_premier mars 1871_
Boulevard Saint-Michel. Après minuit. Le tocsin sonne à Saint-Séverin.
Des groupes défilent silencieux, à pas pressés, se dirigeant vers les
quais. Au matin, aux premières lueurs du jour, cette nuit peut-être,
dit-on, les Prussiens vont entrer.
[199] L'insurrection n'est point encore, à cette date du 1er mars,
maîtresse de Paris. Mais nous sommes, depuis la capitulation, en
pleine ville révoltée.
Je rencontre quelques gardes de mon bataillon, le 248e. Allons où vont
les autres. Aux remparts. Tout le long de la route, nous croisons des
compagnies en armes. Place de la Concorde, les statues des Villes de
France sont voilées de noir. Un long crêpe les recouvre tout entières,
comme d'une lugubre cagoule.[200] A l'Arc de Triomphe, les avenues sont
pleines de monde. Soldats, gardes nationaux, curieux angoissés. Le
mutisme de cette foule est terrifiant. Seul le bruissement des fusils
que l'on met, de-ci de-là, en faisceaux, rompt le mortel silence.
[200] Les statues étaient encore voilées de noir en avril. Le _Père
Duchêne_ numéro 36 du 1er floréal (20 avril) demande que ces voiles
soient enlevés:
«Ça n'est plus un voile noir qu'il faut mettre aux bonnes villes de France,
«C'est un drapeau rouge qu'il faut leur foutre dans la main!»
Aux bastions. Deux heures sonnent quelque part. Il y a là quelques
bataillons, mêlés les uns aux autres. Des gardes se sont abrités,
pour dormir, dans les casemates. L'interrogation est partout la même.
A quelle heure vont-ils entrer? Et nous écoutons. Nous tendons nos
oreilles.
Sonnerie lointaine de clairon... Serait-ce déjà le signal? Autre
sonnerie plus rapprochée... Plus de doute. Ce sont eux!
Et il nous semble entendre le galop des chevaux qui se rapprochent...
La porte va s'ouvrir. Ils vont faire irruption... Fuyons. Fuyons vite...
Nous redescendons la longue avenue.
La foule de l'arc de l'Étoile s'est dispersée. Seuls, une centaine de
gardes, qu'entourent des gamins. Nous nous arrêtons.
--Ils arrivent... Ils sont tout près...
Nous nous trompions. Les vainqueurs ne devaient entrer qu'à huit
heures. Les hussards les premiers, en éclaireurs. A trois heures, le
gros des troupes ennemies franchissait les murs, après la revue passée
à Longchamp.
_bonjour, petit soldat!_
Nous retournons au quartier latin. Déjeuner à midi, à notre brasserie
de la rue Saint-Séverin. Tous sont là. Vallès, Longuet, Rogeard,
Gill, Pilotell, Frémine, en costume d'artilleurs. L'ami Maître en
chasseur de Vincennes. Humbert, Lullier, Rigault. D'autres et d'autres
encore. Je raconte notre course de la nuit. Le vieux père Beslay,
qui a soixante-seize ans, entre. Au portail de sa maison de la rue
du Cherche-Midi, il a fait planter un drapeau noir. Il nous dit que
partout, dans les rues qu'il vient de traverser, les boutiques sont
fermées. Partout le signe du deuil de la ville profanée. Pas de
journaux.
Je sors avec un ami du _Vengeur_ de Pyat, Henri Bellenger.
Machinalement, nous longeons les quais. Nous refaisons la route que
j'ai faite la nuit. Dès le pont Solférino, un grouillement confus, semé
de taches brillantes, nous apparaît le long de la berge du fleuve, à
l'angle du pont de la Concorde.
A mesure que nous approchons, les taches brillantes se dessinent et
prennent forme. Ce sont les casques prussiens. Les taches sombres
sont les uniformes et les noires chenilles des Bavarois. Nous sommes
bientôt assez près pour entendre hennir les chevaux.
Irons-nous plus loin? Le rouge nous monte au front. Notre visite
aux vainqueurs n'est-elle pas comme une trahison? Notre cœur ne se
serre-t-il pas au souvenir de ceux de nos camarades qui sont restés
là-bas, par delà les remparts, dans les champs recouverts de neige
sanglante...
C'est décidé. Nous irons.
Nous voici sur la rive droite, en face de la barricade élevée au coin
de la terrasse des Tuileries et du quai. Une étroite allée forme
passage. De notre côté, du côté français--en ce jour maudit, il y a
dans Paris une terre allemande--un petit pioupiou, triste, l'air lassé.
--Bonjour, petit soldat!
Le pioupiou ne répond pas. Du bout de son fusil, il montre, dépassant
les pavés, la pointe du casque de l'étranger qui monte lui aussi sa
garde, à deux pas, de l'autre côté--le côté prussien.
Le soldat nous inspecte rapidement du regard. Il est sévèrement
interdit de conserver un vestige quelconque d'uniforme.
--Il faut ôter ça!
J'ai gardé, par habitude, mon ceinturon, un beau ceinturon d'officier,
dont la plaque au coq gaulois brille au bas de mon gilet.
J'enlève le ceinturon que je jette sur les pavés.
Nous passons.
Le soldat prussien, un fort gaillard à barbe rousse, gros, dodu,
joufflu, ne bronche pas.
Ce qu'il a l'air bien portant, le bougre! Quel contraste entre ce
colosse qui n'a certainement jamais manqué de rien pendant la campagne,
aussi dure et aussi périlleuse cependant pour lui que pour les nôtres,
repu de saucisses et de bière, gonflé de santé et d'orgueil--et notre
pauvre petit pioupiou, hâve, chétif, débraillé, dont le ventre rentré
atteste les nuits sans sommeil et les jours sans vivres... Ces deux
soldats disent à eux seuls toute la raison de notre défaite.
