LE PÈRE GAILLARD

_Genève_

Fin juillet 1871. A la terrasse du café du Nord. Massenet, Cœurderoy,

Fesneau, Noro, moi. Massenet a été quelque chose comme colonel

d'armement. Cœurderoy, chef de bataillon dans le neuvième. Fesneau,

président de la Ligue du Midi. Noro, colonel de la quatrième légion.

Nous parlons de nos évasions. Comment sont partis les uns et les

autres. Massenet conte qu'il a emprunté l'uniforme d'un sien parent,

officier de gendarmerie. Survient Edmond Bazire, l'ancien rédacteur de

la _Marseillaise_ de Rochefort.

Bazire ne s'est pas trop compromis pendant la Commune. Il n'a guère

fait autre chose que d'envoyer des correspondances à la _Liberté_ de

Bruxelles. Mais il a fort mauvaise réputation. Dans les environs de

juin 1870, un jour que l'empereur sortait, en voiture, par le guichet

du quai, Bazire s'est hissé sur les épaules de ses voisins, et il a

crié de sa voix zézayante: «Vive la République!»[257] Il a fréquenté,

à Paris, le salon de Nina,[258] où visitaient des gens suspects, comme

Raoul Rigault. Il n'en fallait pas plus pour être arrêté et enfermé à

l'Orangerie.

[257] Le _Rappel_ du 10 février 1870 raconte ainsi son arrestation:

«M. Bazire, rédacteur à la _Marseillaise_, a été arrêté à deux heures

sur le quai de l'Orangerie. L'empereur se promenait sur la terrasse.

Le citoyen Bazire a levé son chapeau et crié: Vive la République! Des

agents se sont jetés sur lui et l'ont arrêté sur le champ.»

[258] Nina Gaillard, dite Nina de Villars, musicienne et poète. Femme

séparée d'Hector de Callias, journaliste, frère du peintre Horace de

Callias. Nina avait ouvert, dans son appartement de la rue Chaptal,

un salon littéraire, artistique et bohème où fréquentaient, à coté

de poètes et d'artistes, des révolutionnaires comme Raoul Rigault

et d'autres. Prise de peur après la répression versaillaise, elle

s'enfuit à Genève. Elle y donna des concerts de musique classique,

où elle se faisait présenter sur la scène par l'ancien membre de la

Commune, fusionnien, Babick, vêtu d'une redingote à la polonaise,

boutonnée jusqu'au col, bottes montantes, et ceinture rouge à la

taille. Le public genevois, effaré, déserta vite. Quand elle fut

rassurée, Nina retourna à Paris, où elle s'installa, avec sa mère,

rue des Moines, aux Batignolles, son salon toujours ouvert. On y

rencontrait Charles Cros, le musicien Cabaner, Ghys, Catulle Mendès,

Bazire, etc.

--Tu t'assieds?

Bazire prend place. Massenet finissait son récit.

--Moi, commença Bazire, c'est bien plus drôle. Je suis venu ici dans un

corbillard...

Nous partons d'un éclat de rire. D'autant plus sincère que ce brave

Bazire, avec sa chevelure noire, épaisse et frisée, sa face aux traits

tirés, ses gros yeux qui roulent, et son bras infirme qui remue

toujours, a bien l'air le plus lugubre du monde.

--Dans un corbillard! Ah! Ah! exclame Noro, railleur.

--Voilà. Je cherchais un passeport que je ne trouvais pas. On

vient me dire qu'un ami conduisait hors frontière le corps de sa

femme, récemment décédée. Il m'offre de l'accompagner. Je serai le

beau-frère... Nous prenons place tous les deux dans le wagon funéraire.

Une première fois, on visite les passeports. Je me fais le plus

possible une figure d'enterrement... Le commissaire ouvre la porte.

Devant ce spectacle navrant de deux hommes veillant un cadavre, il

s'arrête, se découvre, salue... Le train repart... Même scène à la

frontière... Je n'avais plus qu'à essuyer mes pleurs. C'était fini...

Le tour--un tour qui manquait de gaieté, mais qui ne m'en sauvait pas

moins--était joué.

Bazire a fini.

--Et toi? dis-je à Cœurderoy.

Cœurderoy va nous raconter son histoire, quand un coup de coude me fait

retourner vers mon voisin. Massenet.

--Quoi?

--Dirait-on pas le père Gaillard... Là. En face de nous, avec Claris?

