LA COLONNE

_survivants d'Austerlitz_

Mardi 16 mai 1871. Nous avons déjeuné, Vermersch et moi, à côté du

journal, chez un petit marchand de vin où nous allons parfois avec

Pyat, à l'entrée de la partie étranglée de la rue du Croissant.

--Allons à la place Vendôme, dis-je à Vermersch. Protot nous donnera

bien un coin de balcon au ministère.

A peine avons-nous fait quelques pas rue Montmartre, que nous

rencontrons Courbet. Nous le connaissons tous deux. Les joyeuses

soirées chez Laveur, à la brasserie Suisse, chez Andler! La brasserie

Suisse de la rue de l'École-de-Médecine a depuis longtemps disparu.

La brasserie Andler, rue Hautefeuille, disparue aussi. Disparue la

dernière, l'ancienne pension Laveur de la rue des Poitevins.[201]

[201] La pension Laveur, où fréquentaient Courbet, Pierre Dupont,

Vallès, tant d'autres, était installée, au nº 7 de la rue des

Poitevins, dans l'ancien hôtel de Thou-Panckouke. Le percement de la

rue Danton la fit disparaître en 1896. Un petit-neveu de Laveur a

transporté la maison rue Serpente.

Sanglé dans sa vaste redingote bleue, Courbet nous accoste.

--Tu viens place Vendôme? lui dit Vermersch.

Courbet ne répond pas. Il nous semble qu'une inquiétude assombrit son

visage. Brusquement, il sort de sa poche une liasse de papiers de tous

formats et de toutes couleurs. Il nous entraîne vers un coin isolé de

la rue, et, nous mettant sous le nez une des lettres qu'il tient à la

main:

--Lisez cela... Mais lisez cela...

A peine ai-je jeté les yeux sur la lettre que nous présentait Courbet,

qu'une folle envie de rire me saisit...

--Tu ris, toi, petit... me lance Courbet tout sérieux.

Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c'est que je me pince les lèvres

à les faire saigner. A côté de moi, je vois le nez en trompette de

Vermersch qui rougit de rigolade. A la fin, je n'y tiens plus, et nous

nous en donnons tous deux à cœur joie.

La lettre que nous montre Courbet est une de ces missives idiotes qu'on

est exposé à recevoir aux jours de lutte semblable à celle au milieu

de laquelle nous vivons tous. Le correspondant imbécile, ou simplement

fumiste, menace Courbet de toutes les foudres de l'univers, si la

colonne tombe.

--Le jour où «mon vieil empereur» tombera, écrit-il ou à peu près, le

fil de tes jours sera tranché, misérable vandale... etc.

Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l'une, on menace de le

poignarder, la nuit, lorsqu'il rentrera seul chez lui. Sur une autre,

on le jettera à la Seine quand il passera les ponts--il demeure sur la

rive gauche. Une troisième lui prédit la mort à table par le poison,

etc. Et ce sont des signatures cocasses, des poignards en croix, des

«vieux soldats de Napoléon Ier», des «survivants de la Grande Armée»,

qui jurent de venger le vainqueur d'Austerlitz sur la peau du pauvre

grand artiste.

Nous rassurons de notre mieux Courbet.

--Veux-tu que nous te fassions accompagner par un piquet des _Enfants

du Père Duchêne_? lui disons-nous. Ce sont des lascars qui n'ont pas

froid aux yeux, et qui se foutent un peu de tes vieux grenadiers...

Courbet finit par rire avec nous. Il est complètement rassuré quand

nous arrivons place de l'Opéra.

_place Vendôme_

Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Droite dans le ciel d'une

pureté superbe--un ciel de Floréal--la colonne se dresse. Le drapeau

rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de César. Un

triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à

l'heure, va tourner et attirer à lui le monument.

Un grondement s'élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la

colonne?

--Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça remue!

Pas à pas nous avançons à travers la masse humaine. Nous écoutons ce

que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est

la crainte de voir s'effondrer quelque chose.