_Parisse! Parisse!_
Place de la Concorde. Les beaux et reluisants soldats prussiens!
Ils sont tous comme la sentinelle. Astiqués, brossés, cirés,
engraissés--exprès, peut-être, pour l'entrée. Des hussards rouges,
des cuirassiers blancs, des Bavarois bleus, des casques à pointe, des
casques à boule, des casques surmontés de l'aigle. Des sabres qui
traînent en ferraille sur le pavé. Voici un groupe d'une cinquantaine
d'hommes marchant au pas, commandés par un officier. Leurs coiffures
sont couronnées de feuillages arrachés aux arbres des quinconces des
Champs-Élysées. Nous les suivons des yeux. La grille du jardin s'ouvre.
Ils vont visiter, nous le sûmes plus tard, les galeries du Louvre, les
Tuileries, qui ne garderont pas longtemps--châtiment mérité--les traces
des pas des vainqueurs.
Près de la fontaine, un officier à casquette plate caracole, montrant
du doigt les têtes enveloppées de crêpe des statues, les chevaux de
Marly qu'on a renfermés, dès l'annonce du bombardement, dans des
caisses. L'officier se penche sur sa selle pour causer avec cinq ou
six jeunes gens en béret et longues tuniques d'uniforme. Du bout
de sa cravache, il montre la Madeleine et, faisant demi-tour, le
Palais-Bourbon.
Le groupe se rapproche du quai. Là, c'est le magnifique spectacle
de Paris dans le lointain, avec la ligne majestueuse du fleuve, les
ponts, les dômes, les flèches, les clochers, les tours. Notre-Dame,
la Sainte-Chapelle, le Palais de Justice, la tour Saint-Jacques. Tout
cela, c'est le mystère. La barricade défend d'aller plus loin.
--Ah! Parisse! Parisse! s'exclament les soldats avec leur accent
germain. Parisse!
Et ils tendent les bras vers l'horizon, comme s'ils voulaient saisir
et emporter avec eux toutes ces merveilles et toutes ces richesses
qu'ils ne font qu'entrevoir, comme dans un rêve...
C'était bien la peine de prendre Paris, de souffrir, de risquer cent
fois la mort, de se couronner de lauriers, pour être parqués ici comme
un troupeau de prisonniers!
_cochon de Prussien!_
Cours-la-Reine. Cavalerie. Artillerie. Les canons allongent leur
col d'acier. Ce sont ces canons qui nous ont vaincus. La légende
court, depuis les premières batailles, que, tandis que nos artilleurs
faisaient rage, les soldats prussiens mangeaient tranquillement la
soupe derrière leurs batteries. Nos projectiles ne les atteignaient
pas. Aussi, ce qu'on les regarde, ces canons! Les chevaux sont liés
aux arbres. Souvenir des Cosaques et de l'Invasion. Près des pièces,
les soldats causent, rient, fument leurs longues pipes. En voici un, à
figure placide, aux grands yeux bleus, qui porte, accrochée à un bouton
de sa veste, sa blague à tabac.
Un gamin l'approche. Il touche la blague, la fait sauter d'une
chiquenaude. Le Prussien ne bronche pas. Le galopin s'enhardit, ricane
au nez du colosse.
--Toi Prussien. Mangeur de saucisses...
Le soldat ne dit rien.
--Cochon de Prussien!...
Le soldat a compris. Il sourit, décroche sa blague, en menace le gamin,
qui recule et s'enfuit.
_cuirassiers blancs_
Sur l'avenue. Grand remuement. Les bérets se lèvent, les soldats
prennent l'attitude militaire. Qu'y a-t-il? Des hourrahs éclatent.
Loin encore, à moitié chemin de l'Arc de Triomphe, une large bande
blanche, frangée d'or au sommet, se détache sur le fond sombre des
troupes. Peu à peu le groupe s'approche. Ce sont des cuirassiers blancs.
Sous le manteau entr'ouvert, qui recouvre entièrement la croupe des
chevaux puissants, brillent les lanières dorées de la cuirasse. Le
casque étincelant, surmonté de l'aigle orgueilleuse, se recourbe en
arrière, cachant la nuque du cavalier. La face moustachue est comme
sculptée dans le marbre. On dirait quelque vision des temps antiques,
une spirale détachée de la colonne Trajane.
Les cuirassiers blancs passent silencieux, impassibles, avec un
bruissement de fer. Au milieu d'eux une voiture qu'ils escortent. Assis
sur les coussins, enveloppés dans leurs grands manteaux gris, deux
officiers. Qui?
_vergiss mein nicht_
Nous montons jusqu'au Palais de l'Industrie. Une musique militaire
est assemblée, accordant ses cuivres, ses hautbois, ses tambours. Les
fifres sifflent. Tout autour, les soldats forment le cercle.
Une valse douce s'élève. Et ces hommes, la longue pipe de porcelaine
aux dents, leur blague à tabac secouée par la danse, se mettent à
tourner comme s'ils étaient à la kermesse.
--Allons-nous-en, dit l'ami qui m'accompagnait. Nous en avons vu
assez...
Nous repassons la barricade du quai. Le soldat prussien, astiqué,
pimpant, monte toujours sa garde. Le petit pioupiou, las et triste,
s'est assis sur les pavés.
Mon ceinturon était encore là. Je n'osai pas le reprendre...