_bataille_
Mardi 23 mai. On se bat depuis deux jours. Les _Enfants du Père
Duchêne_ défendent les approches de la rue de Rennes. Je rencontre
Maître au Panthéon. Il me cherche depuis le matin. Il me dit les
récentes nouvelles de la lutte.
--Il me faut de l'argent pour la solde des hommes.
--Combien?
--Cent cinquante-cinq francs.
--Les voilà.
Je ne sais comment, dans la débâcle des perquisitions, le reçu qu'il me
donna dans l'arrière-boutique d'un cabaret de la rue Serpente, où nous
allâmes déjeuner, échappa aux gens de police.
_Reçu du citoyen Vuillaume, membre de la Commission du Bataillon
du Père Duchêne, la somme de cent cinquante-cinq francs. Signé
Maître._ (Timbre à gauche: _Bataillon des Enfants du Père Duchêne. Le
commandant_.)
Maître, tout en déjeunant, me raconte un curieux épisode de la lutte,
pendant que la fusillade s'échange entre les fédérés, barricadés au bas
de la rue de Rennes, et les soldats qui occupent la gare Montparnasse.
Dans un kiosque à journaux dont une vitre est brisée, un homme est
assis sur une chaise, confortablement. Un paquet de cartouches sur un
tabouret. Il tire sur la gare, recharge son fusil, tire encore. Il n'a
pas l'air ému. Il n'a aucune des allures d'un insurgé. Son visage est
calme. Et il tire, tire...
_jusqu'au Père-Lachaise_
Quand tout fut fini, je restai longtemps sans nouvelles de l'ami
qui avait commandé notre cohorte. Pendant deux mois, je le crus
mort, fusillé au Père-Lachaise. C'est le bruit qui courait, dans la
proscription de Genève. Enfin, je reçus une lettre de lui.
[Illustration]
Rothau (Vosges), le 4 août 1871.
... C'est mon pauvre bataillon qui a été arrangé. A la rue de Rennes,
le citoyen Samson s'est rendu[171] et les compagnies se sont repliées
en désordre un peu dans toutes les directions.
Avec une douzaine d'hommes que j'ai ralliés, nous avons
tenu la barricade qui commandait la rue Racine et la rue de
l'École-de-Médecine. Varlin et Larochette[172] étaient avec moi quand
j'ai pris le commandement de la barricade. C'est notre bataillon qui
a tenu la dernière barricade du sixième arrondissement.[173]
Après la bataille du Panthéon, il me restait deux hommes. Aconin[174]
et moi, accompagnés de ces deux braves garçons, nous avons rejoint
la mairie du onzième où j'ai été très heureux de retrouver trente à
quarante hommes. C'était encore un noyau, et d'autant meilleur qu'il
n'était composé que de gens décidés à lutter jusqu'à la mort.
Sans attendre d'ordres, je suis parti avec eux occuper le point que
je jugeais le plus important.
Trente-six heures durant, nous avons tenu la barricade qui fait
l'angle de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue de la
Folie-Méricourt, contre le canal.
J'y ai perdu plusieurs hommes. A la fin, voyant mes soldats épuisés
par une bataille de quatre jours, j'allai demander du renfort à la
mairie du onzième. J'avais fait promettre à S... et à B... de ne pas
quitter leur poste et de maintenir leurs hommes, mais, en rentrant,
désappointé et sans renfort, je ne trouvai plus que quelques gardes
qui défendaient les barricades. Mes soldats, saisis de je ne sais
quelle panique, s'étaient encore une fois dispersés. Trois seulement
étaient restés. Le plus vieux pouvait avoir vingt ans.
Nous regagnâmes la mairie, et de là nous montâmes à Belleville.
L'état dans lequel nous étions n'est pas croyable. Deux nuits
entières, pendant lesquelles j'avais reçu la pluie, m'avaient donné
une fièvre de cheval. Je ne pouvais plus parler. Heureusement le soir
nous trouvâmes un logis.
Le lendemain dimanche, je pus trouver un vêtement civil, et guidé par
B..., que j'avais rejoint et à qui je dois la vie, je gagnais, après
trois heures de tâtonnements, la rue de Turenne, où je trouvais un
gîte pour la nuit...
[171] Maxime du Camp (_Convulsions_, I, 84) publie un reçu signé
Sanson, probablement pris, comme le sabre, sur le cadavre du
capitaine d'état-major (et non commandant) du bataillon des _Enfants
du Père Duchêne_, fusillé à la Croix-Rouge.
[172] Larochette, journaliste, un de nos amis du quartier latin.
[173] Vallès, dans l'_Insurgé_ (p. 329-30), note un incident dans
lequel il met en scène, dans la matinée du mardi 23 mai, le bataillon
du _Père Duchêne_, Vermersch et lui-même. Il ne nomme même pas
Maître, qui n'a pas quitté ses hommes. Il est presque inutile de
faire remarquer que le récit de Vallès visant uniquement Vermersch,
qu'il n'aimait pas, est complètement fantaisiste. Vallès se
représente, marchant fièrement près du tambour, dont «les vibrations
résonnent dans son cœur». Le bataillon, une trentaine d'hommes,
avait-il un tambour!
[174] Aconin, capitaine au 248e bataillon, adjoint au maire du 5e
arrondissement (Panthéon).
Le commandant des _Enfants du Père Duchêne_ est, comme moi, de ce
monde. La moustache a blanchi. L'œil bleu brille toujours de la flamme
des anciens jours...