[169] Le fort d'Issy, abandonné une première fois, dans la nuit du
29 au 30 avril, par Mégy, qui en avait le commandement, avait été
réoccupé le lendemain par Cluseret. Il tombait définitivement aux
mains de l'armée de Versailles le 8 mai. Rossel démissionnait après
avoir fait afficher sa retentissante dépêche: «Le drapeau tricolore
flotte sur le fort d'Issy, abandonné hier soir par sa garnison.»
--Quand rentrez-vous à Paris?
--Dès demain... Je serai à Issy ce soir... Mes hommes sont harassés
après quinze grands jours passés à se battre... Le bataillon qui les
remplace doit être déjà arrivé.
Rossel s'était remis à écrire. Des visiteurs entrèrent...
Le lendemain, Maître ramenait à Paris son 205e. Il donnait sa démission
de chef du bataillon. Le jour même, il prenait, à la caserne de la
Cité, le commandement de nos _Enfants du Père Duchêne_.
_déjeuner à la caserne_
Milieu de mai. Maître nous a invités tous trois à déjeuner au mess du
bataillon.
--Je vous présenterai, nous a-t-il dit, mon capitaine d'état-major. Un
brave à trois poils. Samson.
Le bataillon est caserné à la Cité. Sous le portail de l'entrée, face
au parvis Notre-Dame, c'est tout un fourmillement d'uniformes. Nombre
de corps francs--Turcos, Défenseurs ou Vengeurs--logent là. La caserne
était occupée, avant le 18 mars, par la garde de Paris. Les nouveaux
venus ont vidé les chambres, jeté par les fenêtres les casques et les
shakos, qui gisent, çà et là, dans la cour.
Je suis venu avec Vermersch. Maître nous attend. Un officier
l'accompagne. Cet officier porte, épinglées à son uniforme, une rangée
de médailles, Crimée, Italie, Mexique...
--Le capitaine Samson.
Nous n'avons ni le sabre de cavalerie, ni l'écharpe rouge à glands
d'or. Mais Samson n'en fait pas moins un salut militaire en règle.
--Citoyens, la Commune peut compter sur moi.
--Et aussi le _Père Duchêne_?
--Oui, citoyen.
--Vous savez peut-être que, ces jours derniers, la Commune voulait nous
arrêter...
--Eh bien, qu'ils y viennent! reprend le capitaine. Un signe. Et
j'arrive rue du Croissant avec une douzaine de mes lascars. Ça sera
drôle!
Nous apaisons Samson.
Nous visitons les salles réservées au bataillon. Dans un coin, au
milieu d'un lot de vieilles armes, un sabre dont la coquille dorée
porte un écusson fleurdelysé.
Maître le saisit, tire la lame, où, encadrée de nouvelles fleurs de
lys, resplendit l'inscription: «Vive le Roi!»
--Je l'adopte, dit-il en riant.
J'ai déjà parlé de ce sabre. C'est ce sabre que je devais revoir à la
Cour martiale du Luxembourg.[170]
[170] Voir le récit précédent: _Une journée à la Cour martiale_, p.
27.