Le père Gaillard--Gaillard père, disait-on, à la fin de l'Empire,

pour le distinguer de son fils, Gaillard fils, dessinateur et poète

révolutionnaire,--a été nommé par Rossel directeur général des

barricades. Il a démissionné quelques jours avant la débâcle. Mais il

n'en était pas moins désigné à la fusillade. Les journaux ont raconté

sa mort, comme ils ont raconté celle de Vallès, de Billioray, d'autres

que nous savons parfaitement vivants. C'est encore un ressuscité.

Les deux promeneurs se sont approchés de notre table. Claris,

ancien chef du bureau de la presse à l'intérieur--l'intérieur de la

Commune--est à Genève depuis quelques semaines. Un homme tout vêtu de

noir, le visage complètement rasé, l'accompagne.

--C'est bien lui, me souffle Massenet. Je vous dis que c'est le père

Gaillard... Voyez son nez... Il n'y a qu'un nez comme ça sur la terre...

Le nez du père Gaillard est, en effet, unique au monde. Ce nez est

un signalement à lui tout seul. Comment diable les argousins ont-ils

pu laisser passer à la frontière un nez qui dénonce son homme à

première vue! Jamais appendice nasal d'honnête homme--car le père

Gaillard est un brave homme s'il en fut, travailleur et probe,--n'a

été plus bizarrement retourné, contourné, aplati. Notre ami Léon

Massol,[259] qui, en qualité d'ingénieur de la ligne en construction

Genève-Annemasse, a des mathématiques, trouvera, dès sa première

rencontre avec le père Gaillard, que ce nez est en paraboloïde

hyperbolique!

[259] Massol (Léon), ingénieur. Il s'adonna plus tard aux études

pasteuriennes. Membre du Comité de l'Institut Pasteur, il mourut

en décembre 1909 directeur du laboratoire de bactériologie de

l'Université de Genève, qu'il avait créé.

Du haut du ciel communard, où tu dois trôner, en carmagnole et

bonnet phrygien, pardonne, ô mon vieux Gaillard, ces innocentes

plaisanteries...

Claris a rencontré le père Gaillard--car c'est bien lui--rue du

Mont-Blanc. Le vieux barricadier--Gaillard, qui a été de 48 et de 51, a

dépassé la cinquantaine, ce qui, pour nous, jeunes gens, est être déjà

très vieux--cherchait, depuis le matin où pouvaient bien nicher les

amis réfugiés à Genève.

Gaillard prend place. Présentation et serrements de mains. Massenet,

seul de nous, le connaît pour avoir été en relations de service avec

lui pendant la Commune. Bazire l'a rencontré sous l'Empire, à la

_Marseillaise_. Moi, je l'ai vu dans les réunions publiques. Une entre

autres, à Belleville, le soir même du Quatre-Septembre. La scène se

représente à ma mémoire.

Dans une salle de café-concert, une foule houleuse. J'étais entré avec

Vallès. Nous avions pris place tous deux au bureau, comme assesseurs.

Brusquement, sans crier gare, un homme, tête nue, la chevelure et la

barbe grisonnantes, fend la foule, se précipite sur l'estrade.

--Citoyens, les sergents de ville de Piétri se sont reformés. Ils

poursuivent les patriotes. Nous sommes trahis.

Et l'orateur saisit une hache, jusque-là cachée sous son veston. Il la

brandit.

--Aux armes! Secourons nos frères!

La foule s'affole. Un pauvre diable, qui cherche à fuir, se jette, tête

baissée, dans une glace qu'il prend pour une porte ouverte. La glace

se brise. L'homme hurle de douleur. Une lampe à pétrole se décroche et

tombe. Brouhaha...

--Si nous fichions le camp? me glisse Vallès.

Nous filons par la porte des artistes.

Nous tombons dans une cour plantée d'arbres.

Cinq minutes après, nous rentrons. La salle est vide.

L'homme à la hache, c'était le père Gaillard.

Gaillard, assis entre Noro et Cœurderoy, est muet. Je le considère.

Avec sa lévite noire, son visage glabre et mat, il a l'air d'un bedeau.

Où est le brillant colonel des barricades, que j'ai admiré un jour,

debout sur le glacis de la formidable machine qu'il avait édifiée à

l'entrée de la rue de Rivoli?

Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son uniforme

élégamment sanglé. Revers rouges à la tunique. Épée au côté. Revolver

passé dans le ceinturon verni. Glands d'or de la dragonne battant

sur la cuisse. Cinq galons d'or aux manches et au képi. Bottes

étincelantes. Tunique à double rangée de boutons dorés. Gaillard, en

photographie, est le modèle le plus parfait à consulter pour ceux qui

voudront reconstituer le vêtement militaire de la grande insurrection

parisienne.

Quelques semaines après sa première visite au café du Nord, je

rencontrai Gaillard. Il avait laissé croître la barbe, qu'il portait

d'habitude entière. Tête nue, comme toujours, la crinière au vent, il

déambulait d'un pas alerte. Une serge à la main.

--Où vas-tu?

--Eh, parbleu! Je vais chercher de l'ouvrage.

Le père Gaillard s'était, comme Chardon, le chaudronnier-colonel, vite

remis au travail. Cordonnier habile, véritable artiste en chaussures,

la clientèle vint rapidement le chercher. Il fut de mode, à un moment,

dans la haute société genevoise, de se faire chausser chez le communard.

Je ne me rappelle plus pourquoi le père Gaillard quitta sa cordonnerie

pour fonder, à Carouge, près de la frontière, un petit établissement

auquel il avait donné le nom de _Café de la Commune_.

Au coin d'une rue, une salle étroite, avec quelques tables et de rares

clients, sauf les étrangers attirés par les articles des journaux

parisiens. Les Anglais et les Américains qui prenaient, pour aller

voir le père Gaillard, le tramway de Genève à Carouge, croyaient

trouver là, occupés à vider des verres de sang ou tout au moins à

forger de terribles complots, la fine fleur de la Commune. Ils étaient

vite désillusionnés. La seule curiosité du _Café de la Commune_

résidait dans l'apposition, sur les murs de la salle, de nombreuses

photographies représentant, bien entendu, les barricades élevées par le

père Gaillard. Au milieu d'elles, un portrait en pied, à la plume, du

vieux barricadier, par son fils. C'était tout.

Quand je quittai, au commencement de 1873, Genève pour aller habiter

Altorf, je perdis de vue le père Gaillard. Je ne devais le revoir que

longtemps, longtemps après.

Un jour, il y a de cela une douzaine d'années, j'étais allé à l'Hôtel

de Ville voir mon ami Callet, ancien communard comme moi, alors

régisseur des propriétés communales. Nous vînmes à causer du père

Gaillard.

--Tu veux le voir? me demanda Callet.

--Pourquoi pas?

--Eh bien, rends-toi place des Petits-Pères, au numéro 2. Frappe à la

vitre de la loge du concierge. Le père Gaillard viendra t'ouvrir.

Gaillard, vieux, sans le moindre sou de côté, avait sollicité une place

de concierge de l'un des immeubles appartenant à la Ville. Callet

l'avait nommé à la place des Petits-Pères.

J'allai voir le père Gaillard. Chaque fois que je passais par là, je

m'accoudais, pour causer, aux jours de la belle saison, sur le rebord

de la large baie derrière laquelle il tapait sur la semelle sans répit.

Je le rencontrai pour la dernière fois sur le quai. Il marchait devant

moi, droit et sec, le chef tout blanc toujours découvert, balançant de

la main gauche un paquet noir, probablement des bottines qu'il allait

livrer. Je passai près de lui. Il ne me vit pas. Je lui frappai sur

l'épaule.

--Eh bien! Comment va?

--Vois-tu, me répondit tristement le vieux frère d'armes, je

vieillis--il était plus qu'octogénaire. Je ne vois plus clair...

Je le regardai. Ses prunelles étaient comme décolorées et vides. Nous

fîmes ensemble une cinquantaine de pas.

--Allons, à un de ces jours...

Quelques semaines après, ouvrant le _Temps_, je trouvai la nécrologie

du vieux barricadier. Le brave père Gaillard s'était éteint à l'âge

respectable de quatre-vingt-quatre ans, laissant, m'a-t-on raconté, un

fils jeune encore, qu'il avait baptisé des prénoms de Jean-Paul, en

l'honneur de son maître, l'_Ami du Peuple_.

Par une ironie du sort, Gaillard, lui, le révolutionnaire, maratiste

fervent jusqu'à sa dernière heure, s'appelait Napoléon.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 82 / 109 题