé de Genève, qu'il n'a même pas pris la peine de se foutre un

coup de brosse. On aurait dit un mineur sortant de son puits.

--Mince! m'exclamai-je en riant.

--Nous allons le voir?

--Tout de suite.

--A deux pas. C'est là. Rue du Cendrier.

Nous nous sommes arrêtés en face d'un atelier de chaudronnerie.

Derrière les vitres, cinq ou six hommes debout devant les établis. L'un

d'eux tourne le dos à la rue, en bourgeron et culotte bleus.

Brunereau frappe à la vitre.

L'homme au bourgeron se retourne.

Chardon. C'est lui. Le membre de la Commune, élu par le treizième

arrondissement, le colonel doré, botté et éperonné, aujourd'hui

retourné à ses cuivres, à ses robinets, à ses marmites, dont l'atelier

est plein, reluisants ou vert-de-grisés.

Dès qu'il m'a vu, Chardon s'est précipité.

--C'est toi, petit... Nom de Dieu... Ce que je suis content.

L'heure de fermeture de l'atelier est proche, Chardon serre la main de

son patron et celles de ses camarades. Nous partons tous trois.

--Je vais faire un brin de toilette. Je demeure là, tout près, rue

Guillaume-Tell. Dame! Ce n'est pas tout à fait le chouette appartement

de la Préfecture... Un cabinet de douze francs par mois... Dans une

demi-heure, au Nord.

La demi-heure écoulée, Chardon, ponctuel, la moustache relevée, l'œil

bleu rieur, veston de velours noir et canne à la main, nous rejoignait.

Un officier de cavalerie en civil. L'uniforme, hélas, est loin...

Nous allons dîner tous trois, dans un restaurant, aujourd'hui disparu

peut-être, chez Juge, dont les fenêtres donnent sur le Rhône.

Toute la soirée, on s'en doute, nous parlons des jours disparus,

des amis dont on n'a pas de nouvelles, de Rigault, que quelques-uns

s'acharnent à vouloir vivant, de ceux dont la mort est certaine, et que

nous ne reverrons jamais plus.

--Il se fait tard--il est dix heures--nous dit brusquement l'ami. Vous

savez, moi, il faut que je sois à l'atelier à six heures.

Durant tout son séjour à Genève, Chardon ne quitta pas son établi de

la rue du Cendrier. Il n'y avait guère de jour, où, passant par là, je

n'aille faire avec lui deux doigts de causette.

Je revois encore, dans mon souvenir, encadrée dans la devanture du

magasin de chaudronnerie, la haute stature de Chardon, sa chemise

largement ouverte découvrant le poitrail perlé de gouttes de sueur

tachées de vert--le vert-de-gris du cuivre, sur lequel il battait sans

relâche.

A quoi songeait, pendant ces longues heures, l'ancien membre de la

Commune?

Je le lui demandai un jour.

--Ça ne t'a rien fait de te remettre, tout de suite, comme ça, au

travail?

--Moi? Ça ne pouvait tout de même pas durer toujours, d'être colonel...

Je n'y pense plus du tout.

Si. Il y pensait. Chaque soir, son travail fini, il revenait à nous, et

c'étaient d'interminables causeries sur ces journées dont le souvenir

ne pouvait s'arracher de notre mémoire.

Ouvrier d'élite, Chardon ne tarda pas à se faire remarquer. Une

puissante société de construction genevoise l'envoya en Égypte, puis à

la Havane et à Haïti, installer des machines à glace du système Raoul

Pictet. Il resta à Port-au-Prince, où il ouvrit un restaurant et fit

une petite fortune.

Un soir de 1900, on vint me prévenir au _Radical_ que quelqu'un me

demandait.

C'était Chardon, que m'amenait Alavoine.

Chardon, toujours un colosse. Mais un colosse dont la panse s'est

développée. Tout son être respire l'aisance. A sa boutonnière, un ruban

tricolore.

--Qu'est-ce que c'est que ça? Te voilà décoré, maintenant! Si la

Commune revenait, ça ferait bien sur ton uniforme...

--Mon vieux, me dit Chardon, quand nous fûmes dehors, ça, je l'ai gagné

aussi sur un champ de bataille. Au cours d'une épidémie là-bas. Il

paraît que je me suis distingué. On m'avait parlé du ruban rouge. J'ai

mieux aimé prendre ce petit bout de ruban tricolore, qui est modeste,

mais qui récompense, comme l'autre, les actions d'éclat.

--Tricolore! T'as pas honte...

Chardon s'était retiré dans son pays natal, à Vierzon. Il y mourut,

estimé et aimé de tous. Il avait une sœur religieuse. On m'a dit--mais

je ne saurais l'affirmer--que, n'ayant laissé aucune instruction à ses

proches, l'ancien membre de la Commune, l'ancien colonel commandant la

Préfecture de police, l'ami de Raoul Rigault, de Ferré et de Duval, fut

enterré à l'église.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 81 / 109 题