--Ça va crever l'égout de la rue de la Paix!

--Si ça démolissait les maisons de la place!

De la colonne, de Napoléon, de la Grande Armée, d'Austerlitz, rien.

Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, de longues bandes

de papier en croix, pour amortir les vibrations.

Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la place. Nous présentons

nos cartes à la sentinelle.[202] J'examine à mon aise le cabestan,

retenu au sol par une ancre, et les deux poulies sur lesquelles

s'enroulent les cordages fixés au sommet.

[202] Voir la reproduction de cette carte dans l'album _Guerre,

Invasion et Commune_, d'Armand Dayot, page 283.

Quant à la colonne elle-même, j'ai grimpé la veille encore sur son

piédestal. Le projet des entrepreneurs de la démolition est fort

simple. La colonne coupée «en sifflet» au ras du fût, du côté de la rue

de la Paix, a été sciée du côté opposé. L'entaille et la partie sciée

représentent, à peu de chose près, l'épaisseur du tube de pierre--et

non de bronze, le bronze ne formant qu'un mince revêtement. Par la

manœuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et tomber sur

le lit de fascines et de fumier qui a été préparé au-dessous d'elle.

La colonne, n'ayant que trente-quatre mètres de hauteur, ne peut,

renversée, atteindre l'entrée de la rue de la Paix.

La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le ministère de la

justice. Nous avons là nos meilleurs amis. Chaque matin, à peu près,

j'y vais déjeuner. Le couvert est mis dans la salle du premier étage

qui s'éclaire sur la place. Accrochée à l'un des panneaux, une toile de

Daubigny,[203] un champ d'épis mûrs que sape une belle fille, avec un

ciel très bas et un bouquet d'arbres.

[203] Ce tableau de Daubigny, _la Moisson_, a été transporté en 1907

au Louvre.

--Un beau jour, je roulerai ce Daubigny, et je l'emporterai, disais-je

en riant à Protot, qui présidait la table.

_César écroulé_

Il y a foule dans la grande salle du ministère. Le balcon est déjà

tout occupé. Par les fenêtres, largement ouvertes, la place apparaît,

grouillante d'uniformes. Le soleil brûle les pavés. Debout, appuyé

contre la grille de la colonne, un jeune commandant d'un des multiples

bataillons de _Vengeurs_, de _Défenseurs_, ou de _Turcos_. Pantalon

rouge, képi rouge, vareuse rouge, sur laquelle scintillent une triple

rangée d'aiguillettes d'or.

Aux angles de la place, des musiques, dont les cuivres étincellent.

Au-dessous de nous, cinq ou six membres de la Commune. Miot, avec sa

haute taille et sa longue barbe blanche. Ferré, tout petit, le masque

envahi par la barbe noire, le nez busqué, deux yeux noirs, noirs, très

doux, qui brillent cependant, derrière le lorgnon, d'une flamme étrange.

Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine d'hommes, causant

avec animation, interrogeant du regard l'écorchure du fût.

--Encore quelques coups de scie, commande l'un d'eux.

Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger nuage blanc

s'échappe.

--Ça va bien... On peut tirer...

Trois heures et demie.

On tire.

Crac... Le cabestan cède. Les cordes se détendent...

Murmures de déception. On dit qu'il y a des blessés...

On va chercher d'autres poulies... Une grande heure d'attente.

Et l'on roule, dans un coin de la place, à l'abri, la lunette de

l'astronome en plein vent, oubliée là, et qui allait être écrasée, elle

aussi, bien innocente cependant.[204]

[204] De temps immémorial, «l'astronome» de la place Vendôme avait

installé sa lunette sur le trottoir qui encercle la grille du

monument. Pour une maigre rétribution, il décrivait aux amateurs les

spectacles du ciel. La lunette était restée là pendant le siège et

pendant la Commune.

Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes enfoncent des coins

dans la blessure, au pied du fût. Le monstre résiste. Les musiques,

pour faire prendre patience à la foule, jouent la _Marseillaise_. La

rue de Castiglione, la rue de la Paix, sont pleines de têtes qu'on

aperçoit, grouillantes, derrière les barricades.

Les musiques se taisent brusquement. Un officier paraît là-haut, sur

la plate-forme. Il enlève le drapeau rouge, qu'il remplace par un

tricolore.

Un frisson court dans mes veines. Il me semble voir osciller la colonne.

L'officier a disparu. Il descend l'escalier.

Si, à cette minute, elle tombait avec lui!

Mais le voici.

Je pousse comme un soupir de soulagement. Quelle folie m'a traversé la

cervelle! Ah! elle est encore solide. Pour sûr, le câble va encore une

fois se tendre en vain...

Devant mes yeux passe subitement comme le battement d'aile d'un oiseau

gigantesque... Un zigzag monstrueux... Ah! je ne l'oublierai jamais,

cette ombre colossale qui traversa ma prunelle!...

Blouf!...

Un nuage de poussière...

Tout est fini...

La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent...

César est couché sur le dos, décapité. La tête, couronnée de lauriers,

a roulé, tel un potiron, jusqu'à la bordure du trottoir.[205]

[205] La Victoire ailée, qui reposait sur la dextre de César,

disparut, comme elle avait déjà disparu (pas la même) en 1814. Ses

traces ne sont point encore retrouvées.

Le musée Carnavalet possède dans ses vitrines un tout petit morceau

du monument brisé le 16 mai. Je connais deux autres échantillons,

dont l'un est une tête de soldat arrachée aux frises. L'autre, plus

considérable, est l'un des quatre boulons qui vissaient, sur la

calotte supérieure, le César jeté bas par la Commune.

Ce boulon, qui était, en 1895, entre les mains de mon ami J.-B. D...,

fut scié par lui en trois morceaux. L'un de ces trois morceaux me

sert de presse-papier.

_quatre ans après_

Un jour de mai 1875, j'étais allé voir Élisée Reclus[206] à Vevey. Le

savant m'avait retenu à sa table. Les déjeuners ne se prolongeaient

guère chez lui. Une demi-heure de causerie rapide. Une bonne poignée

de main, et au large. Dans la salle du bas on bûchait ferme. La

_Géographie universelle_, dont les deux premiers volumes seuls étaient

publiés, réclamait tous les instants du proscrit.

[206] Reclus (Élisée), géographe. Auteur de la _Géographie

universelle_. Simple garde national, il fut fait prisonnier au

plateau de Châtillon (4 avril). Condamné à la déportation. Commué en

bannissement. Né en 1830. Mort en 1905.--Son frère Reclus (Elie),

auteur des _Primitifs_, nommé par la Commune directeur de la

Bibliothèque nationale (30 avril). Né en 1827. Mort en 1904.

Dans la rue, je croise mon ami Slom, ancien secrétaire de Rigault.

--Viens-tu avec moi à la Tour de Peilz? me dit Slom en m'abordant. Nous

irons prendre Courbet et nous passerons la journée ensemble.

Nous filons sur la Tour de Peilz, où s'est réfugié le grand artiste,

que poursuivent à Paris des haines féroces.[207]

[207] Journalistes, peintres, poètes même, criaient haro sur le grand

artiste. Dans une plaquette de 12 pages: _Sauvons Courbet!_, éditée

chez Lemerre, M. Emile Bergerat s'écriait:

Qu'il vive! extasié devant son ombilic!

Les pouces sur le ventre, à la façon des Carmes!

Qu'on l'engraisse! et qu'ouvert nuit et jour au public,

Il crève de vieillesse entre quatre gendarmes!

Et le naïf géant qu'était Courbet s'affolait, à la lecture de ces

généreuses productions!

--Ohé! déboulonneur! lui crie Slom dès que nous eûmes passé la porte du

jardin de la petite maison de la Tour de Peilz.

Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter dans le silence de

la belle après-midi son large rire.

Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste dos, autour

duquel bouffe une chemise découverte sur un cou de taureau. Courbet

peint, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux

ou trois amis sont là.

--Déboulonneur! déboulonneur! Quelle bonne blague! Eh bien! oui, j'ai

demandé qu'on la déboulonne. Vous entendez: dé-bou-lon-ner. Et non pas

la foutre à bas. La déboulonner!

Courbet faisait ici allusion à la pétition qu'il adressait, le 14

septembre 1870, au gouvernement de la Défense nationale, émettant

le vœu--nous tenons à reproduire intégralement ce texte--que le

gouvernement de la Défense nationale veuille bien l'autoriser «à

déboulonner la colonne, ou qu'il veuille bien lui-même en prendre

l'initiative, en chargeant de ce soin l'administration du Musée

d'artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l'hôtel de la

Monnaie».[208]

[208] A l'audience du 14 août 1871 (procès des membres de la

Commune), Courbet répondant à une interrogation du président,

exposait ainsi son projet de déboulonner la colonne et de la

réédifier aux Invalides:

_Le président._--Il paraît que la colonne Vendôme vous était

particulièrement désagréable. Dès le 14 septembre (1870), vous en

demandiez la démolition.

_Courbet._--... Pour moi, cette colonne obstruait. Un individu

n'a pas le droit d'entraver la circulation. Cette colonne était

mal placée... Moi je ne considérais la chose qu'au point de vue

plastique. Je n'avais aucune haine contre la colonne, puisque mon

oncle a été un des officiers du premier Empire; mais je voulais

la mettre ailleurs, où elle fut mieux en vue. Je voulais la

déboulonner. Si vous aviez fait attention, au point de vue de l'art,

à cette colonne, vous auriez été de mon avis. C'était une mauvaise

reproduction de la colonne Trajane. C'était de la sculpture comme

un enfant en ferait. Pas de perspective. Rien. Les figures sont

absolument grotesques.

_Le président._--C'est alors un zèle artistique, tout simplement, qui

vous poussait à en vouloir à cette colonne.

_Courbet._--Tout simplement. Sur la place Vendôme c'était une

prétention malheureuse d'œuvre d'art qui faisait rire les étrangers.

Aux Invalides, c'était autre chose. C'était un souvenir militaire qui

n'avait pas besoin d'être artistique.

--La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que vous ne croyiez pas

alors comme moi, et comme tout le monde, que la colonne n'était qu'un

gigantesque tuyau de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents

canons d'Austerlitz! Ah! bien oui! tout en bronze! Vous l'avez bien

vue, quand elle a été par terre. Il n'y en avait pas l'épaisseur d'un

ongle. A tel point que les nez des grenadiers laissaient percer la

pierre. Douze cents canons pour une méchante feuille de métal!

Et Courbet, après un moment de silence, nous raconte une histoire

étrange, que je regrette de n'avoir point notée à temps, afin d'en

retrouver aujourd'hui les détails exacts avec chiffres et dates.

--Leur colonne! nous disait-il en s'animant. Eh bien! moi, je voulais

la reconstruire... Et mieux qu'ils ne l'ont fait, et moins cher. J'en

avais bien le droit, puisque je la paye tout seul. Car je la paye avec

mes tableaux, qu'ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après

que l'on m'eut notifié ma première saisie, je suis allé au ministère,

et j'ai offert de refaire la colonne sur les plans qui me seraient

fournis. On m'a renvoyé aux entrepreneurs.

L'histoire devenait intéressante.

--J'avais fait un devis, continuait l'artiste. Mais quand ils me

montrèrent ce qu'ils avaient dépensé pour les seuls échafaudages, mon

chiffre était déjà dépassé. Je les quittai, et je retournai raconter

cela au ministre. Aujourd'hui, c'est fini...

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 57 / 109 题